‹ Le Séminaire des missions-étrangères pendant la RévolutionChapitre 10 sur 11 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

présenté au Premier Consul par le Conseiller d*État chargé de toutes les affaires concernant les cultes , sur les Missions- Etrangères.

€ Citoyen Premier Consul,

« Vous m*avez chargé de vous rendre compte des Missions-Etrangères. Elles méritent de fixer l'attention du gouvernement.

« Les Missions-Étrangères doivent leur origine à l'esprit de prosélytisme qui a fait tant de biens et tant de maux.

« Elles sont propres à la religion catholique, dont les ministres ont été plus particulièrement occupés que tout autre, du soin de la propagation de leur doctrine et de leur Toi. Chaque nation doit incontestablement veiller à son bien particulier ; mais elle est encore appelée à contribuer au bien général de l'humanité. Il est donc permis, en présentant l'utilité des Mission.s-Etrangères de les envisager, non-seulement dans leur rapport avec l'intérêt du gouvernement, qui se propose de les protéger, mais avec l'intérêt commun do toutes les nations et do tous les hommes.

« Dans nos temps modernes ce sont les missionnaires qui ont civilisé d'immenses contrées et qui ont, pour ainsi dire, ajouté de nouveaux peuples au genre humain. Ils ont retiré des bois, des sauvages errants et dispersés, et leur ont donné une subsistance assurée. Us leur ont donné nos arts sans notre luxe, et nos besoins sans nos désirs. Quand ils n'auraient l'ait par là qu'augmenter l'industrie parmi les hommes, ils auraient beaucoup fait.

« Je sais que Ton a reproché aux prêtres de ne s'être consacrés aux missions, que par l'attrait de la domination et du plaisir de commander; mais il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus heureux.

« Il est glorieux pour les ministres catholiques d'avoir été les premiers à montrer dans des pays éloignés et presque inconnus, l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité. Ce sont des missionnaires qui, en réparant par leur instruction et par leur exemple, les dévastations des Espagnols, ont commencé à- guérir une des plus grandes plaies qu'ait encore reçues le genre humain.

€ Il n'y a que le sentiment de la religion, qui ait pu engager des prêtres chrétiens à braver tous les périls, à vaincre tous les obstacles à mé-

priser toutes les commodités de la vie, à s'arracher à toutes les affections humaines, pour porteçau loin la morale et la vertu. Au milieu de la corruption de nos temps, on lésa vus entreprendre les plus grandes choses et échanger leur repos et leur bonheur contre les hasards les plus périlleux, pour chercher et obtenir à quelques mille lieues de leur patrie, Tascendant qu'ils ont eu sur des hommes libres dont ils ont réformé les manières, détruit les pi'éjugés et soumis les passions.

« Les Missions-Étrangères, ne fussent-elles envisagées que comme moyen de civilisation, mériteraient donc une protection spéciale.

« Mais quels avantages encore n'ont-elles pas procurés aux gouvernements qui ont su les encourager?

« Les facilités qu'ont eues les missionnaires de former des établissements dans les contrées les pi us lointaines , les ont mis à portée d'agrandir le commerce de leur pays, d'ouvrir de nouvelles communications et de préparer la source de nouvelles richesses. Ce sont des missionnaires qui ont porté, jusqu'aux extrémités du globe, la gloire du nom français, qui ont étendu l'influence de la France et qui lui ont donné de nouveaux rapports avec des peuples dont on ignorait l'existence; ce sont des missionnaires qui nous ont rapporté, en retournant dans leurs foyers des connaissances précieuses pour les arts et pour, les sciences ; ce sont des missionnaires qui ont accru nos moyens de subsistance, en naturalisant parmi nous, des productions nées sur un autre sol et sous un autre climat. Enfin ce sont des missionnaires à qui nous sommes redevables de l'art autrefois si peu connu des voyages , et de l'art si important encore de faire et de recueillir de bonnes observations.

- ^îJ^i^France a des missions établies à Pékin et dans le res^e de la Chine, dans*llnc5t^ï?îiÛAchine et dans les royaumes de Tônquin, de Siam, elle en a au Malabar, dans^lbè^sjles de Madagascar et de la Réunion, elle en a à Constantinople, dans le^ ^krbelles du Levant, dans les États d'Alger et de Tunis.

€ Ce furent les missionnaires français qui, eh .1660, firent connaître à la France, les grands avantages qu'elle pouvait tû'^er de ses rapports avec les différents peuples de l'Asie, et qui en 1669, donnèrent lieu à rétablissement de la première compagnie des Indes *. ^^ ^

* Ils obtinrent du roi de Siam, que les vaisseaux français n(^ payeraient point d'ancrage ; et ils engagèrent même ce prince à don lAer un port et une ile, près de Mergui dans le golfe de Bengale, où ii^ pussent aller hiverner et se radouber. )

« Il importe donc à la politique de ne pas négliger des in^^titutions qui peuvent être si utiles à la prospérité publique.

€ Dans ce moment, nous sommes avertis, par la conduite des Allais, nos éternels ennemis, de ne pas oublier les biens dont nous somStaes redevables aux missions. Ces insulaires avant la Révolution françfiise

* La Compagnie des Indos dont parle Port^ilis a ét^ établie en IG64.

ne connaissaient pas ces sortes d'établissements. Depuis quelques années ils se sont ravisés, lis envoient des missionnaires dans les îles nouvellement découvertes ; ils en envoient partout où ils peuvent étendre leur domination et leur commerce. Ces missionnaires sont abondamment salariés par le Trésor public ou par des compagnies de négociants. On a compris à Londres, qu'il faut une mission à ses ordres, partout où Ton ne peut avoir une armée à sa solde, et qu'il est un genre de conquête, que Ton ne peut devoir qu'à la force de la parole et de la religion. Après ces observations générales, j'entre dans les détails. »

Ces détails concernaient un certain nombre de missions confiées à plusieurs congrégations religieuses entr'autres la Cochinchine évangélisée par la Société des Missions-Etrangères, ils rappelaient avec éloge les efforts de M«' Pigneaux de Béhaine pour donner une colonie à la France. Sous ce titre « Résultat et Conclusions » le rapport se terminait en exposant les demandes faites par M. Dubois, membre de la congrégation de Saint- Vincent de Paul et par M. Bilhôre.

Nous ne citerons que ce qui concerne la Société des Missions- Etrangères :

€ La conséquence de tout ce qui vient d'être dit, est, que les Missions-Etrangères doivent continuer à être soutenues et encouragées.

< Autrefois il existait à Paris deux établissements chargés de pourvoir aux besoins de ces missions.

« Ces établissements étaient : t** La maison de la Congrégation des lazaristes ; 2* La maison des Missions-Etrangères qui était chargée d'une partie des missions de la Chine, de celles de la Cochinchine, du Tong-King, de Siam et de Malabar.

< Ces établissements ont disparu avec toutes les corpoi*ations ecclésiastiques séculières et régulières. Mais heureusement, quelques-uns des hommes qui en étaient membres et qui les dirigeaient ont échappé au naufi'age. De ce nombre sont les citoyens Dubois et Billières (sic). Le premier était membre de la Congrégation des Lazaristes. Le second est l'ancien supérieur des Missions-Etrangères. J'ai consulté ces deux hommes, ils proposent chacun des plans particuliers de protection et d'encouragement.

€ Le citoyen Billières, ancien supérieur des Missions-Etrangères demande ainsi que le citoyen Dubois la franchise de sa cori*espondance avec les missionnaires et le passage gratuit sur les vaisseaux de l'Etat des personnes qui se vouent aux missions.

€ La maison des Missions-Etrangères a été achetée dans un esprit de conservation. Le citoyen Billières l'occupe actuolleraent. Il demande

â8 LE SÉMINAIRE DBS MISSIONS-ÉTRANGÈRES

(le pouvoir la consucrer à son -ancienne destination. Il demande en outi'e une somme annuelle de quinze mille livres pour les besoins des missionnaires. Si le j^oiivernement agrée leur plan, ils se feraient fort l'un et l'autiT de soutenir, chacun pour ce qui le concerne, des établissements dont le maintien et l'influence importent au bien de la religion, & celui de leur patrie et mf'mc au bien de l'Iiumaiiité entière. Dans le moment présent, les missionnaires qui étalent de la dépendance de la maison dite des MissioDs-Eti'angcres sont seulement au nombre de vingt-sept; dans ce nombre on compte cinq évèques remplissant les fonctions do vicaire apostolique. Il j- en a six dans ia Chine, six dans la Cochincliinc, cinq au Tong-Kinff, quatre à Siam et six k l'ondiehéry ou dans les terres voisines de la côie île Malabar. »

La (leniamlo que M. Billière uvaif faite d'une souinip do quinze mille francs mécontenta Napoléon. M. Bilhèrp en fui informé par l'arciievêque (te Paris, et aussitùtil présenta un n<iu veau rapport dans lequel faisant allusion aux ressources qu'il espérait avoir, il relirait la demande de Quinze mille francs, et sollicitait seulement- le passade sratuil des missionnaires sur les navires de l'Eta,!.

• ^i le gouTerucmcnt fniuvais, disnit-il, se décide à rétablir la maison de Paris, on peut espérer d'obtenir de la charité des chrétiens d'envoyer les secours nécessaires aux besoins des collb^es indiens qui sont l'espérance de la religion dans ce pays. Le Séminaire de Paris y a pourvu jusqu'en l/9i. Il a envoyé annuellement un nombre de missionnaires suffisant pour remplacer ceux dont on apprenait la mort. Il pcutencore trouver le moyen do continuer cet envoi annuel sans être à charge au gouvernement, en réduisant le nombre des Directeui-s résidant dans leur ancienne maison, à quatre, ce nombre pouvant suffli-e pour recevoir les nouveaux sujets qui se présenteront, et pour les former aux fonctions du ministère évangéliquo, s'il leur permet de se perpétuer comme autrefois. Ils pourront tirer leur subsistance des loyei'S de la maison que leur cédera la personne qui s'en est rendue propriétaire. Par ce moyen ils pouri-ont continuer leur correspondance avec les deux procureurs des missions qu'ils ont k Pondicliêry et it Macao et leur adresser, à l'ordinaire, les nouveaux sujets pour être distribués dans les lieux oii le besoin est le plus pressant; pourvu tn, . (-(■,. II. n..^ 11. ,.,!>, vn..>.,;ui(!nt se charge des frais Je l'embarquement i-cs et qu'il soit ordonné par lui, aux capitaines «voir sur leur bord, aux fi-ais de l'Etat ainsi l'ancien régime, et comme l'Assemblée conslécréli! deux ftiis, au l'omnieiii-craerit de la

Tous ces pourparlers étaient approuvés par les Directeurs réfugiés à l'étranger, cependant cette ingérence si directe de rÈtat dans les affaires des Missions les inquiétait d autant plus que la publication des articles organiques leur avait clairement révélé la tendance du gouvernement à réglementer les choses de TEglise sans TEglise, et « à mettre la main surtout » selon l'expression du cardinal Antonelli.

« Je n*aime point du tout que le gouvernement français s'occupe d'un nouveau plan relativement aux missions, écrivait M. de Chaumont. Que ne laisse-t-il subsister l'ancien? Avec ses nouveautés il gâte tout. Il n'entendra pas mieux à établir la religion dans les pays infidèles, qu'à la rétablir en France. Je crains bien que ce nouveau plan ne dérange tout et ne mette obstacle au bien. »

Cette crainte allait jusqu'à lui faire dire :

* Que le gouvernement soit philosophe, athée, schismatique, ce n'est pas ce que nous regardons, nous demandons seulement qu'il nous laisse la liberté d'être catholiques et l'affranchissement d'un jong qui tôt ou tard entraînerait la perte des Missions*. *

Nous trouvons, parmi les écrits de M. Descourvières, un mémoire dans lequel il expose tous les inconvénients qu'il redoute de l'immixtion du gouvernement dans les affaires des missions. En voici les principaux passages :

< On ne peut assez louer le zèle et la religion du Premier Consul de France, qui veut bien offrir sa protection et celle du gouvernement français aux missions établies en Chine et dans les royaumes voij^ins. Mais si on considère la manière dont les missions sont administrées, cette protection parait impossible et serait même fort dangereuse, si elle pouvait avoir lieu. La raison est que le gouvernement chinois et celui des peuples limitrophes, sont d'une extrême défiance à l'égard des Européens, de sorte que Feutrée de ces pays leur est sévèrement interdite, et qu'il n'y entie, en effet, aucun Européen séculier. Les missionnaires eux-mêmes ne peuvent s'y introduire qu'en prenant les plus gr-andes précautions pour être inconnus du gouvernement et même des particuliers infidèles qui pourraient les dénoncer. S'il arrive que, malgré ces précautions, le gou''^erperaent ait connaissance de quelques Européens introduits dans les provinces, il n'épargne aucune recherche, il fait subir aux chrétiens les plus cruelles tortures, jusqu'à ce qu'ils les aient découverts. Alors on les emprisonne ainsi que leurs conduc-

« Arch. «les M.-M., vol. XXXVIH, p. 56i.

leurs, et on leur fait subir divers interrogatoires, dans lesquels on ne manque pas de leur demander s'ils ont été envoyés par leurs souverains respectifs. S*ils répondaient affirmativement, leur cause en deviendrait beaucoup plus critique. Enfin on les condamne ou à la mort, ou à une prison perpétuelle.

« Quant aux chrétiens du pays qui les ont introduits, si on leur fait grâce de la vie, on les condamne à Texil perpétuel, dans un lieu hors de Tempire, où ils sont faits esclaves. Cést ce qui est arrivé souvent en Chine, notamment en 1745, où cinq missionnaires espagnols furent mis à mort, et en 1785 où neuf missionnaires, de différentes nations, après avoir été condamnés à une prison perpétuelle furent ensuite exilés de l'empire.

« Dernièrement encore, en 1797, un missionnaire ayant été découvert près de Canton, fut arrêté comme Européen et mourut dans les prisons de cette ville*. On voit par là que la protection d'une puissance européenne ne peut avoir lieu à l'égard des missions de Chine et des royaumes voisins, qu'elle leur serait môme préjudiciable, et qu'en empêchant les missionnaires de demeurer cachés dans le pays, elle arrêterait le bien qu'ils peuvent y faire, et les services qu'ils peuvent rendre à leur patrie, étant les seuls qui puissent donner des connaissances de l'intérieur de ces pays. Aussi les missionnaii*es n'implorent point une telle protection dont ils connaissent tous les dangers, et l'ancien gouvernement français, non plus que les gouvernements d'Espagne et de Portugal et quoiqu'ils contribuassent par leurs libéralités à la subsistance des missionnaires, n'ont jamais usé de protection à leur égard*. *

En exposant ainsi les conséquences fâcheuses de l'immixtion (lu gouvernement dans les affaires des missions, les Directeurs voyaient assurément la vérité; la voyaient-ils tout entière et par suite leurs arguments ne portaient-ils pas quelque trace d'exagération, leurs conclusions n'étaient-elles pas discutables? Ils affirmaient que le gouvernement français n'avait jamais protégé les missionnaires par les armes et que d'ailleurs cette protection eût été plus nuisible qu'utile ; c'était bien pour le passé , mais pouvaient-ils avec la môme assurance répondre de l'avenir? Sans doute nos jours ont vu la présence de^ Européens en Extrême-Orient provoquer une recrudescence de persécutions, mais aussi taire naître des événements inattendus, pleins des plus graves conséquences. Faut-il se réjouir ou s'attrister de ces événements? Doit-on espérer que l'évangélisation

* M. Souviron de» Missions-Etrangères.

« Aroh. .les M.-R., vol. CCXXIl, p. 111.

deviendra plus facile, plus rapide^ plus féconde en résultais? De telles questions ne sont tranchées qu'avec l'aide des siècles» peut-ôtre môme est-il téméraire de les poser. Cependant qu'on laisse à ceux qui les veulent concevoir la pensée fortifiante et patriotique, l'espérance sérieuse et raisonnée de voir la France devenir en Extrême-Orient, comme elle a été en Occident le soldat de l'Eglise et de Dieu. Les Directeurs craignaient non-seulement pour les missions, mois pour la Société elle-même. Lé cardinal préfet de la Propagande très au courant de tout ce qui se passait à Paris leur disait : « Que Bonaparte voulait établir une Propagande présidée par l'archevêque de Paris. » Ou bien s'étendant plus longuement sur les projets du Premier Consul, il faisait transmettre à M. Bilhère ces graves avis :

« Venons à présent à nos altaires, écrivait M. Boiret, nous n'avons pu nous dispenser de faire part à notre nouveau chef de l'espérance que vous aviez d'obtenir pour notre société de commerce une puissante protection, et de la condition qu'on exigeait que nous nous unissions pour cela à une autre société plus étendue. Il a fort désapprouvé et la demande de ladite protection, et la condition souê laquelle on voulait l'accorder, il en a donné des raisons qui nous paraissent très bien fondées : nous allons vous les exposer afin que vous voyiez vous-même quel parti vous avez à prendre :

« 1** Il sait certainement que les personnes dont vous demandez la protection ne méritent aucune confiance parce qu'elles n'ont point en vue le bien de notre société de commerce, mais uniquement leurs intérêts et leur ambition auxquels elles sacrifieront tout, qu'elles ne veulent protéger que pour dominer et asservir, et pour astreindre à leurs pratiques et faire la loi partout où elles étendent leur protection. Il no doute pas, que ces protecteurs ne se proposent de donner eux-mêmes des chefs de leur choix et de leur manière de penser, dans tous les lieux où s'étendra notre société de commerce et il en a des preuves. Il pense aussi, qu'ils nous contraindront d'admettre de nouveaux associés, qui sauront entrer dans leurs vues et être disposés à tout troubler, on voulant favoriser l'ambition de leurs protecteurs: et qu'enfin ils ne manqueront pas d'exiger de noui plusieurs autres conditions, que l'honneur et l'avantage de notre commerce ne nous permettront pas d'accepter. Ces assertions sont appuyées sur des faits que nous ne pouvons exposer dans une simple lettre*. »

En même temps le gouvernement parlait d'établir cette nouvelle société dans les bâtiments du Séminaire des Missions- Etrangères, que M. Bilhère eut môme un instant la pensée de

« Arch. des M.-E. vol. CCXXU, p. 173.

92 LE SÉMINAIRE DKS MISSIONS ETIIANGÈRES

n;vBiidrc, Il voulait, comme il ie lit plus Uird, chiirgiîr le Séminaire de dcss:Tvir l'église des Missions-Etrangères deveiiur; succursale de Saint-Thomas d'Aqiiin ; aucun des Directeurs ne consentait à accepter cette charge et M. de Chaumont était l'interprfttedetous, quand il écrivait, le 15 févi'ier 1803, àM. Boirel:

• Vous n'êtes pas plus disposé que M. Alary â charger notre établissement d'une siiccursale : quo c'est une bien pitoyable chose il'avoir ii traiter d'un établissement avec des gens qui n'en ont pas la plus petite idèo et qui n'ont que des vues politiques, T.e gouvernement ne donne rinn pour les succursales, il ne donne rien pour les missions. Ainsi il veut qu'avec une besace nous soutenions une succursale de Paris et <les missions ii

Il élail, en etrct, question de réunir les Missions-Etrangères aux Lazaristes. Un jour, le neveu de Portaiis venu au Séminaire faire signer une pétition à M. Bilhère, lui demanifa s'il ne voulait pas se réunir à celte congrégation, M. Bilhère répondit que la chose était impossible. « Depuis, ajoule-l-il, j'ai donné un mémoire où j'ai fait voir que ces deux corps ne pouvaient aller ensemble : que les Lazaristes faisaieni des vœux et que nous n'en faisions pas, qu'ils avaient un supérieur générai el que nous n'en avions pas. »' Ce plan d'une seule société de missionnaires dont la Congrégation de Sainl- Vincenl de Paul, régie non plus d'après les enseignements de son illustre fondateur, mais d'après ceux du gouvernemeni, serait la base principale, était, en effet, dans la pensée dn Premier Consul. M. Bilhère écrivait la môme chose de Paris, le a janvier 1804 :

* N'ous avons vu il y a peu de joui-s lo principal secrétaire du ministre etcelui qui est chargé do fiûro ce rapport sur les missions, il nous parla d'un système qu'il nous fit entendre être celui du gouvernement : c'est qu'il ne doit y avoir qu'un seul corps et qu'un seul supérieur pour toutes les missions qu'occupent les missionnaires fran^siis dans tous les dilTiVrouts royaumes r quoique ce plan offre de grandes difficultés et qu'il paraisse impossible dans l'application, il est bien à craindre que le gouvernement ne veuille l'essayer. »

recteurs du Séminaire jugeaient irréalisable i auquel le gonvernement s'ariéla. Us en

XXXIX, p. 41.

xjtxvm, p. iiG.

txxix, p. ail.

reçurent la nouvelle de la bouche mémo du ministre des culles*. Le rapport que Portails présenta sur ce sujet, reflétait la pensée du maître qui voulait en tout et partout unité de pouvoir à condition que ce pouvoir fût dans sa main; mais il rendait également la pensée des jurisconsultes d'alors Camus, Treilhard et autres ; on v sentait une crainte extrême de Rome et une antipathie marquée pour les congrégations romaines, un désir très vif d'avoir une autorité entière sur les missionnaires afin d'en faire un instrument de gouvernement, et surtout une inintelligence presque complète de la question des missions qui semblait, à en croire ce rapport, ôtre une question absolument politique, tandis qu'elle est surtout une question religieuse. Le ministre des cultes, qui dans son premier rapport s'était montré le défenseur convaincu et éloquent des missions s'en faisait dans celui-ci, sans le vouloir et sans le savoir, mais Ires certainement, le destructeur. Il commençait ainsi :

♦ CiTOYEX Premier Consul*,

¥ En m'adressant la note de Rome relative aux Missions-Etrangères, vous me demandez ce que Ton peut faire pour ces Missions. J'aurai d'abord l'honneur de vous observer que, dans la note do Rome, on aperçoit évidemment le projet d'attirer à la congrégation de la Propagande des objets que cette congrégation aurait Tambition de diriger et tle gouverner exclusivement. >

Ensuite confondant la Congrégation de Saint- Vincent de Paul avec les missions qui lui étaient confiées, le pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel, les secours que la France donnait aux missionnaires avec la juridiction qu'ils recevaient de Rome, il essayait d'établir que dans le Levant et en Chine les prêtres de cette congrégation « étaient envoyés et protégés par le gouvernement français ; » et il exposait son projet d'une seule société.

• On pourrait au^jourd'hui charger l'archevêque de Paris du soin dos Missions, il en serait le supérieur comme Tétait autrefois le général de la Congrégation de Saint-Vincent de Paul.

€ Uarchevêque établirait pour cette partie un grand vicaire qui serait doté comme les autres grands vicaires du diocèse.

€ On n'aurait recours à la Propagande que pour la nomination d'un ou de deux préfets apostoliques, à qui le Pape donnerait le pouvoir d'administrer le sacrement de Confirmation.

* Archiv. nationales. AF. IV, 1044, pièce 34, dossier 3.

f Mais Tessentiel serait d'avoir, comme autrefois, un établissement à Paris, où Ton formât, et Ton préparât les jeunes ecclésiastiques qui se destinent aux missions. L'ancienne maison des Missions-Etrangères est aliénée. Celle de la Cîongrégation de Saint-Vincent de Paul a reçu une destination nouvelle et d'utilité publique.

f On pourrait remplacer ces deux établissements par la maison dite de Saint Louis des Jésuites, il y existe une chapelle qui a été érigée on succursale.

f En érigeant cette succursale en paroisse, les honoraires provenant du service suffiraient pour la subsistance et l'entretien des principaux membres de cet établissement.

€ A mesure qu'il s'offrirait des ecclésiastiques, que le gouvernement jugerait capables d'être employés aux missions, on pourrait d'après la demande motivée du supérieur, et en prenant tous les renseignements requis, donner quelques secours passagers pour perfectionner l'éducation de ces ecclésiastiques, afin de les mettre en état d'apprendre quelqu'un des arts qui font prospérer les missions de Pékin.

• Le môme établissement pourrait servir à former des ecclésiastiques pour nos colonies ; il pourrait servir encore d'une maison de retraite pour les prêtres, pareille à celle que saint Vincent de Paul avait établi. »

Ce plan pouvait (Mre l'œuvre d'hommes animés de bonnes intentions, mais à coup sûr, ignorants des choses religieuses et aveuglés par les préjugés politiques ; l'Etat y était tout, rÉglise rien ou à peu près, le gouvernement nommerait le supérieur, il accepterait ou refuserait les prêtres qu'il jugerait ou non capables; d'aller en mission quant au Pape, on n'y avait recours qu'afln de lui demander pour les préfets apostoliques le pouvoir. d'administrer la Confirmation, Un décret fut porté en ce sens le 7 prairial an XII. En voici le texte*.

Au Palais Saint-Cloud^ 7 prairial an XII,

Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions républicaines. Empereur des finançais, sur le rapport du ministère de la marine et dei^ colonies, le conseil d'État entendu, décrète le règlement qui suit :

Art. 1.

Il y aura une association de prêtres séculiers, qui sous le titre de prêtres des Missions-Etrangères, seront chargés des missions hors de France.

♦Affaires concernant les cultes. Kxtrait de minutes de la secrétairerie de l'Etat.

PENDANT LA RÉVOLUNION 95

Art. 2.

Le directeur des Missions-Etrangères sera nommé par l'Empereur.

Art. 3. L'établissement sera placé à Paris.

Art. 4.

L'église dépendante de ce bâtiment sera érigée en cure sous Finvocation de saint Vincent de Paul et desservie par le directeur de la mission, qui fera les fonctions curiales ; les vicaires et prêtres deslervants seront pris parmi les missionnaires.

Art. 5.

Les vicaires resteront néanmoins^ la disposition du directeur des Missions, qui pourra les faire passer dans les missions oii il croira utile de les envoyer.

AnT. 6.

11 pourra être admis dans la maison des élèves qui y recevront les instructions relatives au but de cet établissement, et apprendront les langues étrangères : le nombre do ces élèves ne pourra excéder celui qui sera fixé.

Art. 7.

Le Directeur des missionnaires pourra envoyer des missionnaires hors de France, seulement, dans tous les lieux où il jugera convenable, après avoir obtenu Tautorisation et les passeports nécessaires.

Art. 8.

Le Directeur des missionnaires recevra de Tarchevêque de Paris les lettres de vicaire général pour les îles de France et de la Réunion, et le chef de ces îles n'aura dorénavant que le titre de provicaire général.

Art. 9.

11 est accordé à l'établissement des Missionnaires une somme annuelle de quinze mille francs, payable par quartier et par le trésor public, à compter du premier germinal prochain.

Art. 10.

Il sera pourvu, par la suite, au traitement de retraite des missionnaires âgés ou invalides.

9G LK >ÉMLNA11Œ DES M1^SI0NS-ÉTRA^GÈIŒS

Art. 11.

Le Conseiller d'Etat chargé de toutes les affaires concernant les cultes est chargé de l'exécution du présent décret.

Signé : Napoléon Par l'Empereur , le Secrétaire d'Etat Signé : B. Mare t.

Ce décret causa plus de méconteutemeut que d'éloiuicment aux Directeurs et ils ne se firent pas faute de l'apprécier sévèrement, M. Boiret surtout*.

« Nous vous avons envoyé la semaine dernière, disait-il, dans une lettre à M. de Chaumont, le fameux décret impérial qui nous détruit, pour substituer à notre place une autre association, dont le poison est caché sous une belle apparence dans les articles. On y peut lacilement reconnaître le fabricateur des lois organiques avec son adjoint Camus. On voit bien ou au moins on soupçonne avec fondement qu*on veut répandre dans les pays les plus éloignés le venin dont les faiseurs sont imbibés. Le cardinal Borgia m'avait chargé de lui communiquer mes réflexions sur cet artificieux décret, j'ai été obligé d'y travailler un jour et une nuit tout entière ; le troisième jour de ce mois en les lui remettant, nous avons eu une conférence de deux heures ; ce qui prouve assez que c'est un ouvrage de ténèbres, c'est le silence du légat qui n'en a pas encore écrit ici ; ce qui fait croire qu'il n'en a pas eu connaissance.

t Vous pouvez bien croire que le cardinal Borgia qui est d'un esprit et d'une activité surprenante, a déjà pris des mesures et en prendra encore, pour rendre inutile l'exécution de ce décret, et, en effet il paraissait déterminé à écrire une lettre encyclique à tous les supérieurs de n'approuver aucun missionnaire français, s'il n'a pas un certificat de la Propagande.» »

Dans ses conversations, M. Boiret était plus dur encore que dans ses lettres.

J'ai fait hier, disait-il le 21 juillet 1804, une visite à M. Brunet vicaire général des Lazaristes. Comme je ne lui parlais pas de la nouvelle association pour les missions, il m'en parla le premier en me disant que nos MM. de Paris nous en avaient écrit; je lui répondis qu'ils nous avaient

* Arch. des M.-E ,vol. CCXXUI, p. 99.

a Archives des M.-E.. vol. CCXXIU, p. 107.

PENDANT LA nÉVCLUTION 97

marqué notre destruction par le décret impérial, il me répliqua que nous ne l'étions pris, puisqu'il ne faisait pas plus mention de nous que d'eux. Je lui dis que nous ne pourrions pas entrer dans une telle association qui détruisait les missions (»n les assujettissant au ^gouvernement civil, qu3 la place d^ Directeur deviendrait une place d'intrigue, que le décret était un ouvrage de Portails, de Camus, et il m'ajouta de Treilhard et de Martineau, et que Camus était l'intime ami de Portails. Ce sont donc, lui dis-je, rou\'ra{Te des auteurs des lois organiques radicalement hérétiques, et de la prétendue constitution civile du clergé, condamnée par Pie VI, schismatique et hérétique. C'est pourquoi, dans le décret impérial il n'était fait aucune mention du Pape, et ils ont avancé, surtout Camus dans ses opinions et par écrit que le Papc^ n'avait que le pouvoir d'exhoHation et d'inspection et non de juridiction dans l'Kglise, que les évéques étaient les successeurs des npôtres en tous leurs pouvoirs, que les prêtres recevaient [dans leur ordination la puissance do prêcher et de confesser et qu'ils n'avaient pas besoin des pouvoirs des évéques pour l'exercice. Toutes propositions hérétiques, et qu'en conséquence, ils ont cru pouvoir se passer du Pape pour leur nouvelle association*.

M. Bilhère exprimait des sentiments moins hostiles. « Dans une visite à un dos grands faiseurs » dit-il, je fis observer quo le décret excluait le chef do l'œuvre, mais soyez assuré, ajoutai-je, qu'elle ne réussira pas s'il n'y préside'». A quoi il répondit : Soyez sûr que nous ne ferons là-dessus aucun règlement par nous seuls, mais bien avec lui et avec celui qui tient ici sa place : et M. Bilhère concluait à l'adresse de l'ardent M. Boiret : « Ainsi vous voyez qu'il n'est question ni de schisme, ni d'hérésie, et qu'il est prudent de ne pas user des mots odieux de schismatique ou d'hérétique'. »

Il est intéressant de comparer les sentiments des Directeurs à ce sujet ; MM. Boiret et Descourvières réfugiés à Rome y voient surtout une atteinte aux droits de l'Eglise, M. de Chaumont, qui habite un pays où la liberté individuelle est grande, est frappé de l'omnipotence que le gouvernement s'attribue, et M. Bilhère qui cherche tout ce qui peut l'aider, ne nie pas que le décret ne soit défectueux, mais ce qu'il y considère principalement, c'est que les Missions sont rétablies, si le moyen qu'emploie le gouvernement est mauvais, M. Bilhère

« Arch. des M.-E. vol. CCXXHI, p. 107.

« Arch. des M.-ïï vol. CCXXUl, p. 119.

» Arch. dos M.-K. vol.CCXXIH, p. 119.

yS LE SÉMtNAIllE DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES

ne désespère pas de le faire changer en se servant de cette l»remière concession comme d'un point d'appui.

Les Directeurs faisaient encore contre ce décret une autre objection, qui pour sembler personnelle, n'en avait pas moins une valeur réelle : le gouvernement donnait à une nouvelle société, ce nom de Missions-Ktrangères, qui était le noraprupre, particulier, patronymique de la Société des missionnaires de lu rue du Bàc; dfes son origine, cette société avait choisi ce nom, elle l'avait fait approuver par lo roi Louis XIV et par le Souverain Pontife Alexandre VII, elle lo portait depuis un siècle el demi, c'est sous ce nom que le monde entier la connaissait.

Pour les sociétés religieuses, comme pour les familles liumaines, le nom est une propriété, les fondateurs le transmettent à leurs disciples, comme des pères à leurs enfants, chaque tiénération lui apporte son accroissement de gloire et d'honneur qui devient le patrimoine de la génération future. Usurper knom d'une société religieuse, c'est usurper la renommée que lui ont acquise les travaux, les vertus, les souffrances de ses enfants, pour rendre illustres des étrangers et des nouveaux venus. '■ Cette Sociélé qui va être composée de gens du gouvernement, prend notre nom, écrivait M. Boiret, c'est là une chosiqui ne s'est jamais vue et que personne ne voudrait tolérer. » Un semblable décret ne pouvait être porté, sans soulever, de lu part de Rome, de légitimes réclamaliona. .-Xinsi (jue le disait M. Boiret, le préfet de la Propagande avait composé plusieurs mémoires prouvant que les droits de l'Eglise étaient attaqués, et les avait envoyés au cardinal Caprara.

Après les avoir-étudiés, lo légat adressa à Portails la letlre suivante qui résumait toutes les observations et exposait ei» un langage mesuré, mais ferme, la discipline catholique. C'est une leçon de droit canon et de bon sens qu'il faudra hélas .' donner plus d'une fois aux jurisconsultes de cette époque. Nous ïtle pièce tout entière, quoiqu'elle soit très longue, ù ! son extrême importance.

Excellence,'

répandu dans le public et même adrassé particulièrement à I décret impérial concernant lo rétablissement dos Mission^-

dei M.-E., vol. CCXSIII, p. 89.

PliNDANT LA IlÉVuLUTlON 99

Etrangères en France. Ce décret est daté du 7 prairial an XII. Il paraît authentique, tout annonce qu'il existe réellemant et qu'on se dispose à l'exécuter.

« Il est impossible que je m'abstienne de vous adresser et par vous à Sa Majesté Impériale de justes représentations sur la teneur et sur les dispositions de ce décret, je le dois à mes instructions et au caractère dont je suis revêtu. Ce décret a vivement alarmé le Saint-Siège, non par le but qu'on s'y propose, mais par la manière dont on veut l'atteindre. Rien n'est plus désirable que le rétablissement des Missions-Etrangères en France, pour le bien de la religion ; mais il ne peut être indifférent pour le Saint-Siège que le rétablissement ait lieu de telle ou telle manière.

« Le Saint-Siège peut seul donner les pouvoirs nécessaires pour exercer les fonctions do missionnaires ap.xstoliqu3S, partout où il n'y a pas d'évéque titulaire canoniquement institué. La juridiction spirituelle ne peut émaner directement que du chef de l'Eglise, en vertu de la plénitude de son autorité. C'est ainsi que saint Bonifaco fut envoyé en Allemagne, saint Augustin dans l'Angleterre et saint François-Xavier dans les Indes.

« La Congrégation de la Propagande, dépositaire des intentions et de5 pouvoirs du Saint-Siège, envoie encore aujourd'hiîi delà môme manière, tous les prêtres vertueux qu'un zèle vraimant apostolique dévoue à la conversion des nations hérétiques ou idolâtrés. Cet usage est connu en France et a été constamment respecté jusqu'au moment où la religion avait C3ssé de l'être.

€ Cependant le décret impérial du 7 prairial ne parle ni de la nécessité de cette mission spirituelle, ni des droits du Saint-Siège sur les missions, ni du, concours de l'autorité apostolique pour le rétablissement. Tout parait se faire au nom de l'autorito temporelle. On garde un silence absolu sur tout ce qui tient à l'autorité spirituelle. Sa Sainteté ne peut pas croire qu'on ait eu le projet d'exclure son intervention ; mais il est indispensable qu'elle connaisse, sur cet objet, les vraies intentions du gouvernement. La validité des pouvoirs qu'exercent les missionnaires, et les succès de leurs travaux dépendent essentiellement de cette explication.

€ Le premier article du décret n'établit qu'une seule association de prêtres séculiers pour les missions ; cependant il en existait trois en France, savoir: les Missions-Étrangères proprement dites, celle de Saint-Lazare et celle du Saint-Esprit. Aucune de ces congrégations n'a démérité. Toutes ont un territoire où elles pou vont exercer leur zèle. Toutes désirent et méritent de le conserver. Vouloir les confondre dans une seule et môme association, ce serait violer leurs

100 LK SKMINAinK I)ES MISSIONî^-ÉTRANGÈRES

j)reniiers ongagcmcnt^^, et leur prescrirô une chose moralement impossible. L'esprit de chacune de ces congrégations, les inclinations et les obligations diffèrent essentiellement. Toutes tendent également au bien ; mais l'Fglise qui a su les différencier a prouvé par là mémo qu*il ne fallait jamais les confondre. Chaque homme a sa vocation ei la rô';oit do Dieu : il est donc essentiel do la respecter.

« J'observerai encore qu'aucune espèce de congrégation ayant essentiellement pour but un objet spirituel, ne peut être établie sans Tapprobation du Saint-Siège ; et cependant ici rien de semblable n'est énoncé. La seule autorité temporelle confond et réunit trois congré- ^^ations dans Tordre spirituel et n'en forme qu'une seule sans la participation du Chef de l'Eglise, et môme sans exprimer la nécessité de son concours, qui depuis la naissance du christianisme, a toujours été nécessaire en pareil cas.

« L'article deuxième de ce même décret porte « que le Directeur des Missions sera nommé par l'empereur. » Cette nomination était avant ce jour absolument inusitée. Aucune des congrégations de missionnaires ne recevait son supérieur des mains du roi. On change donc par cet article le principe et le mode de gouvernement établi, sans avoir aucune garantie qu'il puisse être adopté. Il ne s'agit point ici seulement de ce qu'on fera en France pour les missions ; mais de la manière dont le mode adopté en France sera reçu dans les pays des missions. Ces pays n'étant pas soumis à l'empereur ne recevront que ce qu'il leur plaira. Les ennemis de la France ne manqueront pas de leur représenter que ce n'est pas par un supérieur librement élu et confirmé par le pape, que les missions sont dirigées, mais par un supérieur que l'empereur seul désigné, et qu'ils affecteront de leur peindre comme un agent uniquement dévoué à ses intérêts. Rien ne sera plus capable d'inspirer des préventions contre les missionnaires <»t d'empêcher le succès de leurs efforts. Il est même plus que douteux que les missionnaires employés aujourd'hui hors de France veuillent se soumettre à un ordre de choses essentiellement différent do celui qu'ils avaient embrassé.

« Cet ordre n'avait aucun inconvénient. Aucun supérieur n'était nommé, qu'il ne fût agréable au souverain. Cette nomination ainsi que l'envoi des missionnaires était l'ouvrage de la Propagande, qui n'inspirait aucune crainte aux souverains idolâtres. Tout cela n'empêchait pas que les missionnaires ne fussent utiles au gouvernement français, au commerce, aux sciences et aux arts, comme une infinité de monuments l'attestent. Il eût donc été plus naturel et plus utile de laisser les choses dans l'état précédent. Une utilité que le temps a confirmée est toujours préférable aux essais souvent pernicieux de la nouveauté.

PENDANT LA IlÉVOLUTlON 101

« Cette nomination du Directeur faite par Sa Majesté offre encore une autre diflleulté : il est dit, article VII, que le Directeur pourra envoyer des missionnaires hors de France, dans tous les lieux oii il [r, jugera convenable. Une pareille disposition est inouïe dans l'E^'^libe. Jamais on n*a vu un Directeur uniquement nommé par la puissance temporelle envoyer des missionnaires uniquement oii bon lui semble. De qui tiendrait-il ce droit? Serait-ce du prince qui l'a nommé? Mais ce prince ne peut avoir aucune autorité spirituelle dans TEgiise, et il s'agit du salut des âmes. Serait-ce des évêques diocésains? Mais il n*en existe pas dans les contrées oii les missionnaires sont envoyés. Serait-ce du Saint-Siège ? Mais il n'y a pas un seul mot qui le concerne dans tout io décret. On y parle bien d'une autorisation nécessaire aux missionnaires envoyés, mais on la place comme à dessein, à côté de Tobligation d'avoir des passeports, ce qui suppose que ces deux choses appartiennent également à l'autorité temporelle.

<« L'article VI II porte expressément « que le Directeur des missionnaires recevra de l'archevêque de Paris les lettres de vicaire général pour les iles de France et de la Réunion et le chef de la mission de ces iles n'aura dorénavant que le titre de provicaire général. » Cet article ne parait pas moins extraordinaire que le précédent. Mk"" l'archevêque de Paris n'a pas le droit de nommer le supérieur des nouvelles missions vicaii'e général des iles de France et de la Réunion. Ces iles ne font point partie de son diocèse ; il ne peut y exercer la juridiction que par délégation spéciale du Saint-Siège. Le pape Benoit XIV avait accordé ce privilège aux prédécesseurs de M' l'archevôque, mais à la condition expresse qu'ils ne l'exerceraient qu'en faveur des missionnaires de Saint-Lazare.

< Aujourd'hui tout est changé, cette congrégation n'est plus reconnue en France par le gouvernement, le but du privilège accordé ne peut donc plus être rempli. Il n'était d'ailleurs concédé que pour un temps, que la volonté du Saint-Siège devait limiter ad Sanctce Scdis beneplacitum^ et la Congrégation de la Propagande m'a déclaré par sa lettre, du 4 juillet de la présente année, qu'elle le regardait comme expiré.

« Sa Sainteté ne se refusera nullement au renouvellement de ce privilège, pourvu que le rétablissement des Missions-Etrangères en France, soit assis sur des bases qui assurent les droits du Saint-Siège, mais elle a vu avec douleur qu'on ait attribué par un arrêté public à M*'" l'archevêque de Paris des droits et une juridiction qu'il ne peut tenir que d'Elle.

^ Je supplie votre Excellence do vouloir bien aplanir par une explicatioij précise et officielle les difficultés que je viens de lui exposer. Sa Migesté Impériale est trop grande, trop généreuse, trop attachée à la

102 I-E SÉMINAIHK DKS MISSIONS-ÉTRANGÈRES

religion pour vouloir changer le régime salutaire des Missions. Ses ])rédécesseurs sur le trône, qu'elle occupe, ont recueilli les heureui fruits de la manière dont elles étaient organisées. Elles promettent les mômes succès avec les mêmes éléments, les mêmes institutions et les mêmes règles. Si quelques changements étaient nécessaires, il serait indispensable de les concerter préalablement avec Sa Sainteté et le succès n'en sei*ait par-là même que plus assuré. »

Cette magistrale disserlalion ne laissait debout aucune des prétentions du gouvernement français, elle mettait en pleine lumière les droits de l'Eglise, et en même temps exprimait la pensée du Souverain Pontife ((ui, intransigeant sur le fond des choses, était prêt à se rendre aux désirs de l'empereur, lorsquMl ne s'agirait plus que d'une question de forme.

Nous ne savons si cette lettre reçut d'autre réponse qu'un accusé de réception. Plusieurs mois après M. Boiret écrivait << que le gouvernement n'avait rieti répondu et que sans doute il ne répondrait rien. »

.\vant la fin de ces négociations, une douloureuse nouvelle avait aiiristé les Directeurs. Au commencement de Tannée 180i, M. Descourvières fut attaqué « d'une fièvre double tierce qui devint rapidement putride et très périlleuse », la poitrine fut prise. « C'est un corps qui se dissout », disait le médecin, et en effet, bientôt M. Boiret annonçait à M. de Chaumonl la mort de son confrère.

« Aujourd'hui, je vous annonce les larmes aux yeux cette triste et douloureuse nouvelle. Dieu a appelé à lui le cher confrère M. Descourvières, la nuit du 6 au 7 août vers minuit, pour recevoir la réc ompense de ses travaux apostoliques et de ses souffrances, l'ayant purifié par trois mois dix-huit jours de maladie qu'il a supportée avc<; une patience inaltérable et une résignation parfaite à la volonté de Dieu. 11 a été exaucé, il ne désirait et ne demandait qu'à quitter cette misérable vie et cette terre d'exil. 11 a tellement édifié ici pendant sa vie et sa maladie, qu'à sa mort on disait : le saint prêtre est mort. Il a rcc^'u tous les Sacrements et c'est lui-même qui les demandait. Il a conservé la connaissance jusqu'au dernier moment. Ses obsèques ont été faites le 8, il a été mis dans le caveau où repose le vénérable car-

« Arca. desM.-E., vol. CCXXIII, p. III, II août I80i.

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dinal de Tournon, en l'église du collège de la Propagande. Je laisse à vos réflexions la perte que font les Missions, ce qui me cause une douleur inexprimable, .respêre bien ne pas survivre à ce cher confrère. *

Cette mort affecta d'autant plus vivement les Directeurs que M. Boiret, éprouvé par une attaque de paralysie, était fort affaibli, ils se hâlèrcnt d'agréger un nouveau Direcleur, M. Paris, ami de M. Bilhère, ancien membre de la Congrégalion des prêtres du mont Valérien.

A celle époque il était grandement question du voyage du Souverain Pontife à Paris. Cette nouvelle ranima les espérances <ies Directeurs. « Prions Dieu, écrivait M. de Chaumont, qu'il tire sa gloire d'une démarche aussi pénible au Saint-Père et îi tous les vrais fidèles, c'est en permettant que Joseph fût conduit esclave en Eg^^pte (|ue Dieu le préparait pour être le sauveur de sa famille'. Dieu veuille au moins que nous soyons consolés de la démarche du Saint-Père par d'heureux changements dans l'Église de France. Je ne serai pas étonné que Bonaparte se fît un point d'honneur pour reconnaître la condescendance du chef de l'Eglise, d'accorder de grands avantages et de consentir aux réformes que demandera le Saint-Père. Son amour propre y trouvera son compte, et il ne serait peut- ('^tre pas fâché de prouver à ceux qui le disent incapable de faire aucun bien qu'il peut réellement en faire et qu'il en aie désir'. »

Ils comptaient beaucoup aussi sur le cardinal Borgia qui connaissait particulièrement la question des missions. « Le cardinal Borgia que j'ai vu le premier novembre, écrivait M. Boiret', pour lui souhaiter un heureux voyage, m'a bien assuré que nous serions rétablis, ou bien qu'il n'y aurait rien de fait, c'est-à-dire que le décret impérial seraitsans exécution. Je sais qu'il va être très ferré non-seulement par mes observations, mais encore par les pièces qu'il a tirées des archives de la Propagande, de plus, quand il s'agita de la Propagande, il n'en cède pas les droits. »

Malheureusement le cardinal Borgia mourut à Lyon. « Sa

* Arch. (les M -K., vol. XXXIX, p. 382.

« Arch. des M.-K., vol. XXXIX, p. 403.

^ Arch. des M.->:., vol. CCXXIII, p. 149.

mort, lisons-nous dans une lettre de M. Boiret, du 22 décembre 1804, a fait une sensation extraordinaire à Rome, comme celle de Thomme le plus capable de soutenir les intérêts de TEglise, le plus savant, le plus éclairé et le plus habile du Sacré Collège. On le regrette beaucoup, moi en particulier*. »

M. Boiret avait bien des raisons, en effet, pour regretter le cardinal Borgia, qui Pavait toujours traité avec la plus grande bienveillance, s'occupait activement de toutes les affaires et lesdécidait avec « une rapidité qui ne plaisait pas à tous, de plus il montrait la plus grande générosité envers les Missions. »

En juillet 1799, il donnait 500 écus romains pour le Tong-King Occidental ; en mai 1800, 500 écus à la Haute-Cochinchine , 400 écus à la mission du Su-Tchuen, 200 écus à la mission de Siam , à la mission de la côte de Coromandel, 400 écus ; à Macao, afin d'acheter du vin de messe pour les missionnaires, 400 écus.

L'année suivante^ il donnait 800 piastres pour le Tong-King Occidental, 400 piastres pour le Su-Tchuen, 600 piastres pour la Cochinchine, 200 piastres pour Siam, 600 piastres pour la côte de Coromandel, 400 piastres pour le vin de messe'. En 1802, il envoyait encore 2000 piastres' ; en 1803, 600 piastres pour bâtir une église en Cochinchine* ; en 1804, à la môme mission, 600 piastres pour chaque oratoire dédié à la sainte Vierge sous les vocables de la Présentation, de la Visitation, etde la Purification.

Pendant son passage à la Propagande, il donna aux .seules missions de la Société la somme de 42840 écus romains.* « Cet argent surtait de sa caisse particulière et non de la caisse de la Propagande. Cette caisse était formée d'aumônes qui étaient données au cardinal pour les missions et dont il était le seul distributeur, il n'y avait que le pape et lui à le savoir. -»

A l'arrivée du Souverain Pontife à Paris, M. Bilhèresemit, suivant la recommandation de ses confrères, en relation avec

* Arch. des M.-S., vol. CCXXXm, p. 167.

* Arch. des M.-E., vol. CCXXI, p. 428.

» Arch. des M.-E., vol. CCXXJI, p. «20.

* Arch. des M.-E., vol. CCXXII, p. 401 .

* Arch. des M.-E., vol. CCXXUI, p. 175.

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les cardinaux AntonelU et àl Pietro comme le témoigne une lettre de M. Alary à M. Boiret du 10 janvier 1805 : « Nous avons vu le cardinal AntonelU auquel M. Bilhère a présenté Tancien mémoire que vous avez vu, il y a mis seulement quelques addilions. Son Éminence a eu la bonté de nous visiter aux Missions-Etrangères, il nous a engagés à aller parler au cardinal di Pietro que le pape vient de nommer préfet de la Propagande. Sa Sainteté doit parler elle-même de notre œuvre à Tempereur et demander que les Lazaristes soient chargés de leurs anciennes missions,en nous laissant continuer d'administrer les nôtres sous le gouvernement de nos supérieurs ordinaires ; on pourra aussi demander quelques secours pécuniaires, mais on n a fait encore aucune proposition à ce sujet. Le cardinal di Pietro nous a demandé avec beaucoup dMnsfances, des renseignements que nous lui avons fournis ; il est plein de zèle et de désir de procurer le bien*. »> Le cardinal AntonelU plusaple que le cardinal diPetroà traiter les questions des Missions, puisqu'il avait été longtemps préfet de la Propagande, rédigea un mémoire pour demander le rétablissement des Missions- Etrangères , des congrégations des Lazaristes et du Saint-Esprit. M. Bilhère de son côté n'épargnait rien de ce qui pouvait le faire réussir ; de chez le cardinal- di Pietro, il passait chez le cardinal Pesch, ensuite il allait voir M«' Bernier, Talleyrand, Portalîs ou son secrétaire ; que disait-il dans ses entrevues, quels arguments nouveaux pouvait-il faire valoir? Probablement il rappelait l'importance des Missions et l'utilité du Séminaire, il répétait ce que contenaient ses mémoires, ou ses lettres. Il avait aussi pour toucher, ce qui souvent est le meilleur moyen de convaincre, une raison à laquelle il ne songeait pas sans doute, mais qui se dégageait spontanément de sa personne et de ses actes. On ne devait pas voir, sans quelque émotion, ce vieillard de 81 ans, ardent comme un jeune homme, passionné pour son œuvre, poursuivant, depuis dix ans, le même but avec la même indomptable persévérance, combattant pied à pied, conquérant le terrain lentement, avec bien des peines, mendiant des secours pour racheter son Séminaire et des protections pour le rétablir, obtenant un décret qui restiiurait les Missions et qui semblait détruire le Sémi-

* Arch. des M.-E., vol. XXXIX, p. 479.

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