DISCOURS DE SA GRANDEUR M" BRUCHÉSI ARCHEVÊQUE DE MONTRÉAL
« Messeigneurs, Messieurs,
«Me rendre au désir de M le supérieur du Séminaire de Nicolet, est pour moi un devoir en cette circonstance ; mais les éloquents prélats que nous venons d'entendre, m'ont rendu la tâche difficile. Que pourrai-je dire, en effet, qu'ils n'aient dit déjà; et coniment k dire aussi bien qu'eux? Ils ont exprimé, ce me sembie, les sentiments, les émotions, la joie dont nous sommes tous animés: c'est bien le moment de dire que tous les cœurs battent à l'unisson. Je parlerai tout de même, me
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rappelant la belle pensée de Lacordaire: qu'il ya des choses que l'on redit toujours sans les répéter jamais.
« Eh bien, oui, je redirai que nous assistons à une fête aimable et réconfortante à la fois, et que tout ce que nous voyons et entendons depuis ce matin, me paraît un enchantement. Et cette joyeuse fête, quelle grande leçon elle donne, Messieurs, à la jeunesse qui en est témoin, et quels impérissables souvenirs elle laissera dans leur mémoire!
(IT y a quelques heures, nous faisions l'inauguration de la belle chapelle, cadeau de jubilé des anciens élèves à leur Alma Mater. Toutes les âmes étaient ouvertes à la reconnaissance, et comme vous avez su vous faire leur interprète, Monseigneur de Tubuna, en voulant que le premier discours prononcé dans ce lieu sacré, füt le commentaire du plus beau caïitique d'action de grâces que des lèvres humaines aient jamais chanté : « Magnificat anima met Dominum.» «Fecit mihi magna qui potens est!» Or, depuis ce moment, c'est le même cantique ému que nous entendons: évêques, prêtres, citoyens, professeurs, élèves d'autrefois et d'aujourd'hui, tous font écho à vos éloquentes paroles pour remercier Dieu des faveurs insignes qu'il a déversées sur cette institution depuis son berceau jusqu'à ce jour.
« Des liens étroits unissent Nicolet et Montréal. Tout à l'heure, MS l'archevèque de Québec célébrait les œuvres et les vertus de son illustre prédécesseur sur le siège de sa métropole, ce grand évêque Plessis qui fut le fondateur et le père de ce séminaire. Certes il ne pouvait dire rien de trop à sa gloire. M#' Plessis restera une des grandes figures de notre histoire, et l'on n'oubliera jamais ce qu'il a fait pour l'éducation de la jeunesse et la formation du clergé, pas plus qu'on oubliera qu'à une époque décisive de notre existence nationale, il s’est
constitué jusqu'au pied du trône d'Angleterre l'intrépide défenseur de nos droits et de nos libertés.
«Mais s'il a illustré le siège épiscopal de Québec, nous avons bien le droit de rappeler que Montréal lui a donné le jour: de sorte que le Séminaire de Nicolet se trouve rattaché par ses origines mêmes à notre diocèse.
« Mais ce n'est pas tout. Les annales de cette maison ont conservé le souvenir de ce jeune clerc qui s'y dévoua et l'édifia pendant trois années, de 1818 à 1821, et dont M4 Plessis avait dit en le recommandant : «C'est un « charmant garçon qui n'a d'autre défaut que d'être un « peu scrupuleux, » En quoi consistait précisément ce scrupule? je ne saurais le dire: mais je serais bien surpris qu'il füt cette maladie spirituelle si pénible, résultat d'une conscience mal éclairée et tourmentée, J'aime à croire que ce devait être plutôt cette maladie de toute âme noble et ardente qui n'ayant qu'un but, se dépenser pour Dieu, craint toujours de n'en pas faire assez pour lui. Et vous serez, Messeigneurs et Messieurs, de mon avis, j'en suis certain, lorque je vous aurai dit que le jeune professeur dont je parle était l'homme qui devait plus tard jeter tant de gloire sur le diocèse de Montréal, créer tant d'œuvres, fonder tant d'institutions bienfaisantes, l'illustre évêque Ignace Bourget.
« Le successeur de Ms Bourget, M“ Fabre, de si douce et si pieuse mémoire, continua avec le Séminaire de Nicolet les relations passées. Il y vint souvent assister à ses fêtes, et prêcher des retraites dont le souvenir ne s'est pas effacé de la mémoire de ceux qui les ont suivies.
« Pour moi, j'ai tâché de suivre de si beaux exemples, et afin de resserrer les liens qui existaient déjà entre le Séminaire de Nicolet et l'archevêché de Montréal, j'ai voulu, il y a quelques années, offrir au vénéré supérieur,
M. l'abbé Douville, M# Douville maintenant, le titre de chanoine honoraire de notre cathédrale.
«Mais je reviens, Messieurs, à notre fête jubilaire. Ce n'est pas la première de ce genre à laquelle il nous est donné d'assister. Plusieurs maisons d'éducation de notre province en ont eu de semblables, et ce sera le tour d'un certain nombre d’autres bientôt. Or, partout, ce sont les mêmes réjouissances, les mêmes chants de gratitude et de piété filiale; partout on se plaît à rendre des hommages semblables à la vertu et au zèle de maîtres aussi modestes qu'instruits et dévoués; et voici la réflexion que ce fait remarquable m'inspire. Je suppose qu'au cœur de notre chère province canadienne française de Québec, il fût possible de réunir dans une enceinte assez vaste tous les directeurs, tous les professeurs, tous les élèves anciens et actuels de tous nos séminaires et de tous nos collèges. Quelle assemblée venue de chaque ville et de chaque village du Canada et des États-Unis! Évèêques, curés, prêtres voués aux œuvres
‘diverses du saint ministère, gouverneurs, ministres, députés, magistrats, avocats, notaires, médecins, hommes de finances, ils seraient tous là confondus dans un même sentiment de religieuse gratitude, payant la dette du cœur aux maisons qui les formèrent à la science et à la vertu. Il n'y aurait pas une voix discordante dans ce concert de louanges et de remerciements attendris, et ce serait comme le concert de l'âme même de la patrie. Car, si vous alliez alors en dehors de cette enceinte qui trouveriez-vous, je vous le demande, pour composer la classe dirigeante de la société? Tous les guides spirituels et civils de la nation seraient là réunis, et une conclusion s'imposerait: c'est que le clergé s’est fait l'éducateur ‘du pays, et que toujours et partout il est resté fidèle à cette grande mission.
« N'est-ce pas, du reste, le beau témoignage que le vénérable M. Bellemare rendait ce matin même au nom des anciens élèves de Nicolet dans cette adresse où il semblait avoir mis tout son cœur? Il fait bon d'entendre nos vieillards, nos citoyens les plus exemplaires, tenir un pareil langage. Jeunes gens, que ce soit pour vous une précieuse leçon! Mais qu'il re soit permis d'ajouter,—nous sommes ici en famille, n'est-ce pas ?—que ce n'est pas la seule lecon donnée par celui que les anciens ont choisi pour parler au nom de tous. Ceux qui le connaissent comme je le connais, savent que les pieuses conférences de saint Vincent de Paul n'ont pas eu à Montréal de président plus actif, et que les pauvres n'ont pas trouvé chez nous un ami plus dévoué et plus généreux que lui. Est-ce la mise en pratique des leçons reçues jadis dans ce séminaire? J'aime à le croire, et, dans tous les cas, je suis heureux d'avoir cette occasion de lui dire publiquement ma gratitude et de rendre hommage à ceux que la Providence lui donna pour directeurs et pour maitres.
«Constatant, en même temps, les progrès accomplis à Nicolet depuis qu'il l'avait quitté, M. Bellemare semblait regretter de n'être plus à l’âge de recommencer ses études et de revivre la douce vie de l'écolier. Les jeunes élèves d'aujourd'hui ont souri tout en battant des mains. Et moi je me rappelais ces vers du poète dont la prose classique de l'adresse rendait si parfaitement l'idée : |
« Que vous ai-je done fait, à mes jeunes années,
« Pour m'avoir fui si vite et yous être éloignées «Me croyant satisfait ?
«Hélas! et pour m'apparaître si belles
«Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes, - (Que vous ai-je donc fait ?
“CA ce propos, ne serait-ce pas le moment de poser cette question: Le temps du collège est-il vraiment le | plus beau temps de la vie? Je connais d'avance la | réponse des jeunes gens. Voici la mienne, et ce sera une distinction. Je dirai oui et non, au risque peut-être de surprendre plus d'un de mes auditeurs. Si, par le plus beau temps de la vie on entend le temps le plus tranquille, le plus serein, le plus exempt d'’inquiétudes et de soucis, oh! affirmez sans crainte qu'il n'en est pas de comparable à celui du collège et du séminaire.
Mais si l’on parle de ce temps vraiment beau et fécond où l'homme produit ce que le divin Maître attend de lui, non, messieurs, ce temps-là n’est pas celui où l'on ne vit en quelque sorte que pour soi-même, recevant beaucoup sans presque rien dônner, se préparant et se 1 formant en vue de l'avenir. Le vrai beau temps pour l'arbre fruitier n'est pas celui où ses branches se couvrent d'un vert feuillage, mais celui où il donne des fruits abondants. Ainsi en est-il de l'homme. Prêtres qui vous dépensez aujourd'hui au service de vos frères : qui étendez le règne de Dieu et prêchez sa loi, qui consolez les malheureux et les pauvres, et cela tout en souffrant et portant peut-être sur vos épaules une lourde croix ; citoyens, chrétiens exemplaires, pères de famille qui, à votre foyer et au sein de la société, faites œuvre d'apôtre en servant la religion et la patrie, croyez-moi, vous êtes au vrai beau temps de votre vie, puisque c'est aujourd'hui, dans votre dévouement et vos généreux sacrifices, ï que vous réalisez les desseins de la Providence à votre FE égard. Mais vous, jeunes gens qui êtes à l’âge heureux 4 entre tous, profitez-en avec toute l’ardeur dont votre âme rl est capable; laissez-vous diriger docilement par les maîtres qui vous entourent de la sollicitude la plus à tendre ; acquérez des habitudes de vertu et de piété que
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vous garderez toujours; ornez votre esprit des connaissances les plus variées et les plus utiles: suivez en toutes choses les conseils que vous donnent l'expérience et l'affection; soyez, en un mot, des écoliers modèles, et c'est ainsi que par les années les plus douces et les plus tranquilles, vous préparerez les années les plus belles et les plus fécondes de votre vie.
«Je m'arrète, messieurs, je sens que j'ai parlé trop longtemps, mais les circonstances m'ont entraîné. Plusieurs orateurs et plusieurs poètes doivent encore se faire entendre.. Mais en finissant, je veux, en ce jour où l'on a célébré les mérites des fondat , des premiers maîtres, des illustres disparus de ce Sén. naire de Nicolet, dire l'admiration que je professe pour ceux qui aujourd'hui continuent leur œuvre avec tant de zi'e et de désintéressement. Éducateurs de la jeunesse, ils ont droit à la reconnaissance de l'Église et du pays tout entier. C'est une carrière de durs labeurs et de sacrifices que la leur, mais aussi comme elle est belle aux yeux du patriotisme et de la foi! Vous connaissez, messieurs, la modeste cellule où ils consentent à vivre, vous savez que pour les grandes choses qu’ils accomplissent, ils se contentent d'un salaire qui n'en est pas un et qui paie à peine l'habit qu'ils portent; ils prêchent le détachement comme ils préchent l'amour de la science ; leur ambition va plus haut et plus loin que les biens de ce monde. Honneur à eux! J'aime à proclamer ici, et je sais que je ne fais qu'exprimer les sentiments de mes vénérés collègues, qu'ils exercent un apostolat -bienfaisant et méritoire entre tous, et qu'ils comptent parmi les plus précieux de nos auxiliaires. S'inspirant de nobles exemples, ils marchent fidèlement sur la trace de leurs ainés; parmi cette généreuse phalange, comme