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INTRODUCTION

ces derniers l’utilisaient dans la préparation des momies. Cette vertu merveilleuse est devenue certainement la cause d’une foule d’usages, notamment de celui qui consistait à frotter de sel le corps des nouveau-nés : ces frictions avaient pour but de donner plus de fermeté à la peau et plus de vigueur aux organes. Le sel devint donc tout naturellement l’emblème de la fermeté, de l’éternité, de l'immutabilité et enfin de la sagesse. Dans l’Évangile, les apôtres sont appelés le sel de la terre; et lorsqu'on baptise les enfants, on leur met sur les lèvres le grain de sel de la sagesse ( sal sapientiœ).

Employé à assaisonner nos aliments, le sel leur communique une saveur légèrement piquante, tandis que ceux qui n’en ont pas reçu paraissent sans goût : aussi a-t-on donné le nom de sel au piquant et à la sagacité de l’esprit. On dit que dans un discours, dans un écrit, il y a beaucoup de sel, et comme les Athéniens furent les plus spirituels des Grecs, on dit que c’est du sel attique. En latin, les mots sal, sales, sont employés pour désigner la vivacité et les pointes' de l’esprit. Le sel noir [sal niger) d’Horace signifie raillerie amère ; un même mot salsus veut dire salé et spirituel, tandis qu’un homme dépourvu de sel ( insulsus ) ne peut être qu’un sot; c’est du reste le portrait qu’en fait le poète Catulle.

De tout temps l’homme a cherché des remèdes à ses maux et des secours contre la maladie. Les facultés merveilleuses du sel devaient certainement être mises à contribution par la médecine ancienne: Pline nous a laissé de ses vertus mirifiques un catalogue qui peut servir de modèle pour une étiquette de spécialité pharmaceutique. Si l’on en croit cet auteur, on l’employait tantôt seul, tantôt .mêlé au vin, à l’huile, au vinaigre, au miel, à l'origan, à la poix. Mais aussi, il guérit alors la morsure des serpents, les piqûres de guêpes ou de scorpions, aussi bien que la migraine, les ulcères et les verrues. 11 est souverain contre les excroissances de chair, contre

les maux d’yeux, de dents, contre les angines et les vers intestinaux; rien ne résiste à son action, ni la goutte, ni les coliques, ni les cors aux pieds, ni les engelures; en l’emploie encore avec le plus grand succès dans la jaunisse, l’hydropisie, la toux, ou bien lorsqu’on a été mordu par un crocodile.

Malheureusement il n’est pas de panacée qui n’ait ses détracteurs, et bien souvent nous trouvons dans les auteurs sacrés ou profanes le sel représenté comme un symbole de malédiction. En punition de sa curiosité, la femme de Loth est changée en statue de sel, et lorsqu’une ville doit être punie d’une manière exemplaire, le vainqueur déclare qu’après l’avoir rasée il sèmera du sel à la place où elle s’élevait, afin que rien n’y puisse pousser : le sel devient un instrument de vengeance après avoir été un instrument de vie. Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est qu’on trouvera facilement chez les mêmes écrivains que le sel entretient la fertilité de la terre et que c’est un précieux engrais.

Nous rencontrons donc fréquemment, lorsqu’il s’agit du sel, les produits de l’imagination côte à côte avec la vérité; de sorte qu’il est souvent difficile de démêler ce qui est réel, ce qui est exagéré et ce qui est faux. Les uns en font un présent divin ou un remède à tous les maux; d’autres y voient un instrument de la vengeance céleste, peut-être ont-ils tous raison, au moins en partie. Pour décider la question, il n’est qu’un moyen, c’est de l’étudier à fond et de voir ce qu’est le sel, quelles sont ses propriétés, comment on se le procure et quel rôle il oue dans la nature.

Le sel esl cristallisé. — Sa forme cristalline. — Sa structure intérieure. — Trémies de sel. — Leur formation. — Les cristaux de sel sont anhydres. — Pourquoi ils décrépitent au feu. — Sel cristallisé au-dessous de 0°. — Densité du sel. — Aspects du sel gemme. — Transparence du sel pour la chaleur. — Fusion et vaporisation du sel. — Application de ces propriétés. — Solubilité du sel dans l'eau à diverses températures. — Densité de l’eau salée. — Pèse-sel. — Influence du sel sur la congélation et l’ébullition de l’eau. — Hygrométricité du sel. — Action du sel sur la glace. — Mélanges réfrigérants. — Influence de quelques substances sur la solubilité du sel dans l'eau. — Solubilité dans l’esprit-de-vin. — Flamme de l’alcool salé. — Son analyse au spectroscope. — Lumière jaune produite par cette flamme.

Le sel se reconnaît d’abord à sa saveur agréable et à son aspect particulier. Celui dont on se sert en cuisine ou sur la table est tantôt en grains fins, tantôt en petites masses : on distingue dans le commerce ces deux variétés par les noms de sel fin et de gros sel. Mais si on les examine avec soin, on reconnaît qu’ils sont tous deux formés de cristaux, c’est- à-dire de fragments solides ayant une forme extérieure parfaitement régulière.

La forme cristalline est toujours la même dans tous les cristaux d’une substance : aussi doit-elle être rangée au nombre de ses caractères distinctifs. Les cristaux de sel sont cubiques : ils ont donc la forme générale d’un cube ou dé à jouer (fig. 1). Il ne faut pas croire cependant que chaque grain de sel ait la régularité du corps auquel nous venons de le comparer : ces cubes peuvent être brisés, accolés ou enchevêtrés les uns dans les autres; mais, dans tous les cas, il est facile de reconnaître que les grains de sel ont toujours trois faces planes et perpendiculaires entreelles, dont l’ensemble forme chaque pointe du cube. On peut admettre que les molécules

Fig. 1. Cube.

infiniment petites de sel ont elles-mêmes une forme déterminée, peut-être la forme cubique, puisque leur groupement se fait toujours de manière à donner naissance ci des agglomérations ou cristaux cubiques.

Cette tendance des molécules d’un cristal à se réunir les

unes aux autres toujours de la même façon, se retrouve pour le sel même dans les cristaux d’une certaine grosseur. Ils se groupent et s’unissent de manière à former des espèces de Fig. -2. Trémie du sel. pyramides creuses, dont les faces sont composées de cristaux de sel disposés en escaliers : ces groupements portent dans les laboratoires le nom de trémies (fig. 2) ; dans l'industrie le sel qui se présente sous cette forme s’appelle sel en écailles. On explique de la façon suivante la formation des trémies à la surface d'une dissolution salée qui, en s’évaporant, abandonne le sel qu’elle contenait. Supposons qu’un petit cristal cubique se soit d’abord formé ; en vertu de sa plus grande densité, il tend à tomber au fond du liquide; mais l’action capillaire le maintient à la surface (fig. 3). Bientôt il se forme d’autres cristaux dans le voisinage du premier : il est parfaitement démontré, en effet, que la présence d’un cristal quelque petit qu’il soit facilite la cristallisation. De nouveaux cristaux s’accolent au premier suivant ses quatre arêtes horizontales supérieures, et forment au-dessus de ce petit cube un cadre qui descend avec lui dans le liquide (fig. 4). De nouveaux cristaux se groupent autour du premier cadre de manière à en constituer un second (fig. 5) : après le dépôt d'un troisième, l’aspect serait celui de la figure 6 et ainsi de suite. Nous avons supposé qu’il se formait seulement une rangée de petits cristaux cubiques autour des arêtes horizontales du cadre précédemment constitué ; mais il peut aussi bien s’en former deux, trois ou quatre rangées

contenues dans un même plan horizontal. Il suffit pour cela que le groupe cristallin ne s’enfonce pas dans le liquide, immédiatement après la formation d’une première rangée. On conçoit donc que la hauteur des pyramides creuses peut varier beaucoup par rapport à la largeur de leur base, suivant que le liquide est plus ou moins tranquille et que l’action capillaire est plus ou moins forte. Lorsque dans les salines on veut obtenir du sel en écailles, il faut conduire l’évaporation d’une cer-

Fig. 3, i, 5, 6. Formation d’une trémie.

taine façon et employer quelques tours de main bien connus des ouvriers qui dirigent l’opération.

Un grand nombre de substances en cristallisant au milieu de l’eau peuvent se combiner à ce liquide, de sorte que les cristaux formés contiennent une proportion déterminée d’eau : l'alun, les cristaux de soude sont dans ce cas; ces derniers, par exemple, contiennent près des deux tiers de leur poids d’eau ( (55%). 11 n’en est pas de môme du sel; ses cristaux sont anhydres, c’est-ù-dire qu’ils ne contiennent pas d’eau unie au sel en proportion définie ou, comme l’on dit, d’eau de cristallisation. Mais il reste toujours de l’eau interposée entre les lamelles cristallines. Il en résulte un effet curieux quand on chauffe brusquement le sel; l'eau dont nous venons de

parler se réduit subitement en vapeurs sous l’action de la chaleur, fait éclater les cristaux et en projette les fragments de tous côtés avec de petites détonations. On dit que le sel décrépite. Il suffit pour le constater de jeter dans le feu une poignée de gros sel; on entend une véritable fusillade accompagnée de projections des parcelles cristallines.

On peut cependant obtenir des cristaux de sel contenant de l’eau de cristallisation. 11 faut, pour cela, prendre une dissolution saturée de sel et l’abandonner à ellemême sous l’action d’une température de 15 à 20 degrés au-dessous de 0°. On voit s’y former des plaques cristallisées hexagonales qui ne ressemblent en rien au sel ordinaire. Qu'on les sépare, qu’on les mette égoutter, toujours à la même température, et qu’ensuite on les soumette à l’action de la chaleur, l’eau est chassée, le sel reste. On trouve, en comparant le poids du sel restant avec celui des cristaux primitifs, que ceux-ci contenaient :

Sel 58, 5 62

Eau 56, 0 58

94, 5" ÏÔ07

Les chimistes regardent ces cristaux comme formés de 4 atomes d’eau unis à un atome de sel, et les représentent par la formule chimique : NaCl ■+■ 4 IIO. Ils ne peuvent se conserver à la température ordinaire, et se détruisent même aii milieu du liquide dans lequel ils se sont formés : il en résulte de l’eau et une poussière cristalline cubique, formée de sel ordinaire, c’est-à-dire anhydre.

Les cristaux de sel pèsent environ deux fois autant que l’eau à volume égal : Karsten a trouvé pour leur densité le nombre 2,078; Kopp indique 2,15 et Buignet 2,145.

Le sel que nous employons journellement a été extrait, tantôt de l’eau de la mer, tantôt de celle des sources salées, tantôt enfin des bancs de sel naturel ; mais dans

PROPRIÉTÉS PHYSIQUES Dll SEL.

tous les cas, il a été l’objet d’une fabrication : on l’a fait cristalliser artificiellement. Celui que l’on trouve dans le sol, le sel gemme, n’a pas des propriétés moins curieuses. Le plus ordinairement il a un aspect fibreux et une couleur grise ou rougeâtre. Dans certains pays, il est translucide ét même quelquefois tout à fait transparent : tel est le beau sel de Wielic.zka, dont on trouve des échantillons dans tous les cabinets de minéralogie et que les physiciens recherchent particulièrement. Bien qu’il soit en masses énormes, sa structure intérieure est d’une régularité parfaite : quand on le brise à coups de marteau, il se casse dans trois directions perpendiculaires entre elles, de sorte que les morceaux obtenus ont leurs faces parfaitement planes et parallèles à celles d’un cube. C'est ce que les minéralogistes expriment en disant que le sel gemme se clive, suivant trois plans rectangulaires.

La lumière traverse aisément un morceau de sel gemme : cependant sa transparence est moindre que celle de l’eau ou d’un beau fragment de cristal ; mais il leur est bien supérieur sous un autre rapport. Les rayons du soleil ne donnent pas seulement de la lumière : cet astre nous envoie aussi de la chaleur. Celle-ci traverse l’air, puisque nous éprouvons une sensation de chaleur dès que la radiation solaire, nous arrive à travers l’atmosphère. Le rayonnement calorifique traverse également les vitres de nos appartements et bien d’autres corps : mais apcun ne le laisse passer avec autant de facilité que le sel gemme. Pour constater le fait, on emploie l’appareil représenté dans la figure 7. Les rayons de chaleur partent d’une source quelconque A (lampe, boite pleine d’eau bouillante, etc.), passent par l’ouverture d’un écran C et viennent tomber sur une pile thermo-électrique E : dès que celle-ci reçoit la chaleur, elle donne naissance à un courant dont on mesure l’intensité au moyen du galvanomètre G. On recommence ensuite l’cxpéricncc en pla-

çant sur le trajet des rayons de chaleur une plaque I) formée d’une substance quelconque. L’effet produit sur le galvanomètre est moindre en raison de la chaleur que la plaque réfléchit et de celle quelle absorbe. La compa-

Fig. 7. Transparence du sel pour la chaleur.

raison des deux résultats obtenus permet de déterminer la proportion de chaleur que des plaques de nature différente peuvent laisser passer.

Enopérantde cette façon, on a trouvé que le sel gemme laisse toujours passer les 0,92 de la chaleur qu’il reçoit, et qu’en outre la chaleur est transmise avec la même facilité, quelle que soit son origine. Enfin, l’effet produit reste toujours aussi fort, même si l’épaisseur de la plaque de sel devient plus considérable. Il faut donc reconnaître que le sel gemme possède pour la chaleur une transparence complète et qu’il n’absorbe aucune portion de celle qui le traverse. S’il ne transmet que les 92 centièmes et non la totalité de la chaleur incidente, c’est qu’il y a en même temps réflexion : les 8 centièmes qui manquent représentent la quantité de chaleur réflé-

chie par la plaque de sel vers la source de chaleur. On ne connaît pas de verre ou de cristal qui soit aussi transparent pour la lumière que le sel gemme l'est pour la chaleur.

Le sel fabriqué et cristallisé artificiellement se comporte d’une façon toute différente : il ne laisse passer qu’une quantité de chaleur beaucoup moindre, environ les 0,12 de la chaleur incidente.

Chauffé dans un creuset recouvert d’un couvercle, afin d’empêcher la décrépitation, le sel fond à 772°. Refroidi, ou bien coulé sur une plaque, pendant qu’il est fondu, il se solidifie et prend la forme d’une masse cristalline opaque qui ne décrépite plus au feu. A une température notablement supérieure à son point de fusion, le sel se vaporise sensiblement : il suffit d’en jeter un peu dans un foyer pour voir apparaître, au bout de quelque temps, des fumées blanches de sel vaporisé.

Cette propriété a reçu une application assez importante : on l’utilise pour le vernissage des grès. Lorsque la poterie est à une très haute température et que sa cuisson est achevée, on projette dans le four quelques poignées de sel marin humide : l’eau et le sel se vaporisent; leurs vapeurs, agissant sur le silicate d’alumine de l’argile, donnent de l’acide chlorhydrique et un silicate d’alumine et de soude vitreux, très fusible, qui forme à la surface des pièces une sorte de vernis ou de glaçure légère.

Tout le monde sait que le sel se dissout dans l’eau : cette solubilité présente cependant des circonstances exceptionnelles. En général un corps se dissout en plus grande quantité dans l’eau chaude que dans l’eau froide. Lorsqu’on veut faire du sirop de sucre, on a soin d’échauffer l’eau; quand on laisse, au contraire, refroidir un sirop bien épais, préparé à chaud, on voit une grande partie du sucre se déposer en cristaux (sucre candi). La quantité de sucre qui peut rester en dissolution, est

moindre à froid qu’à chaud, et c’est pour cela qu’il cristallise. Rien de semblable ne se produit avec le sel: il ne se dissout guère en plus grande quantité dans l'eau chaude que dans l’eau froide. Cela se déduit des résultats trouvés par Karsten et consignés dans le tableau suivant : les nombres inscrits dans la colonne sel indiquent le poids de matière solide contenue, à chaque température, dans 100 grammes d’eau salée.

SOLUBILITÉ DU SEL DA.VS l’eAU A DIVERSES TEMPÉRATURES.

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