DE VIRIEU, DE VIGNET ET GUICIIARD 1(I
par son ami de Mrieii, à une pratique religieus(^ plus complète, son contact — à l'en croire — avait alors [xjur etfet de redresser dans son esprit une certaine tendance au scepticisme.
Aymon de Mrieu (1788-1841) était le tîls du marquis Henri de Mrieu. membre de T Assemblée constituante en 1780, homme de cœur, âme forte et généreuse (M. le marquis Costa de Beauregard a écrit (1), avec un admirable talent, son histoire si palpitante d'intérêt), héroïque défenseur de Lyon en 1793 et commandant de la cavalerie royaliste à ce siège célèbre, disparu dans la retraite sans qu'on pût découvrir son corps. ((Mrieu avait deux sœurs : Tune mariée à M. de Quinsonas (2), femme aimable, mère de plusieurs fils, très riches, très connus dans Paris » et aussi dans notre région. « L'autre était ^nie Stéphanie de Mrieu, personne hifiniment remarquable par sa figure, son esprit, ses talents, qui ne voulut jamais se marier, pour ne pas quitter sa mère. » Elle est l'auteur d'un portrait de Lamartine, à 18 ans, dont nous sommes heureux de pouvoir donner ici la gravure et d'autres œuvres très appréciées.
Aymon de Mrieu habitait à cette époque, au milieu du
(1 Le Roman d'un Ro//al'ste,par le marquis Costa de Beauregard.
(2) M. de Quinsonas, père de M. le marquis de Quinsonas, do Meyricu, près Morestel Isère), et de M. le comte Emmanuel de Quinsonas, propriétaire à Chanay (Ain) : le premier ancien commandant des mobiles de l'Isère, ancien député à rAssemblée nationale (1871), décédé le 30 septembre 1891, :i Paris : le second auteur du Gw'de de Lyon à Seyssel et de divers autres écrits. De l'un et de l'autre sont issus de brillants officiers, aussi remarquables par la générosité des sentiments que par les qualités militaires ; deux sont morts en laissant les plus vifs regrets.
Daiipliin('\ la te nv du (h*an<l-Lemps (1), (juavait liabitée* ï>on père. Quand Lamartine vint au collège de Belley, Avinon était un enfant de quatorze à quinze ans, plus âgé que lui, dit-il. de deux un trois années. Aymon était l'idole de sa mère et de ses sœurs.
« Ses traits n'étaient pas beaux, mais remarquables ; son front inégal avait de ces bosses où les matérialistes de nos jours trouvent les origines ou les symptômes du génie. Ses clieveux blonds, bouclés, frisés autour de son front, lui donnaient l'apparence d'un buste antique d^'empereur romain dans sa tieur. Ses yeux animés d'un merveilleux éclat avaient une splendeur qu'on ne pouvait contempler sans être ébloui. C'était de l'esprit h jilein jet, jaillissant d'une source intarissable. Son nez irrég'ulier ne répondait pas à ces formes du liant du visage ; les narines, tro}) ouvertes, lui donnaient un ])eu d'ironie. En revanche, la bouche fine et riante, merveilleusement enchâssée dans des lèvres minces, lui rendait ce que les yeux avaient promis, une distinction fabuleuse.
Son caractère était, comme ses traits, mixte et très difficile à fixer. Il y avait de l'énigme en lui; mais cela même sollicitait à le regarder davantage. On ne savait si sa figure tenait jilus de Rabelais que de Socrate. Ce (pîi état <le Rabelais dans A'irieu enfant amusait et
(1) Près (lu Grand-Lemps, commune du canton de Virieu-sur- Bourbre 'Isère), se trouve la pstite vallée sombre qui a inspiré a Lamartine la poésie, le Vallon. « Ce vallon, dit-il, se creuse entro deux collines boisées et son embouchure est fermée par les ruines d'un vieux manoir qui appartenait à mon ami Aymon de Yirieu. » Le vieux manoir en ruines est aujourd'hui le mag-niflque château de Pupetières. La restauration de cette princière demeure a été commencée par Aymon de Viricu et continuée par ses descendants. Les derniers importants travaux ont été exécutés par VioUet-Leduc.
DE YIRIEU, DE VIGNEÏ ET GUICIIARD 1(19
inquiétait: ce (|iii était de Sucrate attirait: le tout ensemble séduisait. Il me produisit ce d(juble eliet. car le coté rabelaisien m"a toujours déplu et le c<Hé socratique m'a toujours charmé. Aussi^ ma sensatitju fut toujours double en le reg*ardant le sel et le sucre sur les lèvres : mais je ne pouvais toutefois m'en détacher.
« Quant à moi, il était évident (pie je hii faisais une impression toute dilîérente... Il était gai, j'étais triste : turbulent, j'étais calme : railleur, j'étais sérieux : sce^tti- (pie, j'étais pieux. Mais il avait un C(eur très tendre sous son apparente rudesse et un esprit supérieur qui aspirait, jiour ainsi dire, de haut toute chose... Je contribuai beaucoup à modifier sa nature dans le bon sens et à le ramener, sur la tin de ses j(jurs. du ct)té des choses divuies et }>lus peut-être qu'il n'était conforme à la raison pratique. Il mourut ainsi et je l'en félicite. Son esprit merveilleux avait suffi pour le ramener au Dieu de son enfance. Mais, à cette époque, il fiottait encore et cela me déplaisait. Toute sa métaphysique se terminait en plaisanterie : moi, je ne riais plus, dès (ju'il s'agissait des choses sérieuses. Ma mère m'avait appris à ne jamais rire de moi-même qui me sentais un peu l'œuvre de la Providence. Mon visaa-e devenait grave et mécontent, dès (jue \'irieu tournait à la dérision et au doute. Ce mécontentement de ma physionomie l'infinençait ; il cherchait comment il pouvait avoir contristé un camarade qu'il aimait sincèrement et il se corrigeait autant que la nature se corrige... »
Louis de ^'ignet ('baron AuK'-Louis de \ ignet, né à Chambéry le 10 mai ITSi), mort à Naples le 15 juillet 1837) était le neveu de Joseph et de Xavier de Maistrc ;
sa mère. Marie-Christine de Maistre, était leur sœur aînée. C'est lui qui plus tard introduisit Lamartine dans la famille des de Maistre, et. dans leur campagne d(^ Bissy, près de Chambéry et du lac du Bourget, le présenta au comte (Joseph), à Xavier, au colonel, à Tévêque d'Aoste, quatre frères d'intelligence remarquable et vraiment suj^érieure. Louis de Vignet, que Lamartine considérait comme un homme de génie, mourut ambassadeur à Xaples. Son frère amé, le comte Xavier de \'ignet, ('pousa Césarine de Lamartine, sœur du poète, celle qu'il déclare la plus belle de ses sœurs par sa beauté italienne, sa ressemblance avec la Fornarina.
« Louis de Vignet avait aussi quelques années de ]>lus (pie moi. Xus caractères n'avaient aucune ressemblance, mais nos esprits en avaient. C'est jiar l'esprit que nou>> symj)athisâmes. Il était triste et renfermé en lui-même, j'étais ouvert et communicatif. Bien qu'il n'eût pas encore làge des grandes passions, il avait le silence qui les couve et la physionomie taciturne de l'homme déjà accablé sous la mélancolie (jui soutfre. Sa figure était celle de AVerther, son front était pâle, ses cheveux noirs et cernant son visage comme ceux d'un Italien; ses sourcils re[iliés indiquaient une pensée active et malade; ses l->vres fermées, une idée attentive et craig*nant de se compromettre; sa taille svelte et élancée, une nature méditative; sa tète baissée, une forte tension de l'esprit : on ne pouvait le voir sans g*arder son image. Il me fit comme à tout le monde une forte impression. Je le regardai d'aljord avec le respect qu'un homme inférieur jiorte à un homme supérieur ; je clierchais à le deviner, mais je ne lui jjarlais pas. Lui, au contmire, ne tarda |tas ;'i inororhercher. Sa conversation m'intérossa dèslodé])ut.
DE VIRIEU, DE YIGNET ET GUICIIARD 111
Il avait un esprit original, infini pour son âge et qui paraissait dépasser et mépriser celui de nos maîtres euxmêmes. Quand il lui fallait, dans nos examens ou dans nus compositions, justifier la haute opinion qu'on avait de lui, il sortait comme la foudre du nuage, il nous dépassait tous...
« Louis de Mgnet était souvent dominé par l'humeur: notre intimité était versatile comme elle ; moi, je n'avais [las de mauvaise humeur dans ce temps-là, Quand il revenait, il me trouvait tel qu'il m'avait laissé. C'était certainement, à ces défauts près, l'homme le plus grand que j'eusse rencontré dans mes études. Je le retrouvai de même quelques années après. Il changea beaucoup et souvent à sonavantaR-e... »
Quant à Ciuichard de Bienassis (Nicolas-Prosper), né à Bienassis^ commune de MUe-Moirieu (Isère) (1789-1855), il était le fils unique d'une bonne et aimable veuve qu'on appelait M"'^ de Montlevon. Elle avait reçu, en héritage, de son mari, le petit château de Bienassis, oii les amis de son fils se donnaient rendez-vous. Ce château est situé à une demi-lieue de la petite ville de Crémieu (Isère).
Bienassis était une nature sensible. A moitié bourgeois par sa mère, à moitié noble par son père, il avait des opinions qui tenaient des deux origines, mais il préférait la l)ourgeoisie. Il était avant tout « homme d'humanité pure. »
Lamartine lui a dédié l'une de ses harmonies, sous ce titre : « Souveiiir d'enfance ou la vie cachée. » Il le loue fort de son existence modeste et tranquille.
C) champs de Bienassis. maisons, jardins, prairies, Treilles qui fléchissaient sous leurs gi*appes mûries, Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux. Et d'où sortait le soir le chœur des passereaux,
Verg-eis où cl«^ lété la teinte inonotoiie Pâlissait jour à jour aux rayons de Tautonme... Sonniieils rafraîchissants g-oùtés au bord des eaux. Song-es qui descendaient, qui remontaient si beaux I Scènes de notre enfance après quinze ans rêvées, Au plus pur de mon cœur impressions g-rayées, Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants. Je vous revois encore après un si long- temps, Aussi présents à l'œil que le sont des rivages A Tonde dont le cours reflète les imag-es. Aussi fixais, aussi doux que si jamais les pleurs N'en avaient dans mes yeux altéré les couleurs... Ah ! rends g-rAce à ton sort de ce flot lent et doux Qui te porte en silence où nous arrivons tous. Et comme ton destin, si borné dans sa course, Dans son lit ig-noré sendort près de sa source î Ne ix)rte point envie à ceux qu'ini autre vent Sur les routes du monde a conduits plus avant... Heureuse au fon<l des bois la source pauvre et pure ! Heureux le sort caché dans une vie obscure I
Lamartine raconte ainsi comment se contractèrent ses amitiés de collège :
<c Bien que nos maîtres évitassent, autant que cela se [)0UYait^ sans nuire aux amitiés particulières, si utiles aux hommes, les intimités dangereuses entre nous et les conversations occultes ; ])ien qu'ils préférassent, dans les ■récréations et dans les promenades, le nombre trois au nombre deux, i)arce que trois est toujours innocent et que deux est quelquefois suspect, nous ne tardâmes pas à nous réunir ou jiardeux, ou par trois, ou par groupes, et à former des sociétés [)rivées dans la grande société générale. Mes premiers camarades furent d'abord donnés par le hasard de l'âge, de la taille, du voisinage dans la classe et dans la salle d'étude; puis, au bout de ])eu de jours, par le choix et ]»ar l'instinct. »
DE VIRIEU, DE VIGNET ET UllCIIARD 113
Aymun de A'irieii, Louis de A'igiiet, (iuichard de Bienassis furent ces amis de choix et d'instinct. Leur amitié se conserva sans altération — pour les deux premiers surtout — non seulement durant les quatre années que le poète passa au collège de Belley, mais jusqu'à la moi-t. Ce groupe d'amis formé par Lamai-tine sur les hancs du collège, le solide attachement de ces hommes d'élite, n'est pas la moins curieuse, la moins belle chose de son existence.
Etat maladif de Lamartine ; promenades avec le père Varlet
i^ous lisons dans le jonrnal de M"'*^ de Lamartine, à la date de Tannée 1805, les notes suivantes qui sont un mélano-e de satisfaction et de crainte à Tée-ard de son fils :
V 1-2 mai 1.S05.
«... ^lon mari me donne six cents francs par mois et toutes les provisions en nature provenant de nos deux M terres, j)Our tenir le ménage et pour payer la i)ension d'Alphonse. Cela est bien plus que suffisant. Je suis toujours dans l'admiration de toutes les providences de Dieu pour nous et toujours dans la disposition de lui rendre, quand il voudra et comme il voudra, tout ce (pTil me donne... »
<. 20 août 18U5 ^Màcon) .
« Cette jolie chambre oii je mr suis établie hier est l»robal)lement le dernier chang-ement d'appartement ([ne
iir^
je forai : j'v nioniTai, sans doute {elle y mourut en effet), Alphonse est arrivé hier. Je vais avoir bien de la jieine avec cet enfant, difficile à gouverner, et ses deux sœurs d«''jà grandes. Cependant, quand je me vois entourée de ces six heauj' enfants (1), je nie sens fière et contente ! Je supplie le bon Dieu de me donner les lumières et le caractère nécessaires pour accomplir ma tàcho envers eux. »
A Tàge critique oii était arrivé son fils, âge si péniblo au moral comme au physique, on s'explique les alarmes de M'"<^ de Lamartine. Il traversait une période de crois-
sauce, redoutable à cause de l'état maladif qu'elle produisait en lui. Cette situation accidentelle contribua toutefois^ à développer davantage ses pressentiments de poète eu rendant nécessaires les soins spéciaux qui lui furent donnés au collèo-e de Bellev.
« Une croissance rapide et une imagination (pu croissait en [)roportion plus accélérée encore (pie mes années^ m'avaient jeté dans des langueurs et des pâleurs qui alarmaient mes maîtres. Ils avaient, je dois le reconnaître, une prédilection vraiment maternelle pour leur élève favori. Le médecin du collège, consulté par eux, leur dit qu'il fallait me fortifier jiar quelques gouttes d'un vni généreux, de qualité supérieure à le fade boisson de mes condisciples, jiar un air moins enfermé cpie celui des cours et des salles et par quelques heures d'un vigoureux exercice dans la campagne. \'\\ des Pères Jésuites, professeur de belles-lettres, d'une santé délicate aussi,
(1) Un ^rçon : Alplionso, et cinq filles : Cécile, Eiiy:(?nie, Césariiic. Suzanne et Sophie, que Rover-Collard appelait « une nichée de colombes. >>