FORMATION ET DÉVELOPPEMENT INTELLECTIELS
11*»' prouve plus la même peine à traduire, de leur langue dans la nôtre, les cliefs-d(puvre des auteurs anciens. Ces exercices si projn'es à donner de la in-écision à la pensée, de la concision à la j)hrase. il les goûte, il les savoure et s'aperçoit qu'ils lui procurent de nobles jouissances.
" Cependant, malgré la dureté de l'apprentissage, je commençais à tnjuver. de temps on temi)s. un plaisir sévère à ces récits pathétiques, à C(^s ])elles jiensées qu'on nous faisait exhumer, mot à mot. de ces langues mortes ; un souftle harmonieux et frais en sortait, de temps en temps, comme celui qui sort d'un eaY('au siniterrain muré depuis longtemps et dont on enfonce la porte. l'ne image champêtre ou un sentiment })astoral de \'irgile, une strophe gracieuse d'Horace ou d'Anacréon, un discours fie Thucydide, une mrile réliexion de Tacite, une période intarissable et sonore de Cicéron. uie ravissaient, mala-ré moi. vers d'autres temps, d'autres lieux, d'autres langues, et me donnaient une jouissance un peu âpre, mais enfin une jouissance précoce de ce qui devait enchanter plus tard ma vie. C'était, je m'en souviens, comme une consonnance. encore lointaine et confuse, entre mon àme et ces âmes qui me i)arlaient ainsi à travers les siècles.
<« De ce jour la littérature, jusque-là maudite, me parut un jilaisir un peu chèrement acheté, mais (pii valait mille fois la iieine qu'on nous im}iosait ]iour racipK'rir... »
H A l'époque oii j'entrais dans la vie, Bona}>arte était déjà consul. Ma famille m'interdisait de le servir ; mes traditions paternelles m'auraient porté à la carrière des armes : il n'y fallait pas penser.
H On se borna à me faire i)Oursuivre ces études classi(|ues, sans but déterminé, qui sont le premier aliment
<le nos intelligences et rexercice <le nos jeunes facultés. Le mécanisme des lang'ucs n'eut ni attrait, ni difficulté pour moi jusqu'aux classes véritablement lettrées nii r«)n traduit et oii l'un compose. Là, ce n'est j)lus la m*'moire seulement, c'est l'intellio'ence, l'imaorination et l(^ goût qui entrent en jeu. Je commençais à trouver du charme dans ces leçons parce que j'y trouvais l'exercice de ma propjre imaginati<jn et de mon ])ropre discernement. La poésie d'Homère, de Virgile. d'Horace, do Kacine. de Boileau. de J.-B. Kousseau. entrait à petite dose choisie et épurée dans ces études. Cette langue antique, toute composée de syllabes sonores et d'images ravonnantes, m'étonnait et mo ravissait : il me semblait n'avoir entendu jusque-là que des mots : mais ici c'était de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de l'enivrement dans toxis les sens. J'étais comme an musicien inné à qui l'on ferait entendre pour la première fois un instrument à vent ou à cordes oii ses mélodies intérieures ja-ennent tout à coup une voix réelle. J'étais comme un peintre sans palette devant (pli on découvrirait lentement la Transfigurât ion de liaphaël.
« C'était surtout la |»artie descri[)tive et pastomle de ces poésies et de ces images rpii m'enivrait: c'est tout simple : j'étais né dans les champs ; mes premiers s|iectacles avaient (H('^ les ombres des bois, les lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fmuer les gms sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les génisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et les bergères accroupis sur les gazons au pied des blocs de grès, à l'entrée des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fumée bleue lécliait