LA JIEK CASPIENNE ET LE KARA-BOGHAZ
La mer Caspienne a une superficie d’environ 440 000 kilomètres carrés, à peu près les quatre cinquièmes de la France; son niveau est à 26 mètres en contre-bas de celui de la mer Noire : mais il est certain qu’autrefois ce niveau était plus élevé et l’étendue de la mer beaucoup plus grande. 11 est fort probable qu’elle est seulement la partie résiduelle d’une vaste mer unissant, dans
les âges géologiques, la mer Noire à l’Océan Glacial. Les nombreux marais salins, les steppes chargées de sel et de coquilles marines qui l’environnent, ne laissent aucun doute à cet égard. Un changement dans le reliel du sol par suite d’alluvions lluviales, a pu fermer ses anciennes communications : l’eau s’est alors évaporée et la mer s’est réduite peu à peu. Le régime des pluies a été par cela même modifié dans ces contrées : le sol est resté imprégné du sel provenant de l’évaporation de l’eau et la mer a été réduite à ses faibles dimensions actuelles.
Il semblerait que, dans ces conditions, il ait dû se faire une concentration des eaux et une accumulation des matières salines dans celles qui sont restées : mais, d’une part, sur ce terrain presque plan, l’évaporation s’est produite sur place et non par un rétrécissement successif du bassin maritime; en second lieu, tout le sel de la Caspienne se réunit graduellement, mais d’une façon continue sur certains points déterminés.
Quelques-uns des bassins orientaux de cette mer pénètrent au loin dans l’intérieur des steppes et peuvent être considérés comme étant des lacs distincts, formant la transition entre la ,vaste mer d’IIyrcanie et les fonds salins épars dans les déserts du Turkestan1. Un de ces bassins, presque indépendants de la Caspienne, est le Kara-Boghaz ou « Gouffre noir » dont l’ovale immense s’étend sur un espace de plus de 10 000 kilomètres carrés. Limité à l’ouest par une mince levée de sable, ce lac ne communique avec la mer que par un grau de 200 à 800 mètres de largeur et n’ayant guère plus d’un mètre de profondeur à l’entrée; les bateaux à fond plat peuvent seuls pénétrer dans le Kara-Boghaz. Un courant venu de la Caspienne se porte toujours à travers le détroit avec une rapidité de 5 à 6 kilomètres à l’heure. Les vents d’ouest l’accélèrent; les courants aériens qui soufflent
1 Élysée Reclus. — L’Asie Russe, 422.
dans une direction opposée le retardent; mais jamais il ne coule avec une vitesse moindre de 2750 mètres à l'heure. Les navigateurs de la Caspienne, les Turkmènes errant sur ses bords étaient frappés de la marche inflexible, inexorable, de ce fleuve d’eau salée roulant, à travers les écueils, vers un golfe aux limites inconnues, s’étendant bien au delà du cercle de l’horizon, et c’est par crainte de ce courant du détroit, de ce « gouffre noir » que les explorateurs de la Caspienne n’y hasardèrent point leurs embarcations. Soïmonow en 1720, Tokmatcher en 1764, se bornèrent à reconnaître le grau ; Karelin et Blaramberg en 1856 entrèrent dans le Kara-Boghaz, mais pour virer de bord après une pointe de 56 kilomètres : c’est en 1847 seulement que le premier explorateur, Jerebtzor, pénétra hardiment dans le lac intérieur pour faire le levé de ses rivages. Le « gouffre noir », de même qu'un autre abîme prétendu de l’Aral, passait pour une sorte de tourbillon, où plongeaient les eaux marines pour se rendre dans le golfe Persique ou dans la mer Noire par des canaux souterrains.
L’existence du courant qui porte les flots salés de la Caspienne au vaste golfe de Kara-Boghaz a été expliquée par Baer. Ce bassin est peu profond, de 4 à 12 mètres en moyenne ; les vents le parcourent dans tous les sens, les chaleurs estivales s’y font sentir dans toute leur force, et par conséquent l’évaporation est considérable; pendant l’été, un brouillard s’élève continuellement au-dessus du lac. Amincie constamment par cette déperdition de vapeur, la nappe liquide ne peut réparer ses pertes que grâce à des afflux d’eau continuels. Des recherches, très faciles à établir dans le chenal étroit et peu profond du Kara-Boghaz, n’ont pu faire constater l'existence d’un contre-courant sous-marin ramenant à la Caspienne les flots plus salés du golfe.
Le bassin intérieur ne rend qu’à l’atmosphère l’eau apportée par le courant caspien; mais, en diminuant par
l’évaporation, l’immense marais garde le sel : il le concentre, s’en sature chaque jour davantage. Déjà, dit-on, aucun animal ne peut y subsister; les poissons entraînés dans le lac par le courant deviennent aveugles. Les phoques, qui visitaient autrelois le Kara-Boghaz, ne s y montrent plus aujourd’hui'; les rivages même sont dépourvus de toute végétation. Des couches de sel commencent à se déposer sur l’argile du fond, et la sonde, à peine retirée de l’eau, se recouvre de cristaux salins. Baer a voulu calculer approximativement la quantité do sel dont s’appauvrit chaque jour la Caspienne au proiil du « puits amer », car tel est le sens du nom d’Adji- Kooussar que les Turkmènes donnent à la partie intérieure du lac. En ne prenant que les nombres les moins élevés pour le degré de salure des eaux caspiennes, la largeur et la profondeur du détroit, la vitesse du courant, le savant auteur des Kaspiche Studien a prouvé que le Kara- Boghaz reçoit chaque jour 550 000 tonnes de sel, c’est-àdire autant qu’on en consomme dans tout l’empire russe pendant six mois. Qu’à la suite de tempêtes ou par un lent dépôt d’alluvions, la barre se ferme, et le Gouffre Noir diminuera promptement d’étendue, ses bords se transformeront en immenses champs de sel, et la nappe d’eau restant au centre du bassin ne sera plus qu’un peu de boue recouvrant une dalle saline.
En résumé le Kara-Boghaz joue par rapport à la mer Caspienne le rôle d’un immense marais salant, dans lequel cette mer apporte constamment une énorme quantité de sel : l’eau salée qui s’échappe ainsi de la mer pour pénétrer dans le bassin de concentration, est remplacée au fur et à mesure par l’eau douce des grands affluents de la Caspienne. On comprend donc que la salure de celle-ci doit aller sans cesse en diminuant et qu’elle soit arrivée déjà à un degré assez faible. Certains géographes pensent en outre que le volume de ses eaux diminue sensiblement, surtout depuis qu’elle est privée, ainsi que nous le dirons
tout à l’heure, d’affluents importants : son niveau s’abaisserait donc petit à petit, parce qu’il y aurait excès de l’évaporation sur l’arrivée moyenne des eaux. Mais en môme temps des eaux concentrées chargées de tout le sel perdu par la Caspienne s’accumulent dans le Kara-Boghaz. Dans un temps qui n’est pas fort éloigné, elles seront arrivées à l’état de saturation et, à partir de ce moment, elles laisseront, comme celle du lac Elton (voir plus loin, ^
page 20), déposer des couches annuelles de sel, qui se transformeront peu à peu en bancs de sel gemme.
Ils sont nombreux dans cette partie de l’Asie: toute la région comprise aux environs de la Caspienne et jusqu’au delà de la mer d’Aral, toutes les steppes du Turkestan semblent avoir été recouvertes par une sorte de Méditerranée asiatique ; elle aurait fini par disparaître en s’évaporant, et en laissant un lit tellement chargé de sel, que l’on n’y trouve souvent rien d’autre.que des végétaux salins. Le même effet pourrait se produire sur la mer d'Aral : alimentée aujourd’hui par les eaux de l’Amou-Daria (l’ancien Üxus), elle remplit l’excavation qu’elle occupe.
Mais si ce fleuve reprenant son ancien cours, venait comme autrefois tomber dans la Caspienne (la mer d’Hyrcanie), il est certain que le lac d’Aral ne tarderait pas à se dessécher et serait remplacé au bout de peu de temps par un banc de sel gemme.