LIVRE PREMIER
Nuit d'ombre, nuit tragique, ô nuit désespérée !
J 'étouffe dans la chambre où mon âme est murée, Où je marche, depuis des heures, âprement, Sans pouvoir assourdir ni tromper mon tourment, Et j'ouvre au larg-e clair de lune la fenêtre.
Là-bas, et ne laissant que son faîte paraître. Gomme une symphonie où court un dessin pur La montagne voilée ondule sur l'azur.
Et lie à l'orient les étoiles entre elles.
l4 LK SEMEUR DE CENDRES
De légers souffles d'air m'éventent de leurs ailes. Une rumeur qui gronde au revers d'un coteau Dénonce la présence invisible de l'eau.
Baissant pour mieux rêver les paupières, j'écoute Les sombres chiens de garde aboyer sur la route Où sonnent les sabots d'un rôdeur attardé.
Alors, sur le granit dur et froid accoudé, Douloureux jusqu'au vif de l'être et solitaire, Je maudis la nuit bleue où le ciel et la terre Sont comme un jeune couple à se parler tout bas ; Et voyant que la vie, à qui n'importe pas Un cœur infiniment désert de ce qu'il aime,
S'absorbe dans sa joie et s'adore soi-même, Je résigne l'orgueil par où je restais fort.
Et j'appelle en pleurant et l'amour et la mort.
« C'est donc toi, mon désir, ma vierge, ô bien-aimée l Faible comme une lampe à demi consumée Et contenant ton sein gonflé de volupté. Tu viens enfin remplir ta place à mon côté. Tu laisses défaillir ton front sur mou épaule,
LE SEMEUR DE CENDRES l5
Tu cèdes sous ma main comme un rameau de saule, Ton silence m'enivre et tes yeux sont si beaux, Si tendres, que mon cœur se répand en sang-lots. Toi vers qui je criais du fond de ma détresse, Sœur, fiancée, £rmie, ange, épouse, maîtresse, C'est toi-même, c'est toi qui songes dans mes bras ! Te voici pour toujours mienne, tu dormiras Mêlée à moi, fondue en moi, pensive, heureuse, Et prodigue sans fin de ton âme amoureuse ! 0 Dieu juste, soyez béni par cet enfant Qui voit et contre lui tient son rêve vivant ! Mais toi, parle, ou plutôt, sois muette, demeure Jusqu'à ce qu'infidèle au ciel plus pâle, meure Au levant la dernière étoile de la nuit.
Déjà l'eau du malin pèse à l'herbe qui luit. Et modelant d'un doigt magique toutes choses. L'aube vide en riant son tablier de roses. L'enclume sonne au loin l'angelus du travail. Écoute passer, cloche à cloche, le bétail Et rauquement mugir la trompe qui le guide ! La vallée a des tons d'émeraude liquide,
LE SEMEUa DE GENDRES
Et dans le bourg" qui brille au milieu des prés verts,
Les fenêtres qu'on ouvre échangent des éclairs.
La fraîcheur de la vie entre par la croisée ;
Je l'aspire, j'en bois sur tes cils la rosée.
Et, mêlée à la grâce heureuse du décor,
Mon immortelle amour, tu m'es plus chère encor.
Nous tremblons, enivrés du vin de notre joie,
Et, dans le long délice où notre chair se noie,
Songeant que, pour bénir nos noces, le Destin
A revêtu la chape ardente du matin
Et qu'il emprunte au ciel son ostensoir de flammes.
Et voici qu'unissant leurs rêves, nos deux âmes,
A travers la rumeur grandissante du jour,
Pleurent dans l'infini silence de l'amour. »
L 'amour?.. Lève les yeux, mon pauvre enfant, regarde !
Le val est toujours bleu de lune, le jour tarde,
La rivière murmure au loin avec le vent.
Et te voilà plus seul encor qu'auparavant.
La bien-aimée au front pensif n'est pas venue.
Le sein que tu pressais n'est qu'une pierre nue,
La voix qui ravissait tes sens n'est que l'écho
Du bruit des peupliers tremblants au bord de l'eau Hélas I la vohipté de cette heure attendrie Fut le jeu d'un désir expert en tromperie.
Va, ferme la croisée, et quitte ton espoir. Mesure en t'y penchant ton morne foyer noir : N'est-ce pas toi cet âtre éteint où deux Chimères Brillent d'un vain éclat sur les cendres anières ? Et, puisque tout est faux, puisque même ton art Aux rides de ton cœur s'écaille comme un fard, Cherche contre l'assaut de ta peine insensée L'asile sûr où l'homme échappe à sa pensée, Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors Du sommeil des vaincus et du sommeil des mort?.
Mars. Uu oiseau, fauvette ou grive, je ne sais, Chante amoureusement dans les feuilles nouvelles, Et, transi de rosée encor, sèche ses ailes Au soleil dans le jeune azur et le vent frais.
Les rosiers déterrés poussent des bourg-eons roses. L'orme a verdi, l'air est rayé de moucherons, Et le vaste jardin sonore où nous errons Nous salue au sortir de ses métamorphoses.
LE SEMEUR DR CENDHES IQ
Là, dans l'ombre, pendue à d'invisibles fils, Une goutte d'eau ronde et limpide étincelle ; Et cette perlcj ô bien-aimée, a pour jumelle Une larme qui point et brille entre vos cils.
V ous pleurez, contre moi tendrement inclinée, Pâle, vaincue enfin par la sûre douceur Que la nature emploie à vous fondre le cœur. Et tout entière offerte à votre destinée.
Vous pleurez, sans vouloir m'entendre, infiniment, De vous sentir si faible en face de vous-même, Et, pauvre être docile à l'homme qui vous aime, Le baiser qui nous lie accroît votre tourment.
De ma bouche pourtant la vôtre se détache ; Votre reg-ard troublé me fuit, et, non moins prompt, Coloré par la honte heureuse, votre front Se creuse un nid obscur dans mon sein et s'y cache.
Vous restez là, confuse, à vous plaindre tout bas ; Alors, ô gémissante et craintive colombe. J'attire votre tête ardente qui retombe, Et je l'étreins avec org-ueil entre mes bras.
Et vous levez les yeux sur moi ; puis, pour me plaire,
Votre visage, encor malgré vous convulsif,
D'un arrière-sourire incertain et pensif
Et pareil aux premiers soleils de l'an, s'éclaire.
à René Boylesve.
Devant le ciel de nacre et d'or d'un soir d'été Nous accoudons, pensifs, après la volupté, Notre lang-ueur d'amants heureux à la fenêtre. Bien tôt, comme un joyau candide, va paraître A l'occident la belle étoile de l'amour Qui fiance en tremblant la nuit avec le jour. Sous mes doig-ts la fraîcheur de ta gorge palpite ; Je sens contre mon cœur ton cœur battre plus vite Je pleurais, tu souris, et les instants sont longs. Attentifs à nous seuls ainsi, nous contemplons
L'azur que la lumière hésite à quitter toute ; Notre âme sans sortir de son silence écoute Les fanfares de cors se répandre en éclats, Puis feindre en expirant aux perrons des villas L'écho dans la forêt d'une chasse lointaine ; Et la rue, à nos pieds de crépuscule pleine. Mêle au dernier refrain des trompes qui se tait Le bruit des brocs faisant déborder la fontaine.
Au balcon où mon cœur près du tien en secret
Goûte à ne plus aimer un délice muet,
La nuit fond nos deux corps en un groupe immobile.
Silence, ô mon amie ! entends et vois : La ville
Assoupit sa profonde et confuse rumeur,
Et, d'étoile en étoile agitant ses fumées,
Semble offrir à son Dieu l'encens de son labeur.
La paisible clarté des lampes allumées
Parfois découpe une ombre aux vitres des maisons.
Longtemps, et puis long^temps encor, nous nous taisons.
La tiède brise errante à l'haleine embaumée
Boit dans un grand baiser nos pleurs, ô bien-aimée !
Et la prière douce aux vrais voluptueux
Tourne alors nos res^ards confiants vers les cieux.
Tout à l'heure, au moment des étreintes farouches Où les jeunes amants embrassés font entre eux Comme la souple vigne et l'orme vigoureux, Des roses d'or, au souffle aride de nos bouches, Tombèrent d'un bouquet voisin dans notre lit. Tu palpitas ; le creux de tes seins s'en remplit, St, parmi cette chute exquise de pétales Qui veloutaient le jeu de nos forces brutales Et, collés à tes dents ou pris dans tes cheveux Ou doublant de satin les voiles de tes yeux. Te couvraient d'une vague et multiple caresse, Tu crias de plaisir en haletant, maîtresse.
Or voici que, fraîcheur soudaine, un coup de vent Se coule entre nos doigts unis, et soulevant Les pétales broyés par nos corps les disperse A travers la croisée en odorante averse.
Leur vol tournoie et tombe avec lenteur, laissant Une feuille peut-être aux lèvres d'un passant Oui frémira, le cœur fondu, la chair troublée Par le parfum d'amour qu'a cette chose ailée.
Vierge ou veuve, jeune homme inquiet ou vieillard, Toi qui marches, traînant dans la rue au hasard La langueur que nourrit une âme solitaire, 0 Passant qu'une soif d'inconnaissable altère, Ivre d'avoir mâché ce pétale de fleur, Tu t'en iras pleurer de rag-e et de douleur Dans les pauvres chemins déserts de la banlieue Où le soir indécis suspend son ombre bleue.
Et nous, ma tendre amie, enlacés et songeurs,
Pour cacher à nos yeux notre âme éprise ailleurs
D'un rêve qui se dresse entre nos destinées,
Nous mêlerons encor nos têtes inclinées
Sous le sombre manteau de les cheveux épars;
Et, sentant venir l'heure amère des départs,
Nous nous plaindrons d'aimer et d'être heureux et d'être
Bouche à bouche, ramiers frileux, à la fenêtre.
Alors que la douceur de celte fin de jour
Torture obscurément les âmes sans amour.
Quand, au matin, je vois tes persiennes s'ouvrir Doucement comme des paupières.
Et toi-même accoudée au balcon en fleurir. Rose blanche, les vieilles pierres,
Mon âme livre alors ses ailes au baiser De la blonde lumière heureuse,
Et vole, frémissante abeille, se poser Aux plis de ta bouche amoureuse.
Et je dis, bénissant la main qui modela
Ta suave arg"ile embaumée :
Seigneur, vous qui l'avez faite ainsi, gardez-la
Tendre et belle, ma bien-aimée,
Celle qui, d'un pied sûr, dans la route où je vais,
Marche souriante et paisible.
Les seins hauts et formant de ses deux bras levés
Les anses d'une urne invisible.
L'abeille qui plongeait dans cette campanule, Mes doig"ts agilement sur elle ont clos la fleur Entends, si ton oreille approche sa cellule, L'insecte bourdonner sur un ton querelleur.
Ce n'est là qu'une imag-e encor, ma bien-aimce : Dans ton cœur où j'entrais un jour, le croyant sûr, Mon âme, ivre d'un miel divin, chante enfermée, Pareille à ta captive ailée, urne d'azur !
Au bout du chemin Le soleil se couche; Donne-moi ta main, Donne-moi ta bouche.
Gomme un cœur sans foi Cette source est noire; J'ai soif, donne-moi Tes larmes à boire.
O chute du jour !
Des angélus sonnent ; Donne-moi l'amour Dont tes seins frissonnent.
La route descend, Blanc ruban de lieues, Le dernier versant Des collines bleues.
Arrêtons-nous ; vois, Là-bas, ce feuillag-e Où fument des toits.
Où rêve un villasre :
C'est là que je veux Dormir sous les portes, Parmi tes cheveux Pleins de feuilles mortes.
3o LE SEMEUR DE GENDRES
Tu rangeais en chantant pour le repas du soir Le pain blanc, du laitag-e et le fruit de nos treilles. Autour d'un rayon d'or formé par les abeilles; Et te voici qui viens tout près de moi t'asseoir.
Il a plu ; l'air mouillé répand une odeur verte. Le fifre d'un insecte invisible au plafond Alterne avec le brait que les gouttes d'eau font Sur des feuilles au bord de la croisée ouverte.
LE SEMEUR DE CENDRES 3l
Nous rêvons, accoudés sur la nappe, devant Les mets simples auxquels nul de nous deux ne touche. Nous nous taisons ; parfois tu poses sur ma bouche Ton bras nu qui frissonne au souffle frais du vent.
La fenêtre faisant un cadre au paysage
Se peint avec les bois et l'horizon natal
Sur les flancs ronds et purs d'un vase de cristal
Dont le courbe miroir nous grossit le visage.
Là-bas, le ciel d'automne est rouge et soucieux. 0 doux et longs instants d'amour ! Le crépuscule Décolore déjà l'univers minuscule Qui diaprait l'azur de la buire et nos yeux.
Ton cœur bat sous le sein où ma tête s'appuie. Nous écoutons les fruits tomber dans le jardin, Pensifs, et tressaillant ensemble quand, soudain, Le vent secoue un arbre encore chargé de pluie.
Alors, et bénissant le jour qui va finir, Comme deux voyageurs, d'un reg-ard en arrière, Nous laissons dans l'ardeur d'une même prière Et nos mains et nos voix et nos âmes s'unir.
vni
Taciturnes, le front baissé, nous tisonnons. La mourante lueur du feu baig-ne les noms Que notre main distraite a tracés dans les cendres ;
Son roug-e éclat palpite au fond des glaces, teint Nos visages, tes cils encore, puis s'éteint. Le crépuscule mêle alors nos âmes tendres ;
Je noue à ton col svelte et nu mes bras tremblants,
Et je baise tes yeux fermés, tes yeux brûlants,
Dont les paupières d ambre ont la douceur des cendres.
Octobre à son manteau d'azur fourré de vair
Arbore ce matin les joyaux de l'hiver.
Le ruisseau fume, un fin brouillard couvre la berg-e,
Le jardin blanc miroite au soleil, l'herbe fond
Et chatoie et ses fils de perles se défont.
Un g-ivre étincelant ouvrage d'argent vierg-e
Le buis sombre et la treille et les rosiers.
Et toi, Qui foules, attentive au craquement des feuilles, Le sol éblouissant et dur, pleine d'émoi
Et de pitié, d'un doig-t malhabile, tu cueilles Toute cette rigide et vaine floraison : L'œillet déjà tardif de l'arrière-saison, Les pesants dahlias ruches, les tristes roses Etreintes par leur froide armure de cristal. Et te sachant mourir, hélas ! du même mal, Tu formes un bouquet de tes sœurs et tu poses Tes lèvres à leur sein glacé, pieusement, Tandis qu'ivre d'amour et d'un secret tourment, Mes yeux mêlés aux tiens que la lumière dore, Je cherche, ô mon enfant trop pensive! à puiser Sur ta bouche en un long- et sanglotant baiser Ces parfums qu'une fleur gelée exhale encore.
Ce soir, sur le chemin sonore du coteau, Nous menons en rêvant notre amour qui frissonne D'une obscure tiédeur sous le même manteau . 0 crépuscule amer de novembre ! L'automne Est soucieux comme un aïeul qu'on va quitter; Son souffle large et fort sur la terre endormie Répand de solennels adieux. Las de monter, Bientôt nous suspendons nos pas, ô mon amie. La brise nous apporte avec le bruit furtif D'une bête qui fuit dans la forêt prochaine
LE SEMEfK DE CENDRES 87
Le tintement voilé des cloches de la plaine ; Puis rien n'interrompt plus le silence pensif Que l'âme de la nuit soupirant dans les herbes. Là-bas, naissant du pâle azur, voici Vesper. Debout et l'un sur l'autre épars comme deux gerbes, Nous semblons nous cacher déjà de l'âpre hiver ; Et c'est du fond de l'ombre où notre amour se mure Que nous prêtons, joignant les mains, fermant les yeux, Une oreille rêveuse au lied d'une voix pure Qui s'élève des champs au loin silencieux.
Vous qui sur mon front, toute en larmes, Pressez vos yeux pour ne plus voir Les feuilles des arceaux de charmes Sur le sable humide pleuvoir,
Dans le brouillard fuuèbre où glissent Ces ombres des jours révolus, Pauvre enfant dont les cils frémissent, Vous qui pleurez, ne pleurez plus.
Car bientôt, dans les avenues, Décembre transparent et bleu Etendra sur les branches nues Ses belles nuits d'astres en feu,
Et, perçant les voûtes profondes Qui les séparaient de l'azur, Nos cœurs approcheront les mondes Etincelants de l'amour pur.
0 tendre femme que l'automne Glace et brise comme les fleurs.
Vers ces bois demain sans couronne Levez des yeux libres de pleurs :
Chaque feuille morte qui tombe Nous découvre un peu plus de ciel ; Quand l'amour descend vers sa tombe, On voit mieux le jour éternel.
4o LE SEMEUR DE CENDRES
0 tragiques instants du départ, heure amère Où toute véritable amante se sent mère Et, mesurant sa force à son amour pour nous, Nous berce longuement au creux de ses genoux, Et détourne ses yeux pleins de larmes , et rêve, Et répond à nos vains serments d'une voix brève, Et chantonne, et se parle à soi-même, et parfois Nous lisse avec lenteur les cheveux de ses doigts. Ou sourit comme un doux enfant qui rit aux anges !
Son cœur sombre se peint dans ses regards étranges
LE SEMEUa DE CENDRES 4'
Et ses bras convulsifs nous pressent sur son sein. Elle tremble etg-omit faiblement, et, soudain, Appuyant sur nos yeux ses lèvres bien-aimées, Nous boit l'âme au travers des paupières fermées.
Un soir, au temps du sombre équinoxe d'automne Où la mer forcenée et redoublant d'assauts Se cambre et bat d'un lourd bélier le roc qui tonne, Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.
Heure trouble, entre l'ombre et le jour indécise ! La faux du vent sifflait dans les joncs épineux. A mes pieds, sur la terre humide et nue assise, Tu frissonnais devant l'horreur du ciel haineux.
Inattentive aux cris des stridentes mouettes, Tu reg-ardais la nuit de pente en pente errer ; Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes, Et l'embrun te glaçait sans te désaltérer.
Et moi, sur ce rocher dont l'eau sculpte la proue, Debout comme à l'avant d'un vaisseau de granit, J'écoutais l'escadron des vagues qui s'ébroue, Et, terrible, et ruant dans les récifs, hennit.
0 flots! hors de la forge où l'ouragan vous ferre, Vous voyant, troupe immense aux crinières de sel, Vous former, vous défaire et sans fin vous refaire, Je souffrais du labeur de l'être universel.
Mon âme qui, d'un âpre espoir et tout entière, A l'immuable vie aspire obstinément.
S'irritait du destin qui force la matière A chercher sans repos son propre achèvement.
« OÙ donc, criais-je, où donc est celui qui demeure ? Tout devient, il n'est pas d'être vivant qui soit; Il faut pour qu'un dieu naisse un dieu vieilli qui meure; L'esprit même est détruit par le temps qu'il conçoit.
Cesse, ô mon âme, enfin, de te croire immortelle, Car rien, certe, au delà du tombeau ne t'est dû ! » Ainsi je blasphémais, et ma voix était telle Qu'un grand sang-lot dans l'ombre et dans lèvent perdu.
Mais toi, la simple et faible et tendre créature, Cœur sublime qui n'as besoin que d'un baiser Pour saisir les profonds desseins de la nature, Tu pleurais sans trouver de mots pour m'apaiser.
Anxieuse au milieu du triste crépuscule Où l'âme semble avec les choses s'obscurcir, Devant l'hostilité d'un esprit qui calcule D'un froid intérieur tu te sentais transir.
« Hélas! hélas! il veut ig-norer que je l'aime. Disais-tu, ce pauvre homme amer et trop subtil ! Sous lui, comme une fosse, il creuse son problème ; Mes bras lui sont ouverts pourtant, que n'y vient-il?
Ah I quittons ce rocher glacé comme une tombe ! Là-bas, mon cher amour, rit ma blanche maison ; La vig-ne vierg-e autour d'elle g-rimpe et retombe : Tu verras à travers les feuilles l'horizon.
L'automne espère encore aux beaux jours : fais comme elle; Yivre est doux aux rayons du soir, le long- des murs, Quand un air tiède émeut la treille jaune et mêle L'odeur de l'Océan aux parfums des fruits mûrs.
Tu seras à mes pieds, tu tiendras ma main nue; Tes yeux tristes levés sur les miens y liront Une ardente pitié pour ta peine inconnue ; Et puis je poserai mes lèvres sur ton front.
Dans cette humble maison nous aurons Dieu pour hôte; L'amour n'y sera plus qu'une prière : Ainsi La femme pour les cœurs, Seigneur, qu'elle vous ôte, Parfois vous rend un cœur hier encore endurci. »
O bien-aimée I ô plainte à mes pieds répandue I Heure farouche où tout en moi désespérait, Où toute ma pensée, affreusement tendue, Luttait pour arracher au Destin son secret !
A l 'occident, au fond d'un porche de nuées, Le soleil soucieux s'échancrait sur les flots; A mon cou, par tes mains étroitement nouées, Tu suspendais ton corps secoué de sanglots;
Et sentant entre nous l'étendue infinie Qui sépare du ciell'esprit contemplateur. Nous regardions le feu de l'astre en agonie Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.
L'hiver a, cette nuit, une odeur de printemps.
J'ai pour rêver ouvert ma fenêtre. J'entends
Le vent qui semble fuir sur un voile de soie.
Les pins murmurent, l'air embaume, un chien aboie.
Le silence est une urne où tombe chaque bruit.
Et mon coeur sans amour se g-onfle, ô tendre nuit !
Je les bénis, ceux-là qui, dans cette même heure,
Ont poussé les volets chantants de leur demeure,
Et respirent l'espace et reg-ardent le ciel,
Et g-oùtent à s'aimer un moment éternel.
Leur âme en se mêlant aux étoiles s'enivre :
a Ah! disent-ils, qu'il est, cette nuit, bon de vivre I. Et le vent caressant traverse leurs cheveux.
Sainte mélancolie heureuse où l'on est deux. Où la vierg-e sur qui l'amant en pleurs s'appuie Succombe comme un lys accablé par la pluie! Je me souviens de vous ce soir amèrement, De vous, et d'un grand rêve et du pieux serment Que des lèvres scellaient sur ma bouche tremblante. La douce nuit planait sur nous d'une aile lente, Vous soupiriez, ma triste enfant, et j'étais las. Nous nous tûmes, l'amour parla longtemps.
Hélas!
Le sable du ravin est rouge. L'eau qui coule
Fait un bruit de baisers sur les cailloux mouvants.
L'air bleuit, et là-bas les cloches des couvents
Répandent l'an^elus du soir aux quatre vents.
J'écoute ; le geai crie et le ramier roucoule,
Le pic obstinément martèle un arbre mort .
Je vois rôder dans l'ombre une biche inquiète
Dont le pas, suspendu sur la mousse, s'arrête.
Puis, feuille à feuille et nid à nid, le bois s'endort.
Un jour mystérieux remplit l'ogive ouverte
Au loin sous les arceaux flottants de la nef verte.
5o LE s::MEun de cendr.es
Les fleurs brillent d'un feu secret en se fermant, Et l'âme, repliant sa corolle, comme elles, Bercée entre la terre et le ciel longuemient, Goûte à cacher ses pleurs un pur apaisement Et ne se distrait plus des choses éternelles, Lors même que, mêlant les cris et les coups d'ailes. Quelque nid proche éclate en sonores querelles, Même lorsque, rompant les branches, apparaît, Soudain surgi des noirs fourrés et l'œil sauvag-e. Un enfant roux coiffé d'un chapeau de feuillage.
Le crépuscule rêve au fond de la forêt.
Alors, comme un doux clair de lune dans mon âme.
Le fantôme adoré se lève. Je vous vois.
Vous, ma plus sûre amie et la plus noble femme,
Telle qu'abandonnée à mes bras, tendre poids.
Un soir de notre amour vous marchiez dans les bois.
Vous vous penchez, pensive et belle et pâle et lasse.
Les cheveux dénoués et fière de l'émoi
Qui répand votre corps voluptueux sur moi.
Une langueur nouvelle ajoute à votre grâce.
Pareille à l'épi mûr qui ploie à se briser,
Vous reposez la tète au creux de mon épaule;
Vos yeux cherchent mes yeux, vos lèvres mon baiser.
Parfois un oiseau crie, une branche nous frôle.
Mais votre oreille est close aux bruits de la forêt
Et votre âme où je bois demeure taciturne
En livrant son bonheur limpide, comme l'urne,
Quand l'eau de la fontaine y déborde, se tait.
Hélas ! nous avons eu notre heure sur la terre ; Résig-nous-nous, ma bien-aimée, et louons Dieu.
Ce soir je reprendrai mon chemin solitaire.
Dans les champs où la nuit traîne son manteau bleu :
J'irai, respirant l'air que l'herbe en fleur embaume,
Triste et pressant le pas comme ceux qui vont seuls;
Je verrai les hameaux s'endormir sous le chaume,
Et les amants tresser leurs doigts sous les tilleuls,
Et les femmes filer encore, et les aïeuls
Rêver dans l'ombre au son d'une tardive enclume;
Et débouchant enfin sur les hauteurs d'où l'œil,
Caressé par le vent nocturne, avec orgueil
Embrasse l'horizon déjà noyé de brume
Et le fleuve qui luit d'un éclat morne et froid Et la ville et parmi ses noirs pig-nons le toit Où ma lampe au moment des étoiles s'allume, Ivre de larmes, seul, à la chute du jour, D'un cri désespéré j'appellerai l'amour.
Le soleil de ce jour d'automne se coucha. Les chênes étaient noirs sur l'occident; déjà Vénus brillait au bord d'un golfe de nuages, Et les troupeaux obscurs rentraient des pâturages. Heure où s'enivre l'âme inquiète d'aimer, L'amour seul a des mots qui puissent t'expriraer ! Nous rêvions, accoudés et las, sur la terrasse; Moi toujours triste, et vous dans toute votre grâce. Mes yeux ne quittaient pas les vôlres ; sous ma main Le marbre tiède encore était doux comme ud sein,
Et contournant le col des balustres, le lierre Flottait avec un bruit de lèvres en prière.
Nous sang-lotions ; la nuit, pleine d'un feu secret, Bleue et sans forme autour de nous s'épaississait..
Maîtresse, tendre et noble amie au pur visage Qu'un sévère destin me ravit sans retour, Si quelque triste et doux hasard t'apporte un jour Ce livre d'un enfant prémalurément sag-e Où je pleure le temps, hélas ! de notre amour. Où, fidèle et pieux souci, dans chaque page J'évoque à mes yeux seuls ton invisible image, L'ayant lu, ferme-le pour toujours. Dis-toi bien Que tu ne viendras plus, confiante et paisible, Bercer pour l'endormir ton cœur contre le mien,
Ni, comme un lierre noue et serre son lien, M'étreindre de ton corps frémissant et flexible, Ni dans une lang^ueur de rose qui se rompt Sourire, suspendue à ma bouche et lassée, Ni longuement poser tes lèvres sur mon front Pour y souffler ton âme et boire ma pensée.
Recueille- toi, regarde en arrière, revois Les jours évanouis comme une troupe ailée ; Revois le lac au pied des monts, les prés, les bois, Et ma vie à ta vie étroitement mêlée; Notre chambre d'amour sur la mer et les soirs Où la fenêtre ouverte au milieu des murs noirs Découpait dans l'azur une baie étoilée . Embrasse d'un coup d'oeil d'adieu notre bonheur, Tout ce pa-ssé d'hier qu'il nous fut doux de vivre ; Et puis dans ton nouveau foyer brûle mon livre, Et m'écartant, malgré toi-même, de ton cœur, Rejetant le linceul sur la volupté morte, Détourne ton espoir de la terre : Sois forte.
Va, le destin te marque un austère devoir; N'y manque pas : Voici la route. Je demeure
Seul au sommet désert du coteau jusqu'au soir, Attendant que ta forme au loin dans l'ombre meure. Va, tu seras heureuse et fière, tu vivras Gravement dans la paix de ton âme affermie. Et maintenant, toi qui dormais entre mes bras, Que la grâce de Dieu te garde, mon amie 1
J'imagine souvent ta maison; je t'y vois Usant dans le devoir une âme encor fervente; Je reconnais ton bruit de pas ; j'entends ta voix Tendre et g-rave donner un ordre à la servante.
Ce soir, le jeune avril te g'agne à sa douceur. Tu te souviens, l'amour envahit ta mémoire; Et, sentant tes g-enoux faiblir avec ton cœur, Tu cesses de plier ton ling-e dans l'armoire.
LE SK.MEUn DE CENDRES
Tu viens à la fenêtre ouverte et tu t'émeus, Seule en face des monts abrupts vêtus de cendre, A regarder le lourd soleil roug'e et fumeux Au-delà des glaciers millénaires descendre.
Devant ton seuil, nouant des rondes, ivres d'air, Les troupes d'écoliers font des cris d'hirondelles, Joie aig-uë et qui semble au printemps né d'hier Un précoce retour doses oiseaux fidèles.
Mais tu rêves, l'esprit perdu dans le passé.
Le visag'e tourné vers le ciel, douloureuse,
Et mesurant des yeux de l'âme le fossé
Qui plus larg'e entre nous de jour en jour se creuse.
Tu demeures longtemps ainsi, triste et sans voir Les lampes étoiler la ville violette ; Frissonnante et laissant des pleurs de feu pleuvoir Sur tes mains que la vitre obscurément reflète.
Go LE SEMEUR DE CENDRES
Et ton cœur, qui déjà n'espère plus des ans, Ecoute dans la chambre où la nuit trouble tombe Le grand silence noir des foyers sans enfants S'approfondir autour de lui comme une tombe.
LE SEMEUR DE CENDRES 6l
Le jour blanc se levait à peine sur la mer.
Des g-outtes d'eau tintaient à mon balcon de fer.
Je m'accoudai, tremblant de fièvre et triste, eu face
De l'océan obscur et rauque et de l'espace.
Sépulcre cimenté de plomb blême et de poix,
Le ciel bas sur mon cœur pesait de tout son poids.
Chaque fois que, mêlant sa rumeur à mon rêve.
Le tonnerre des flots s'écroulait sur la grève,
Ma fenêtre vibrait faiblement. J'étais seul.
Dansma chambre les draps traînaient comme un linceul;
La veilleuse en mourant jetait de grandes ombres Sur les meubles confus et dans les miroirs sombres.
0 nuits, nuits sans sommeil, qu'on passe au bord du lit
A g-uetter le moment où l'orient pâlit !
On s'éveille d'un rêve amer, baig'né de larmes,
L'esprit halluciné de secrètes alarmes.
Anxieux tour à tour d'amour et de remords,
On sent autour de soi la présence des morts.
On voit revivre, usant son spleen de ville en ville.
Sa jeunesse asservie à la volupté vile;
Ou quelque douce femme invisible, parfois,
Vous pose sur le front la fraîcheur de ses doig-ts.
Ainsi, les yeux brûlants et l'oreille sonore, J'observais, tout song"eur, la soucieuse aurore. Le souvenir du vieil amour et du passé Me plantait jusqu'au fond du cœur son fer g-lacé. L'image que nulle autre imag-e n'a chassée Visitait en pleurant m.on âme et ma pensée. Ses bras nus m'accablaient de leurs tendres liens ; Elle disait : « C'est moi^ mon bien-aimé, je viens
Apporter mon plus clair sourire à ta détresse. Reconnais ton enfant chérie et ta maîtresse. Voici mes seins, voici l'odeur de mes cheveux ; Baise ma bouche et sois consolé, je le veux!... »
Elle s'évanouit alors, la vaine imag-e,
Et le vent pluvieux flatta seul mon visag-e.
Et soudain, à travers la grise immensité,
Je me vis dans un lieu funèbre transporté.
J'errais avec lenteur de tombe en tombe, l'âme
Tremblante encor du triste adieu de cette femme.
C'était un soir brumeux de Toussaint. J'arrivai
Au sépulcre où le nom de ma race est çravé.
Et, pressant d'un fiévreux baiser la pierre verte,
Ivre d'une douleur acre, je criai : « Certe,
0 morts ! il ne faut pas envier ce vivant
Qui gémit comme un pin rebroussé par le vent.
Alors que vous goûtez dans votre nuit profonde
Le souverain oubli de vous-même et du monde,
Cet homme, cet enfant qui se jette à genoux
Pour être, ô bienheureux défunts 1 plus près de vous,
64 LE SEMEUn DE cendhes
Ce rêveur âprement s'enracine à la terre. L'insatiable feu des voluptés l'altère.
Il ouvre son cœur vide à la g~loire; il attend Gomme une ég'lise où va tonner l'orgue éclatant; Il espère, il a soif d'aimer, il aime, il doute, Et, buttant de fatig'ue, il traîne sur sa route Son orgueil, son espoir et son ombre en marchant Vers les monts envahis par la paix du couchant... Vous qu'il a vus, les doigts crispés, la chair jaunie, Boire d'un œil obscur les lampes d'agonie. Vous encor qu'il revoit, hélas! joyeux et forts Et rayonnants d'amour et de jeunesse, ù morts ! 0 morts, partagez-lui les fleurs et les prières Que les passants pieux répandent sur vos pierres, Pour que ce voyageur reprenne son chemin Avec la foi dans l'âme et des lys à la main !
J'ouvris les yeux. Le ciel versait un jour avare. Des troupes d'albatros enguirlandaient le phare. Les voiles des pécheurs se glissaient hors du port. Le flot sur les récifs brisait d'un sourd eôort, Et sur la vaste mer au loin blanche d'écume,
L'aube grise traînait son suaire de brume
Qu'une pluie aux long-s fils pressés tramait d'argent.
Et moi je demeurai, plein de larmes, songeant
Aux fins d'amour, aux nuits de départ où l'on pleure,
Aux serments démentis par la fuite de l'heure.
Aux sanglots étoufifés dans la gorge, aux baisers
Trempés de sel, aux cris, aux silences brisés,
A ces amants dont l'œil sourit au suicide
Et qui s'en vont, muets et hagards, l'esprit vide,
Emportant sous le ciel douteux du petit jour
Le froid intérieur d'un adieu sansretour.
0 jeunesse qui fus la mienne, ô douloureuse! Je te laisse clouée à ta croix amoureuse Avec un poids mortel de roses sur le front. Les femmes qui t'ont fait souffrir te pleureront... Pour moi je redescends la colline gravie. D'un pas viril, les yeux plus larges, vers la vie. Forger, lutter, brandir l'épée ou le marteau, Partager aux errants des routes son manteau, Etre bon, être pur, être grand, être un homme
Que le seul bruit du bien qu'il a semé renomme,
Entrer comme un rayon d'azur dans les taudis,
Remplir d'amour le cœur âpre et sec des maudits,
Visiter les chevets et les âmes sans joie,
Dire : « Croyez en Dieu, car c'est lui qui m'envoie, »
Se sentir chaque soir plus paisible et meilleur,...
Ce rêve d'une fin de nuit d'avril, Seig-neur,
Ne sera-ce qu'un rêve encore après tant d'autres?
Ou compterai-je un jour au nombre des apôtres
Qui, satisfaits d'avoir accompli leur destin,
Meurent les yeux ouverts sur l'éternel matin ?
La nuit répand sur le village Son ombre et sa tranquillité ; L'âme inquiète du feuillag-e Soupire aux souffles de l'été.
En face du jour qui s'achève Des groupes sombres sont assis, Pleins d'un impénétrable rêve, Au fond des porches obscurcis.
Un chariot crie. Une fille
Retire sous l'arche d'un pont
Son seau clair où l'eau noire oscille.
Des bœufs charg-és d'herbe s'en vont.
Il sort une tiède buée De l'étable où les bêtes font Leur bruit de paille remuée.
Une fumée au ciel se fond.
C'est l'heure grise des veillées ; Le vent limpide emporte au loin, Hors des g-ranges entrebâillées, L'enivrant arôme du foin,
Et ramena des hameaux proches Le grand bourdonnement d'amour Que lui jette l'essaim des cloches Par ses ruches de pierre à jour.
Voici le champ des funérailles; Il exhale d'amers parfums, Et le lierre sur ses murailles Recouvre les noms des défunts.
Au-dessus des tombes s'agitent Les coupoles de deux tilleuls :
C'est là que les colombes g-îtent, C'est là que song-ent les aïeuls.
Enfant, je jouais sous ces dômes,
A cette heure du jour tombant,
Quand, posant leur front dans leurs paumes,
Les vieillards révent sur leur banc,
Et que les vieilles femmes filent Sur les marches des escaliers, Devant le ciel où se profilent Les quenouilles des peupliers.
Alors la rumeur qui salue Le soleil près de son coucher, Le bruit des chaînes de charrue, La corne rauque du porcher,
Le roucoulement des colombes, Le vent dans le lierre des murs.
Le vent dans les herbes des tombes, Le vent dans les tilleuls obscurs.
Toute chose plong-eait mon être Dans un mystérieux émoi Où des ombres me semblaient naître Du champ des morts autour de moi.
Ce soir, c'est ma jeunesse mûre A qui les arbres de l'enclos Versent leur indistinct murmure, Pareil au chant pensif des flots.
La vague harmonie en est vieille; Mais aujourd'hui si sa douceur Caresse encore mon oreille, C'est en faisant gémir mon cœur;
Car cette molle plainte ailée Qui s'élève les soirs d'été, Dans mon souvenir est mêlée A des moments de volupté.
Elle évoque une tendre femme Et la saison, ô jours enfuis!
Où l'amour éclaira mon âme Gomme un lys poussé dans un puits.
Elle évoque les heures saintes Où nos lèvres acres de pleurs Avec âpreté se sont jointes Sous un tilleul charg-é de fleurs.
Parmi la pénombre embaumée Le vent de la nuit soupirait, Et les feuilles, ma bien-aimée.
Ebruitaient notre secret.
Vos mains, légères formes blanches, Se paraient des scintillements Que jetait à travers les branches L'ardente étoile des amants.
Gomme une eau vive dans une urne La voix du sang' grondait en nous, Et notre désir taciturne Mêlait nos cœurs et nos g-enoux...
Notre amour remplit la durée Qui, dans l'avenir incertain, A toute chose est mesurée Par le nécessaire destin.
Puis ce fut la mort des feuillag-es, Le silence des fins d'été ; La caravane des nuages Passa dans le ciel attristé.
Nous avons, un soir de septembre, Gravi par ses chemins pierreux La colline où frissonnait l'ambre Des frêles peupliers fiévreux.
Et là, tandis qu'à la vallée Le vent solennel des sommets Emportait la voix désolée Des jours qui meurent à jamais,
Nous avons déchiré notre être Et, jetant nos liens brisés, Sans nous reg-arder disparaître, Fui par les versants opposés.
LE sej:eur de ckndkes
Depuis lors (et plus d'une année A retourné son sablier Dans mon âme, hélas ! condamnée A ne pas pouvoir oublier)
J'ai vécu dans cette retraite Qui, douce aux destins accablés, Forme une île verte et secrète Où vient battre la mer des blés.
Nouant ses écharpes bleuâtres Aux cols de leurs pauvres manteaux, La nuit descend avec les pâtres Les vastes rampes des coteaux.
Et l'humble plainte continue Des cimes rondes dans l'azur, Gomme une chanson reconnue Gonfle mon cœur d'un mal obscur.
« 0 faible enfant chez qui le rêve A corrompu la volonté, Que ce jour g-rave qui s'achève T'enseigrne la virilité !
Reg"arde : Sur leurs bancs de pierre.
Paisibles et silencieux, Les dompteurs puissants de la terre Observent les signes des cieux.
LE SEMEUa DE CENDRES 77
Leur méditation embrasse L'océan des blés où demain La faux acérée et vorace Ouvrira son larg-e chemin.
Au sein des flots fauves ils voient Plong-er les rames de métal, Et dans les chariots qui ploient S'amonceler l'or vég"étal.
Déjà les g-erbes déliées Volent sous les fléaux brandis, Et les forces multipliées Font jaillir le grain des épis.
Puis un nuag^e obscurcit l'aire ; Les vanneurs sifflent du gosier, Et le ciel rit dans la poussière Des g-randes coquilles d'osier.
Or dans les moulins où quatre ailes Capturent le vent souverain, Les meules de g-ranit entre elles Moudront de frais ruisseaux de grain.
Et la farine douce et blanche Sera pétrie et mise au four, Pour être le pain du dimanche Et notre pain de chaque jour.
Et dans les réduits lamentables, De son sain arôme le pain Enivrera les mornes tables Où s'accoude en pleurant la Faim ;
Jusqu'aux temps où la race d'Eve Ayant épuisé son destin, Verra comme un horrible rêve Le soleil manquer au matin.
Mais si l'ordre de la nature Ne laisse en fleur qu'un bref moment Cette chair que la créature Nourrit de terrestre froment,
L'humble et pure manne sacrée Qui rayonne au front des autels, A son éternelle durée Associera les cœurs mortels.
« Et c'est pourquoi, fils de la terre, Gens des labours et des moissons, 0 simple et forte race austère, Paysans! nous vous bénissons,
8o LE SEMEUR DE CENDRES
L'été, lorsque le blé des plaines Chante en roulant sous le ciel bleu La rumeur de ses ondes pleines, L'hymne saint de la vie à Dieu.
« Toi, mon enfant, sois homme; laisse Cette vaine plainte d'amour, Et féconde enfin sans faiblesse Ton âme rebelle au labour.
Pour l'ouvrir jusqu'au fond, appuie Le soc des fortes passions, Et que ta main verse la pluie D'un grain choisi dans les sillons.
LE SEMEUR DE CENDRES 8l
Bientôt, comme de douces ailes, Tu sentiras frémir en toi Les moissons immatérielles De l'espérance et de la foi.
Et tu rentreras dans tes g-ranges Ces beaux épis de ton été, Pour en faire le pain des ang-es Et le pain de l'humanité. »
La voix grave se tait. Je g-oûte Ce large silence étoile Où l'âme humblement se fond toute Quand la conscience a parlé.
82 LE SEMEUn DE CENDRES
Là-bas, sur la colline noire, Le tendre Vesper tremble et luit; C'est riieure où le bétail vient boire Sous les saules baignés de nuit.
A chaque porte un groupe sombre, Confuse imag-e du repos, Regarde s'écouler dans l'ombre Les formes vagues des troupeaux.
Sous l'un des chaumes que reflète L'eau prochaine de l'abreuvoir, Ma lampe roug-e s'inquiète Des faibles haleines du soir ;
Et, sœur de la première étoile, Je vois palpiter sous l'auvent Une blanche coiffe de toile Dont les brides flottent au vent.
Contemple tous les soirs le soleil qui se couche : Rien n'agrandit les yeux et l'âme, rien n'est beau Gomme cette heure ardente, héroïque et farouche, Où le jour dans la mer renverse son flambeau.
Pareil, dans un repli secret de la falaise, A cette conque amère où soupirent les flots, Poète, ô labyrinthe impénétrable ! apaise Ton cœur sanglant rempli de sel et de sanglots.
Tourne vers l'horizon ton front mouillé, ta bouche Ouverte, et que tes yeux desséchés par le vent Aillent du lieu tragique où le soleil se couche Aux nocturnes brouillards violets du levant.
Pèse en les mesurant ces hautes destinées Dont la lumière accrue aveuglait au zénith, Et qui montaient encore et se sont inclinées Lourdement vers l'obscur sépulcre où tout finit.
L'humanité sans foi vieillit dans l'amertume ; Song-e aux dieux que son jeune espoir crut immortels Leurs encensoirs rouilles exhalent de la brume, Et Varaig-née arg^ente et brode leurs autels.
Songe aux peuples déchus : Ils furent grands. Ta race Avait d'un glorieux azur nourri ses lys, Et ses rois lâches l'ont, débouclant leur cuirasse, Laissé s'entretuer sur ses drapeaux salis.
La g"uêpe des fruits mûrs s'atlaque aux seins de marbre; Songe aux amants qu'on a vus rire avec org"ueiI : Les noms entrelacés qu'ils gravaient sur un arbre Sous l'écorce ont marqué le bois do leur cercueil.
La trompe aux rauques sons qu'un pâtre morne embouche Rassemble les troupeaux épars sur les prés ras. Toi, devant le soleil soucieux qui se couche, Songe à tous les soleils qui ne renaîtront pas ;
Et tandis qu'abordant au ciel^ la nuit sévère Plante dans le linceul du jour enseveli Des astres plus cruels que les clous du Calvaire, Loin du roc par le flot séculaire poli,
Loin des vents querelleurs et de la mer qui tonne, Remporte en gravissant d'un pas triste et cassé Des chemins sans échos au bâton qui tâtonne. Le silence d'un cœur où l'amour a passé.
Vous, le charme et l'honneur de mon jardin natal, Enfant qui secouez dans les herbes aiguës. Pour en faire tomber des bêtes de métal, Le parasol blanc des ciguës,
Vous qui vivez, naïf et frais, toujours fêté, Cette heure de la vie où l'on pleure sans cause, Aujourd'hui,, jeune dieu rose et blond de l'été. Mon frère, je vous vis déchirer une rose.
La brise en dissipant les feuilles, les mêla Aux libres papillons du ciel, et vous, volag-e, Ayant fui vers des jeux nouveaux, je restai là, Song-eant que vous aussi vous atteindriez l'âg-e
Où l'on rêve devant la fleur au sein nacré, L'âg-e, hélas ! où l'amour sur les âmes se pose, Où le cœur, pressentant la femme, est déchiré Par la simple odeur d'une rose.
C'était encore un soir au coucher du soleil. Je menais sur le bord murmurant d'une grève Mon coeur qui te répond, ô mer ! et qui pareil A ton abîme obscur, g-ronde, s'apaise et rêve. Se brise sur lui-même et fuit, revient baiser D'humbles pieds d'amoureux qui vont sur le rivag-e, Et de nouveau cabré, lourd d'org-ueil et sauvag-e, Rempoi'te des sanglots qu'il ne peut apaiser. Tendre comme l'écho d'une invisible harpe, Le vent me caressait du vol de son écharpe.
LE SEMEUa Dr CENDRES 8()
Sur les confins des flots vaporeux et du ciel, Le jour en s'en allant semait des violettes; Et montant les degrés des extases muettes Où Dieu mesure à l'homme un moment éternel, Je regardais bondir sous la première étoile Une barque rentrant au port à pleine voile.
O ! dis-je, vag'abond des monts et de la mer,
Qui reprendras demain et toujours comme hier
Vers un but inconnu ton inlassable marche.
Puisque la nuit t'invite à l'asseoir sous son arche,
Cède à son doux appel. Le rêve intérieur
Ramènera ton âme aux anciennes années
Où tu jouais, d'un cœur paisible, enfant rieur^
Avec le fil qui brille aux mains des Destinées.
Chère maison natale aux balcons en fleurs! Vois :
Un clair matin d'été scintille sur les toits.
Le jardin retentit de chants, de cris, de voix;
Entends chuchoter l'eau, soupirer les feuillag-es.
Et les cloches frémir de l'aile dans leurs cages.
Dans un massif que l'aube aux doigts frais a mouillé,
Ton frère aux cils dorés voudrait, ag-enouillé.
Cueillir un papillon qu'il prend pour une rose.
Tout s'éveille etraj'onne et chante, tout est pur.
Pareille à ce jardin baig-né d'humide azur,
La vierg-e au temps d'amour rit et pleure sans cause .
0 voyag-eur, regarde encore : C'est le soir.
Un rayon roug-e et bas traverse les charmilles.
Le rêve enlace deux à deux les jeunes filles
Qui viennent au balcon s'accouder et s'asseoir.
« Le soir est bon, le soir est tendre, disent-elles!... »
Or l'amour est caché dans l'ombre de ces mots,
Et, craintives de fondre alors en long-s sanglots,
Elles trompent leur cœur par de douces querelles.
« L'absent, le cher et triste absent, reviendra-t-il?
Loin du sol maternel il aime son exil,
Et l'année au détour du chemin suit l'année
Sans ramener cette âme à souffrir obstinée.
Pourtant le soir est bon, le soir est tiède et bleu ;
Son laiteux encens flotte à terre comme un voile,
Et dans le pâle azur infini, chaque étoile
Porte sur ses rayons notre prière à Dieu. »
Toutes forment ainsi peut-être un même aveu, Les douces vierg-es. L'air qui leur flatte la ioue
Fait que le bras plus tendre à la taille se noue; Un pur désir émeut les jeunes seins g-onflés. Et le vent sur le mur berce les clématites.
0 poète inquiet du monde, qui médites, Opposant un front ferme aux g'rands souffles salés, Souviens-toi que l'amour, docile au pas de l'heure, Ne descend pas deux fois dans la même demeure! Un soir tu reviendras, sentant qu'il se fait tard, Au toit natal, charg-é d'une âme de vieillard. Tes yeux verront dans les miroirs rong-és de rouille Le sel de l'Océan qui te reste aux cheveux. Ta main tremblante et lasse attisera les feux, Sig'ue du noir automne humide et sa dépouille; Et regardant, pensif, presque en pleurs, aboyer La chimère de bronze accroupie au foyer, Songeant à la maison jadis pleine de joie. Au temps où tu courais encor dans les massifs, A tes parents couchés aujourd'hui sous les ifs, A ceux qui dans la vie ont pris la juste voie, Devant un pauvre feu sans cesse rallumé Tu connaîtras l'horreur de n'être pas aimé.
Ainsi qu'un lierre obscur ceint le bord d'une coupe,
La montagne en traits noirs sur le ciel se découpe,
Sur le ciel pâlissant et pur d'un soir d'été.
L'âme à la fin du jour goûte la volupté
D'être comme une fleur trop lourde qui s'incline.
Les cendres de la nuit flottent sur la colline,
Et des flocons, de cendre encor, montent des toits.
Aux bruits de pas se mêle un bruit confus de voix.
On reg-arde Vesper à l'occident sourire.
Quelque brise parfois d'arbre en arbre soupire,
LE SEMEUR DE CENDRES f)3
Caressante et suave à vous fondre le cœur. Silence... Il semblerait qu'une même lang-ueur Oppresse le feuillage et la gorge des femmes... Paix sur la terre et dans le ciel. Paix dans les âmes.
Q/l LE SEMEUR DE CENDRES
0 jardin ! quand la mort aux cœurs sombres fidèle, M'aura, liant ses bras aux miens, pris auprès d'elle, Mon jardin, vous rirez et fleurirez encor.
Allée où mon pas lent foule une fine grève, Où le vent dans les pins fait les vers que je rêve, Où mon âme répond, la nuit venue, au cor; Espaliers que l'automne accable, larges roses, Murs qu'un lierre noueux affermit, chansons d'eaux : Je vous médite avec tendresse, ô simples choses!
Mais mon cœur parmi vous en vain cherche un repos Qu'un plus sag-e mortel n'attend que de la tombe.
Quand la terre au printemps lang-uit d'amour, le soir,
Sous le jeune feuillage ému je viens m'asseoir.
L'air est pur ; la maison découpe son toit noir
Sur le couchant de nacre où glisse une colombe.
La nuit de feux brillants peuple l'immensité.
Des points d'or, un par un, étoilent la cité.
La brise que je bois m'apporte sur ses ailes
L'arôme des lilas ou des roses nouvelles.
Mon âme en frémissant meurt de félicité,
Mon front bourdonneau vent comme l'airain d'une urne.
Des voix avec des mots divins me parlent bas ;
Je ris, je souffre, et j'ouvre en sanglotant les bras
Pour te posséder toute, ô volupté nocturne !
Bientôt, tarissant l'eau des fontaines, l'été Verse dans la nature une ardeur taciturne. Et mon cœur se répand comme un fruit éclaté. Une pourpre plus chaude inonde mes artères. J'écoute quand le soir s'achemine en rêvant. Parmi le bruit léger que fait le lierre au vent,
Le rossignol filer ses notes solitaires.
Et regagnant ma chambre où le jardin vivant
Pénètre avec ses lourds parfums et son murmure,
Je demeure devant la profonde nature
A goûter mon néant de pauvre chose obscure,
Dans l'ombre que mon sang* remplit de sa rumeur.
Mais le mois des fruits loards et des graves pensées,
L'automne, rassérène, en l'attristant, mon cœur.
De la haie immobile aux cimes balancées
Le feuillage, déjà doré, languit et meurt;
Les fleurs ont une grâce accablée et suprême ;
Dans la stupeur de l'air un oiseau chante. J'aime
Le ciel gris où le vent creuse des puits d'azur.
Je vais, pensif, le front baissé, de mur en mur,
Cueillant la pêche au fin duvet, les grappes d'ambre
Où la guêpe sonore en palpitant se cambre ;
Et je touche parfois des lèvres, ô septembre!
Un doigt de femme empreint dans un fruit presque mûr
Frôlé par une feuille humide et racornie.
Je rêve d'un laurier immortel à planter.
Et je sens de mon âme à mon esprit monter
Quelque chose d'amer qui ressemble au génie, Devant ce grand jardin paisible en agonie Où la rose encor roug-e est un soleil couchant, Où le vieux jardinier qui gémit en bêchant Semble d'un bras sans force approfondir sa tombe.
Gomme une cendre éparse et lente la nuit tombe.
Dans ma chambre où demain riront les premiers feux,.
Je renverse parmi les tomes poussiéreux
Une moisson de fleurs, de fruits et de feuillages,
Afin que mon prochain poème prenne aux fleurs
Et leur suave arôme et leurs vives couleurs,
Et que 1 ame altérée y goûte entre les pages
Des fruits substantiels comme l'esprit des sages :
« Chante l'amour, sa joie et ses belles douleurs ,
Mon livre, dédaigneux d'être un vain jeu sonore !
Ayant été vécu, tu resteras vivant;
Car les plus fiers joyaux se ternissent avant
Que le simple parfum d'une âme s'évapore. »
Lorsque le temps, faucheur robuste aux coups certains, Hélas ! m'aura laissé gisant sur son passage.
Lieux chéris, ce sera sur de nouveaux destins Que vos larges rameaux répandront leur onabrage !
Je vois des amoureux s'asseoir sous le tilleul Où j'ai prié, rêvé, souffert et vieilli seul. J'entends le fiancé dire : « Ta bouche est douce. Amie, ainsi qu'un fruit plein d'eau tiède; fonds-la Sur mes lèvres. Approche encore et reste là Contre mon cœur. . . » Mais elle, avec émoi, repousse he désir qui s'attache à ses tremblantes mains. « Je t'aime, répond-elle en pleurs, et je te crains. Éloignons- nous; l'odeur de ce tilleul est forte. » Défaillante, elle parle, et ses cils ont battu ; Et son pâle visage est celui d'une morte. Le couple languissant de volupté s'est tû»
Je la vois, cette vierge, à la veille des noces,
Orpheline pensive et belle en qui mûrit
Une âme tendre avec des sagesses précoces,
Et qui, les yeux dorés d'un doux espoir, sourit.
Hier elle a trouvé mes livres dans l'armoire
Où s'émieltent, héjlas! ceux de plus d'un songeur
Châtié par l'oubli d'avoir tenté la gloire.
LE SKMEUR DE CENDKPS 99
Et penchant son front pur où monte une roug-eur, Elle soupire aux vers d'amour qu'elle murmure, Et traverse à pas lents les pelouses de juin Où l'acier bleu des faux miroite dans le foin. Et tout en elle comme autour d'elle s'azure; Elle écoute son cœur chanter dans tous les nids. Je vois entre les pins sa blanche robe ailée; Et la vierge amoureuse, au détour d'une allée, Evoque en vous quittant des yeux, feuillets jaunis, Ma forme évanouie et mon âme envolée
Une flûte au son pur, je ne sais où, soupire. C'est dimanche. La ville est paisible, il fait bleu ; Et l'âme à qui l'azur semble toujours suffire, Bénit le soir tombant et la bonté de Dieu.
Pourtant cet air qui pleure au fond du crépuscule, Là-bas, chez des voisins, ce dimanche d'été, Cet aveu sans espoir qu'une flûte module, A l'entendre, mon cœur se fond de volupté.
J'imagine une main de femme, longue et pâle, Dont les doigts inégaux promenés sur le buis Font tendrement chanter la peine qu'il exhale. J'imagine des yeux pensifs, au ciel enfuis ;
Et songeant à ce cœur qui plaint sa solitude Sous les berceaux ombreux d'un jardin d'alentour, Dans le mur qui se dresse entre nous, sombre et rude, M'apparaît le destin ennemi de l'amour.
La chèvre dans l'enclos qui l'enferme piétine; La g"uêpe rôde autour du fruit; le nouveau né Du sein qui le nourrit à peine détourné, Plus avide et plus fort recherche la tétine;
Le Nord lointain attire un inflexible aimant ; Les fleurs vers le soleil haussent le front; la grive Revole vers la vigne et le flot vers la rive : Et mon cœur à l'amour revient obstinément.