LES SELS DE STASSFUKT
jiotasso; 5° fabrication du carbonate de potasse au moyeu du sulfate; 4° fabrication du sulfate de soude; 5° exploitation des produits potassiques pour la confection des engrais.
En résumé, les couches salifères de Stassfürt présentent quatre étages principaux qui sont, en commençant par en bas :
1° L’étage de l’anhydrite, consistant en masses puissantes de sel, séparées par des lits de sulfate de chaux anhydre, son épaisseur observée est de 107 mètres;
2° Celui de la polyhalite, d’une épaisseur de 52 mètres, dans lequel les couches de sel sont séparées par des lits minces de ce minéral ;
5° Celui de la kiesérite, dans lequel le sel gemme est associé à du sulfate de magnésie hydraté (17 pour 100) et à de la carnalite (15 pour 100) : il a .50 mètres d’épaisseur;
4° Enfin l’étage de la carnalite, dans lequel domine ce minéral. Il y entre, en effet, à raison de 55 pour 1 00 : le reste est du sel gemme (25 pour 100), de la kiesérite (16 pour 100), enfin de la sylvine et de la kainite. En raison de l’abondance des sels de potasse, les produits de cet étage portent le nom de kalisalz.
Les travaux actuels ont déjà fait connaître l’existence d’un massif de carnalite, correspondant à près de 6 millions de tonnes de chlorure de potassium supposé pur. L’extraction annuelle est arrivée, en 1870, au chiffre de 146000 tonnes pour Stassfürt et de 150 000 tonnes pour la ville de Leopoldshall, sa voisine du territoire d’Anhalt.
Production du sel. — Influence de l’abolition de l'impôt. — Mines du Worceslershire. — Mines du Cheshire. — Roc lisait. — Sources salées. — Nortlnvich. — Influence de la nappe d'eau souterraine sur son existence. — Travail des mines. — Les mineurs. — Leurs fêtes. — Rangers des travaux. — Explosions degiisou.
En Angleterre, on extrait le sel dans le Cheshire et dans le Worcestershire. On l’a également rencontré, il y a quelques années, dans un forage exécuté plus au nord, à Middlehorough : la couche appartient au trias, comme les autres gisements exploités; mais elle n’a encore été l’objet d’aucun travail.
La production annuelle a éprouvé une augmentation considérable depuis 1825, époque de la suppression de l’impôt du sel en Angleterre : elle est aujourd’hui de 750 à 800 000 tonnes. Si l’abolition de la taxe a beaucoup favorisé le travail des mines de sel, elle est loin d’avoir été favorable à l’industrie des sauniers du littoral. Elle a déterminé au contraire la disparition presque complète des petites salines situées sur les côtes. Ceci doit donner à réfléchir aux paludiers de l’ouest de la France, qui s’imaginent trouver dans le dégrèvement du sel le remède à tous leurs maux.
11 n’existe pas de salines en Irlande : la totalité du sel consommé vient des mines d’Angleterre.
La couche de sel gemme du comté de Worcestcr est placée au milieu de bancs de marnes; ils sont situés audessus du nouveau grès rouge et recouverts par les marnes à gypse ou les calcaires du lias. A Stoke-Prior, on a pu extraire quelques blocs ; mais dans la plupart des localités, on a rencontré, immédiatement au-dessus de la masse de sel, une nappe d’eau souterraine qui en lave la surface, et qui, chargée de sel, remonte au niveau du sol et même plus haut, à la manière de l’eau des puits ar-
tésicns. L’eau est saturée de sel : par l’évaporation, elle fournit du sel fin que l’on met en pains, et du gros sel que l’on vend tel qu’on l’obtient.
Les salines de cette région sont situées dans les paroisses de Droitwich et de Stoke-Prior : mais les bancs s’étendent au loin et sont également exploités dans le Staffordshire.
C’est encore la même formation géologique qui s’avance jusqu’au delà de Liverpool et qui renferme les magnifiques mines de sel du Cheshire. Ce gisement n’a été découvert et exploité en grand que depuis le règne de Charles 11, c’est-à-dire vers la fin du dix-septième siècle. En 1670, des mineurs qui cherchaient du charbon trouvèrent le sel. De même que dans le Worcestershire, il existe une nappe d’eau sur les parties basses du banc de sel. Mais dans certains points, le dépôt salifére parait situé plus haut que le niveau supérieur des eaux : le fond des puits d’extraction reste sec, et l’on obtient du sel gemme ( rock sait ) et non de l’eau salée. Les mines d’où l’on extrait le sel en roche, et les usines où l’on opère sur l’eau salée provenant du même dépôt minéral, sont à proximité les unes des autres, et se trouvent groupées, soit sur les bords de la Weavcr, soit sur les canaux qui communiquent avec celte rivière. Les plus importantes sont situées à Northwieh et à Winsford : mais il y en a beaucoup d’autres. La presque totalité des produits est embarquée sur la Weavcr, soit pour être expédiée à Liverpool, soit pour passer par les canaux vers le centre et l’est de l’Angleterre. Une partie assez importante du sel extrait est cependant utilisée dans le pays à la préparation des fromages de Chester et à la fabrication do la soude dans l’usine de Newton.
Une circonstance curieuse frappe le voyageur qui visite les mines de Northwieh. La nappe d’eau souterraine en dissolvant les bancs de sel, a creusé d’énormes cavités : aussi le sol s’effondre peu à peu et la croûte de terre
superficielle s’affaisse avec les maisons, les champs et les rivières. Les habitations semblent en ruine ; ici les escaliers chancellent, là les murs sont disjoints; les fenêtres sont déjetèes et n’ont plus de forme régulière; les cheminées fendues laissent sortir la fumée à mi-chemin de leur hauteur ; dans certaines maisons, on monte du rez-de-chaussée dans la cour, tandis qu’autrefois on était obligé de descendre plusieurs marches. Le sel a fait Nortwich : il est à craindre qu’il ne la détruise.
Le travail dans les mines du Cheshire ressemble beaucoup à celui des houillères. Les galeries sont creusées à l’aide de la pioche et du coin; les blocs sont ensuite détachés à la poudre. 11 en résulte de grandes excavations soutenues par des piliers de sel que l’on conserve de distance en distance : les murs ont la forme, la transparence et la couleur du sucre candi ; les piliers sont couverts de mille facettes et brillent par la réflexion des lumières que portent les mineurs. Celles-ci sont de simples chandelles plantées dans une boule molle de terre glaise : ce chandelier d’un nouveau genre s’accroche ou plutôt se colle partout où l’on veut. Le silence des voûtes est de temps en temps violemment troublé par des explosions semblables à celles du tonnerre. C’est la poudre qui disloque la roche et en projette les éclats ; lé sol est jonché de fragments cristallisés, quelquefois blancs ou transparents, le plus souvent d’une couleur jaune ou rougeâtre.
Les ouvriers gagnent de 4 à 5 francs par jour : mais le travail est pénible, car souvent ce sont les mineurs qui transportent eux-mêmes les blocs de sel. Dans certaines mines cependant le roulage est fait par des chevaux, des poneys ou des ânes : ils descendent tout jeunes, et ne remontent au jour que pour être abattus. Les femmes ne travaillent pas dans les mines du Cheshire : on en employait autrefois beaucoup dans le Worcestershire ; mais la nature fatigante des travaux, la température assez
élevée des mines exigeait un habillement fort incomplet; les sentiments de la délicatesse la plus élémentaire étaient constamment froissés dans ce mélange des sexes ; aussi les entrepreneurs de salines et le clergé anglican se sont-ils entendus pour faire supprimer en grande partie le travail des femmes. Celles-ci ne descendent dans la mine qu’aux jours de fête. À Noël et .à la Pentecôte, on allume des centaines de chandelles, dont les lumières produisent un effet merveilleux : des bandes de musiciens jouent des airs appropriés aux circonstances ; on goûte et on danse.
Les mines de sel présentent leurs dangers : elles peuvent être détruites par divers accidents, mais surtout par les sources qui coulent au-dessus de la roche et l’usent continuellement. Quelquefois ces sources se précipitent dans l’intérieur des travaux, dissolvent les piliers et occasionnent la chute de toute la masse : elle s’écroule entraînant avec elle le sol qui la recouvre, les usines, les machines, les maisons qui s’y trouvent. Malheur aux ouvriers qui sont alors de service ! Mais habitués au danger, ils n’y songent pas et vivent ainsi sous un plafond de sel recouvert d’une nappe d’eau.
Un autre genre d’accident assez rare dans les mines de sel les plus connues s’est produit dans celles de Northwich : nous voulons parler d’explosions analogues à celles du grisou dans les mines de houille. Un jour, des mineurs en frappant le sol perçurent un son qui indiquait l’existence d’une cavité sous la partie frappée. Voulant se rendre compte de la cause de ce phénomène, ils amincirent la paroi à coup de pics : bientôt un jet de gaz comprimé s’échappa avec une violence extrême, s’alluma à la flamme des lampes et donna lieu à 'une explosion épouvantable. L’existence du gaz hydrogène carboné a été également constaté, mais par petites quantités seulement, dans le sel des mines de Wieliczka.
Rareté ilu sel en Afrique. — Les salines de la province d'Oran. Ain-
'IVmouchen. — Le lac d’Arzeu. — La Sebkha d’Oran. — Sources salées de la province d’Alger. — Le Ilang-el-Melah ou Rocher de Sel. — Son exploitation. — Le Zahrez-Uharbi. — Le Zahrez-Chergui. — Quantités de sel qu’ils contiennent. — La région des cliotts. — Sa situation. — Les divers cholts. — Leur aspect. — Le chott Mel-Kir. — Le chott El-Djerid. — Traversée du chott. — Marques de la route. — Altitude des chotts. — La mer intérieure ou baie de Triton. — Influence de l’évaporation. — Le sel dans l’Afrique centrale. — Jbn-llatoutah. — Salines de Teghaza.
— Léon l’Africain. — Pénurie du sel en Afrique. — Teghaza. — Vente du sel. —Caillié à Tombouctou. — Mines de Taodeni. — Le docteur Bartli.
— Situation de Taodeni. — Valeur du sel. — Moyens divers employés par les nègres pour obtenir le sel. — La vallée Foglia. — Le capparis sodata. — Les sources de Bilma. — La caravane du sel ou airi. — Sa composition. — Sa marche. — Les Touaregs d’Aïr. — Le commerce du sel en Afrique. — Anciennes relations entre l’Algérie et la Nigritie. — La Sebkha d’Amagdbor. — Roules des caravanes anciennes. — Les foires d’Amagdhor.
La rareté du sel dans certaines portions de l’Afrique le fait estimer presque à l’égal de l’or : il y sert, a-t-on dit, de monnaie pour payer la marchandise la plus recherchée, la marchandise humaine. Dans les environs d’Akra1, sur la Côte d’Or, on donne un ou môme deux esclaves pour une poignée de sel. /Chez certaines tribus nègres, dire d’un homme qu’il assaisonne ses mets avec du sel est le représenter comme un homme riche. Caillié assure de même que les habitants de Raukan ne salent pas leurs aliments : ce n’est qu’à certaines fêtes que les nègres Mandingo et les Bamboras en font usage. En faut-il conclure que l’Afrique est dépourvue de sel? Ou bien le manque de celte denrée de première nécessité ne doit-il pas être attribué aux difficultés des communications dans ces pays sauvages et au peu d’industrie des habitants? lisse bornent en effet à recueillir ce qu’ils trouvent à la surface du sol, ce que la nature leur fournit tout préparé.
1 Karsten, Lehrbucli der Safinenltunde-
La région septentrionale de l’Afrique commence à être aujourd’hui mieux connue : les richesses minérales de l’Algérie ont été l’objet des plus sérieuses éludes et l’on a reconnu dans cette contrée l’existence de gisements salifères importants. Nous indiquerons rapidement ceux qui offrent le plus d'intérêt en prenant pour guide M. Ville, ingénieur des mines, et auteur des principales recherches sur les gîtes minéraux de l’Algérie.
Examinons d’ahord ce qui est relatif à la province d’Oran.
Depuis longtemps les Arabes exploitent un gîte de sel gemme situé à 12 kilomètres environ à l’ouest d’Ain-Temouchen et à 8 ou 10 kilomètres du bord de la mer. Le sel est intercalé dans des argiles schisteuses grises ; il a été découvert le long d'une petite rivière, qui longe l’amas de sel et qui porte, comme toutes les rivières salées d’Algérie, le nom d’Oued-Melah. Ce sel est fort impur et renferme au moins 20 pour 100 de matières étrangères : néanmoins les Arabes l’emploient à l’état brut. Ils l’extraient de la carrière au moyen d’entailles à ciel ouvert et le transportent ensuite à dos d’âne ou de mulet jusqu’à Ain-Temouchen ou jusqu’à Tlemcen. Dans la première localité, la chargtî d’un âne vaut 50 centimes, celle d'un mulet 50 centimes. On trouve à l’est d’ Ain- Temouchen, une autre Oued-Melah (rivière salée), appelée aussi Rio-Salado : elle doit son nom à des infiltrations d'eau salée qui se trouvent à la partie supérieure de son cours.
Le lac d’Arzeu est une saline naturelle située à 14 kilomètres du port d’Arzeu et à 45 mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa longueur est d’environ 12 kilomètres et sa largeur de 2500 mètres ; mais il n’est jamais complètement couvert d’eau. En hiver, on n’y trouve que de l'eau salée qui s’étend sur une portion de sa surface : en été, l’eau se concentre par évaporation et laisse déposer une couche de sel dont l’épaisseur augmente
jusqu’à la saison (les pluies. Quant à la profondeur de l’eau, elle ne dépasse pas 23 centimètres. Le lac d’Arzeu contient aujourd’hui près de \ 300000 tonnes de sel marchand ; il en reçoit annuellement 4000 tonnes environ par les eaux qui lui arrivent et qui doivent leur salure au lavage de roches imprégnées de sel. Celte saline est exploitée de temps immémorial et fournit annuellement près de 3000 tonnes d’un sel assez pur, puisqu’il renferme seulement 2 pour 100 de matières étrangères. Une autre saline naturelle, la Sebkha d’Oran, ou Lac du Champ du Figuier, est située à 14 kilomètres au sud d’Oran et à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer. En été, elle se couvre d’une croûte de sel de quelques millimètres d’épaisseur qui est inexploitable. Sur les bords et dans quelques dépressions du sol, il se trouve un peu plus de sel : mais on n’exploite guère que celui qui se dépose dans une série de petits lacs salés entourant le premier comme une ceinture.
On voit donc que le sel ne manque pas dans cette portion de l’Afrique; le lac d’Arzeu pourrait à lui seul subvenir pendant longtemps à la consommation du pays voisin. A une faible distance se trouvent, en outre, les marais salants de Tetouan et de Tanger dans le Maroc : mais ils sont peu importants.
Dans la province d’Alger, les Arabes exploitent depuis fort longtemps le sel fourni par l’évaporation naturelle d’un certain nombre de sources salées. Les principales sont situées : 1° à 1 0 kilomètres environ à l’ouest de Tenes, près des bords de la mer; 2° à 24 kilomètres au nord-est de Boghar; 3° au village de Kasbali, à 40 kilomètres d’Aumale; 4° près du caravansérail établi sur la route de Milianah à Teniet-el-Haad. Cette dernière exploitation établie sur les bords d’une rivière salée occupe une cinquantaine de personnes.
Mais le gîte salifére le plus curieux et le plus considérable de l’Algérie, est celui qui comprend le Rocher de
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sel du Djebel-Sahari et les salines naturelles du Zahrez ltharbi et du Zahrez Chergui.
Le Rocher de sel (. Iihaneg-el-Melah ou Rang-el-Melah) est situé sur la route de Boghar à Laghouat, à 1 entrée de la chaîne secondaire du Djebel-Sahari et à 25 kilomètres du poste militaire de Djelfa. Il est reconnaissable aux dentelures qui se présentent au voyageur arrivant par le nord, et qui contrastent avec les crêtes ondulées situées de chaque côté. Un caravansérail est établi tout près du Rocher de sel (altitude 961 mètres). Cette montagne de sel est remarquable au point de vue géologique, parce quelle présente d’un côté le terrain crétacé, et de l’autre le terrain tertiaire relevés le long de ses flancs : des fragments de chacune de ces roches se trouvent épars dans le sel lui-même. Le sel gemme du Rocher de sel est assez pur : on y trouve de 92 à 98 pour 100 de chlorure de sodium. La base du rocher est d’environ 400 mètres : ses escarpements verticaux s’élèvent à 35 ou 40 mètres et pourraient suffire à une exploitation régulière, faite à ciel ouvert pendant de longues années. Le sel est gris bleuâtre en masse et nuancé de zones de diverses couleurs : il n’est pas stratifié et sa surface supérieure est fort irrégulière. Elle est recouverte d’un mélange de sel, de gypse et d’argile, qui se ravine avec la plus grande facilité sous l’influence des agents atmosphériques : de plus, la dissolution du sel par les eaux souterraines donne lieu à de grands vides intérieurs; ils s’effondrent de temps en temps, et produisent à la surface du Rocher de sel des trous et des entonnoirs profonds et dangereux; des accidents s’y sont produits quelquefois avec un caractère bizarre et fantastique.
Plusieurs sources fortement salées sortent du Rocher de sel, vont se jeter dans l’Oued-Melah et donnent à ses eaux, au moins en été, un degré de salure sensible : dans la saison des pluies, l’effet est moins prononcé, el les animaux peuvent s’abreuver dons l’Oucd-Melah en aval du
Rocher de sel. Toutes ces sources abandonnent sur leurs rives des dépôts de sel blanc de 3 à 4 centimètres d’épaisseur : l’intendance en a fait pendant longtemps recueillir pour le besoin des troupes de Boghar, Djelfa et Laghouat. Aujourd’hui le sel se recueille dans de grands bassins revêtus en argile et dans lesquels on fait arriver l’eau des sources salées pour l’abandonner ensuite à l’évaporation. Les Arabes emploient de préférence le sel gemme qu'ils exploitent à ciel ouvert et à l’aide de pics : cette opération est difficile à cause de la dureté de la roche, et le sel ainsi obtenu revient certainement à un prix plus élevé que par l’évaporation spontanée des eaux salines..
Les deux Zharez sont des lacs très fortement salés qui occupent la partie basse d’une dépression comprise entre les chaînes crétacées du Seba-Rous, au nord, etduDjebel- Sahari, au sud.
Le Zharez Rharbi (occidental) a 40 kilomètres de long sur 8 kilomètres de largeur moyenne : il est à 857 mètres d’altitude, alimenté par les eaux de l’Oued-Melah qui lui apportent les éléments salins enlevés au Rocher de sel, et par celles de l’Oued-Uadjeza qui traverse également un rocher de sel de moindre importance. La hauteur d’eau serait de 5 mètres vers le centre, au dire des Arabes : mais un gué permet de traverser le lac eu tout temps. L’eau s’évapore en été ; il ne reste alors qu’une vaste nappe de sel dont l’épaisseur au centre du lac atteindrait, dit-on, 70 centimètres. En estimant seulement à 33 centimètres l’épaisseur moyenne de la croûte de sel, ce qui n’a rien d’exagéré, on trouve qu’elle représente au moins 200 millions de tonnes de sel.
Le Zahrez Chergui (oriental)1, a 36 kilomètres de long sur 14 kilomètres de largeur moyenne : sa surface est donc une fois et demi celle du Zahrez Rharbi. 11 est situé
1 Deux autres lacs salés, beaucoup plus grands, et désignés sous les noms de Chott-el-Rharbi et Chott-el-Chergui, sont situés au sud de la province d’Oran.
à 771 mètres d’altitude et alimenté par les infiltrations provenant des terrains quaternaires environnants. Le fond du lac est formé d’une vase argileuse; aussi est-il dangereux de s’y hasarder soit à pied, soit à cheval. L eau fortement salée qui le recouvre en hiver, disparaît en été en laissant une croûte saline : elle contiendrait en lui supposant la même épaisseur qu’au Zahrez Rliarbi rénorme quantité de 550 millions de tonnes de sel.
Il y a donc là une masse saline de plus de 500 millions de tonnes, sans compter le Rocher de sel; l'exploitation en serait facile surtout au printemps : mais les moyens de communication manquent aujourd’hui et ces énormes salines naturelles ne servent que pour la consommation des Arabes campés sur leurs bords.
La province de Constantine contient aussi des gisements de sel gemme, analogues à ceux que nous venons de décrire pour les provinces d’Alger et d’Oran : nous n’ajouterons rien de plus à cet égard, mais nous dirons quelques mots d’une région salifère importante située sur les frontières de la province de Constantine, de la Tunisie et aux limites du Sahara, nous voulons parler de la région des cholls C Ceux-ci ressemblent tout à fait aux Zahrez algériens, auxquels beaucoup de voyageurs donnent le nom de chotts : ailleurs, ces lacs salins, desséchés pendant une partie de l’année, sont désignés sous le nom de Sebhka.
La chaîne de montagnes la plus élevée de l’Algérie, le Djebel-Aurôs, dont les plus hauts sommets dépassent 2500 mètres d’altitude, est située dans le sud de la province de Constantine et domine de toute sa hauteur les régions basses et sablonneuses du Sahara. Ce sont deux
1 Pour plus de détail, sur cette région, voir : Roudaire, Revue des Deux Mondes , mai 1874; Comptes rendus de l’Académie des Sciences; Ilullctin de la Société de Géographie. — Henri Duveyrier, liulletin de la Socie'lé de Géographie, 1874 et 1875. — Tissot, Bulletin de la Société de Géographie, 1879. — Cosson, Bulletin de la Société (le Géographie, 1880.
mondes opposés qui se touchent : du sommet de l’Amar- Khaddou, le contrefort le plus méridional de l’Aurès, on jouit d’un magnifique spectacle. Au nord, le massif montagneux se dresse dans toute sa majesté grandiose; au sud, on voit se dérouler à ses pieds l’immensité de la mer de sable. Çà et là des taches d’un vert sombre tranchent sur le fond grisâtre du désert, ce sont les oasis et leurs plantations de dattiers. Plus loin, le regard s’arrête , sur la surface claire èt resplendissante du chott Mel-Rir ou Mel-ghigh h
La région des cliotts commence dans le Sahara par 3°, 45' de longitude est de Paris et 34°, 30' de latitude nord : elle s’étend dans le sud jusqu’à 35°, 45' de latitude. Du côté de l’est, elle va sur notre territoire jusqu’à la frontière tunisienne, se continue en Tunisie et finit à 20 kilomètres de la côte de la Méditerranée, au fond du golfe de Gabès. Envisagé dans son ensemble, ce pays renferme trois grands cliotts : le chot Mel-Rir avec ses dépendances, le chott El-Gharsa et le chott El-Djerid. Us se suivent de l’ouest à l’est sur un développement de 580 kilomètres, dont une moitié est sur le territoire français : la ligne qui sépare les parcours des tribus algériennes et tunisiennes longe le rivage du chott El-Gharsa. Entre celui-ci et le chott Mel-Rir, dont la partie orientale porte le nom de chott Es-Saiam, se trouvent plusieurs autres cliotts de dimensions moindres, dont la position, la forme et le mode de réunion ont été déterminés par M. le commandant Roudaire. Les altitudes de ces divers bassins ont été également mesurées par lui avec une précision aussi grande que possible, eu égard aux difficultés de l’opération.
Les cliotts sont des bas-fonds vaseux, couverts de ma-
1 M. Duveyrier l’appelle choit Mel-ghigh : il donne aussi le nom d’El-Gharsa au choit voisin que M. Roudaire appelle El-Rharsa. Il y a dans les noms arabes un son guttural que les uns représentent par It et les autres par Gli.
tières salines et dans lesquels l’eau ne séjourne qu’à certains moments de l’année : ils sont alimentés par les nombreuses rivières qui traversent la contrée et qui n’ont d’autre écoulement. Elles n’ont, en général, d’eau qu’en hiver et au printemps, à l’époque des pluies et de la fonte des neiges dans la montagne; aussi les chotts, dont la surface est le siège d’une évaporation fort active, sont-ils souvent à sec : ils sont alors couverts d’une couche saline, blanche, pulvérulente, et ressemblent, à s'y méprendre, à d’immenses plaines couvertes de gelée blanche. Quand on s’aventure dans l’intérieur des chotts, on éprouve une chaleur lourde et accablante, à cause de l’humidité dont l’air est imprégné. Les yeux sont éblouis par la réverbération des rayons de soleil sur les petits cristaux qui tapissent le sol : les objets placés sur les bords sont réfléchis par un effet de mirage avec autant de fidélité que dans les eaux les plus transparentes. L’illusion est complète; on se croirait sur un îlot au milieu d’un lac véritable.
Le chott Mel-Rir est à 70 kilomètres au sud de Biskra : il occupe une surface d'environ 2400 kilomètres carrés; son extrémité orientale ou chott Es-Salam est à 520 kilomètres du golfe de Gabès. Quand il est à sec, le sol est en général assez solide, sauf dans les parties orientale et méridionale : néanmoins il serait imprudent de s’y hasarder sans guide; car on rencontre fréquemment des trous de vases (les indigènes les appellent marmites), dans lesquels on disparaîtrait entièrement.
Le chott El-Djerid, le plus voisin de la Méditerranée, est plus dangereux encore que le précédent : il s’étend de l’est à l’ouest depuis Nefta jusqu’à l’isthme de Gabès : sa rive méridionale est mal connue, sauf à son extrémité orientale où se trouve le pays du Nefzaoua. Une route jalonnée le traverse depuis le Nefzaoua jusqu’à Touzeur, près de Nefta : c’est une ligne longue et étroite sur laquelle or. ne peut avancer qu’un à un. Malheur à
qui s’en écarte! Un jour une caravane dut traverser le choit : elle se composait de mille bêtes de charge. Un des chameaux quitta le bon chemin; rien ne saurait exprimer la rapidité avec laquelle la terre s’amollit et engloutit les mille chameaux. Le terrain redevint aussitôt ce qu’il était auparavant, comme si tout ce qui venait de disparaître n’avait jamais existé.
M. Tissot a écrit une relation fort intéressante de la traversée du choit El-Djerid, et fait, d’après nature, de belles aquarelles représentant différentes parties du chotf ; on peut les voir à la Société de géographie.
Les bords du choit., c’est-à-dire les limites des grandes eaux, se reconnaissent aux efflorescences salines qui recouvrent le sol sablonneux : aux vases mélangées de sel succède une croûte saline, de plus en plus épaisse, dure et transparente comme du verre à bouteille. Son épaisseur n’a que quelques pouces ; au-dessous est un abîme dont il est impossible de sonder la profondeur. On rencontre fréquemment des crevasses qui ne contiennent que quatre ou cinq pieds d’eau : mais, au-dessous de la nappe liquide, dorment les sables mouvants si redoutés dans le pays, et qui furent le tombeau de tant de caravanes. Quant à l’eau, elle est tellement salée que la main qu’on y a plongée se recouvre d’une poussière saline, aussitôt qu’on l’expose à l’air.
« Nous marchons toujours, dit M. Tissot; en face, à droite, à gauche, le choit déploie, aussi loin que la vue peut s’étendre, l’éblouissante immensité de sa nappe d’argent. La chaleur étouffante, les hallucinations du mirage, le contraste étrange d’un sol de neige et d’un ciel de feu, tout enfin, jusqu a ce lac solide et ce terrain mouvant, me donnent une sorte de vertige. »
La route qui traverse le chott porte maintenant, comme marques, de simples pierres fichées dans la croûte saline : elles ont 40 à 50 centimètres de hauteur; mais, grandies par le mirage, elles s’aperçoivent de loin.
Eu bonne règle, il devrait y avoir une double rangée de marques; des pierres à gauche, en allant de Touzeur au Nefzahoua; des troncs de palmier à droite : mais les hautes eaux emportent souvent ces derniers, et la voirie du choit laisse à désirer. Ces indications sont nécessaires en tout temps, mais surtout lorsque se déchaînent les tempêtes de vent accompagnées de tourbillons de sable et de sel. La croûte saline du chott est fréquemment recouverte d’une couche d’eau dans laquelle les chevaux entrent quelquefois jusqu’au poitrail, même en suivant la bonne voie : en ces points le danger est extrême, car la partie solide dissoute et amincie par l’eau peut s’effondrer à chaque pas.
Au milieu du chott est un amoncellement de- cinq ou six blocs de pierre, auquel le mirage donne l’aspect d’une grande pyramide : c’est le Mensof. De Touzeur au Mensof, il y a 52 marques ; du Mensof au Nefzaoua, 24 seulement : à raison de 5 à 600 mètres à peu près entre deux marques, on peut calculer approximativement la longueur de ce chemin dangereux.
Les chotts tunisiens contiennent comme les Zahrez de la province d’Alger une accumulation de matières salines, qui pourrait suffire à une exploitation prolongée pendant plusieurs siècles. Mais ils se distinguent de ceuxci par leur situation toute différente. Les Zahrez sont à une altitude considérable, situés sur de hauts plateaux ; les chotts sont voisins du niveau de la mer. D’après les nivellements de M. le commandant Roudaire, le niveau du chott Mel-Rir est à 24 ou 28 mètres au-dessous de celui de la Méditerranée; le choit El-Gharsa est à 15 mètres au-dessous de cette dernière ; les différents chotts situés entre les deux précédents ont tous un niveau inférieur de 15 à 22 mètres à celui de la mer : il faut en excepter le chott El-Asloudj, le plus voisin d’El-Gharsa dont le lit, dans sa partie la plus élevée, est à 5 métrés au-dessus du niveau de la mer.
Quant au grand choit El-Djerid, M. Roudaire le croyait tout d’abord situé à un niveau inférieur à la Méditerranée; mais il parait démontré qu’il est tout entier au-dessus de celle-ci et que son altitude est d’environ 15 à 17 mètres. 11 est en outre séparé de la mer par un seuil formé de dunes sablonneuses ayant 18 kilomètres de largeur.
C’est dans ces immenses réservoirs ayant 400 kilomètres de long et GO kilomètres de large, que M. Roudaire avait songé à faire pénétrer l'eau de la Méditerranée, afin de créer dans cette portion de l’Afrique une mer intérieure. Elle ne serait, d’après lui, que la reconstitution de l’ancienne baie de Triton, séparée de la mer à une époque récente par une accumulation de sables, et convertie ensuite en cholts par effet de l’évaporation. Notre sujet ne comporte pas l’examen de cette création d’une mer intérieure : la possibilité de celte grande œuvre a été discutée et la question de son utilité est, pour beaucoup de personnes, assez controversée. M. Roudaire admet que pour compenser l’évaporation dans ces parages, il faudrait prendre à la Méditerranée 50 milliards de mètres cubes d’eau par an : cette masse représente une couche d’eau d’un mètre et demi seulement. Serait-elle suffisante pour compenser l’excès de l’eau enlevée par l’évaporation sur celle que fournissent les divers affluents.
Imaginons cette mer créée : comme l’orifice d’entrée des eaux à travers l'isthme deGabès serait nécessairement restreint, comme l’eau devrait en outre traverser entre le choit El-Gharsa et le chott Men-Rir un second canal d’une faible largeur1, l’existence d’un contre-courant semble difficile à admettre. Il se produirait donc forcément là ce qui se fait dans le Kara-Boghaz, une concentration ra-
* A travers le chott El-Asloudj, dont le niveau est supérieur à celui de la mer.
pide des eaux, suivie d’un dépôt de sel : au bout d’un temps que M. Roudaire lui-même évalue à 1500 ans, la mer intérieure serait convertie en un immense bloc de matière saline. Celte durée serait certainement beaucoup moindre : car d’une part il évalue la profondeur de la mer intérieure à 60 mètres, chiffre qui peut paraître beaucoup trop fort; et d’autre part, en estimant l'évaporation à un mètre et demi, il reste certainement audessous de la vérité, pour ce qui concerne le climat africain.
Les renseignements que l’on possède sur l’emploi et l’extraction du sel dans l’Afrique centrale sont peu nombreux : mais, en comparant ceux que l’on trouve dans les récits des voyageurs de différentes époques, on reconnaît que les mêmes moyens ou à peu près sont employés dans ces contrées depuis plus de cinq siècles. Les plus anciens voyageurs qui ont pénétré au centre de l’Afrique, jusqu’à Tombouctou, sont Ibn-Batoutah et Léon l’Africain : tous deux sont des arabes occidentaux que leurs instincts voyageurs ont poussé dans ces contrées inconnues. Voyons ce qu’ils disent à propos du sel.
Ibn-Batoutah (Abou-Abd-AUah-Mohammed), né à Tan- * ger, en 1502, partit de Fez, en 1551, pour explorer le Soudan ou Pays des Noirs et ne fut de retour qu’en 1554. Il arriva1, le 14 mars 1552, après une marche de 25 jours à Taghaza, qui est, dit-il, un bourg sans culture et offrant peu de ressources. Une des choses curieuses que l’on y remarque, c’est que ses maisons et sa mosquée .sont bâties en pierres de sel : les toits sont faits de peaux de chameaux. On n’y voit aucun arbre; le terrain n’est que du sable, où se trouve une mine de sel. En creusant dans le sol, on découvre de grandes tables de sel gemme, placées l’une sur l’autre, comme si on les avait taillées
1 Ibn-Batoutah, texte arabe, traduction française publiée par la . Société Asiatique de Paris.
Lli SEL.
et puis disposées par couches sous terre. Un chameau ne peut porter que deux de ces tables ou dalles de seh
Taghaza est habitée uniquement par les esclaves des Messoufites, esclaves qui s’occupent de l’extraction du sel. Ils vivent de dattes, de viande de chameau et de millet importés de la contrée des nègres. Ces derniers arrivent de leur pays et emportent le sel. Une charge de chameau se vend 10 ducats, à Sonalaton : elle en vaut 50 ou 40, quand elle arrive à Malli, ville située à 24 jours de marche de la précédente.
Les nègres emploient le sel pour monnaie, comme on fait ailleurs de l’or et de l’argent : ils coupent le sel en morceaux et trafiquent avec ceux-ci. Le séjour de Taghaza est difficile; car l’eau y est saumâtre : c’est pourtant là qu’on fait la provision d’eau, pour pénétrer dans le désert qui suit et qui est de 10 jours de marche.
Cent cinquante ans plus tard, les mêmes contrées furent visitées par Léon l’Africain, né à Grenade au commencement du xvie siècle. Il constate encore la même pénurie de sel.
« En la plus grande partie de l’Afrique, dit-il1, on ne trouve autre sel que celui que l'on tire des salines dans les cavernes, ni plus, ni moins que si c’était jaspe ou marbre. La Barbarie eu rapporte une grande quantité et la Numidie médiocrement, tant qu’il suffit. Mais il s’en trouve peu au pays des Noirs, mêmement en l’Éthiopie inférieure, où la livre se vend demi-ducat. Aussi les habitants ne le tiennent pas dans des salières aux repas; mais, en mangeant leur pain, ils tiennent une pièce de sel dans la main et à chaque morceau qu'ils mettent dans la bouche, ils passent la langue dessus et ne font cela pour autre raison que de l’épargner et en user peu. En beaucoup de petits lacs et marais de Barbarie, en
1 Description de l’Afrique par Léon l'Africain, texte arabe traduit par Jean Temporal.
temps d’été, se congèle le sel qui est blanc et poli comme aux lieux qui sont prochains de Fez. »
Léon l’Alricain a visité aussi Teghaza, « contrée en laquelle se trouvent plusieurs veines de sel qui semble marbre. Ceux qui tirent le sel ne sont pas du pays même : ils y viennent pour ce travail et vendent le sel à des marchands qui le transportent à Tombut, où il est en grande recommandation ; un chameau ne peut porter que deux plaques de sel. Les ouvriers qui travaillent à Teghaza n’ont d’autres vivres que ceux apportés de Tombut ou Dara, cités éloignées de 20 journées, tant qu’il est souvent advenu qu’on les a trouvés morts dans les loges, pour le trop long séjour des vivres. On y boit toujours de l’eau d’aucuns puits qui sont joignant les salines. »
Le procédé employé pour la vente du sel à cette époque laissait un peu à désirer au point de vue de la rapidité des transactions. Le sel est d’abord apporté à Melli sur des chameaux en deux grandes pièces tirées de la mine et de taille à former la charge d’un chameau. A Melli, les nègres le rompent en plusieurs parties pour le porter sur la tête, de sorte que chaque personne en porte un morceau : mais ils sont en si grand nombre qu’on dirait une armée. Chaque homme tient à la main une fourchette, laquelle ils fichent en terre et y appuient le sel quand ils sont las ; ils arrivent ainsi sur les bords d’une grande masse d’eau qui est certainement un lac ou rivière d’eau douce, puisqu’on y amène le sel. Ceux à qui appartient le sel en font alors des tas alignés et chacun marque le sien : puis tous ceux de la caravane se retirent une demijournée en arrière pour laisser la place aux nègres acheteurs de sel qui ne veulent se laisser voir. Ceux-ci viennent dans de grandes barques et prennent terre; ayant vu le sel, ils mettent une certaine quantité d’or auprès de chaque tas et se retirent, laissant l’or et le sel. Les premiers reviennent, prennent l’or, si la quantité est raison-
rtable; sinon ils laissent le sel et l’or. Les noirs acheteurs prennent alors le sel qu’ils trouvent sans or, en mettant davantage aux autres tas, si bon leur semble, ou bien laissent le sel. Le marché se fait ainsi sans se voir, ni parler, par suite d’une longue et ancienne coutume. Le sel est fort recherché dans tous ces pays voisins de l’Equinoxial : car les nègres sont convaincus que par les plus grandes chaleurs, c’est lui qui empêche le sang de se corrompre et que si ce n’était le sel, ils en prendraient la mort.
Lorsque trois siècles plus tard, en mai 1828, Cailliè parvint jusqu’à Tombouctou, il trouva le commerce du sel à peu près dans le même état: seulement il n’est plus question de Teghaza, mais bien de Taodeni ou Toudeny, comme pays d’origine du sel *. L’aspect du sel sortant des mines, les dangers que courent ceux qui le tirent du sol, sont exactement les mêmes.
C'est de Toudeny, dit Cailliè, que l’on tire tout le sel qui s’importe de Tombouctou à Jenné, et de cette ville dans tout le Soudan. Les mines de sel y sont à trois ou quatre pieds de profondeur au-dessous du sol et par couches très épaisses. On le tire par blocs, puis on le scie en planches. Ces mines font la richesse du pays : elles sont exploitées par des nègres surveillés par des Maures. Ils n’ont pour se nourrir que du riz et du mil apportés de Tombouctou, cuits avec de la viande de chameau séchée au soleil. L’eau qu’ils boivent filtre audessous des mines de sel : elle est extrêmement saumâtre.
11 y a beaucoup de Maures à Tombouctou : ils ont de . belles maisons et s’enrichissent par le commerce; car Tombouctou peut être considéré comme le principal entrepôt de cette partie de l’Afrique. On y apporte tout
1 Cailliè, voyage à Jenné el à Tombouctou , publié par M. Jomard. Imprimerie royale ( 1820)
le sel des mines de Toudeny. 11 y arrive par caravanes, à (jos de chameaux, sous forme de plaques liées avec de mauvaises cordes. Souvent les chameaux jettent leur charge à terre et les plaques sont brisées, quand elles arrivent à la ville : mais les marchands les font réparer par leurs esclaves qui rajustent les morceaux et les attachent avec des courroies de cuir de bœuf. Ces plaques sont ornées de dessins en noir, de raies ou de losanges. Les esclaves aiment beaucoup à faire ce travail, parce qu’il les met à même de ramasser une petite provision de sel pour leur consommation.
De tous les voyageurs qui, dans ces derniers temps, ont pénétré au centre même de l’Afrique, celui qui s’est le plus attaché à l’élude minéralogique et géologique des contrées qu’il visitait, est le docteur Barth. Aussi les renseignements que nous trouvons dans la relation de ses voyages1 sont-ils précieux.
D’après lui, l’article commercial le plus important après l’or, à Tombouctou, est le sel qui, depuis les temps les plus reculés, forme avec ce métal le principal moyen d’échange dans toutes les contrées riveraines du Niger. Ce sel arrive aujourd’hui de Taodenni (22° lat. N. et (3° long. Û. de Paris) dont les mines sont exploitées depuis 1596, époque à laquelle furent abandonnées celles de Tegazza, situées à 17 milles l/t plus au nord. Le gisement de Taodenni est dans le désert El-Djouf : il consiste en cinq couches de sel qui ont chacune un nom distinct. Les trois couches supérieures n’ont qu’une médiocre valeur : la quatrième est la plus recherchée : quant à la cinquième, elle gît dans l’eau. Le sel de Taodenni contient des veinés argileuses grises qui lui donnent l’aspect du marbre. Le terrain des mines est divisé en petites portions, et concédé aux marchands de sel par un caïd
1 Docteur Barth. Voyagea et découvertes dans l'Afrique seplen- Irionale et centrale. (Eu allemand, en anglais et en français.)
qui y demeure et prélève, comme indemnité, le cinquième du sel extrait, par l’exploitant.
Les blocs de sel, dont la forme est généralement la même, sont de diverses dimensions; leur poids varie de 20 à 50 kilogrammes. Les plus grands ont un mètre environ de longueur, 55 centimètres de largeur et 6 à 7 centimètres d’épaisseur : cette dernière n’est que la moitié de celle de la couche, parce que les blocs ont été sciés en deux. Le prix du sel est assujetti à de grandes fluctuations, selon les saisons de l’année et la situation politique du pays. A l'époque du séjour du docteur Barth sur le Niger, il varia entre 5000 et 6000 kourdis1 pour les blocs de dimension moyenne. Le trafic du sel de Taodenni s’étend bien au delà de Tombouctou, même jusqu’à Sansandi et dans le Libtako.
On trouve dans Barth des renseignements curieux sur une autre mine de sel, située à Bilma et qui, par l’intermédiaire d’énormes caravanes, alimente la partie orientale du pays des nègres : il nous apprend également que ces peuples cherchent par une foule de moyens à se procurer le sel qui leur manque.
Au royaume Foulbe de Gando, se trouvent un certain nombre de hameaux dont les habitants se livrent à l’extraction du sel : ils sont établis surtout dans la vallée Fogha, dont le fond est marécageux à cause de son peu d’inclinaison. Chaque hameau est bâti sur une terrasse, de forme carrée, ayant 500 mètres à peu près de côté : l’élévation peut être de 15 à 18 mètres du côté de la vallée et de 5 à 6 mètres vers la pente le long de laquelle la terrasse est construite. 11 est aisé de voir que ces terrasses, élevées par les hommes, sont bâties avec les élé-
1 Le kourdi est un petit coquillage employé comme monnaie : 1000 kourdis valent environ 1 franc; car 2500 kourdis valent un florin d’Autriche. On continue toujours à frapper comme neuf, pour le marché africain, le florin de Marie-Thérèse au millésime de 1788 : sa beauté le fait rechercher, surtout par les femmes.
monts du sol dépouillé de ses parties salines. Pour extraire le sel, on met la terre dans de grands tamis de paille et de roseau, puis on y verse de l’eau : elle s’écoule saturée de sel et se recueille dans des vases placés au dessous; après quoi, on l’évapore. On obtient aussi du sel en pains d’un gris jaunâtre. Il est meilleur que le sel amer de Bilma, mais ne vaut pas à beaucoup près le beau sel cristallin de Taodenni.
La fabrication du sel n’est possible de cette façon que pendant la sécheresse ou le commencement de la saison des pluies : car à la fin de celle-ci, tout le fond de la vallée est submergé : l’eau qui la couvre est douce, parce que la quantité de sel contenue dans le sol est assez minime. Les habitants font donc des provisions de terre, afin de pouvoir continuer leur travail pendant plus longtemps : ce sont des Foulbes et leurs esclaves, retenus dans ces lieux par le profit qu’ils tirent du commerce du sel : mais ils sont constamment en butte aux attaques de leurs implacables ennemis, les aborigènes de la province de Dendina.
A Yola, le sel, qui est une des principales marchandises, vient de Boumanda, près d’IIamarroua. Il ne s’obtient pas, comme celui de la vallée Foja, par le lavage du sable, mais on l’extrait des cendres d’herbes que l’on fait brûler. En beaucoup de localités on emploie, à cet effet, les cendres du Sitvak, le Capparis sodata. Le sel extrait du lavage des cendres et de l’évaporation de l’eau salée ainsi obtenu est mis dans des moules qui lui donnent la forme de prismes triangulaires. Les Kanembou le transportent à Koukaoua, où il sert de moyen d’échange pour les objets d’un prix peu élevé : on en fait également des cadeaux.
Quelque insipide que soit ce sel, il est bien préférable à celui que les habitants de Kotoko, sur la rive méridionale du Tsad, tirent de la bouse de vache. A Millon, sur le Scliari ou Babousso supérieur, on (ire d'assez bon sel
d’une herbe qui croît dans le fleuve : ailleurs on en extrait quelque peu des cendres de paille de millet ou de sorgho.
Les mines de sel de Bilma ne sont autre chose que des sources salées, dont on recueille l’eau pour la faire évaporer dans des vases d’argile : le sel obtenu est mis en forme de pains cylindriques. L’eau se rassemble dans de grands bassins et, comme elle est saturée, elle laisse déjà déposer beaucoup de sel par évaporation spontanée. Bilma est située à côté d’un épais bois de palmiers : elle est d’ailleurs presque complètement déserte en temps ordinaire et ne devient vivante et animée qu’à l'époque de l’arrivée de la caravane du sel.
La grande caravane au sel composée de tribus Touaregs est une des choses les plus curieuses de l’Afrique centrale. Le docteur Barth, dans ces explorations, a eu plusieurs fois l’occasion de la rencontrer et même de voyager avec elle. Celle qu’il suivait, lors de son arrivée à Kano, comprenait environ 5000 charges de chameaux, dont un tiers destiné à la province de Kano. Le sel s’échange, dans celte ville, contre le sarrasin et contre les produits importés des autres pays d’Afrique et même d’Europe.
L’importance annuelle de ces transactions peut atteindre 80 millions de kourdis pour les produits indigènes, blé et coton, et 50 millions de kourdis pour les vêtements et tissus venant de Tunis et du Caire.
Au moment de son passage à Agadès, Barth vit encore la caravane au sel réunie dans les environs, et s’apprêtant à partir pour Bilma. Bien qu’il y eût peut-être de l’exagération de la part des indigènes en l’évaluant à 10 000 chameaux, elle n’en était pas moins fort considérable. Dans ces contrées où l’on ne peut rien isolément, mais où tous doivent mettre leurs efforts en commun, le départ de la caravane est une époque caractéristique qui sert de point de repère dans l’année. Ces pérégrinations an-
nuelles, qui n’ont d’autre but que le commerce du sel, servent on même temps au transport des nouvelles et des lettres. Elles ont quelque chose de grandiose, et répandent une vie pleine de poésie, sur les régions désertes qui s’étendent entre les localités parcourues par la caravane.
Celle-ci est toute une tribu en marche; les hommes vont à pied ou montent des chameaux; les femmes sont à. bœuf ou à âne, et portent avec elles non seulement leurs ustensiles de ménage, mais encore tout l’attirail des habitations indigènes : de sorte que les nattes, les perches, les boites et les pots voyagent suspendus pêle-mêle aux lianes des bêtes de somme. Deux troupeaux, l’un de bétail, l’autre de chèvres laitières, courent, ainsi qu’une quantité de jeunes chameaux, à côté de la caravane. Ces derniers, dans leurs capricieux ébats, mettent souvent le désordre dans la file des chameaux de charge, tous attachés les uns aux autres. L’airi (nom indigène et particulier de la caravane au sel) porte à la fois les marques de l’activité commerciale et celles de la vie errante. Le départ offre, chaque malin quelque chose d'imposant et de solennel. Au signal donné par les tambours, un long cri retentit dans tout le campement; les divers contingents arrivent à la file conduits par les premiers serviteurs des chefs respectifs. Tous marchent ainsi en cortège long et paisible, traversant les vallées et les montagnes. Le soir, ont lieu des danses et des jeux : les joueurs de tambour s’exercent à T envi, pour montrer leur savoir-faire ou bien pour exciter l’enthousiasme des danseurs. Ces scènes animées, au milieu de sites sauvages, éclairées par de grands feux, présentent un tableau de mœurs d’une beauté particulière et peuvent faire oublier un instant les mauvais côtés de la vie du désert.
Cette grande émigration d’une tribu errante n'a d’autre but que l’exploitation d’un seul objet de commerce. La nature s’est plu à créer dans la région la plus nue et la plus aride du désert, dans le Tcbou, près de llilma, un
riche gisement de sel : en même temps, elle a refusé à de vastes et fertiles contrées de l’intérieur ce minéral indispensable à la nourriture de l’homme. Ni les Tebou, chez qui se trouve bilma, ni les Ilaoussa, consommateurs du sel, ne sont assez industrieux pour se livrer à ce grand trafic : un tiers s’interpose et pourvoit aux besoins de ces derniers, en se créant à lui-même des moyens d’existence. Cet intermédiaire est l’indigène des régions inhospitalières qui s’étendent entre le nord et le midi : le Touareg d’Aïr , parcourant des espaces immenses, se rend aux mines de sel et charge de leurs produits ses milliers de chameaux. Il voyage alors pendant des mois entiers et arrive aux contrées fertiles des Ilaoussa, où les habitants lui prennent le sel, en l’échangeant contre du blé ou contre des produits tirés du dehors.
La valeur du sel transporté par la caravane peut s’élever à 2 ou 500 millions de kourdis, à peu près 2 ou 500 000 francs, valeur minime au point de vue européen, mais fort considérable eu égard aux conditions économiques de l’Afrique centrale. Une partie du sel s’arrête à Sinder ; une autre portion est destinée à Tessaoua et à tous les marchés de la contrée, jusqu’au Gober; la plus grande partie va jusqu'à Kano. Il faut remarquer d’ailleurs que l’état politique des pays traversés par Yairi influe sur son importance. Pendant les désordres dont le pays d'Asben fut le théâtre, la caravane était bien moins nombreuse; il y eut même des années, où elle ne se forma pas du tout.
On voit par ce qui précède quelle importance possède le commerce du sel dans l’Afrique centrale : aussi n’estil pas étonnant que le transport de cette marchandise entre dans les prévisions que l’on peut établir sur le trafic du chemin de fer transsaharien. Sa réalisation estelle possible? C’est là une question dont nous n’avons pas à nous occuper : mais en tous cas, n’y aurait-il pas lieu de chercher à renouer des relations commerciales an-