‹ Le séjour de Lamartine à BelleyChapitre 19 sur 32 · PREMIERS ESSAIS POETIQUES · texte numérisé non relu

PREMIERS ESSAIS POETIQUES

l)iï>-moi si tu les vois toutes Folûtrer, comme jadis.

Dans l'herbe où tu bois les g-outt.' Qui tombent du paradis.

Dis-moi si le sycomore Prend ses feuilles de printemps Si ma mère y vient encore Garder ses jolis enfants;

Si sa voix, ({ui les appelle.

A des accents aussi doux ; Si la plus petite épelle Le livre sur ses yenoux :

Si sa harpe, dans la salle.

Fait toujours à l'unisson Tinter, comme une cigale.

Les vitres de la nraison ;

Si la source où tu te penches.

Pour boire, avant le matin.

Dans le bassin des pervenches.

Jette un sanglot arg-entin ;

Si nm mère (pu lécoute.

En retenant mal ses pleurs, De ses yeux mêle une g'outte A Teau qui pleut sur ses fleurs ;

Et si ma sœur, la plus chère.

En regardant le ruisseau.

Voit liiiiage de son frère Passer en rêve avec Teau.

« Je 110 lus ces vers (|u"à mes deux amis. Avnion de N'ivieu et Louis de \ig'net. Ils se récrièivut sur mon [.retendu talent; ils copièrent mon chef-d'œuvre pour le montrer à leurs parents ; mais nous n<nis gardâmes bien de le laisser voir à nos maîtres, car on nous interdisait,

V>S LAMARTINE A BELLFA'

avec raisun, de compuser dos vers français avant davoir des idées ou des sentiments à exprimer dans cotte langue. Lamusement oiseux de la césure et de la rime nous aurait dég-oûtés des études élémentaires et sérieuses auxquelles on apjtliquait nos mémoires et notre intelligence. Cependant roncouragement de mes deux amis, jilus âg'és que moi, suffisait pour me confirmer dans Ir goût prématuré des vers... »

La poésie qu'on vient de lire indique combien cet enfant Itieux savait aimer et se souvenir. Vn souftlo jair, comme la brise do nos montagnes, inspira ses premiers essais. 11 pense à sa mère, à ses petites sœurs qu'il a laissées, là-bas. à Milly, dans la demeure jiaternello. auprès des arbres et des ruisseaux do la torro natale. Et, s'adrossant au rossignol qui. lui aussi, no dort f>as, il lui «lomande s"il vient dos rives do la Saône ot s'il a vu, à Mdly. les êtres qui lui sont cliors! Quel charme dans cotte poésie enfantine ! Quelle récompense pour la mère, (pli non seulement lui avait donné la vie. mais encore tout son cœur, toute sa foi. Malgré les couites révoltes du caractère indépendant de son fils, elle pouvait, on lui vovant des sentiments aussi lairs. aussi délicats, se réjouir de la réalisation do cotte maxime : « Fils ]>ioux. fils aimant ».

..K'Câ^M

Les Vacances de Lamartine ; le château de Bienassis

toMME nous ra})|irend son journal, dans sa note du 14 septembre 1804, citée plus haut et écrite à Belley, M"'^ de Lamartine vint chercher son fils, après sa ]>remière année de collèg-e, ]>our Temmener en vacances. 11 }iartit tout fier d'être sorti victorieux des premières épreuves de sa vie et tout rayonnant sous ses |)renuers lauriers.

« .Feus beaucou}) d*(''clat et une quantité de prix à la tin de l'année. \'ignet les ]iartagea avec moi. Ma mère était venue pour assister à la distribution et à la solennité. On joua luie comédie de collège. Mgnet et moi nou> avi(jns les principaux rôles : nous fûmes très applaudis. Je me souviens toujours du transport d'admiration que j'inspirai à un vieux militaire enthousiaste qui «Hait verni couronner un de ses neveux. « Ali ! s'écria-t-il, en m'entiMidant réciter un discours que j'avais composé pour mon r(Ue dans la pièce, en voila un qui sera im fameux général ! » Toute la gloire humaine se résumait pour lui dans une ba'ionnette. On me ramena triomphant. La voiture ne jiouvait contenir mescouronnes déjà fanées et mes volumes immortels. Millv me fit bientôt oublier toutes ces vanités :

100 LAMAiniNE A BELLFA'

j'y retrouvai dans Claude Clianut uidu auii et dans Jeaunctte mou amour. » Claude Chauut (Hait le trôs liouuète vigneron du père de Lamartine et Jeannettr. sa tille, la petite amie d'enfance du futur i)oète.

« Bienassis tit écrire à ma mère, i>ar la sienne, pour nfengager à venir passer quelques jours dans son petit château des environs de Crémieu. ^'iricu devait, de son c<Hé, venir du Grand-Lemj)S i)ai*tag-er cette fête. On me l'accorda : j'y allai. Le jour (pie j'arrivai à Bienassis, (mi mes deux amis m'avaient précédé, ne s'effacera jamais d(' mon souvenir. Du }>lus loin que je fus aperçu du haut de la tourelle du château, j'entendis partir des coups de fusil et je vis Hotter des uKjuchoirs de jMjche. Je hâtai le ])as et je fus bient()t dans les bras de mes camarades. M'"*^ de M(jntlevon me reçut en mère. On voyait (jue son fils ((iuichard de Bienassis) (Hait roi dans la maison... »

La bienveillance avec laquelle furent accueillis Lamai-fine et Aymon de Mrieu les mit complètement à l'aise. Ils connurent bient(jt toutes les parties de la maison, le verger, les jardins, les fontahies et mcMiie les forets giboyeuses.

Malheureusement Bienassis avait trouvé, dans le château de sa mère, une petite chambre attenante au grenier et dont sou père. ^L de Montlev(jn, avait fait une bibli(jthèque. Cette bibli(jthèque était fermée à clef jiar sa mère, mais la clef était susjiendue à un clou d'or dans la chambre maternelle. lue jeune fille de quinze ans, qui servait de demoiselle de com[>agnie et de femme de chambre à M"'<^ de Montlev(jn, glissait quei(|uefois à Bienassis la clef fatale. Il entrait alors furtivement dans la bibli(jthèque et emjHjrtait, en cachette, une ]>rovision de mauvais livres, très dangereux à son âge.

LES VACANCES ET LE CHATEAU DE BIENASSIS lOl

Bienassis ne tarda pas à conduire en silence ses deux amis dans le grenier résevvi'' de son père. Ils entrèrent. avec la légèreté du jeune âge, dans le local où les att e nda it le fruit d éfendu .

<( Nous nous jetâmes sur les rayons de cette bibliothè- (|ue avec ardeur et tremblement. Nous nous plongions... dans cet océan d'eau trouble, ne sacliant ce qu'il fallait admirer ou réprouver davantage ; mais nous étonnant de ce que la tète avait osé penser, de ce que la })lume avait osé écrire. Nous emportâmes chacun un volume de nos livres de prédilection dans notre poche, pour amuser ou }iour enchanter nos loisirs dans nos chambres ou à l'ombre des bois. Nous étions entrés innocents, nous sortions coupables : un tour de clef nous avait livri' l'arbre du bien et du mal : les fruits divers étaient dans nos mains, à nous de choisir. Le goût du bien nous éclairait encore, mais nous aurions eu besoin que des yeux exercés eussent fait pour nous le triage de cette mosaïque dangereuse, dans laquelle la seule curiosit('' nous introduisait, sans autre guide que le plaisir. Nous éprouvions bien un remords de ce plaisir défendu, mais ce remords s'évanouissait devant une passion nouvelle ; et nous étions comme des baigneurs en été, qui, en se jetant aux Ilots de la mer, éprouAcnt au premier moment le frisson des ondes, puis bientôt ne sentent plus que \<\ volupté de l'immense élément . Tels nous sortîmes de la bibliothèque cachée de Bienassis oii la corruption nous fut révélée par les livres... »

Après la chasse, les lectures, vinrent les grauch's excursions.

« Puisque nous sommes libres en Dauphin (''. nous dîmes-nous, allons voir ses merveilles. — Nous allâmes

102 LAMARTINE A BELLF.Y

à la grotte delà l^alnie, merveilleuse caverne, i)ar laquelle on entre dans le sein ténébreux (le la terre. Cela ^ ressemblait à t(jutes les voûtes caverneuses décrites par à les poètes et dont nous étions à la fois curieux et satur(''s -J au collège. Des lacs sombres où leau des voûtes se dis- * tille en gouttes sonores ; des l)ar(|ues pour les traverser : des stalactites gigantesques (pii leur servent de ciel ; j des passages fangeux i»ar oii Tun se glisse sous les voûteî> W p(nir pénétrer plus avant aux lueurs des torches ; |mis • d'autres lacs et (liiinombrables stalactites, jusqu'à ce que ^ la monotonie du spectacle vous lasse et que les ténèbre;^ » vous fassent désirer de revoir le jour : voilà tout ce que nous en eûmes. Cela m'a suffi pour me dégoûter à jamais des grottes et préférer le jour de Dieu au demi-jour de grenouilles. Nous conçûmes néanmoins, en revenant, le projet de visiter la (îrande-Chartreuse, la vallée du (îraisivaudan et Grenoble. M"" «le M(jntlevon ne nous refusa . pas son cheval et sa voiture.

« Le lendemain, conduits par son domestique, nous jiai-times la nuit, en chantant joyeusement les cinq ou six airs de romances héroïques ou mélancoliques que nos ; familles n<jus avaient ap[)ris et (pie les échos des collines , du Dauphiné répétaient. L'enthousiasme de la jeunesse i n(nis faisait délirer. On eût «lit une carriole d'insensés, ivres des premières ivresses de la liberté. Partout oi'i nous nous arrêtions dans les auberges de village, nous réjtandions l'étonnemoiit et la joie oomnmnicative. Nous visitâmes ainsi Vorép[ie, \'oiron et nous entrâmes enlin dans (Irenoble d'enchantement en enchantement. Notre ami l^ienassis y avait un cousin (•(''l''bre. M. Comte, (pii lions ri'(;ut àmeneiile... »

\i)i'p> un srjdiir proldiig»'' au château «le Hi«'na«'s

LES VACANCES ET LE CHATEAU DE BlEXASSIS 1()3

iii>iju"à la tiu des vacances, « iiuus revînmes par le Grand-

l.(Mnps, habitation infiniment pins anstère de M""^ de

\lrieii et de sa fille. C'était nn convent dans nne maison

r proscrits. Xous en respectâmes le silence. Nous en

, artagions les prières. C'était la maison des premiers

chrétiens. M^^*^ Stéphanie de Mrieu rappelait, par ses

^alents et sa grâce, ces belles vierges (pii enchantaient

r sanctifiaient les demeures des martyrs dans le tem[»s

u^s persécutions de Rome, lleur sur un tombeau, dont le

arfum embaumait les souvenirs de sa sainte mère. Cette

\ le ascétique nous faisait rougir des mauvais livres du

j renier de Bienassis.

« Ainsi les aspects contraires du monde nous apparaissaient dès le début delà vie. Ici, les vertiges du siècle [ «hilosophicpie et libertin dans le grenier de M^"^^ de M'tutlevon : là. les larmes, la piété, le deuil dans le salon lu Grand-Lemps. Xuus rapportions ces deux impressions au retour... »

A partir de ce moment, le château de Bienassis devhit leur quartier général, à Mrieu, à Mgnet et à Lamai-thie. Pendant les trois années qui suivirent, ils y passèrent une partie de leurs congés et de leurs vacances.

Les vacances de 1804, passées au château de Bienassis, turent le premier écueil alfronté par Trime ])ure de Lamartine. Il allait entrer dans sa quinzième année. C'est pour l'enfance une heure louclie et ]>leine de périls. Mais Lamartine était. i)lus que beaucoup d'autres, arm('^ contre les séductions corruptrices et il n'en fut pas proi'(jndénieiir atteint.

^mi

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La deuxième année (1804-1805) : Aynion de Vmeu, Louis de Vignet et Guichard de Bienassis

uivoNS Lamartine dans le récit de son déj)ai't de Bienassis, après les vacances de 1804 :

<( Je rentrai tronblé, mais non ]iei-verti, à Milly. La piété de ma famille ne tarda pas à me ramener au repentir. Les Pères de la Foi me tirent oublier la bibliothèque du Dauphiné. Les premiers jours de novembre me retrouvèrent à Belley. Cette année 1804-1805 fut une aimée sainte. Mon imagination, touchée des exemples de ma mère et de la sainteté de vie de mes professeurs, se* tourna tout entière vers le bien. J'en eus les délices et même le fanatisme... Jamais je ne pourrai oublier les Jours d'étude, les heures de jaière, les nuits de méditation, les délices d'extase que je goûtai dans l'accom- |)lissement de tous mes devoirs en vue de Dieu. (v)ui pourrait dire les enthousiasmes dont j'étais saisi en hiver, au milieu des neiges, sur la glace des marais sillonnés par ;| mes patins, volant embrassé par l'air comme par les ailes des esprits invisibles ; ou bien au printem[»s, assis sous

les charmilles, dans la tiédeur calme d'mi air immobile, lançant au ciel, en silence, les ardeurs pieuses de mon âme heureuse de la jjaix de ma conscience ; au bruit de la charrue montant sur la colline prochaine : au pétillement de la gerbe tombant sous la faucille et que la main des enfants ramasse sur le sol brûlant. Non, rien n'égalem ces délices... »

L'amour de Dieu, lamour de l'étude, Tamour du devoir et la paix de la conscience^ la succession régulière des jeux et promenades aux heures de travail, la contemjtlation pieuse de la nature, jointe à l'adoration du Créateur, une intuition précoce de l'idéal et des gmndes' choses de l'âme : voilà ce qui faisait le bonheur de Lamartine. Parmi les jeux, il n'oublie pas de mentionner les patinages qui. de tout temps, ont été en honneur au Collège de Belley, les délicieux congés de patins si attendus, si acclamés partons.

De tout ce qu'il éprouva dans ce milieu, où les exercices de l'àme et «lu corps étaient ménagés avec une intelligence supérieure des besoins de l'enfant, il a gardé un tel souvenir que, plus de cinquante ans après^ il écrivait que les anges seuls « ont de pareilles jouissances ».

« Mes rêves ressemblaient à ceux du ciel. J'étais sage, j'étais heureux. Excepté l'absence de ma famille, à laquelle je revenais toujours, je ne concevais rien de plus parfait... »

Mais si Lamartine manifestait de tels sentiments, ses amis^ Aymon de A'irieu et Louis de Vignet, n'avaient jias — du moins en ajjparence — toute la piété qu'ils témoignèrent dans la suite. Contiairement à ce qui se ])assa plustard^ où Lamai-tine fut jjIus d'une fois rappelé.

Alphonse DE LAMARTINE

à dix-huit ans D'après un dessin de M"* Stéphanie D3 VI RI EU

Communiqué par M. le marquis de Viribu.

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