‹ Le séjour de Lamartine à BelleyChapitre 22 sur 32 · PROMENADES AVEC LE PÈRE YARLET · texte numérisé non relu

PROMENADES AVEC LE PÈRE YARLET

une heure de détente ou de délassement dans sa vie, ne devait cependant pas abréger ses jours, car il y a très j)eu de temps que j*ai reçu une lettre d'un de ses neveux (pii me recommandait quelque chose ou quelqu'un en son nom. Cette lettre me disait que le saint vieillard ne m'écrivait pas kii-môme, parce qu'il pensait que les opinions et les événements avaient élevé tro[) de barrières entre lui et moi. Il se trompait bien : les opinions et les événements ne prescrivent pas contre les devoirs du C(£ur. Quelques mois après, son neveu m'écrivit de nouveau pour m'apprendre la mort de son oncle. Il avait vécu, ou plutôt il avait pensé et prié jusqu'au-delà de quatre-vingts ans ; pur esprit qui ne laissait pas une pensée à la terre ; elle n'avait été pour lui qu'un marche- ])ied de son autel. La seule dépouille qu'il y laissa était son manteau de prêtre et sa pincée de cendres. . . »

Le Père \'arlet, tout absorbé dans ses méditations sur les psaumes et dans ses prières balbutiées à demi-voix, « iîie gardait seulement à vue comme le chevrier garde le chevreau qu'on lui a confié et (pi'il doit ramener au ])ercail.

« Quelquefois il s'arrêtait au bord d'un ruisseau, à Tombre d'un bois ou sur un tertre de gazon, pour essuyer sa sueur et pour respirer entre deux psaumes.

« Pendant ces haltes, je m'asseyais moi-même à (quelque distance de mon guide ou bien je m'égarais dans les prés et dans les clairières pour cueillir les muguets et les violettes qui embaumaient le printemps. Mais, le plus souvent, le long et obstiné silence de mon guide, la componction de son visage et de son attitude, le livre (ju'il feuilletait, le mouvement imperceptible de ses lèvres qui prononçaient à demi-voix ses hymnes, les ténèbres

VZO LAMARTINE A BELLE Y

de la furet, le bruit de?? ieuillcs soii.s me.< i)ieds, la fuite de l'eau g-azouillant entre ses rives, le chant des oiseaux, les senteurs vives et enivrantes des simples de ces collines, me portaient aussi à la contemplation. A défaut d'autres passions que mon cœur ne pressentait jias encore, je concevais une sourde et fervente passion de la nature et, à l'exemple de mon surveillant muet, au fond de la nature, j "adorais Dieu.

« Je me souviens que je composais des prières fleuries, tuutes formées, comme d'autant de graines de chapelet, des plus jolies fleurs champêtres cueillies ça et là sur ma route et enfilées, en alternant les couleurs, par un til arraché à mes bas. Les violettes y représentaient les saintes tristesses du repentir ; les muguets, l'encens qui s'élève de l'autel ; l'aubépine, la miséricorde qui pardonne et sourit après les sévérités divines ; l'églantine, la joie pieuse qui rentre dans le cœur et qui l'enivre ; l'œillet rouge de poète y rei»résentait le cantique ; les marguerites et les boutons d'or, les voluptés et les passions méprisables du monde, qu'il faut fouler aux pieds, sans les voir ou sans les compter, en marchant au ciel. Je m'amusais et je m'édifiais moi-même ainsi. En revenant vers la ville, je roulais entre mes doigts et entre mes l>ensées les dizaines de ce chapelet végétal et je le jetais sur la route à moitié fané, en repassant la grande grilb* du collège, pour en recommencer un autre le lendemain. »

La nature, l'état de langueur produit par sa croissance, les soins donnés par les Bons Pères, l'atmosphère religieuse de la maison, nous avons vu que tout conspirait au collège de Belley pour faire de Lamartine un poète.

11 faut avoir parcouru, à cet âge, ce beau pays, pour se rendre compte des impressions de son ame, des eni-

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