ÉVAPORATION DE L'EAU DE MER
Grammes
Report. 3,2643
Sulfate de magnésie 0,2477
Sulfate de chaux 0,1357
Bromure de soduim 0,0556
Chlorure de potassium 0,0505
Carbonate de chaux 0,0114
Oxyde de fer 0,0003
Eau 96,2345
Total 100,0000
II. La même eau amenée par l’évaporation à marquer 25 degrés à l’aréomètre (densité 1,210), occupe environ le neuvième de son volume primitif et renferme:
Grammes
Chlorure de sodium 22,2230
Chlorure de magnésium 2,4420
Sulfate de magnésie 1,8714
Sulfate de chaux . 0,1712
Bromure de sodium 0,4320
Chlorure de potassium 0,4050
Eau 72,4554
Total 100,0000
III. A 30 degrés deTaréomètre (densité 1 ,264), le liquide n’occupe plus que la trente-deuxième partie de son volume initial; 100 grammes contiennent:
Grammes
Chlorure de sodium 16,830
Chlorure de magnésium 8,041
Sulfate de magnésie 6,231
Bromure de sodium 1,161
Chlorure de potassium 1,449
Eau 66,288
Total 100,000
IV. A 35 degrés de l’aréomètre (densité 1,321), le volume du liquide n’est plus guère que la cinquante-ncu-
vième partie du volume de l’eau de mer; sa composition
est la suivante :
Grammes
Chlorure de sodium 12,105
Chlorure de magnésium 14,796
Sull'ate de magnésie 8,676
Bromure de sodium 1,545
Chlorure de potassium 2,497
Eau 60,381
Total 100,000
Examinons maintenant les matières qui se déposent au fur et à mesure de l’évaporation. Jusqu’à ce que l’eau marque 16 degrés à l’aréomètre, on n’observe qu’un dépôt insignifiant d’oxyde de fer et de carbonate de chaux (craie); de 16 degrés à 21 se dépose la plus grande partie du sulfate de chaux (plâtre). Le dépôt de sulfate de chaux continue entre 21 degrés et 25 degrés, mais en moindre quantité. Vers 25 à 26 degrés, le chlorure de sodium (sel ordinaire) commence à se déposer; entre 25 degrés et 52°, 5, il le fait à peu près seul ; cependant dans le voisinage de 25 degrés, il contient un peu de plâtre; et, à mesure qu’on approche de 52 degrés, il renferme une proportion croissante de sulfate de magnésie. Au delà de 23°, 5, la quantité de sulfate de magnésie devient telle que le dépôt doit être considéré comme un mélange de sel commun et de sel magnésien.
En résumé, pour obtenir du sel à peu près pur, il ne faut pas que l’eau soit amenée par l’évaporation à plus de 52 degrés : le produit obtenu est d’autant plus pur qu’il s’est déposé dans une eau moins dense. Dans une eau plus chargée, le dépôt de sel est toujours accompagné de sulfate de magnésie, amer et purgatif. En outre, les cristaux formés dans un liquide sont mouillés au moment où on les extrait: en les faisant sécher, l’eau s’évapore; mais les sels qu’elle contenait restent à la surface des cristaux en quantité d’autant plus grande qu’elle était elle-
mémo plus chargée. On doit donc s’attendre à n’obtenir dans ces conditions que du sel impur.
l.cs salins du Midi. — Leur importance — Les principaux salins. — Leur association. - Description d’un salin. — Chautfoirs. — Parlènements. — Tables salantes. — Circulation de l’eau. — Elévation successive de l'eau. — Ses avantages. — Machines élévatoires de l'eau. — Situation particulière de certains salins. — Dimensions des parlènements. — Disposition des tables salantes. — Aiguilles. — Sol des tables. — Le feutre Dol. — Sa culture. — Son utilité.
L’évaporation de l’eau de mer, au moyen de laquelle on obtient du sel, se produit par l’action du soleil et par celle des vents secs. Ces deux conditions sont admirablement remplies sur le littoral méditerranéen: la température y est élevée, le soleil brûlant ; enfin il règne fréquemment un vent connu sous le nom de mistral, très vif et qui dessèche tout ce qu’il touche. Aussi les départements côtiers, Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault, Gard. Bouches-du-Rhône et Yar, possèdent-ils tous de nombreuses exploitations de sel, que l’on désigne sous le nom de salins. L’étendue totale de la surface consacrée à l’évaporation de l’eau de mer approche de 8000 hectares dont plus de 3000 sont situés dans le Gard et 2500 dans les Bouches-du-Pdiône. Un millier d’hectares environ appartiennent à la compagnie dite des Salins du Midi.
La production totale moyenne de chaque département peut être évaluée ainsi qu’il suit:
Var
Tonnes de sel
Bouches-du-Rhône
Gard
Hérault
Aude
Pyrénées-Orientales
La production est assez égale; celle des meilleures
années ne dépasse la moyenne que d’un tiers environ ; celle des plus mauvaises lui est inférieure des deux cinquièmes seulement.
Les principaux salins exploités sur les côtes de la Méditerranée, sont :
1° Dans le Var : le salin des Pesquiers et les Vieux Salins d’IIyères, dans le voisinage de cette ville et d’une contenance de 245 hectares; le salin des Ambiers (cont. 18 hect.), au S.-O. de Toulon.
2° Dans les Bouches-du-Rhône : le salin de Ponteau (cont. 10 hect.); les salins de Martigues, situés sur l'étang de Caronte, le long du canal de Bouc à Martigues; les salins de Berre (cont. 531 hect.), sur l’étang de ce nom; le salin de Rassouen (cont. 56 hect.) sur l’étang de Lavalduc; ceux de Fos (cont. 71 hect.) et de Citis (cont. 46 hect.), cà l’ouest de l’étang de Berre; dans la Camargue, le salin de Giraud (cont. 1000 hect.) près de l’embouchure du Grand-Rhône, et ceux de La Vignole (cont. 66 hect.) et de Badon (cont. 160 hect.)
5° Dans le Gard, les salins de Peccais (cont. 2500 hect.) et ceux des environs d’Aygues-Mortes, situés sur les étangs du Repos, du Repausset, du Roi, de la Ville, le long du canal d’Aigues-Mortes à la Mer.
4J Dans l’Hérault, les salins de Pérol, Gramenet, Villeneuve (cont. 160 hect.), Frontignan (cont. 122 hect.); ceux de Mèze (cont. 40 hect.), Villeroye (cont. J 50 hect.) Bagnas (cont. 257 hect.) sur l’étang de Thau.
5° Dans l’Aude, les salins d’Estarac (cont. 59 hect.), le- Lac (cont. 26 hect.), Sainte Lucie, les salins de Peyriac et Sigean (conten. 150 hect.).
Enfin, 6° dans les Pyrénées-Orientales le salin de Cordes (cont. 120 hect.) et celui de Durand (cont. 120 hect.)
Le morcellement de ia propriété dans les salins du Midi n’a jamais atteint les proportions où il est arrivé dans l’ouest de la France : cependant, il y a une quarantaine d’années les exploitations salicoles étaient fort nombreuses.
L’industrie du sel subissait les fâcheux effets quirésultent d’une production sans mesure et d’une vente à tout prix. Pour les faire disparaitre, un certain nombre de propriétaires d’exploitations importantes s’étaient depuis longtemps concertés. En 1865, cette entente à été généralisée, sous l'impulsion de la Compagnie des Salins du Midi : presque tous les producteurs de sel du Midi ont, à cette époque, arrêté les bases d’une société en participation. Le but de l’association est de diminuer les frais généraux et les frais de transport, de compléter l’assortiment de chacun en lui fournissant les qualités de sel qu’il ne fabrique pas, de mieux approvisionner les marchés; enfin, d’anéantir une concurrence fatale à tous. A cet effet, la vente est concentrée entre les mains de la Compagnie des Salins du Midi qui, chaque année, achète aux exploitants, soit une quantité déterminée à l’avance, soit les excédents des quantités dont il se sont réservé la vente. Les livraisons faites à la société sont d’abord payées par elle moyennant un prix fixé à l’avance; les bénéfices nets de la vente réalisés par l’association sont ensuite répartis par les associés selon une proportion déterminée par le contrat de société.
Examinons maintenant les procédés d’exploitation.
Le salin ou marais salant est un réservoir d’une très grande surface, dont le sol lui-même forme le fond : l’eau salée y est enfermée sous une faible épaisseur afin de favoriser son évaporation. Comme elle doit se réduire au 8e environ de son volume avant de commencer à donner du sel, il y a intérêt à recueillir les eaux déjà évaporées et amenées à saturation, dans une partie du marais plus soignée que le reste et qui doit recevoir le dépôt de sel. C’est ainsi qu’on a été amené à diviser le marais en plusieurs réservoirs successivement parcourus par les eaux; les uns servent de chauffoirs ou de bassins d’évaporation seulement, les autres sont destinés à la continuation de l’évaporation, mais surtout au dépôt du sel.
Les chauffoirs forment ordinairement deux séries de bassins. Les premiers, qu’on nomme parti- nements extérieurs (5.5.5. fig. 24), reçoivent directement l’eau d’alimentation qui peut y atteindre 8 degrés de l’aréomètre : les seconds, ou partènements intérieurs (4.4.4), sont remplis avec l’eau qui sort des premiers : elle se concentre jusqu'à 24 degrés. On l’introduit alors dans les bassins de dépôt ou tables salantes (5.5.5 ). Chacune des subdivisions du marais salant est elle-même partagée en com-
partiment disposés en pente légère; ils communiquent entre eux par des vannes, de sorte que l’eau peut les parcourir successivement. Les tables salantes sont en outre séparées entre elles par de petites digues en terre soutenues au moyen des planches.
L’eau doit parcourir successivement toutes les parties du salin : il faut pour cela que les divers compartiments présentent les uns par rapport aux autres de petites différences de niveau. L’eau d’alimentation introduite dans les plus élevés coule peu a peu dans ceux qui sont
plus bas. La très faible amplitude des marées de la Méditerranée ne permet guère de profiter de cette cause naturelle pour l’élévation des eaux : il est néssessaire de recourir à l’emploi d’une force motrice. Deux méthodes se présentent :
1° Faire parvenir primitivement l’eau de la mer à un niveau assez élevé pour qu’elle puisse parcourir ensuite tout le développement du salin;
2° Employer plusieurs élévations successives.
Dans le premier procédé, les partènements qui reçoivent l’eau de mer doivent occuper la partie la plus haute du salin, et les tables salantes, la plus basse. Cela présente deux inconvénients : il faut monter la totalité de l’eau à la partie la plus élevée du salin, ce qui est fort coûteux; en second lieu, les tables salantes, placées à un niveau ordinairement inférieur à celui de la mer, ne peuvent être vidées qu’au moyen d'une nouvelle élévation de l’eau.
On préfère donc opérer par élévations successives et de la façon suivante. L’eau de mer est introduite d’elle-même, grâce à une légère différence de niveau dans le premier partènement extérieur : à cet effet, on profite quelquefois, delà faible ascension produite par la marée. Mais cela n’est pas sans inconvénient : il peut arriver que le vent souffle de la côte et abaisse assez le niveau de la mer pour compromettre l’alimentation. En ménageant ensuite soigneusement les pentes du sol, on arrive à faire parcourir à l’eau la série des partènements extérieurs ; pendant ce trajet, son volume se réduit par l’évaporation, et la quantité d’eau qu’il faut élever mécaniquement du dernier partènement extérieur au premier partènement intérieur, est déjà beaucoup moindre. Après cette première élévation, produite au moyen d’une force motrice, l’eau parcourt d’elle-même tous les partènements intérieurs; elle est ensuite élevée une seconde fois pour être amenée dans les tables salantes.
Les avantages de cette méthode sont faciles à comprendre. Supposons que la première élévation se fasse sur des eaux marquant 8 degrés, et la seconde quand elles marquent 23 degrés, ce qui est le cas ordinaire. 1000 litres d’eau de mer donnent 470 litres d'eau à 8 degrés et 122 litres d’eau à 25 degrés, de sorte que la quantité d’eau à élever en deux fois est bien inférieure à celle qu’il faudrait monter du premier coup : sans compter que les fuites qui se produisent toujours dans le salin, occasionnent une réduction notable sur la quantité des eaux concentrées. En outre, les tables salantes, se trouvant à un niveau élevé, peuvent être complètement et rapidement vidées; ce qui est très avantageux pour la pureté du sel obtenu.
Deux espèces de machines élévatoires sont employées : des pompes foulantes mues par la vapeur et des roues à tympan mises en mouvement par des chevaux, des mules et plus souvent par des machines à vapeur. Les tympans ne peuvent servir que pour les élévations d’eau à une faible hauteur. L’usage de ces moteurs entraîne des frais notables, mais d’autant moins sensibles que la récolte est plus abondante : ceux-ci peuvent, dans des circonstances défavorables, monter jusqu’à 2 francs par tonne de sel : ordinairement ils ne dépassent guère 75 centimes et peuvent même descendre au-dessous de 50.
L’eau introduite dans les partènements extérieurs n'est pas toujours l’eau de la mer : un grand nombre de salins du Midi reçoivent l’eau des étangs qui couvrent le littoral de la Méditerranée. Leur degré de salure diffère de celui de la mer et varie avec les saisons. En hiver, les pluies et les eaux douces affaiblissent la proportion relative de sel contenu dans l’eau : elle augmente, au contraire, beaucoup vers la fin de l’été, à cause de l’évaporation qui se produit dans ces espèces de réservoirs. Certains étangs ont une salure normale très faible, tandis que pour d'autres elle est de beaucoup supérieure à celle de la mer.
Parmi les premiers, on peut citer l’étang de Berre dont les eaux ne marquent pas plus de 1°, 5 et parmi les seconds, le plus salé est l’étang de Lavalduc; le degré aréométrique de ses eaux varie de 10 à 16 ou même 18 degrés.
Les compartiments du salin que l’eau parcourt successivement ne présentent pas tous la même disposition. Les partènements peuvent être de forme irrégulière. Il ne faut pas qu’ils soient trop étendus : l’action d’un vent violent pourrait en découvrir une partie et faire refluer l’eau sur une portion de la surface, où son épaisseur deviendrait considérable. Des étendues de 50 à 120 mètres de côté recouvertes de 5 à 10 centimètres d’eau sont très convenables. La série des partènements se termine par un ou plusieurs réservoirs chargés d’alimenter les tables salantes : c’est dans ces réservoirs ou avant-pièces que puisent les machines élévatoires.
La superficie totale des tables salantes est environ la sixième partie de celle du salin, lorsque celui-ci est alimenté à l’eau de mer. Elles sont construites avec beaucoup plus de soin que les chauffoirs; leur forme est régulière, rectangulaire ou carrée ; leurs côtés ont en général 50 à 60 mètres de longueur. Les parois latérales sont formées de planches soutenues au moyen de piquets verticaux : de cette façon les terres délayées par la pluie ne peuvent tomber sur les tables et salir le sel.
Autour des tables régnent de petits canaux, nommés aiguilles, dont le fond est à un niveau plus bas que celui des tables : ils communiquent avec celles-ci par des vannes ou martelières. Les aiguilles peuvent recevoir l’eau des avant-pièces et servir à alimenter les tables : mais, étant à un niveau plus bas, elles permettent également de les vider, soit complètement, soit en partie. On peut ainsi évacuer entièrement et rapidement les eaux mères, c’est-à-dire les eaux qui ont laissé déposer le chlorure de sodium et restent chargées de sels étrangers (voir plus haut la composition de l’eau marquant
55° Baume) : la vidange complète de ces eaux mères est indispensable à la pureté du sel. Il est même possible, par un réglage convenable des martelières, défaire passer dans l'aiguille la couche superficielle de l’eau des tables : qu’une pluie vienne à tomber sur les tables en pleine récolte, l’eau douce plus légère reste à la surface ; si le vent n’est pas fort, le mélange avec l’eau saturée ne s’effectue pas ; on a le temps de faire partir presque complètement la couche d’eau douce sans perdre une portion notable des liquides qui sont sur le point de fournir du sel.
Le sol des tables doit être nivelé et préparé avec soin en vue du dépôt de sel qui s’y forme. Dans beaucoup de salins, il est aujourd’hui recouvert d’un tapis végétal formé par une algue particulière, le microcoleus corium, désignée plus ordinairement par les sauniers sous le nom de feutre. Les anciens propriétaires de marais salants avaient souvent vu le feutre se former spontanément sur certains points des tables ou des chauffoirs : mais c’est M. Dol de Martigues qui a songé le premier à le cultiver et à l’utiliser pour l’amélioration des tables. Son procédé est aujourd’hui employé dans plusieurs grands salins,, notamment à Berre : il est également appliqué dans lessalines de Sétubal (Portugal). La culture du feutre Dol exige certains soins, quand on veut arriver à un résultat satisfaisant.
La table qu’il s’agit de garnir est couverte d’eau faiblement salée : à Berre on emploie celle de l’étang dont le degré est seulement 1°,5. L’évaporation amène peu à peu l’eau jusqu’à 8 degrés, point qu’il ne faut pas dépasser. Le feutre commence à pousser et ses fibres, en s’entrela-i çant, garnissent le fond de la table d’une couche très mince;. On vide l’eau arrivée à 8 degrés et on laisse sécher un peu le feutre : puis on remet de l’eau à 1°,5 : une nouvelle couche, de feutre se produit et recouvre la première. Après quatre ou cinq opérations de cette nature. . on laisse sécher plus complètement, mais en ayant hier
RECOLTE DU SEL
soin que la dessiccation ne soit pas trop rapide : car le feutre pourrait se fendiller. On passe alors sur le fond de la table un rouleau en pierre calcaire très dure ; après quoi on bat le sol à la pelle. Ces travaux ont pour but de donner au feutre plus d’homogénéité et d’en former un revêtement parfaitement continu. Toute cette série d’opérations, répétée trois ou quatre fois, donne dès la première année une couche de feutre ayant environ deux millimètres d’épaisseur.
Travaillé au rouleau et à la pelle, le feutre acquiert une ténacité remarquable que l’on peut comparer à celle du cuir. Celui d’une année persiste parfaitement jusqu’à Tannée suivante : après plusieurs campagnes, les tables sont couvertes d’un revêtement épais, résistant, très propre et imperméable : le grand avantage du feutre sur les fables salantes est d’isoler le sel et de le séparer de la terre. Les sols mous et vaseux ont surtout besoin d’être feutrés : les argiles dures et compactes peuvent très bien s'en passer. Cependant le feutre y rendrait de grands services, si Ton pouvait l’obtenir absolument imperméable : car ces fonds argileux sont fréquemment criblés de trous dus aux piqûres des vers marins, ou forets, et acquièrent ainsi une grande perméabilité.
3° LA RÉCOLTE DU SEL
Ouviiers du salin. — Le saunier. — Ses fonctions. — Le salin pendant l'hiver. — Bassins de réserve. — Travail du printemps. — Dépôt du sel.
— Circulation de l’eau en sel. — Tables à alimentation indépendante. — Eau vierge. — Eau mère. — Méthode des coupages. — Ses avantages et ses inconvénients. — Disposition des tables en séries. - Du degré des eaux mères. — Excès de production saline dans le Midi. — Levage du sel.
— Enjavelage. — Mise en camelles. — Portage du sel. — Procédés employés à Berre, à Giraud. — Frais de portage. — Époque de la récolte
— Conservation du sel.
v)n emploie en général dans les salins trois classes d’ouvriers - 1° les sauniers, ouvriers spéciaux travaillant à
l’année : 2° les manœuvres employés aux travaux généraux et aux réparations : ils sont payés à la journée, mais occupés à peu près toute l’année ; 3° enfin les ouvriers spécialement embauchés pour la récolte du sel : ils viennent souvent de fort loin, sont payés à la tâche et retournent chez eux dès que la récolte est terminée, c’est-à-dire au bout d’un mois ou six semaines.
Un saunier suffit pour un salin de moins de vingt hectares : dans les exploitations plus importantes, il y a un chef saunier et un nombre de sous-sauniers qui augmente avec la superficie : il faut un sous-saunier pour 50 hectares, et 4 ou 5 pour 3 à 400 hectares.
Les sauniers doivent régler constamment la marche des eaux, d’après l’activité de l’évaporation, et de façon que, dans un compartiment déterminé, le degré de concentration de l’eau reste toujours sensiblement le même. Il faut à cet effet surveiller, non seulement la vitesse avec laquelle l’eau circule dans le salin, mais aussi l’épaisseur de la couche d’eau. Le saunier doit observer l’état de l’atmosphère, la force et la direction du vent; l’aréomètre de Caumè à la main, il va de tous côtés peser le degré des eaux. Pendant la nuit, il a soin d’arrêter la circulation de l’eau en fermant une partie des martelières : comme il n’y a plus alors d’évaporation, cette précaution est indispensable pour que les choses restent dans l’état. C’est encore le saunier qui dirige les manœuvres pour les réparations et les ouvriers pendant la récolte.
Dans presque tous les salins, le travail est suspendu depuis la fin de septembre jusqu’en février. Pendant tout ce temps, la totalité de la surface est cependant couverte d’eau, afin de préserver les différentes parties, et surtout! les tables, des dégradations que la pluie leur ferait subir.. Vers le mois de mars, on fait aux bordures des partène— ments et aux parois des tables les réparations nécessaires : puis on s’occupe d’avoir des eaux concentrées. 11 n’estl pas possible, en cette saison, d’avoir une évaporation assez,
RÉCOLTE DU SEL
active pour produire la cristallisation du sel; mais on peut obtenir des eaux à un degré déjà suffisamment élevé et les recueillir dans des bassins de réserve.
Ceux-ci ne diffèrent des chauffoirs ordinaires que par une plus grande profondeur; ils sont précieux, au commencement de l’année pour emmagasiner les premières eaux évaporées, et à la fin de la campagne, pour recevoir les liquides contenus dans les différentes parties de l’exploitation et les conserver jusqu'à l’année suivante ; dans les salins de Berre, on peut, grâce à leur emploi, travailler avec avantage des eaux faiblement salées et marquant seulement 1°,5 au lieu de 3°, 5 que marque l’eau de mer.
Pendant cette première période du travail, on utilise pour la concentration toute la surface disponible et l’on couvre d’eau de mer non seulement les partènements, mais les tables elles-mêmes. Cependant on a soin de ne laisser l’eau sur ces dernières que jusqu’à 8 ou 10 degrés, et de l’évacuer alors sur les partènements intérieurs : on la remplace ensuite par de nouvelle eau de mer. 11 faut éviter, en effet, qu’il ne se dépose du sulfate de chaux sur les tables, et cela arriverait nécessairement, si la concentration de l’eau devenait trop forte. Les tables se trouveraient alors recouvertes d’un dépôt de plâtre, qui nuirait beaucoup à la qualité du sel récolté dans la suite. C’est encore pendant celte période que le fond des tables se garnit de feutre soit spontanément, soit sous l’influence d’une culture plus ou moins soignée.
A partir du moment où les tables sont couvertes d’eau en sel, la circulation de l’eau dans toutes les parties du salin arrive à son régime normal : ce résultat est atteint dans les premiers jours de juin, si l'on dispose de bassins de réserve considérables; à la fin de juin seulement, lorsqu’on n’en a pas. Alors, pendant cinquante ou soixante jours, le sel se dépose, s’accumule sur le fond des tables et arrive à former une couche de 5 à G centimètres.
La circulation de l’eau en sel se fait de deux façons diflérentes sur les tables du salin. Celles-ci peuvent être disposées à la suite les unes des autres ou complètement indépendantes. Dans ce dernier cas, chaque table est directement alimentée par l’eau des avant-pièces et la conserve jusqu’à ce qu’elle arrive à l’état d’eau mère. La qualité du sel déposé est partout la même. Mais si les tables forment une série parcourue par l’eau, le sel qui se produit change de nature d’une table à l’autre : il se dépose, en effet, dans un liquide chargé d’une proportion de sels étrangers variable avec le rang que la table occupe dans la série.
Les tables à alimentation indépendante restent fermées : l’eau 11e diminue qu’en vertu de l’évaporation et celle qui disparait est remplacée par de l'eau vierge (eau arrivée au point de concentration convenable pour saliner, et qui n’a pas encore laissé déposer de sel) tirée des avant-pièces : mais comme le chlorure de sodium se dépose toujours seul, tandis que les autres sels restent en dissolution, l’eau finit par arriver à un état où elle n’est plus propre à donner du sel pur : c’est alors l'eau mère, qu’il est nécessaire de faire écouler. L’enlèvement des eaux mères n’a lieu qu’à des intervalles assez éloignés : on les rejette ordinairement à la mer; quelquefois cependant on les conserve pour en tirer parti. Le mode de fonctionnement des tables indépendantes nous amène à parler d’une opération employée souvent par les sauniers, le coupage des eaux vierges avec les eaux mères. Celles-ci sont très chargées de chlorure de magnésium, sel dont la présence dans l’eau diminue notablement la solubililé du chlorure de sodium. Si donc on mêle des eaux vierges avec de l’eau mère très riche en chlorure de magnésium, celui-ci amène presque immédiatement le dépôt d’une certaine quantité de sel marin : tel est le but de ce mélange ou coupage. Il se produit de lui-même dans les salins à tables indépendantes, puisque les eaux qui ont déposé
RÉCOLTE DU SEL
du sel ne sont pas immédiatement enlevées, mais seulement rafraîchies par des additions successives d’eaux vierges : au moment même de l’alimentation, le coupage s’effectue et donne un dépôt de sel.
Le mélange se fait ici spontanément : les sauniers qui en ont reconnu les avantages l’ont alors fait entrer dans la pratique. Les eaux accumulées sur une table finissent par devenir tellement denses qu’il n’est plus posssible de les rafraîchir au moyen d'addition d’eaux neuves : au lieu de les rejeter à la mer, ils les recueillent et les conservent pour les mêler à des eaux vierges.
Le mode de fabrication adopté par la plupart des grands salins est caractérisé par le fractionnement des produits de la cristallisation, de manière à obtenir deux ou trois espèces de sel ayant des propriétés spéciales. Le sel type n° 1 est le plus pur; il se dépose dans des eaux marquant de 25 à 27 degrés : on produit le type n° 2 entre 27 et 29 degrés et le n° 5 entre 29 et 51 ou 52 degrés. L’emploi des coupages est complètement proscrit; car il ne permet pas d’obtenir le n° 1. En outre, les tables du salin, au lieu d’être indépendantes les unes des autres, sont disposées en séries ou jeux, dans lesquels s’établit une circulation continue d’eau en sel. La table placée en tête d’un jeu, nommée pièce maîtresse, est beaucoup plus grande que les autres : elle joue le rôle de réservoir destiné à assurer l’alimentation de toute la série. La marche des eaux est continue : l’eau vierge sortant des avant-pièces entre continuellement dans la pièce maîtresse; chaque table reçoit constamment de l’eau venant de la précédente et en envoie à la suivante; enfin l’eau mère sort continuellement de la dernière table du jeu. En ouvrant plus ou moins les vannes, on règle la circulation de l’eau de manière qu’arrivée à la sortie elle soit réellement de l’eau mère et ne puisse plus fournir de sel de bonne qualité.
Le degré auquel on évacue les eaux, le nombre et les
qualités de sels obtenus varient beaucoup d’un salin à l'autre. L’industrie salicole du Midi se trouve, en effet, dans des conditions assez extraordinaires, par suite de l’excès de sa puissance productive sur les débouchés commerciaux qu’elle possède : la plupart des grands salins sont obligés, non pas de développer, mais de restreindre leur production. A Peccais, on rejette les eaux à la mer, dès qu’elles marquent 27 degrés; à Giraud, on ne tire aucun parti du sel déposé entre 27 et 52 degrés; on fait cependant le travail pour avoir des eaux mères propres à l’extraction des sels de potasse ; à Rassuen, les eaux à 28 degrés sont jetées à la mer. On comprend dès lors qu’en présence d’un pareil excès de production possible, il n’y ait aucun intérêt à l’augmenter encore par des coupages ou autres méthodes qui donnent du sel d’un moins beau type. Les petits salins de la côte de Bouc le font seuls, parce qu’ils vendent leur sel aux pêcheurs et iui donnent par les coupages des propriétés recherchées pour la salaison du poisson.
Les conditions commerciales où se trouvent les marais salants du Midi, expliquent encore l’inégalité énorme que l’on observe dans leur rendement à l’hectare. A Peccais, par exemple, on ne récolte en moyenne que 16 à 17 tonnes par hectare; mais on rejette les eaux à 27 degrés. Il serait facile de tripler et même de quadrupler la production de ce salin, si l’on trouvait des débouchés pour la vente du sel, et d’arriver à 60 et même 100 tonnes par hectare, comme dans certaines petites exploitations.
Dans la plupart des salins du Midi, on ne fait qu’une seule récolte, un seul levage du sel. On laisse s’accumuler sur le fond de la table le produit total de l’évaporation de l’eau qui est amenée successivement. Pour lever le sel, on vide la table aussi complètement que possible. On laisse ensuite égoutter pendant deux ou trois jours, puis on enlève le sel avec des pelles plates en bois, dites pelles à javeler. Le tranchant de la pelle, muni d’un fer,
RÉCOLTE DU SEL
peut s’insérer très facilement entre la couche, de sel et le fond de la table sans trop endommager celui-ci : le feutre, quand il y en a, résiste très bien à l’opération du levage. Comme ce travail exige beaucoup de soin, les ouvriers qui le font reçoivent leur salaire à la journée.
Le sel enlevé des tables par blocs est mis en tas ou javelles : chacune d’elles reçoit la récolte d’une surface de 100 mètres carrés, environ 5 à 6 quintaux. Après l 'enjavelacje ou battage, on laisse le sel s’égoutter pendant plusieurs jours encore, puis on l’enlève avec des paniers en nattes que les ouvriers portent sur la tête. On en fait ainsi de grands tas, appelés camelles; ils sont placés sur les graviers, sorte de larges chaussées disposées le long des tables. Le portage du sel des javelles jusqu’aux graviers est payé à la tâche.
Au salin de Berre, on transporte le sel des tables aux graviers au moyen d’un petit chemin de fer portatif, dont les rails se posent sur le sol des tables et viennent aboutir à la camelle en formation. A Giraud, dans la Camargue, le gravier est établi parallèlement au canal de navigation du Rhône, sur lequel s’enlèvent les produits. Chaque jeu ou série de douze tables est élabli perpendiculairement au gravier : comme les tables ont plus de 60 mètres de côté, les ouvriers auraient environ 750 mètres à parcourir pour porter le sel de la douzième table au gravier. On évite ces frais de main-d’œuvre au moyen d’un système de canaux navigables. Un premier canal a été creusé parallèlement au gravier : il reçoit d’autres canaux perpendiculaires à sa direction, qui traversent toute l’épaisseur du salin et se reproduisent de 2 en 2 tables : chacune de celles-ci est donc desservie par un canal, soit à droite, soit â gauche ; des bateaux font circuler sur les canaux des caisses de 2 mètres cubes. Les ouvriers portent le sel aux bateaux ; ceux-ci l’amènent jusqu’au canal du gravier ; là des grues mobiles, mises en mouvement par une machine à vapeur, enlèvent les caisses et les vident
sur le gravier, de manière à former d’énormes camelles.
Les frais les plus considérables sont dus au portage du sel qui, sauf les exceptions que nous venons de citer, se fait à dos d’homme : il exige un nombreux personnel que l’on embauche à cet effet au moment de la récolte. Un bon ouvrier peut lever et mettre en javelles de 10 à 12 tonnes par jour; quant au porteur, il peut transporter 4 à 5 tonnes à une distance moyenne de 1 00 mètres : il faut donc pour un batteur environ 5 porteurs. Le travail de ces derniers est fort pénible. Exposés tout le jour à un soleil ardent, ils prolongent leur besogne fort avant dans la nuit et arrivent à gagner 8 à 10 francs par jour. Mais au bout de quelques semaines, ils sont complètement épuisés et ne pourraient recommencer une autre campagne.
Dans les Pyrénées-Orientales et dans l’Aude, le sel se recueille leplus souvent pendant les mois de juillet etd’aoùt: exceptionnellement la récolte commence en juin et se continue en septembre pour les sels légers, dont on fait deux et même quelquefois trois récoltes dans une année. Dans l’Hérault, il n’y a qu’une récolte; elle commence à la tin de juillet et se continue en août. Dans tous les salins de la Compagnie des Salins du Midi, on lève vers le 25 ou le 50 juillet, de façon que la mise en javelles soit finie pour le 15 août, époque où surviennent de grosses pluies d’orage ; le portage continue jusqu’au 1er septembre et la récolte est terminée en un mois. Elle se fait en 15 jours dans les petits salins, tandis qu’à Hyères, où l’on manque de bras, la récolte n’est achevée que fin septembre et dure ainsi deux mois. Dans les petits salins de Doue, où l’on fabrique un sel léger et déliquescent, on lève deux fois par an et même cinq et six fois, si l’acheteur demande des sels très légers. On donne ce nom à des sels déposés en quelques jours sous forme de couches minces; ce sont des cristaux très petits qui n’ont pas eu le temps de grossir ; ils se forment dans
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une couche d’eau d’une faible épaisseur, 5 centimètres au plus.
Le sel récolté est conservé sur les graviers en énormes tas à base rectangulaire, terminés par une crête horizontale. Ces camelles restent à découvert pendant un temps plus ou moins long. Sous l’action de la pluie, le sel subit un déchet qui peut s’élever à 10 pour 100 pendant la première année et à 6 pour 100 environ pendant les suivantes. Une camelle, qui reste indéfiniment découverte, disparait, dit-on, en douze ans. Le lavage à la pluie enlève au sel les parties les plus déliquescentes qu’il contient, et lui fait subir une sorte de raffinage; aussi laisset-on toujours les camelles recevoir au moins les premières pluies d’automne. On les couvre ensuite avec des couvertures en joncs ou en roseaux, quelquefois en tuiles demicylindriques, comme dans le Var et les Bouches-du-Rhône. Cette opération se fait, en général, dans le courant de novembre, c’est-à-dire deux mois après la récolte : cependant certains sels légers ne se couvrent qu’en février ; dans quelques localités même, les camelles restent absolument découvertes.