‹ Le Séminaire de NicoletChapitre 22 sur 33 · NOS DISPARUS · texte numérisé non relu

NOS DISPARUS

La fête nicolétaine de 18()6 était la j)reniière du genre en Amérique. Plus de huit cents élèves y prirent part. I{lle fut belle, superbe de bonheur. Quand sonna l'heure de la séparation, les frères se dispersèrent en se disant non pas adieu, mais au revoir en 1903, pour les fêtes jubilaires deWAlma Mater.

(^est pour ce rendez-vous de famille que l'on prépare les solennités du 10 courant.

Ah ! mes chers amis, comme nous avons marché par les sentiers rocailleux de la vie ! Autrefois, nous courions dans les grands chemins verts du printemps, — sous un ciel plein de bleu ensoleillé, — maintenant, la route est étroite, tortueuse, mauvaise ; le ciel bleu d'autrefois est devenu sombre ; le soleil rase l'horizon du couchant.

« Nous passons coninie une ombre vaine. »

Vous VOUS le rappellerez, on chantait cela au collège, dans la chapelle, à la messe des morts. Mais alors on ne comprenait pas, comme aujourd'hui, la vérité de cette sentence du prophète.

SEMINAIHK I)K NICOLHT

C.os pensées de l'àine sont eoninie les Iruits du jardin: ellesiie mùrissenl bien (ju'au soleil d'automne.

(( Nous passons comme imo oml)ic' vaine. ...»

Mais j><)ur(|uoi philosopher el nous désolei- siii- le lapide voyage du temps vers l'éternité? (Test |)eu ehi'étien ; et c'est jeter une note par troj) mélancolique dans la musique d'une tète de lamille.

Lamartine a dit (juehjue part: « Il ("aul suivre « ceux qui nous précèdent, poussés par ceux qui nous « suivent, dans un lit social déjà creusé devant nous. »

Le cygne de Mâcon ne dit ici rien de neuf, (/est la vie depuis les jours du paradis terrestre, et il en sera de même juscpi'à la grande convention de la vallée de Josaphat.

Le plus sage et le plus digne d'un chrétien, c'est de faire son devoir, tout sou devoir, et d'accepter la vie à cœur ouvert, avec ses joies et ses peines : le bon Dieu fera le reste.

Hélas! les absences seront très nombreuses, bien regrettées.

Abondante a été la moisson de la mort parmi nous dei)uis 186().

Mais la mémoire des disparus est toujours vivante et elle nous sur\ivra.

Ils ne seront pas à leur place, à la table d'honneur du banquet, mais leurs noms seront sur toutes les lèvres, et leur souvenir occupera la place d'honneur dans nos âmes.

On acclamera avec enthousiasme les noms des évèques Cooke, Bourget, Baillargeon, Gaulin, Moreau et Laflèche ; celui du vénéré Thomas Caron, — le bon père Thomas, — celui de Thomas-Jean-Jacques Loranger,

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le fondateur de nos l'êtes de lamille ; ceux de Dorion, Fournier, Parent, Désaulnieis, Walsh, Thomas Mauraull, Isaac Gélinas, E. (.arter, (iérin-Lajoie, Norbert Provencher, Fédéric Houde, et de tant d'autres dont les talents et les succès ont jeté un si beau lustre sur la maison de Nicolet.

Ces chers absents ne répondront pas à l'appel, mais leurs âmes seront au milieu de nous. Elles nous accompagneront sous les bocages, dans les jardins, à la cour des jeux, au bois de Versailles, a VAcadémle, dans les salles d'étude et de recréation, et au Temple du Jubilé. Elles seront avec nous surtout dans notre chère vieille chapelle,

Image des eieiix,

Témoin des premiers vieux.

Et du boniieur de rimioceuce.»

Je crois à la communion des âmes des défunts avec les vivants. Et pourtpioi Dieu, qui est tout amour, leur refuserait-il de communicjuer avec les êtres aimés qu'ellesont laissés sur la route de la vie?

Et cette vision sublime, embellie par les purs rayons de l'immortalité bienheureuse, rend cette communion des âmes plus sensible, plus touchante et plus affectueuse.

Le Nicolétain n'oublie pas. Je me souviens toujours, c'est sa devise. // se souvient des jours heureux de sa jeunesse au foyer de VAhud Muter, sous la direction de ses pieux et savants siq)érieurs.

// se souvient toujours des fortes liaisons d'amitié et de confraternité ((u'il a formées à ce centre de tous les bonheurs.

Ils se souvient toujours, en un mot, de son cher «Nicolet qu'embellit la nature», que charme la science et que le Seigneur habite.

SKMINAIHK DK MCOLKT

Le lait a été conslaté depuis ]()nifteiiij)s : les fils de Nicolel conservent une alVeelion indél'eetihle pour l'institution (jui les a Ibrmés. ('/est |)our en\ un second loyer paternel agrandi. Aussi, le 10 juin, léunira-t-il plus de douze cents enlants de la laniille nicolétaine, dans une même pensée d'amour et de reconnaissance, sous le toit béni (jui abrita leurs jeunes années, et où ils seront encore les bienvenus.

Ecce (juàm boniim cl <juàni jiiciiiidiin} hobitdre fratres in iimiiu!

Fabien Vanassk.

Montréal, (i juin 1*)(I3.

On ne saurait dire plus sincèrement.

Il est un autre article, celui-ci de la Rcinic Canadienne, (jui a coïncidé avec le jubilé et est dû à la plume de l'honorable Thomas Chapais.

Les considérations dont cet écrit est semé aussi bien que les sentiments qui l'animent, justifient bien l'insertion entière de ces lignes consacrées à la maison de Nicolet :

Le Séminaire de Nicolet doit célébrer, le 10 juin prochain, le centième anniversaire de sa fondation. Centenaire ! C/est un titre vénérable et glorieux pour une maison d'éducation, surtout dans un jeune pays comme le nôtre. Et ce titre, le Séminaire de Nicolet pourra le porter avec une fierté légitime ; car, durant le siècle qui vient de s'écouler, il a accompli de grandes choses pour la religion et la patrie. A une époque où notre nationalité, où nos libertés religieuses et politiques

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étaient menacées, il nous a donné de nombreuses générations de prêtres pieux et éclairés, de laïques instruits et armés pour les combals de la vie publique. Des prélats illustres, des hommes politiques éminenls, des savants et des écrivains distingués, sont sortis de son sein, et lui forment une couronne d'honneur.

Le supérieur de Nicolet, M. l'abbé Douville, a pensé avec raison qu'il convenait, à l'occasion d'un si mémorable anniversaire, de rappeler dans une œuvre historique les origines, les développements, les éi)reuves et les succès de cette belle instilution. Les deux volumes de VHistoire du ('.ollège-Séininaire de Xicolet, (ju'il vient de publier, seront accueillis avec joie, non-seulement par les anciens élèves de cette maison, mais aussi par tous ceux qui s'intéressent au progrès intellectuel de leur pays.

Le nom d'un humble curé de campagne et celui d'un grand évèque, brillent au frontispice de ce livre. M. l'abbé Brassard, curé de Nicolet, et M^' Plessis, évèque de Québec, voilà les deux fondateurs de Nicolet. Au premier l'honneur d'avoir jeté en terre la semence ; au second la gloire de l'avoir arrosée, protégée, de l'avoir fait grandir et fructifier par ses soins vigilants et son dévouement inlassable. (>omme beaucoup de grandes œuvres, le Collège de Nicolet est né dans l'obscurité, dans la faiblesse, dans le dénùment. C'est ce que fait ressortir l'auteur, après avoir montré combien précaire paraissait tout d'abord la fondation nouvelle : « Tel fut, dit-il, le début, bien humble, et on pourrait même dire « assez risqué, du Séminaire de Nicolet, qui compte « vaillamment aujourd'hui son siècle d'existence.

« Une simple école paroissiale, à laquelle vint se « joindre une classe latine d'une vingtaine d'élèves, sous « la direction d'un séminariste sous-diacre, dans une

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<( maison de 10 pieds el à un seul étage, sans autre res- « source (|u'une maigre pension de 'M\ piastres payée i)ar « chaque éeolier et un subside de S piastres j)ar élève « latiniste fourni par la caisse ecclésiastiepie : voilà la « première origine de cette institution. »

Rien de ])lus attachant (jue de suivre, dans le récit de M. Douville, la croissance de cette (vuvre si faible au début. En dépit de tous les obstacles, de tous les revers, sous la forte imj)ulsion de M*'"" Plessis, on la voit grandir et prendre l'essor. Des apôtres et des éducateurs remarquables \iennent lui apporter leur concours et lui consacrer la tlaminedeleur zèle et la lleur de leur intelligence. Voici M. Raimbault, voici M. Léi)rohon, voici MM. Désaidniers, b'erland, (>aron, Latlèche, Maurault, pour ne j)arler cpie des disparus. Cette succession d'hommes éminents assure le succès de l'institution, etl'entoure d'un éclatant prestige, noblement maintenu par les hommes dévoués (pii la dirigent aujourd'hui.

En ])arcourant ces pages, écrites d'un style facile, élégant et parlaitement ap])roprié au sujet, on se sent pénétré d'une émotion salutaire el d'une généreuse lierté. Voilà donc ce (|u'ont fait i)our leur pays, })oiir notre chère patrie catholique et française, ceux qui nous ont précédés dans la carrière. Noble exemj)le, enseignement précieux ! A nous de marcher sur les traces de ces devanciers glorieux et de ne rien négliger pour conserver développer, fortifier et perfectionner l'œuvre nationale qu'ils ont accomplie.

En i)ubliant son Histoire dn Sèmiixtire de Xicolct, M. le chanoine Douville a fait un beau livre et une bonne action. Et, en même temps, il a élevé à la gloire de l'illustre maison à laquelle il a consacré sa vie, un monument non moins durable que le monument de

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granit dont la gratitude des anciens élèves va laire hommage h VAlma Ma 1er.

De son côté, Y Evénement du 10 juin, par la plume de son jeune et brillant rédacteur, M. Dumont, qui assistait à la fête, publiait un })reniier-Québec qui a naturellement sa pince ici :

QUÉBl^C-XICOLET

Plusieurs de nos citoyens, et des plus éminents, sont aujourd'hui à Nicolet groupés autour de leur A/ma Mater pour en célébrer le centenaire. La fête sera belle. C.ent ans de sacrifices, de dévouement et de mérites constituent une étape importante dans la vie d'une institution, et, supérieur, professeurs et élèves semblent avoii- rivalisé de zèle pour en marquer le couronnement l)ar un témoignage mémorable de reconnaissance et d'hommage. Nicolet verra des représentants de la fine fleur de notre race. Archevêques, évèques, prélats, juges, avocats de distinction, médecins éminents, financiers, hommes politiques, professeurs, littérateurs : la société canadienne-française y figurera à tous les dégrés.

Québec est de la fêle, non-seulement par le concours des anciens élèves ({ui sont devenus ses citoyens, mais aussi par le souvenir. Québec est de toutes les réjouissances, a-t-on dit. C.ertes oui, et c'est parce que Québec fut toujours comme aujourd'hui encore de tous les dévouements qu'elle est nécessairement de toutes les commémorations. Longtemps le seul siège de l'église catholique du Canada, elle fut, surtout dans le domaine religieux, le centre d'où rayonna par tous les pays, l'esprit de clairvoyance, de dévouement et de générosité qui sauva notre nationalité.

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Le (".ollègede Nicolet en particulier lui dut autrefois la vie intolleciuelle et malérielle. l'^t (juand M'-'' Bégin,digne successeur des Deiiaull, des Plessis, des Fauet, otficiera, ce matin, à la messe du centenaire, il nous semble que les vieilles voûtes du premier séminaire bâti par M'^'Plessis et (jui existent encore, alterneront avec les nouvelles que rêvait déjà pour son œuvre de prédilection le grand évèque, lorsque la mort l'enleva à l'admiration de son pays, pour lépercuter jusqu'au ciel l'hymne de reconnaissance chanté i)ar son successeur.

Quel que soit le fondateur véritable du Séminaire de Nicolet, M. le curé Brassard, (jui fonda l'I^cole latine, germe de la grande institution qui com[)te maintenant comme l'une des plus fortes de notre province, soit M^'"^ Plessis, dont l'ardeur enthousiaste eut vite fait d'élargir l'œuvre du curé de Xicolet, l'un et l'autre sont de Québec par le plus intime de leur vie : M. Brassard par la naissance,— car la famille Brassard était originaire de Québec, — M^"" Plessis par son glorieux épiscopat. Et si l'écoleembryon du Séminaire fut sauvée de la disparition dont la menaçait une informalité légale, ne le doit-on pas encore à la générosité admirable de la famille Brassard, qui abandonna à Monseigneur de Québec tous les droits qu'elle pouvait avoir à la succession ?

Tous ces faits, que nous ne rappelons pas dans un esprit d'orgueil de clocher, vont à démontrer combien Québec fut intimement lié à la naissance de Nicolet et combien aussi la vieille cité doit se réjouir du magnilique développement qu'a pris, avec le temps, l'institution qui fut l'œi vre d'un de ses plus illustres évèques. Car si Nicolet doit la naissance à un enfant de Québec, il doit sa vie ensuite à M*^' Plessis, évèt}ue de Québec; et pour le comprendre, il ne suffit pas de savoir cpie M**'' Plessis s'intéressa au progrès de cette maison, il faut reconnaître

que cet intérêt fut constant, de chatiue jour, de chaque minute, passionné. Saisissant d'un coup d'oeil l'importance capitale d'avoir au centre de la province une grande institution, capable à un moment d'appuyer celles de Québec et de Montréal, il voua au succès de cette œuvre l'énergie, l'entrain, l'enthousiasme que sa belle nature apportait à toutes les conceptions de son esprit si patriotique. Avec quel soin il choisissait les prêtres qu'il destinait à seconder ses desseins ! Avec quelle attention il les suivait dans leur tâche ! S'ils craignaient, il les rassurait, s'ils hésitaient, il les poussait d'un cri de son enthousiasme. Et le (collège s'agrandissait avec son argent. Il voyait à tout, fournissait presque tout, se préoccupait jusque de la table de ses enfants, leur achetait du blé, prévoyait toute les anxiétés que pouvait lui faire pressentir la moindre influence devinée par son génie sans cesse aux aguets. Il n'y eut jamais de père plus attentif, plus prévoyant pour ses enfants. Et sa générosité ! Non seulement il paya les frais de construction, mais il maintint encore huit à dix élèves au Collège à même sa bourse. Quand il mourut, après avoir eu le bonheur d'obtenir la reconnaissance civile de l'institution, songeant toujours à la reconstruction devenue nécessaire, dont il parlait depuis longtemps dans ses lettres aux directeurs de la maison, il laissa encore à Nicolet tout ce qu'il possédait.

Sa mort causa un vif chagrin en même temps qu'une profonde anxiété parmi le personnel de Nicolet. Le progrès matériel du Séminaire n'était pas encore assez sûr pour lui permettre de voguer seul, à travers l'avenir chargé d'incertitudes de toutes sortes.

Mais l'influence de M'''" Plessis était de celles que la mort n'emporte point avec sa victime. De l'âme de M*^"^ Plessis pour Nicolet avait passé dans celle de ses

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collaborateurs, ot l'œuvre coiiliiuia à giaiulir el à i)i()spérer sous la proleclion de Qiiéhee.

("iloiieux léuioignage du dévouenienl de uolie clergé pour la cause de l'éducalion, Xicolel a coulé au clergé soixante mille piastres en argent, outre l'incalculable somme de dévouement intellectuel et moral dont nous avons parlé.

Et l'histoire de Nicolet est en abrégé l'histoire de toute la lormation intellectuelle de la nationalité canadienne française. Devant ces monuments de sacrifices continuels, d'abnégation, de luttes et d'héroïsme où se sont conservées avec une étonnante pureté les tratlitions de notre race, arrêtons-nous avec respect et saluons avec fierté !

Nous leur devons nos succès, notre influence, notre rôle; nous leur devons d'être un peuple!

Etrange contradiction ! Quand nous nous sommes bien glorifiés d'être les égaux de nos compatriotes anglais, oubliant aussitôt nos bienlaiteurs, nous demandons à changer, réformer, détruire même tout ce système sur lequel nous nous appuyons })récisémenl pour nous élever au niveau de ceux qui, pour avoir le front plus dur, n'ont pas le cerveau mieux outillé que nous!

Avant donc de céder à la vanité trop commune (|ui se croit de taille à tout réformer et à tout changer, chaque printemps, comme la mode, apprenons ce qu'ont coûté les œuvres d'éducation qui ont donné de si beaux résultats ; pensons aux sacrifices (ju'elles s'imposent constamment, pénétrons-nous de l'esprit (pii les anime et demandonsnous si les échecs dont nous nous lamentons (pielquefois, ne sont pas ])lutôt que le fruit de l'éducation, celui de nos faiblesses et de notre excès du bien-être que nous voudrions substituer à ce qui est encore et qui doit rester, pour notre salut, l'enseignement de nos maisons d'éducation.

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Le lendemain, le même journal publiait encore l'article suivant :

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