‹ Le séjour de Lamartine à BelleyChapitre 16 sur 32 · FORMATION ET DÉ^'ELOPPE^IE^■T INTELLECTUELS · texte numérisé non relu

FORMATION ET DÉ^'ELOPPE^IE^■T INTELLECTUELS

la culline et se fondait dans lo firniamont. Jo dovaU retroiiYcr, avec délices, dans les desciii)tions de Théncrite, de Virg-ile, de Gessner, les imagos connues et embellies par l'imag-ination de ces poètes.

« Et, à ce sujet, je ne puis m'empècher de vdus faire observer, en passant, (pie renfant, Tadolescent. le jeune bomme, Tbomme fait, prendraient bien ]ilus de goût à la littérature et à la poésie, si les maître^ s (pii la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leçons et leurs exemples aux ditférents -dgç^ de leurs disciples ; ainsi, aux enfants de tiix ou douze ans cbez lesquels les [lassions ne sont pas encore nées, des descriptions cbampétres. des images pastorales, des scènes à peine animées de la nature rurale, que les enfants- de cet âge sont admirablement aptes à sentir et à retenir ; aux adolescents, des poésies pieuses ou sacrées qui transportent leur ame dans la contemplation rêveuse de la Divinité et qui ajournent leurs passions précoces en occupant leur intelligence à rinnocente et religieuse passion de l'Infini ; aux jeunes gon^. les scènes dramatiques, béroïques, épiques, trag'iques. des nobles [lassions de la guerre, de la [»atrie. de la vertu, qui bouillonnent déjà dans leur cœur : aux bommes faits, l'éloquence, qui fait déjà partie de l'action, l'bistoire. la pbilosoi)bie. la littérature froide qui pense, qui raisonne, qui jnge: la satire, jamais! littérature de baine et de combat, qu'il faut plaindre l'bomme d'avoir inventée.

'( Un enseignement littéraire, ainsi gradué sur ràg(\ sur le goût, sur les forces, sur la température des années de votre vie auxquelles elle s'adapte rationnellement, donnerait à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge mûr, un attrait bien jilus naturel et l)ien plus

uiiiver?^cl |>ôiirlcs ])elles choses de Tesprit, en liannuiiie avec l'âge et le sexe des disciples... »

C'est vers 1850 que Lamartine écrivait ces lignes, oii il expose ses vues sur l'éducation littéraire et la grande (euvrc de l'enseignement. La plupart des notes que nous citons proviennent de cette même époque, l'éjtoque de sa laborieuse retraite. Ses travaux littéraires et ses retours vers le passé portaient naturellement son esprit vers ses années de collèa-e et ses chères études classi- (pies.

'< Les années austères de ces études, continue -t-il, s'écoulèrent ainsi. Les premiers essais de composition littéraire, qu'on nous faisait écrire en grec, en latin, en français, ajoutèrent bientcH à ce plaisir passif le plaisir actif de produire nous-mêmes, à l'applaudissement de nos maîtres et de nos émules, des pensées, des sentiments, des images, réminiscences plus ou moins heureuses des compositions antiques qu'on nous avait appris à admirer. Je me souviens encore du i»remier de ces essais descrii»tifs. qui me valut à mon tour raj)j)robation du professeur et l'entliousiasme <le Lécolo. »

Première composition littéraire

AMARTiNE va iiuiis mcoiitci'. avoc amoui'. riiistoii-o de sa première composition littéraire. Puiir lui. c'est

^ un événement, comme le transport de joie qui suit la première œuvre remarqual)le du peintre ou du sculpteur. C'est le premier produit de sa vie rurale. Dans la simi»licité des mœurs champêtres et, par une gradation insensible, la nature s"v révèle, sous toutes ses formes et toutes ses couleurs, aux regards de l'adolescent.

« On nous avait donné, pour texte libre et vague, une description du i)rintemps à la campagne. Le plus grand nombre de mes condisci[>les étaient nés et avaient éti' élevés dans les villes; ils ne connaissaient le i»rintemps que par les livres. Leur composition, un peu banale, était jtleine des images des BacoVuiues : des ruisseaux, des trou])eaux. des oiseaux, des ])ergers assis sous des liêtres -et jouant des airs champêtres sur leurs chahuneaux ; des prairies émaillées de îieurs. sur lesquelles voltigeaient <les nuées d'abeilles et de i)apillons. Tous ces printemi)s ^Haient italiens on o-recs ; ils se ressemblaient les uns

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les autres, comme le même visage ré])«H('' ]»ar vingt miroirs différents.

« J'avais été élevé à la campagne, dans l'âpre contrée que je viens de décrire ; je n'avais vu, autour de la maison iiistique et nue de mon père, ni les orangers à pommes d'or, semant leurs lieurs odorantes sous mes l>as, ni les clairs ruisseaux, sortant à gros bouillons de l'ombre des forêts de hêtres, pour aller épandre leur <''cume laiteuse sur les j)entes ileuries des vallons, ni les gras troupeaux de génisses lombardes enfonçant, jusqu'aux jarrets, leurs lianes d'or ou d'albâtre dans l'épaisseur des herbes, ni les abeilles de l'IIymette bourdonnant parmi les cytises jaunes et les lauriersruses.

" A moins d'emprunter toutes mes images à mes livres, ce qui me répugnait comme un larcin et comme un mensonge, il me fallait donc décrire, d'après nature, l'aride et pauvre printemps de mon i)ays. Je ne trouvais, «lans cette indigente nature, aucune des couleurs poétiques que la nudité de la terre et l'éraillement de mes ruchers décrépits me refusaient.

ft Je résolus de me passer de la nature imaginaire ot de peindre le printemps dans les impressions, dans le (*(pur et dans les travaux des villageois, tel (pie je lavais vu pendant mes heureuses années d'enfance, au liameau où j'avais gi-aiidi. Je pensais bien (jue ma composition serait la plus sèche et que le maître et les condisciples auraient pitié de la pauvreté de mon pinceau. Cependant je pris la plume avec mes rivaux et j'écrivis en toute humilité, mais avec tout l'effort de style dunt j'étais capable, ma première composition. Au lieu de la fiction toujours froide, la mémoire des lieux aimés.

PREMIERE COMPOSITION LITTÉRAIRE Sô

toiijuiii'S cliainie. fut ma nuise, comme nous disions alors: oUe m'inspira...

(( J"ai retrouvé, il y a peu de temps, cette compùsiti<jn d'enfant, écrite d'une écriture ronde et ]»eu coulante, dans un des tiroirs du secrétaire de noyer de ma mère : mes maîtres la lui avaient adressée, pour la faire jouir des progrès de son enfant. Je pourrais la copier ici tout entière ; je me contente de Tabréger, sans y rien changer. Javoue que, si j'avais à l'écrire aujourd'hui, je la ferais peut-être plus magistralement, mais je ne la ferais peut-être pas avec [)lus de sentiment du vrai ,sous la plume.

« ^'oici mon chef-d'œuvre :

«' Le coq chante sur le fumier du chemhi, au milieu « de ses poules, qui grattent de leurs pattes la paille, « })Our y trouver le grain que le Héau a oublié dans « l'épi, quand on l'a battu dans la grange. Le village « s'éveille à son chant joyeux. On voit les femmes et « les jeunes hlles sortir, à demi-vétues, des j»oi*tes des « chaumières et peigner leurs longs cheveux avec les « jieignes aux dents de buis, qui les lisse comme des <» ('cheveaux de soie. Elles se penchent sur la margelle « du puits, pour s'y laver les yeux et les joues dans « le sceau de cuivre, que la corde, enroulée autour de «< la poulie criarde, élève du fond du rijcher jusqu'à » leurs mahis.

" Le vent attiédi de mai souflle, semblable à l'haleine '' d'un enfant qui se réveille ; il sèche, sur leurs visages « et sur leurs cous, les mèches humides de leurs clie- « ^ eux. On les voit ensuite se répandre dans leurs petits

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«< jardins, bordés de sureaux, dont la lieur resseniljle à « la neig-e qui n'a pas encore ét('* touchée du soleil ; « elles y cueillent des giroflées, qu'elles attachent par « une rqiing'le à leurs manches, pour les respirer tout le « Jour, en travadlaiit.

« Les hirondelles qui sont revenues, depuis peu de " j(jurs. des pays inconnus oîi elles ont un second nid (( pour leurs hivers, n"ont pas encore pris leur V(j1 ; elles « sont rangées les unes à côté des autres sur les conduits " de fer blanc qui bordent le toit, atin d'y saluer de phis « haut le soleil qui va paraître ou d'y tremper leur bec « dans l'eau que la dernière i>luie y a laissée : on dirait « une C(jruiche animée qui fait le tour du toit. Elles ne « font entendre (pruii imperceptible gazouillement, seiu- « l)lable aux i>aroles (ju'on balbutie en rêve, comme si ces « charmants oiseaux, (pii aiment tant la demeure de " rbomme. avaient peur de nneiller les eufants encore « endormis dans la chambre haute.

« Enfin le soleil écarte là-bas, <hi côté du mont Blanc. « d'épais rideaux de brouillards ou de nuages ; l'astre s'en " dégage peu à peu comme un navire en feu (|ui bondit « sur les vagues en les colorant de son incendie. Ses " premières lueurs, (pii le devancent, teignent les hautes <' colhnes d'une traînée de lumière rose: cette lueur " ressemble aux retlets (|ue la gueule du four, oii pétillent <• l<'])uisetle sarment entlammés, jette sur les visages " des femmes qui font le pain. Elle ne l)rille pas glaciale, " conuiie pendant l'hiver, sur le givre des prés; elle " cbauti'e la terre et elle essuie la rosée qui fume <mi '« s'élevant des brins d"herl)e et du calice des tleurs dans <' les jardins. Lo caillou (pie le rayon a touclu' est di'jà " ti'de à la main ; le vent lui-même seml)le avoir traversé

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