LA SÉANCE DES DISCOURS
La séance de l'après-midi qui commence, Elle a
lieu dans la grande salle. : Il est quatre heures. Tout le monde est déjà rendu.
Un élève de philosophie, bien déluré, M. P. Lavigne, monte sur l'estrade et lit le discours qui suit :
« Messeigneurs, Messieurs,
«Un siècle de « concorde et de labeur » au service des causes les plus. sacrées, cent ans de beaux exemples donnés par nos frères aînés, dans tous les rangs. de. la société: voilà certes un tableau d'histoire qui fait honneur à la famille nicolétaine, comme à son. blason : «Religioni et Bonis Artibus.» Heureuse l'institution qui peut aujourd'hui, cemme ces chefs de familles nobles, étaler à la fois ses armoiries et ses annales, sans craindre de met're au jour d’humiliants contrastes !
«Nous, les élèves du temps présent, nous ne comptons pour rien dans ce passé si honorable, si plein de mérites, de notre cher Nicolet. 11 nous est donc bien permis de célébrer les gloires de notre clocher, sans qu'on puisse incriminer notre juste fierté. Nous n'oublions jamais le bien exercé au Pays par les séminaires, frères du nôtre ;
mais, au jour du centenaire de notre Alma Mater, à la vue de ses fils qui viennent protester si éloquemment de leur amour pour elle, à la vue aussi des hôtes distingués qui, sans avoir grandi dans nos murs, viennent partager les joies d'une famille qu'ils estiment, nous sommes bien en droit de louer tout spécialement l'œuvre d'un collège qui a si parfaitement répondu aux grandes vues de ses fondateurs.
«Ce matin, quand un illustre pontife, successeur de nos illustres fondateurs ei bienfaiteurs, les évêques de Québec, inaugurait solennellement, en le consacrant au Seigneur, le temple érigé par la piété filiale des anciens élèves de Nicolet, nous avons uni nos voix aux vôtres, pour chanter l'hymne de la reconnaissance à Celui «qui a fait ce grand jour de fête». Nous étions heureux, nos âmes vibraient à l'unisson des vôtres. Sans doute, nous nous étions dit: «Nos aînés sont de vénérables évêques, des prêtres, des citoyens distingués ; » mais la voix du cœur nous dit trop bien que, dans ces personnages, vivent toujours des frères qui reviennent familièrement visiter le foyer, pour y savourer les charmes d'un passé qui fut si beau. Et dès lors, la distance était franchie: nous vous revovions confondus dans nos rangs, écoliers comme nous, heureux de notre bonheur, rajeunissant vos voix émues pour le chanter avec nous, devant l'autel du Dieu
-qui a réjoui votre jeunesse, comme il réjouit aujourd'hui
la nôtre. Et maintenant, non contents de ces chants religieux, vos frères cadets oublient la réserve imposée à leur âge, et ils osent élever encore la voix pour redire bien sincèrement comme il leur tardait de voir luire le jour consacré à célébrer le centenaire qui nous rassemble, comme votre visite leur est précieuse, et comme nos cœurs vous sont ouverts tout grands pour vous souhaiter la bienvenue.
« Nos traditions nous ont conservé des noms respectés el aimés, Ce sont, d'un côté, ceux des pères de notre communauté, de l'autre, ceux de leurs dignes fils qui sont allés de par le pays, donner à pleines mains ce qu'ils avaient ei reçu, Quelle liste brillante ! Souvent, au milieu de nos évocations classiques, nous nous sommes plu à rapprocher des grandes figures de l'histoire, les noms que tous nous avons aujourd'hui sur les lèvres. Et, Dieu merci, à nos veux, ces derniers n'ont jamais souffert du parallèle. Sur un théâtre plus restreint, dans un pays plus neuf, et, partant, où les dévouements sont plus cachés, nous avons pu les voir défiler dans nos souvenirs. Modestement occupés ici à instraire des enfants, ils dépensaient dans l'oubli, un talent et une science qui eussent illustré de grandes chaires ou les plus belles tribunes, si l'œuvre de l'éducation n'eût été la plus utile et la plus méritoire aux yeux de leur sagesse.
« Et pendant que notre reconnaissance s'en allait remercier ces bienfaiteurs et tirer leurs noms de l'oubli, où ils auraient voulu les ensevelir, une voix élogieu: pénétrait jusqu'à nos oreilles dans cette studieuse soi; tude, Que de fois, lorsque la tâche nous semblait rude, On a mis sous nos yeux le spectacle réconfortant que vous donniez, à la suite de vos devanciers, dans votre zèle pour l'œuvre commune du bien!
«Le siècle, qui vient de s'écouler, tourmenté dans tous les pays, eut aussi ses luttes dans notre jeune patrie: lutte. moins sanglante qu'ailleurs sans doute, puisqu'elle se fit par la parole et par la plume, mais ce fut une lutte dont l'issue vaut infiniment mieux qu'une conquête du sol, car il y allait de notre nationalité. Ce combat, n'oublions pas. de quelle nature il. est. Les tenants de nos droits, avaient à soutenir l'attaque à la fois dans les hautes sphères, contre les ennemis de notre
race et de notre religion, et, auprès du peuple, contre ceux qui voulaient l'égarer pour l'asservir. Ces deux genres d'attaque nécessitent, d'un côté, des chefs qui se tiennent en vue, mais, de l'autre, des travailleurs zélés,— et ceux-ci ne sont, pas les moins méritisis, - qui «e donnent au peuple, en s'oubliant eux-méri, Li sons compter les sacrifices.
« Dans notre admiration pour n >: frère, n°64, nous n'allons pas jusqu'à vouloir leur donne: une place à part en les détachant de la phalanse de nes défen Non, la gloir* des uns ne diminue pas celle des auires, et nous savons fort bien que l'honneur de Nic 'et n'est pas seulement d'avoir suscité des chefs à l'Eglise © à l'Etat, mais encore d'avoir produit un grand ombre de ces soldats dévoués, dont l'œuvre individueile se réduit à l'oubli de soi, pour reporter toute la gloire de leurs travaux à la grande cause qu'ils soutiennent.
«Quoiqu'il en soit, des voix plus graves et plus dignes ont déjà évoqué et loué leurs noms. Tous ne sont pas disparus: le pays honore encore selon leurs mérites ceux que notre Alma Mater recoit aujourd'hui avec tant de joie. Pour nous, neuf évêques donnés à l'Église canadienne, et qui ont exercé leur dévouement de pasteurs et de patriotes, depuis les frontières des États-Unis jusqu'aux plaines du Nord-Ouest ; des prètres qui ont mérité l'estime de nos populations, au Canada comme dans la République voisine; des magistrats distingués, des juges et des professionnels d'élite: voilà plus qu'il n'en faut pour nous affirmer que le rôle de nos devanciers, issus de Nicolet, est à l'égal de ceux qu'on célèbre le plus dignement dans l'histoire du siècle, en notre pays. Et donc, fiers de nos prédécesseurs, confiants en la direction qui les ont formés, nous avons senti, tous les jours, se raviver en nous l'ardeur qui doit
74 SÉMINAIRE DE NICOLET nous permettre de suivre vos nobles traces, ne füt-ce qu'à distance, La plume d'un historien, issu de Nicolet, a immortalisé les gestes de nos ancêtres ; d'autres plumes, données à la poésie, ont buriné les traits les plus besux de cette histoire: l'une à mérité les palmes de l'Académie francaise; toutes ont reçu les éloges reconnaissants du pays entier, et spécialement de notre famille, charmée d'avoir vu sortir de son sein, des poètes chantant si bien nos gloires nationales, et donnant des accents si vrais à Nicolet, séjour aimé de leur jeunesse, «Ces œuvres de mérite, l'ombre du Sanctuaire, les a tres, dans le domaine de l'éloquence et de Ja poésie, toutes dans un même d'union fraternelle, qui est comme nôtiss, lous ces hauts faits de dès longtemps, fait so.pirer ap.ès le jour fortuné qui nous réunirail sous ce toit, pour l'étape du centenaire. «Enlin, nous le saluons, ee jour, et avec lui, l'épanouissement de toutes les figures dans «le bonheur et le charme qu'il Y a pour des frères d'habiter ensemble ». Le caractère aimant, type si justement chanté du Nicolétain qui ne sait pas oublier le Concordia de nous nous plaisons à songer qu'il a été faconné où nous grandissons nous-mêmes. C'est qu'en formant les intelligences, notre Alma Mater sait aussi former les cœurs, «Tous nos directeurs se sont efforcés de nous ineul- Juer cet esprit d'union, parfum de la vie collégiale, charme que l'on retrouve toujours dans notre vieux séminaire. Concevant leur rôle d'éducateurs comme celui de vrais pères de la jeunesse, ils ne reçoivent pas les jeunes gens sous leur toit pour les isoler et les donner ensuite à l'État, commune acquisition d'une pour en faire une famille
accomplies, les unes, à
esprit la-ca ractéristique des nos frères nous avaient,
sa devise,
un moment, sans autres biens que la instruction quelconque, mais véritable de frères, qui n'auront
tous qu'une âme dressée aux bons combats que réserve l'avenir aux hommes de devoir.
« Aussi bien, c'est au collège, à l'âge où l’âme s'ouvre à toutes les influences, et le cœur à tous les épanchements, que doivent grandir les amitiés sincères, de ces amitiés que les intérêts et les calculs de l'égoïsme n'atteignent jamais et qui survivent à toutes les séparations, à toutes les épreuves de la vie. Et de là, quand après les études, un confrère saura son ami de collège dans la détresse, il ouvrira généreusement la main pour lui venir en aide; quand il le verra menacé de sombrer dans sa foi et ses principes, il trouvera des paroles chaudes et convaincantes pour le rappeler dans les droits sentiers ; enfin, quand deux vieillards nicolétains se rencontreront après avoir connu la vie réelle avec ses alternatives de tristesse et de joie, ils tressailliront comme aux beaux jours des illusions; des larmes de bonheur mouilleront leurs paupières ridées, et, dans leur étreinte cordiale, l'on reconnaîtra que l'amitié ne vieillit point, et qu'ils äiment comme ils ont aimé.
« Voilà des affections durables, comme nos collèges savent en semer dans les cœurs.
«Plus que jamais, ces liens sacrés se manifestent en ce jour où les Nicolétains sont accourus de tous côtés à la source de leur bonheur, amenant avec eux l'escorte des amitiés précieuses qu'ils se sont créées dans le inonde.
«Avec eux, nous sommes heureux de saluer les hôtes distingués qui, pour n'avoir pas reçu ici leur éducation, ne sont cependant pas étrangers à notre fête. L'estime qu'ils veulent bien donner à notre maison, fait qu'ils sont bien des nôtres.
«Que faut-il de plus pour que nous nous plaisions à redire: Oui, ce sont bien là nos trères! Sous la
Le