DISCOURS DE M. RODOLPHE LEMIEUX
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DK DROIT DK l'i NIVKRSITK LAVAL, A MONTRÉAL, ET DKÏH'TÉ AUX COMMUNES DU CANADA
Messeigneurs, Messieurs,
«Vous m'avez demandé, M. le Supérieur, de parler au nom des anciens élèves. Je vous confierai que j'ai quelque peu hésité avant de répondre oui à votre paternelle invitation. Parler au nom des anciens, n'est-ce pas en effet faire l'aveu un peu pénible que la jeunesse s'est envolée? Aussi bien, parler en présence des hommes distingués qui devaient me précéder et m'entendre, n'était-ce pas une tâche par trop périlleuse? J'ai dû
fêtp:s du ckntenaire 111
toutefois céder — ayant appris depuis longtemps que tout aveu comporte un efîort méritoire — ayant appris de vous, mes vieux maîtres, que plus lourd est le fardeau, plus douce et plus grande aussi la récompense.
« L'événement mémorable qui nous réunit autour de notre Aima Mater, évoque en notre âme des souvenirs que jamais les années n'efïaceront. Il n'en est pas un parmi nous, j'en suis sur, qui n'ait senti ce matin, en apercevant la cime des pins séculaires, en entendant la cloche qui naguère éveillait nos indolences, pas un qui n'ait senti une larme lui monter furtivement du cœur aux yeux.
« Ah ! messieurs, c'est que ce nom de mère, d'Alma Mater, que nous donnons si tendrement à l'antique et sainte demeure dont le toit toujours hospitalier nous abrite après une longue séparation, sied bien, en vérité, à cette noble institution. Mais quel autre nom pourrions-nous mieux donner à cette maison bénie, qui dise avec plus de force et de douceur notre fidélité et notre amour? Un orateur chrétien l'a dit avec raison : « L'homme peut devenir sourd à toute parole, insensible «à tout nom ; il y a un mot qu'il entend, une parole qui « l'émeut toujours — ma mère — aima mater! L'homme «peut tout oublier — il ne peut pas oublier sa mère, et «dans les plus grandes ruines de son cœur cette image « reste debout ! Lorsque surtout nous l'avons perdue «depuis des années, et que déjà notre vie s'en va vers «son déclin, dans cette ombre que projette devant nous «toute vie dont le soleil descend, nous croyons voir «s'élever, couronnée d'une pure lumière, une image que «les années embellissent à mesure qu'elle s'éloigne de «nous; et sous le charme d'un souvenir toujours jeune, « nous nous surprenons à nous écrier dans le secret de « notre cœur : ma mère, oui, c'est ma mère ! »
«Notre vieux collège nous apparaît aujourd'hui avec un charme rajeuni. Oh! je sais bien (jiie l'on aime les lieux où l'on a aimé- mais ces murs semblent conserver notre cœur d'autretois et nous le rendre intact pour mieux aimer encore.
« Puisque c'est ici que nous avons puisé la force qui nous a soutenus à travers la vie, que notre Aima Muter reçoive le juste hommage de notre sincère et vive gratitude ! Je ne sais vraiment en (piels termes exprimer aux directeurs de celte maison, l'aiTectueuse reconnaissance que nous éprouvons pour eux. Si l'àme sullit pour sentir, elle ne suffit pas toujours pour dire ce qu'elle ressent. Et pour ma part, jamais je n'ai mieux apprécié qu'aujourd'hui, après vingt années d'absence, la noblesse, la bonté, le dévouement désintéressé de mes vieux professeurs; jamais je n'ai mieux compris l'honneur incomparable cjui s'attache à la droiture, au zèle, au travail de ces hommes austères, esclaves du devoir, serviteurs de la vérité, reculant sans cesse devant eux les limites de la science et de l'art, guidant les pas de la jeunesse que le rayon divin de l'espérance illumine, et dont le cœur tressaille à toutes les aspirations vers le bien, le beau et le vrai.
« Oui, ces hommes honorent leur temps, dominent leurs contemporains, et laissent après eux une trace lumineuse qui guidera la postérité.
« 0 mes chers vieux maîtres, vous nous avez donné le pain de la pensée! C'est dire que vous avez pris sur nous comme un droit de famille. Il en est peu, certes, parmi nous ({ui ne vous doivent ce (ju'il a été, ce qu'il est once qu'il sera. Vous aviez deux qualités maîtresses qui faisaient votre originalité et votre force : la conviction et la simplicité. Elles pénétraient vos leçons de ce
charme subtil et profond qui distingue tout ce qui est honnête et vrai.
« La fête de ce jour est votre récompense et votre gloire. Et quant à nous, Messieurs, s'il est vrai que l'exemple de ceux qui ont fait le bien, est la sauvegarde la plus forte contre les entraînements qui nous en écartent ; s'il est vrai que l'une des grandes satisfactions de la vie, c'est de mériter l'estime de ceux qui nous ont aimés, rappelons à nos maîtres que le plus bel hommage que nous puissions leur rendre, c'est de profiter de leurs enseignements, en restant fidèles à la loi du devoir, en conservant au sein de toutes les défaillances, nos convictions religieuses et l'amour de notre nationalité.
«En revoyant ce matin le vieux collège, il m'a semblé que j'assistais au réveil des premières ivresses de ma vie d'écolier. Tout se levait de nouveau, tout rayonnait, tout chantait en moi. De chaque coin de la maison, de chaque arbre, de chaque repli du sol, j'ai cru ressaisir un bonheur, un regret, une figure. Cette vision rapide m'a fait revivre les plus pures et les plus fraîches années de ma jeunesse. C'est qu'il y a entre l'homme et les murs qu'il a jadis habités, des affinités discrètes. C'est peut-être ce que les anciens appelaient le genius loci. Ce génie du lieu, cette divinité du foyer, jamais nous n'avons mieux entendu sa voix que ce matin. N'est-il pas vrai qu'elle est passée dans nos cœurs, qu'elle y parle, qu'elle y pleure, qu'elle y chante? Ah! qu'il fait bon relire sa jeunesse dans le grand livre de pierre qu'est notre collège. Les joies du jeune âge, les premiers attachements, les troubles confus, les aspirations ardentes, les égarements fougueux de l'adolescence, suivis du repentir et d'un pardon paternel, l'étude obstinée, les efforts laborieux, les découragements passagers, les jeux, les succès et les triomphes, tout cela surgissant dans
114 SÉMINAIRE DE MCOLKT
nos cœurs, apporte comme la fraîcheur parfumée d'un souvenir réconfortant à notre vie d'aujourd'hui, si souvent affligée par les injustices, les ingratitudes et le désenchantement.
«Mais le charme pénétrant du souvenir, ne doit-il pas envelopper aussi les tombes de nos morts, de ceux qui, confiants autant que nous dans l'avenir, sont tombés sur la route où nous nous engagions côte à côte? Les vides dans nos rangs, loin de nous décourager, doivent nous rappeler que la mort est l'appel de Dieu, l'initiation à la vie suprême. Ne survivent-ils pas aussi en nous ceux qui sont montés vers l'immortalité, et leur âme, en ce moment, ne communie-t-elle pas à la nôtre? Nous sommes leurs continuateurs et c'est à nous de transmettre à ceux qui nous suivront, l'héritage de vertus et de patriotisme qu'ils nous ont légué.
« Quant à vous, mes jeunes amis, sachez que vos aînés s'intéressent de cœur à vos travaux et applaudissent d'avance à vos succès ! Les générations forment entre elles une vaste chaîne dont chaque anneau a sa valeur. Vous reliez, vous, le siècle que nous fermons à celui qui commence.
« Rappelez-vous que le travail est votre grand devoir ; vous lui devrez avec le succès, vos joies les plus viriles. Lorsqu'en vieillissant, vous aurez mieux compris cette sainte loi du labeur quotidien, vous saurez alors combien il faut se défier des succès faciles: ils ne donnent, après tout, qu'un plaisir passager, qu'une célébrité sans lendemain.
« Les plus beaux talents demeurent stériles s'ils ne sont pas fécondés par un travail obstiné et une culture pénétrante. Qu'ils sont nombreux ceux qui auraient voulu partager avec vous le commerce des auteurs
classiques, goûter avec vous à cette substance, à ce miel divin, à ce véritable aliment qui fait les esprits d'élite!
«Ne l'oubliez pas, nous habitons avec d'autres races un vaste et beau pays où nous pouvons aspirer à tenir le premier rang. Dans cet âge essentiellement démocratique, les vrais titres de noblesse sont avec la force et la dignité du caractère, l'autorité du savoir, et le talent soutenu par la constance du travail. Or, dès maintenant et tous les jours, élever sa pensée, discipliner sa volonté, affiner son langage et ses manières, c'est développer en vous cette noblesse.
« Quelle que soit la carrière que vous embrassiez, visez toujours à un but élevé ; apportez à sa poursuite une constance inébranlable. « Excelsior» ! Plus haut toujours ! »
Poésie récitée par l'auteur, M. Nérée Beauchemin, médecin de Yamachiche, docteur es lettres, membre de la Société Royale du Canada.