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maigre chère au couvent de Notre-Dame-des-Anges. Le Père Le Jeune, dans un moment de découragement courut un jour s'ouvrir au gouverneur et lui communiquer ses appréhensions sur l'avenir du Séminaire des Hurons. M. dé Montmagny lui dit qu'il ne fallait pas renvoyer les séminaristes. Plutôt souffrir, ajouta-t-il, et faire des épargnes dans les provisions de tout le monde, Cette belle réponse ayant été rapportée aux élèves, le plus âgé d'entre eux s'écria :
“ Voilà qui va bien ; c'eût été un grand mal de nous renvoyer dans notre pays: il vaut bien mieux un peu souffrir ça bas que de retourner dans de si grands dangers.” (1;
Ce garçon, si bien disposé pourtant, devait bientôt compromettre l'existence du séminaire auquel il paraissait si étroitement attaché.
Tout allait bien cependant à Notre Dame-des-Anges. “IT semble que tout est en paix.... Nos Français prennent plaisir de voir de jeunes Sauvages jaloux de vivre à la française ; chacun semblait fort content. ...” Mais il était écrit que l’œuvre des Jésuites passerait par le creuset de toutes les tribulations. Maladies, guerres, calomnies, troubles de tous genres, allaient monter à l'assaut de cette entreprise, de sorte que l’on peut répéter après le Père Le Jeune ces paroles :
Morimur et ecce vivinrus.
Les ‘Hurons furent en proie cette année à une maladie contagieuse des plus cruelles. Comme ces peuples infidèles de lAmérique du Nord étaient encore plongés dans les ténèbres de l'ignorance et de la superstition, ils essayèrent d'expliquer ce fléau dévastateur par des causes diverses, toutes plus ou moins irrationnelles. D'abord ce fut aux Français qu'ils s'en prirent, eten première ligne à Champlain, mort depuis deux ans. Des Montagnais leur avaient appris que ce dernier avait dit à un de leurs capitaines, quelques temps avant de mourir, qu'il emporterait avec lui tout le pays des Hurons. [ls comprirent que c'était Champlain qui les faisait mourir afin d'accomplir sa promesse. Ce qui pouvait les porter à tirer une telle conclusion des paroles du premier gouverneur de la colonie, c’est que les capitaines hurons avaient pour habitude de désirer la compagnie d’autres capitaines lors de leur trépas, et il arrivait souvent que l’on expédiait dans l’autre monde tel ou tel chef pour lui pro-
curer l'agrément de voyager dans le séjour des morts avec un capitaine enlevé par la maladie.
(1) Relation de 1637, p. 64.
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D'autres attribuaient la cause de la contagion à la vengeance des Français, et disaient que ceux-ci n’allaient aux Hurons que pour sacrifier leur vie afin de venger l'assassinat d’Etienne Brûlé, interprète, et dont les Hurons s'étaient rendus coupables. Ce fut dans tous les coins de la terre infidèle un tel concert de malédictions et de menaces de mort que les missionnaires se crurent en danger de perdre la vie. Les chefs avaient tenu une assemblée où il fut ouvertement question de massacrer les Pères, et ces ingrats auraient poussé leur dessein jusqu’à l'exécution, si un de leurs capitaines, du nom de Tarantouan, qui avait un neveu au séminaire, n'eût jeté, séance tenante, au milieu de la réunion, un collier de porcelaine : ‘ Voilà, leur dit-il, pour fermer vos bouches et arrêter vos paroles.” Ce présent eut un effet magique. T/arrêt de mort fut suspendu, grâce à l'intervention de Tarantouan, qui voulut ainsi racheter par cette noble conduite le meurtre de Brûlé, auquel les Français ne le croyaient pas étranger.
Les Hurons descendaient tous les ans aux Trois-Rivières pour y faire la traite. Cette année-là les Jésuites y avaient envoyé les séminaristes pour rencontrer leurs parents. Teouatirhon y fit la rencontre d’un de ses oncles, capitaine de guerre, et homme léger, au témoignage du Père Le Jeune. Entre autres nouvelles des Hurons, Ce capitaine rapporta secrètement à son neveu que ses compatriotes avaient tué deux Français. . En apprenant cela, Teouatirhon, qui avait confié son secret à Aïandacé, résolut de se sauver avec son petit compagnon, car ils appréhendaïent qu'on leur ferait subir le même sort qu'aux deux Français. Au début, ils demandèrent un congé d'absence. Les Pères ne voulurent pas le leur accorder, pour la bonne raison que ces deux enfants leur avaient été donnés publiquement. Mais ils finirent par consentir au. départ de Teouatirhon, vu que son oncle l’accompagnait.
La nouvelle de l'assassinat des deux Français commença bientôt à s'ébruiter, et l’on arrêta le capitaine huron, en attendant l’arrivée des sauvages de sa tribu. Les gardiens du fort qui avaient l'éveil, surprirent durant une nuit Aïandacé se précipitant du haut de l’un des bastions. Ils accoururent l'arme au poing, et firent prisonnier le chef huron qui avait comploté de fuir avec son neveu et l’autre séminariste, Tous trois furent mis sous bonne garde jusqu'à l’arrivée du gouverneur et du Père Le Jeune qu'Andehoua était venu chercher à Québec. Les Hurons pururent presque en même temps
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qu'eux, et assurèrent aux Français que tout était tranquille chez eux, et qu'aucun Français n'avait été mis à mort,
Teouatirhon n’en persista pas moins dans sa détermination d'aller revoir sa vieille mère, et les Pères lui donnèrent un congé définitif, à condition qu'il promit de rencontrer souvent le Père de Brébeuf afin de continuer son instruction. Le Père Paul Raguüeneau s'embarqua avec lui pour le pays des Hurons. Ils n'étaient pas aussitôt partis qu'ils firent la rencontre de Tarantouan, oncle de Teouatirhon : “ Comment, mon neveu, lui dit-il, quittez-vous ainsi les Fran- “ais qui vous ont si bien traité?” Teouatirhon tout confus, lui répondit qu'il était prêt à s'en retourner. “Allons done, lui répliqua son oncle, embarquez-vous dans l’un des canots qui me suivent, car je veux vous ramener moi-même.” Le neveu obéit sans hésitation, et prit congé du Père Ragueneau qui poursuivit sa route.
Tarantouan et sa suite s'en revenaient tranquillement sur le lac Saint-Pierre, lorsqu'ils furent soudainement cernés par un parti d'Iroquois au nombre de cinq cents. Tarantouen fut le premier entouré et emmené prisonnier. La fâcheuse nouvelle de la présence des Iroquois dans les environs des Trois-Rivières jeta l'alarme parmi les Français. L'on apprit que plusieurs Hurons étaient tombés au pouvoir de ces féroces ennemis, on tremblait même sur le sort du Père Ragueneau, lorsqu'un jour on vit se diriger vers le fort un canot iroquois monté par un sauvage. Les uns crurent que c'était un prisonnier de guerre en fuite, d'autres que c'était un Iroquois essayant d'attirer l'attention de son côté pendant qu'un parti des siens venait dans’ une direction opposée pour les surprendre. Plus l'embarcation approchait de terre, plus il devenait facile de s’assurer qu'il était de fabrication iroquoise. Les sauvages effrayés se mirent à crier: Jroquois ! Iroquois ! c'est l'ennemi ! c’est l'ennemi ! Le canonnier voulut envoyer un boulet à cet audacieux, mais M. de Montmagny s'y opposa, et il fit bien, car quelques instants après, on pouvait reconnaître du haut de Ia plate-forme le séminariste Teouatirhon, nu comme la main, si ce n’est d’un méchant brayet qui lui ceinturait les reins. Le pauvre enfant s’empressa de raconter que, se voyant cerné par les [roquois, il avait réussi à se sauver à terre à force de rames, puis il s'était caché dans la forêt, en attendant que ses ennemis eussent renoncé à le poursuivre. Quand il les crut partis, il se dirigea vers le rivage et s'embarqua dans le canot abandonné par les Iroquois. L'arrivée de Teouatirhon fut saluée avec joie par les Français qui le croyaient déjà mort,
Quelques jours après, un Huron vint annoncer au fort que Tarantouan était prisonnier des Iroquois, et qu’un jour, comme il était caché dans les bois à proximité de ces barbares, il l'avait entendu chanter pendant qu'ils le tourmentaient, lui et d’autres de ses compatriotes faits prisonniers du même coup.
Cette aventure dont le dénouement fut heureux, ne fut pas unique dans la vie de Teouatirhon. Plusieurs fois déjà il avait pu s'échapper des mains des Iroquois. Ce qui fait dire au Père Le Jeune : “ Ce jeune séminariste sera bien châtié, s’il ne reconnaît la main de Dieu en sa conduite.” Andehoua, le second des séminaristes, ayant oui dire à son arrivée aux Trois-Rivières que son camarade Teouatirhon voulait quitter les Jésuites, ne put s'empêcher de donner son impression sur ce départ: “Il se perdra, dit-il, aussitôt qu'il sera arrivé au pays.” Quand le moment des adieux fut venu, il lui fit ses recommandations en des termes touchants : “Tu sais bien, mon cher compagnon, comme rous avons toujours vécu en bonne intelligence: continuons dans cette amitié ; souviens-toi qu'auparavant que nous connaissions Dieu, nous vivions comme des bêtes, ne retournons point à notre première ignorance ; prends garde à toi, n'oublie point ce qu'on nous a enseigné.”
Sages conseils que Teouatirhon ne suivit pas toujours, au grand détriment de son âme.
Andehoua était doué d’un excellent naturel. Il joignait à une douceur presque angélique une disposition extraordinaire pour l'apostolat religieux. N'’étant encore que catéchumène il allait visiter les gens de son pays que la traite attirait à Québec, et il leur expliquait les commandements de Dieu. Les pauvres Indiens se regardaient avec étonnement, et semblaient ravis de ce que l’un des leurs avait pu devenir prédicateur de l'Evangile comme les missionnaires français. C'était aussi une grande consolation pour les Pères de voir ce petit sauvage si plein de zèle pour la gloire de Dieu. Nous verrons plus loin que les bellés espérances données. par Andehoua ne furent point vaines.
Le plus jeune des trois séminaristes était Aïandacé. C'était le Benjamin de la maison. Sa conduite ne laissait rien à désirer. Mais il lui prenait de temps à autre des ennuis de sa mère qui dégénérerent en une véritable nostalgie, Les Pères faciles à attendrir, résolurent de l'envoyer se promener dans sa famille, et ils profitérent de l’occasion du Père Pijart qui allait rejoindre ses confrères au
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pays des Hurons. Aïandacé promit de passer la plus grande partie de son temps avec Echon (1) et de revenir l’année suivante.
Le vide laissé dans les rangs des séminaristes par le départ d’Aïandacé fut bientôt comblé. Teouatirhon était revenu amenant avec lui des Trois-Rivières un jeune Huron qui avait pu s'échapper des [roquois. Le Père Daniel se trouvait avec le même nombre d'élèves que l’année précédente. Deux'autres petits sauvages qui avaient accompagné leurs parents à Québec, vinrent demander leur entrée à Notre Dame-des-Anges. L'un d'eux fut admis parce qu'il fut reconnu jouissant d’un bon caractère ; mais l’autre fut eongédié, car, au dire de Teouatirhon, il était possédé du démon, c’est-à-dire mélancolique. Outre ces quatre élèves, trois étaient annoncés de la bourgade d'Ossandué, et cinq ou six autres de divers endroits, Le capitaine de Khiondaësahan avait promis au Père Pijart qu'il en conduirait plusieurs de sa bourgade.
Comme on le voit, l’humble séminaire commençait à jouir d’un certain prestige chez les sauvages, en dépit de tous les obstacles qui avaient failli en compromettre gravement l'existence dès son origine, Cependant si tout semblait propère au sujet du recrutement des élèves, les Jésuites étaient toujours dans une grande perplexité quant à la partie matérielle de leur œuvre. Les secours attendus de France ne venaient pas et la pauvreté faisait sentir ses atteintes dans la petite résidence de Notre-Dame-des-Anges. Habiller et nourrir ces jeunes gens était l’occasion de fortes dépenses, Ils arrivaient presque nus, et il fallait non-seulement les vêtir convenablement, mais leur fournir un ameublement, des matelats, des couvertures, du linge en quantité suffisante. Les parents, de leur côté, étaient incontentables. S'imaginant que les Jésuites étaient leurs obligés, ils ne cessaient de demander faveurs sur faveurs, cadeaux après cadeaux. De sorte que les Pères se trouvaient chargés de la famille entière de chacun des séminaristes, Le fardeau était trop lourd pour leurs faibles ressources, Ils ne refusèrent cependant aucundes enfants qui demandaient leur admission, excepté lorsqu'ils
(1) Surnom donné au Père de Brébeuf. Les Hurons baptisèrent de la sorte tous les Pères Jésuites qui eurent des relations avec eux. En voici d'autres exemples : Le P. Le Jeune : Achiendassé, le P. Daniel : Antouennen, le P, Chastellnin : Artoo, le P. Chabanel : Arotnen ; le P. Garnier : Ouuracha, le P. du Pevon: Anonchiara, le P Jogues : Ondessoné, le P. Raguenenu * Aondechelé, le P. Le Moyne : OQuane, le P. J. Lalemant: Achiendasé, le P. de Carheil : Aondecheté, le P. Le Mercier: l'euronhiagannre "et Chauosé.