‹ Le séjour de Lamartine à BelleyChapitre 21 sur 32 · PROMENADES AVEC LE PÈRE VARLET IH · texte numérisé non relu

PROMENADES AVEC LE PÈRE VARLET IH

fut chargé par ses supérieurs de me conduire deux t»u trois fois par semaine dans ces lointaines excursions à travers les montagnes du Bugey.

a Ce professeur de belles-lettres s'appelait le Père A'arlet. Il était du pays de Calvin, de cette Picardie, pays a[tre où la terre froide, la culture uniforme, l'horizon bas, triste et sans autre borne que l'éternel sillon succédant à un sillon semblable, semblent refouler l'imagination de rhomme en lui-même et lui faire creuser l'infini, cet horizon intérieur de l'ame. La religion, qui est extérieure et sensuelle dans le Midi, est morne et contemplative dans ces climats. Le Père A'arlet avait l'austérité «le foi et de physionomie de l'homme de son pays.

« C'était un prêtre de quarante-cinq ans, d'une tailh* grêle et un peu courbée par l'habitude de lire en marchant ou de rester courbé longtemps sur l'autel en adoration fervente et tremblante devant l'hostie qu'il venait de cunsacrer.

« Cette ferveur ascétique était le caractère dominant <ie son visage. Ses yeux bleus et vifs, presque toujours licrdiis dans des regards qui ne voyaient de l'iiorizon (jue le ciel, étaient quelquefois si invinciblement rrt(jurnés en sens inverse de la vision ordinaire, qu'ils semblaient regarder en dedans plus qu'en dehors. Sa conscience, sans cesse et scrupuleusement examinée, était son seul horizon : le monde extérieur n'existait pas pour lui : sa piété, toute littérale, n'avait ni éi»anchement ni onction, ni jouissance. C'était par obéissance qu'il s'égarait avec moi, presque sans rien voir, sous les allées des bois, aux bords des torrents et sur les montagnes de ce beau pays pendant ce printemps. On lui traçait le matin son itinéraire, ici ou là. et il allait parce qu'on lui

avait «lit d'aller. Il ne m'adressait pas deux paroles j)endant les demi-journées que devaient durer nos promenades. Je marchais à quelque distance derrière lui, cueillant des fleurs, découvrant les nids, écoutant les merles, regardant l'écume des ruisseaux floconner sur les roches de leurs lits profonds, sans m'occuper davantage de lui que je m'occupais de l'ombre de mon corps qui marchait devant moi quand je tournais le dos au soleil couchant.

- Il tenait toujours un livre ouvert à la main ; ce n'était pas un livre profane : c'était bien assez pour lui de les lire et de les expliquer par devoir aux élèves de sa classe à l'heure des leçons. Toute cette littérature païenne et mythologique n'avait aucun charme pour lui. Ce livre était son bréviaire, son psautier ou l'Imitation de Jésus- Christ ou quelque livre latin de dévotion à l'usage de son ordre et recommandé par ses su[)érieurs. Il s'arrêtait de temps en temps, sans même s'en apercevoir, pour faire le signe de la Croix après l'antienne, avec une telle componction de visage, qu'on voyait sa tète découvei^te. [»rématurément chauve, fumer de zèle, plus que de sueur, au soleil. 11 ne vivait réellement pas sur la terre : sa conversation, comme disent les mystiques, était toute avec les anges ; mais c'étaient des anges sévères qui ne souriaient jamais aux charmes terrestres de la création.

" Tel était l'homme à qui ses supérieurs avaient assigné le rôle, impoi-tun sans doute, de me conduire, pour ma santé et pour la sienne, à travers les plus beaux sites de cette pittoresque contrée. 11 n'y avait pas de guide plus mal choisi pour faire voir la belle nature, car lui-même ne voyait que son livre. Cette prodigieuse contention d'une ])ensée unique, dans un homme qui n'a cei-tainement pas-

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