PREMIERE COMPOSITION LITTERAIRE S
« riialeilie de laiiroi'C du piintemps; il suuflîe sur b^s « collines, comme notre mère, quand nous étions petits (^t « (pic nous rentrions tout transis de froid, souftlait sur <( nos doigts pour les dégourdir.
u Le soleil monte de plus en plus; il atteint d(''jà la « cime du clocher, dont il fait briller la plus haute jjierre '( comme un charbon : la cloche, ébranlée [lar la cord(> à '< lacjuelle se suspendent les petits enfants au signal du «» sonneur, répond à ce premier rayon de soleil par un « tintement de joie qui fait tressaillir et envoler les colom- <( bes et les moineaux de tous les toits.
«• Les femmes qui tirent l'eau du puits ou qui la ra])por- « tent à la maison dans un sceau de bois sur leurs têtes, « s'arrêtent à ce son de la cloche ; elles courbent leurs « fronts en soutenant le vase de leurs deux mains levées. " de peur (jue leur mouvement ne fasse perdre l'équilibre « à l'eau: elles adressent une courte prière au Dieu qui « fait lever un jour de prmtemps. Les murmures, les « bruits, les voix du chemin, cessent un moment, et, à tra- « vers ce grand silence, on entend la nature muette }»al- « piter de reconnaissance et de piété devant son Créateur.
« Mais déjà les chèvres et les moutons, impatients « qu'on leur ouvre les noires étables oii on les renferme « pendant la neige, hèlent de plus en plus haut pour « qu'on les ramène à leur montagne accoutumée. La mère « de famille descend précipitamment l'escalier raboteux " de la chaumière; on entend résonner ses sabots d(^ « hêtre ou de noyer sur les marches. Elle lève le Lxpict « de bois de l'étable; elle compte ses agneaux et s(*s « cabris à mesure qu'ils s'embarrassent entre ses jambes « [)Our sortir les premiers de leur })ris()n; elle les donne • à conduire aux enfants.
ÎSS LAMARTINE A BKLLEY
« Lc^^ petits bcrg'ers, annés d'une branche de houx où ] tendent encore les feuilles, prennent, avec leurs chèvres, le sentier de rocher qui mène aux montagnes: ils s'amusent, en montant, à cueillir les rameaux du ])uis, que le printemps rend odorant comme la vig-ne, et à cueillir au buisson les fruits verts de cet arbrisseau, qui ressemblent à de i)etites marmites à trois pieds, amusement et étonnement de leur enfance. Bientôt on les perd de A'ue derrière les rochers et ils ne reviendront que le soir, quand les chèvres et les brebis traîneront sur les pierres leurs mamelles gonflées de lait. « Pendant (jue les troupeaux montent ainsi vers les cimes, on voit briller dans les chaumières, à travers les l»ortes ouvertes, la flamme de fagots allumés par les femmes jiour tremjjer la soupe du matin à leurs maris, avant d'aller ensemble à la vigne. Après la soupe mano*ée sur la table luisante de no ver, entourée de bancs de même bois, on voit les vieilles femmes sortir toutes courbées par l'ûge et le travail. Elles se rassemblent et s'assevent sur les troncs d'arbres couchés le long des chemins, adossés au mur échauffé ]jar le soleil levant : elles y filent leurs longues quenouilles chargées de la laine blanche des agneaux. Ces quenouilles sont entourées d'une tresse rouge qui serpente autour de la laine. Elles gardent les ])etits enfants en causant entrr elles des printemjts d'autrefois.
« Le jeune homme et la jeune femme sortent les derniers de la maison, en glissant la clef par la chatière sous la ]>orte. L'homme tient à la main ses lourds (•utils de travail : le pic, la j)ioche ; sa hache brille sur ses é])aules. La femme i»orte un long berceau de bois ))lanc dans lequel doi-t un nourrisson en équilibre sur
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« sa tëto ; elle le soutient (Tuiio main et ello conduit de «( Tautro main un enfant {|ui coiunience à marcher et (jui <c trébuclie sur les pierres.
<( On les suit de l'ieil dans l(^s vi^-nes des coteaux <c voisins. Ils déposent le ])erceau de Teufant endormi « dans une charrière (jîctit sentier creux entre deux « champs de vigne;, à roml)re des fcnilles larges, « (Hagées de nœud en n(eud, snr les sarments nonveanx « de Tannée. L'homme rejette sa veste ; la jeune femme <( ne garde qne sa chemise de toile é})aisse et forte « comme le cuir ; ils prennent leurs pioches dans leurs « mains hâlées et on entend raisonner ])artont, sur hv «( collines, les coups de la pioche de fer hiisant sur les <( cailloux quiTébréchent. La chemise de la femme (hale- « tante de peine) se colle sur sa poitrine et sur ses « épanles, comme si elle sortait d"un bain dans la rivière. « Au moindre cri de son nourrisson cpii s't'' veille, ell<^ « court saccronpir auprès du berceau, entr'ouvre sa <( chemise et donne son lait à Lenfant ajtrès avoir doniu'' « sa suenr à la vigne .
« Quand le soleil est an milieu du cieL elle déplie un « linge blanc qui préserve le pain et le fromage du « sable que le vent y jette : elle étend sur la tranche de « pain noir le l)lanc laitage à moiti«'' durci, entouré de «■ la feuille de vigne et semé des grains hiisants du sel « gris. Ils mangent, essoufflés. Tun à ctH('' de l'autre. '( comme deux voyageurs lassés d'une longue marche. " au ])ord du fossé de la route, écliaugeant à ]»eine " (juelques rares jjaroles sur les promesses que le prin- « temps fait à la vendange.
" Aupied d'un cep, (piil'a «listiliée l'autonme [•réc<''<bMit. 'X une bouteille rafraîchie par Tonibre leur verse goutte
\H) LAMARTINE A BPXLEY
'< à guutto la furco et la joie. Ils s'endorment après sur « la terre (|ui fume de chaleur, la tète appuyée sur leurs " l)ras recourbés, et ils reiniisent leur vigueur dans les « rayons brillants de ce soleil qui sèche leur jeune sueur. '« Le soir, on les entend redescendre, en chantant, dr « t(»us les sentiers des collines ; et les petits bergers cpii " redescendent, avec leur trouiicau, de la montagne, «< ramènent à la jeune femme, pour le repas du soir, sa .' chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de « l)uis. »
Aprèsavoir donné cette narration, premier indice sérieux de ses a})titiides littéraires. Lamartine ajoute :
c( La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que rautomne répandra en pijiirpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui réjouit le cœur de Thomme jeune et qui fait chanter le vieillard lui-même, en ranimant dans sa m<''inoire ses printemps passés.
M Mais je n'en copie pas d'avantage; ces balbutiements «l'enfant n'ont de charme que pour les mères.
« Q\hÀ qu'il en soit, cette première composition litt»'i-aire échappée à une imagination de douze ans parut aux maîtres et aux élèves supérieure au moins, par sa ]iaïvet<''. aux redites classiques de mes condisciples : on y r(X'ounaissait l^accent, on y entendait le cri du coteau natal sous le soleil aimé du jiauvre villageois à midi.
« Ma descri[)tiun enfantine eut le prix, non de style mais de candeur et de sincérit('» descriptives. Deux maîtres
PREMIÈRE COMPOSITION LITTÉRAIRE Ul
toinlres et vénérés dont les vicissitudes de la vie et dr la fnt»*itive opinion inuro) n'ont point refroidi en moi la nK'moire, le Père Béquet et le Père \'arlet, professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent dejmis ce jour une prédilection presqne paternelle que je serais ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de C(eur. Ces jjrofesseurs aim»''s me cultivèrent avec une grande sollicitude, comme un enfant (pli promettait au moins un amour instinctif jiour les lettres : ils étaient id»jlàtres du beau dans le stvle. Moi-
même (je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui), je fus si étonné, si satisfait du tableau (pie j'avais fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collhies calculées, (pie j'en conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse jiour moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition ; je l'envoyais à ma mère par l'ordre «le mes maîtres : on la lut à la tin de l'année, à la c(U'émonie publique de la distribution des prix au collège des Jésuites, devant les mères et les enfants qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma uKMnoire; et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère sans la relire tout entière avec iiii:^ certahie satisfaction de ma précocité. Je puis même dire (pie, de mes n(jmbreux ouvrages, c'est jieut-être cet enfantillage qui m'a donné le ])lus de conscience anticipée de mes forces. Je sentis ce (pie sent un él'^ve en peinture qui jette l'écume de la | alette de s(jii maître contre la nmraille de rat(dier et ([ui se trouve, à >y)\\ insu, avoir fait de ces taches (pielque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit iieintre (^t il s'admire lui-même, au lieu d'achniier le hasard (pii a tout fait. » iSoffreui/'Scti Porf/'r/ifs. )
('(' (jiio Lamartine teint de prendre ji^nr le hasard, ('"est la puusséo naturelle qui s'opère dans son âme ; c'est réveil de ses facultés qui voient, distinguent, saisissent. Kt nous. (|ui nous sommes donn«'' jiour but de suivre ici la pensée de Lamartine dans ses premiers élans et de faire connaître les produits de sa vie intellectuelle au collège de Belley. nous ne pouvions ne i)as transcrire cette ]»remière compositi(jn littéraire. Elle dénote une science d'observation bien rare, mais qui s'explique chez un enfant habitué de bonne lieiire. par sa mère et son éducation elle-même, à rétiéchir et à jenser. Elle montre, en outre, cliez le débutant de collège, un amour du naturel dans le style, une saveur d'honnête et l)on réalisme ((ui présagent le diantre inspiré de la nature.
Les bons Pères, (pii professaient alors à Belley, si' montrèrent, en l'ap[>laudissant. supérieurs à leur époque, car la littérature en était enctjre généralement aux fades l)ériphrases, aux images incolores des écrivains de la dernière période du xviir siècle. La réaction contre le style impersonnel et maniéré de certains auteurs n'avait pas encore ramené le monde littéraire au langage simple et vrai du grand siècle, ii ses immortels modèles.
Le nuM'ite des Pères de la Foi est d'avoir apprécié l'essai de Lamartine à sa juste valeur.
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Premiers Essais poétiques
^>»UT ce qu'il y a do g-raiid dans la poésie, la |>éiiituiT', la sciil})tiii'e. la iiiusique, descend du ciel et y
J^ reniunte. « Il y a un Dieu! dit Lamartine, dans une de ses pages les plus tendres et les }»lus sentimentales, il y a un éternel amuur dunt le utUre n"est qu'une goutte. >>
Cultiver dans reniant les inclinations religieuses de son àme. les nobles facultés qu'il découvre en lui. lui montrer les niagniiî(pies tal)leaux que présente la nature et. de la contemplation du monde moral et matéri(d, l'élever jusqu'à J3ien, c'est faire de cet enfant un poète. La religion, qui relie riionnne au Maître sujiréme, est un «''cliange entre le premier et le second: d'un coté la [irière; de l'autre la grâce vivifiante. C'est le cri de l'exilé vers la ]iatrie absente^ rapi)el du tils à son ])ère; c'est le chant joyeux ou jdaintif de notre ame qui, tant(H jouit par avance de l'immortalité bienlieureuse et tantôt retoml^e iinj)uissante sur la terre. De ce concert, moitié humain et moitié divhi, la poésie est l'instrument le phis parfait.
Lamartine, si pieusement élevé par la j>his pieuse th's mères, connut bientôt les élans de l'enthiiusiasme suivis
<i(- >uiii1m('> r(:*tMUi-> sur liii-mêmo. Tout on ag-randissaiit ]tar r(Hii(lo la spli''n*o (ractivité de sa i'ais<jii, il rêvait, il <'q»ruuvait cette douloureuse mélancolie qui naît de nos aspirations non satisfaites et aj)porte à la jeunesse son jiremier désenchantement. Mais de ces prostrations momentanées, de ces soutfrances intimes de son âme. r<''sultait pour sa nature ardente une force d'ascension plus grandeet un désir }tlus vif d'atteindre l'idéal inconnu.
Sous les chaudes efliuves de la foi chrétienne ou mues ]tar l'admiration (pie lui causait l'aspect de Belley et «h' ses alentours, les ])ensées du jeune poète prenaient peu à peu leur essor, se coloraient aux reflets du ciel et s'éclairaient de mille rayons. Un langage intérieur, un rythme mystérieux, vibrait déjà en lui et, débordant de son âme. cherchait à se traduire au dehors en jthrases mesurées et poétiques.
Le collège de Belley se prêtait merveilleusement à hi formation d'un i)oète ainsi qu'à ses premiers essais. S'il y avait encore des murs entre la nature et lui, « au moins il y avait au delà de ces murs l'horizon champêtre et i)ittoresque. » Son lit était, comme nous l'avons vu. à l'angle du dort(jir. Il bénissait de plus en plus la jilace (pli lui avait (Hé attribuée dans un coin « de la vaste salle, auprès dune fenêtre (juvrant sur le coteau et sur les prairies en jiente à demi-voilées de saules et de frênes. »
" Au jirintemps, raconte-t-il, les senteurs des fleurs de j)êcliers, de vignes, d'amandiers, y montaient pour m'enivrer dés suaves réminiscences de mon liavs. J'v entendais le rossignol darder dans la miit taciturne ces noti's. tantôt éclatantes, tant(')t jdaintives, (jui sem])lent avoir. <lans une seule voix, toutes les consonnances de^