LE SÉMINAIRE DES MISSIONS ÉTRANQËRES
à Paris, il était procureur du Séminaire et en ce temps de perquisitions, de réquisitions, d'inventaires, il était bon d'avoir toujours prôt à répondre aux commissaires du quartier ou de l'Assemblée, un liommc qui fut complètement au courant de la comptabilité delà maison. Cependant, la situation en France devenait si périlleuse qu'on ne pouvait espérer longtemps le maintien du Séminaire : mieux v.Tliiil donc obtempérer immédiatement aux désirs du cardinal et envoyer à Rome le Directeur le plus apte à travailler efficacement au bien des Missions. C'est le parti qu'adoptèrent les Directeurs, La grande diftlcullé pour MM. Boiret et Descourvières était de sortir de France ; sans doute, on donnail encore des passeports pour l'étranger, mais ces passeports rendaient suspecis ceux qui en étaient porteurs, les exposaient aux insultes et ne leur évitaient pas d'être fouillés à la frontière et souvent dépouillésde leurargent.
Les deux directeurs ne prirent un passeport que pour Besançon, le pays de M. Descourvières, espérant, qu'arrivés dans cette ville, ils trouveraient le. moyen d'entrer furtivement en Suisse.
Ils nous ont laissé le récit de leur voyage' :
• Commp les prêtres ne pouvaient voyager en sûreté avec leurs habits ordinaires, racontent-ils, nous nous déguisâmes, et nous partimes, le 20 mai, par la diligence <Ie Besançon. Nous eûmes entre autres compagnons de voyage deux cUibistes enragés. L'un de couï-ci. qui faisait sa résidence à Pontarlicr, reconnut aussitôt le S' Descourvières, avant même de monter en voiture, et lis s'aperçurent bientôt qui nous étions, mais il ne chercbèrent pas à nous l'aire de la peine : seulement ils déclamaient souvent en général contre les nobles et les prêtres nonjureurs, (ils ne doutaient pas que nous ne ftissionsdu nombre), et ils nous assurèrent que le pi-ojct de les massacrer tous, aussitôt que les troupes étrangères entreraient en France, était très réel. Ils nous assurèrent de plus qu'il y aurait incessamment un décret qui ordonnerait l'exportation des prêtres non jui-eurs, bors du royaume. Nous courûmes plus de dangers, après ôtrct sortis de Besancon : il fallait traverser plusieurs villages très attachés à la nouvelle constitution, et un, cntr'autres, où tout le monde était assemblé sur la route pour célébrer une fête civique. Heureusement notre voiture était conduite par un capitaine de garde nationale et, par respect pour ses épaolettes, on nous laissa passer tranquillement. AHn d'aller en Suisse,
' Arch. M,-E., vol. CCXIX. 6ai-80î.
il fallait éviter la ville de Pontarlicr et plusieurs autres endroits placés sur la route, où Ton examinait et où Ton fouillait les passants. Pour cela, nous partîmes à minuit, à pied, malgré une pluie assez forte. Nous traversâmes d^abord une grande montiigne, nous passsâmes ensuite à la pointe du jour la rivière du Doubs, sur un pont qui n'était point gardé dans ce moment-là. Une demi-heure après, nous arrivâmes près de Pontarlier que nous laissâmes de côté, marchant à travers les champs et les prés. Nous fûmes cependant obligés de traverser un village fort dangereux, mais comme il n'était guère que 4 heures du matin et que la pluie continuait, personne ne fit attention à nous. Nous arrivâmes à cinq heures, chez un prêtre catholique, où nous nous reposâmes et changeâmes de linge et d'habits, pour nous sécher. Après midi, ce prêtre nous accompagna lui-même jusqu'à la frontière de Suisse, et nous donna un guide qui nous conduisit à Sainte-CroLx, village du canton de Berne, et par conséquent, tout protestant. Malgré cela, nous y fûmes accueillis avec toute sorte d'honnêtetés et d'égards. 11 y avait un piquet de soldats pour veiller à ce qu'il ne s'introduisit point dans le pays de mauvais sujets, ni de mauvais livres. Dès qu'ils nous virent arriver, quoique déguisés, ils ne doutèrent pas que nous ne fussions des prêtres ; les officiers nous délivrèrent, pour traverser la Suisse, des passeports, où ils nous donnaient la qualité d'ecclésiastiques, nous procurèrent une voiture pour la journée du lendemain et nous prêtèrent des manteaux pour nous garantir de la pluie.
Le reste de notre voyage n'ofl^rc rien qui mérite d'être ici rapporté. Nous avons eu l'avantage de visiter les reliques de Saint François de Sales et de Sainte Jeanne-Françoise de Chantai à Annecy, de Saint Charles à Milan et la chapelle de Lorette. Nous sommes enfin arrivés à Rome, le î!7 juin 1792. »
Pendant ce temps, les Directeurs restés à Paris avaient à subir de nouveaux ennuis.
Le 4 juin, lendemain de la Trinité, un des prêtres intrus nouvellement établis, avec le P. Poiret, dans la paroisse de Saint- Sulpice* vint trouver M. Hody; il était accompagné de deux commissaires de la section de la Croix-Rouge ; ils prévinrent le Supérieur que la procession entrerait dans TEglise des Missions Etrangères et Tinvitèrenl à la recevoir. M. Hody refusa. « Nous nous opposons autant qu'il est en nous, répondit-il, à ce que la procession entre dans notre église, puisque la Constitution a décrété la liberté des cultes, nous voulons en profiter : nous ne
* La paroisse de Saint-Sulpice avait été retirée aux membres de la Société de Saint-Sulpice et était desservie par des prêtres assermentés venus de divers diocèses.
sommes point de la môme religion que ces messieurs de la paroisse de Saiilt-Sulpice, nous ne voulons point avoir de communications avec eux, nous n'allons poini les troubler dans leur Eglise, qu'ils nous laissent tranquilles chez nous'. »
Et le vieux Supérieur leur exhiba un arrOlé du département et de la municipalité qui déclariiit, que personne ne pouvait être contraint à tendre les rues pour la procession du Saint-Sacrement, que les voitures rouleraient librement sans ôtre obligées de s'arrêter... A plus forte raison, concluait M. Hody, nous ne pouvons ôtre forcés de recevoir lu procession dans notre église.
Les commissaires se contenlèrent alors de demander que l'Eglise fut ouverte et ornée pour recevoir la procession. « Elle sera ouverte et ornée, répondit M. Hody, non h cause de la procession, mais à cause de la fôte. » Les officiers municipaux s'inquiétaient peu de la raison, pourvu que l'effet demandé fut obtenu. Ils se retirèrent en se déclarant satisfaits.
M. Hody l'était moins ; il ne pouvait, sans une peine profonde, songer que son église serait profanée par une cérémonie religieuse que célébreraient des prôtrcs schisnialiques « Il agit auprès du département el de la municipalité qui l'autoriseront expressément à. refuser qua la procession enlrût dans l'église*. ■->
« Cette autorisation fut notifie^" au eurii intrus et au commissaire do police. Celui-ci promit de faire en sorte que la. procession ne sortit point : on dit que M. Pnirct, curé intrus, était du même avis mais que le peuple força la procession do sortir, malgré une p!uio assez forte. Elle prit lectipmin di^s Missions-Etranfrêi'CB, la porte eochèro était fermil* et le guichet seulement ouvert. Tout ce qui précédait le clergé passa devant la porte sans s'aiTÊter. Mais ceux qui étaient k la tète du clerjré firent ouvrir la porte cochèro et entrèrent dans l'église. Cependant M. Poiret informé de cp qui avait lieu ordonna de passer outre, et ceux qui étaient entrés dans l'église en sortirent.
» Peu de temps après, vers midi et demi, quelques ouvriers forcèrent le portier de leur remettre toutes les dors do la maison. En étant munis, iis fermèrent toutes les portes, après s'être assurés qu'il n'y on avait point de derrière, afin qu'aucun dos prôtres de la maison no pût s'échapper. Après cela, iis s'en allaient avec lés clefs, mais quelqu'un leur ayant représenté qu'on gardant ces clel^ iis s'exposaient, et qu'il
' Lettre commuai, 17 nov. IT9!. Areh. M,-E , vol. CCX1X, p. B07. • Arch. M -E., Tol. CCXIX, p. 607.
valait mieux les porter à la section, ils le firent et un commissaire rapporta ces clefs au Supérieur. On croyait en être quitte, mais bientôt le bi'anle-bas recommence. Une troupe de femmes et d'enfants se répandent dans les corridors avec quelques ouvriers forts et déterminés, qui voulaient se saisir des prêtres de la maison. Ils surprirent M. Bramani, lui ôtèrent son bâton, lui en donnèrent un coup fort léger, et le laissèrent ensuite se trainer dans sa chambre : ils voulaient quelqu'un qui fût plus jeune. Ils frappèrent k grands coups de pieds contre plusieurs portes et enfoncèrent celle de M. Bilhèra qui n'était pas chez lui Ils ne lui prirent cependant rien ; une autre porte allait être enfoncée, celle de M. Vcrdolin, vicaire général de Lyon, lorsque vint du secours, fort à propos. Un détachement de soldats casernes dans la rue de Babylone arriva vers 4 h. 1/2, et balaya aussitôt la maison. Il vint, un bon nombre de gardes à cheval qui gardaient la maison en dehors. Sur le soir, les commissaires, accompagnés de 15 ou 20 gardes nationaux, voulant détromper le p3uple qui- s'imaginait qu'il y avait des armes dans la maison, firent partout la visite et en firent leur rapport au peuple qui se retira peu à peu. Quand le peuple fut retiré, les soldats s'en allèrent aussi, à 9 h. du soir, promettant de faire de fréquentes patrouilles pendant la nuit. Il n'y eut point de vêpres ni de salut ce jour-là : mais les jours suivants ont été tranquilles et on a continué l'exposition du Saint-Sacrement pendant l'octave et les offices à l'ordinaire, jusqu'au 10 août suivant*. »
Le 23 juin cependant, en vertu d'un arrêté de la municipalité, on vint prendre la cloche du Séminaire. Les Directeurs protestèrent, que le décret portant l'expression w communautés religieuses » ne s'appliquaient pas à eux^ les envoyés répondirent simplement que c'était une erreur de copiste, et que le décret regardait le Séminaire, ils descendirent la cloche^ la brisèrent et en emportèrent les morceaux. « Le lendemain, la municipalité écrivit que la cloche aurait dû être laissée .où elle était'. »
Lorsque le 10 août, on apprit la nouvelle des massacres, doux directeurs MM. de Chaumont et Blandin allèrent demander un asile à leurs amis de Paris.
II ne resta plus au Séminaire que MM. Hody, Bramani, de Beyries, Alary et Bilhère avec cinq séminaristes : MM. Lestrade, Souviron, Miquel, Roussel, Alano^ et quelques pensionnaires. Dans la nuit du 14 au 15 août, ils eurent une alerte des plus vives.
« Arch. des M.-E. vol. CCXIX pp. 607 et 608.
« Id. vol. CCXIX, p. 609.
» Id. vol. XXXV, p. 579.
A onze heures du soir, une bande de fédérés, de gardes nationaux, de Marseillais, vinrent heurter à la porte donnant sur la rue du Bac. Tout le niond^ dormait dans la maison, le concierge, probablement très effrayé^ ne répondait rien ; les émeutiers s^irritaient, quelques voisins les excitaient, un locataire craignant leur colère se leva et les rit entrer dans la première cour. La grille était fermée, elle fut forcée, le portier fut saisi à moitié vêtu, et sommé, sous peine de mort, de déclarer si deux personnes, qu'on lui nomma, étaient dans la maison, et dans quel endroit elles étaient cachées; il répondit que les deux personnes en question lui étaient absolument inconnues et qu'elles n'étaient jamais venues au Séminaire.
« Alors, fit Tun des interrogateurs, conduis-nous au Supérieur. « M. Hody était couché, sa porte fermée à clef fut enfoncée, les pillards entrèrent et s'approchèrent du prêtre, le menaçant de leur sabre et demandant toujours les deux hommes en question. M Hody leur répondit « fort tranquillement que les deux messieurs qu'ils cherchaient n'étaient pas dans la maison, et que môme ils lui étaient inconnus. » Ils insistèrent, et M. Hody les invita à visiter les chambres, il leur indiqua d'abord la chambre de M. Bilhère qui avait toutes les clefs. Celui-ci était prêt à les recevoir, il se mit à leur tête, leur montra d'abord plusieurs chambres inoccupées, puis il les conduisit chez un pensionnaire, M. Bottex, curé du diocèse de Lyon, ancien député de l'Assemblée constituante. Averti quelques minutes avant , M. Bottex s'était, croyait-il, débarrassé de tous ses papiers compromettants, brochures et livres anti-révolutionnaires, en les jetant par la fenêtre, sur le toit de l'ancien hôtel de Tévêque de Langres ; malheureusement il avait oublié sur sa table une lettre d'un émigré. Cette lettre fut aperçue, lue à haute voix, et aussitôt M Bottex fut garotté et emmené à la Force où il fut massacré.
Dans les autres chambres les inquisiteurs ne trouvèrent rien de suspect ; mais ils reprochèrent vivement au Supérieur d*avoirsou(ïert dans la maison un homme si dangereux que celui qu'ils venaient de prendre'.
« Après leur visite et comme pour les récompenser de ce qu'ils avaient troublé le repos de la nuit ou plutôt pour les calmer, on les
* Arch. M.-E, vol. XXXVI, p. 73.
régala de vin et en s*en allant ils dirent qu'il y avait d'honnêtes gens dans cette maison*,
Huit jours plus tard, une nouvelle visite domiciliaire eut lieu. Des commissaires de la section des Lombards vinrent, par ordre de la municipalité, examiner si les habitants du Séminaire n'entretenaient pas de correspondance suspecte. Ils arrivèrent à sept heures du soir ; une partie des pensionnaires et des Directeurs étaient à table, les autres étaient encore dans leurs chambres, ils firent descendre tout le monde au réfectoire, placèrent, des gardes à la porte, défendirent à qui que ce fût de sortir sinon accompagné de deux fusiliers, puis ils demandèrent à M. Ilody si tout le monde était présent, et, sur sa réponse affirmative, ils firent observer qu'il y avait plus de couverts que de personnes présentes. « Ce sont,répondit M. Ilody, les couverts des Directeurs absents pour quelques jours. » Ils ordonnèrent alors au Supérieur de monter avec eux dans sa chambre et de leur montrer tous ses papiers, ils en lurent une partie et n'y trouvant rien de suspect, ils allaient se retirer, lorsqu'ils s'avisèrent de vouloir faire ouvrir un liroir. La clef de ce tiroir était attachée avec une autre, il fallut dire d'où venait et à quoi servait cette autre clef. C'était la clef d'une valise portée hors de la maison dans les jours précédents. M. Hody, craignant de compromettre les dépositaires de la valise, essaya de tourner la question : on le pressa plus vivement, et il finit par dire ce qu'il en était. Les commissaires envoyèrent aussitôt chercher la valise et ordonnèrent à M. Hody de faire une déclaration détaillée de ce qu'elle contenait.
« La visite achevée chez le Supérieur, ils appelèrent successivement chez eux tous ceux qui étaient présents et ils visitèrent leurs chambres où rien ne leur parut dangereux.
« Tout le monde descendit alors au réfectoire. Pendant qu'on écrivait le procès-verbal de la visite, quelque mauvais sujet de la section do la Croix-Rouge dont dépendait le Séminaire, s'écria quMl fallait conduire tous ces prêtres aux Carmes. Les commissaires s\y refusèrent, en déclarant que leur mission étiit d'arrétar ceux-là seuls qui seraient coupables et que les prêtres des Missions-Etrangères ne l'étaient pas.
Cependant raflTaire de la valise de M. Hody avait laissé des doutes
t Arch. M. -15, Tol. XXXVI, p. 74.
dans certains esprits, on discuta s'il fallait, ou non, remmener en prison, mais un domestique du Séminaire ayant fait observer que M. Hody avait été constitué gardien des scellés apposés sur la bibliothèque, on le laissa tranquille. »
» Deux ou trois jours après, MM. Hody et Bilhère allèrent à la mairie réclamer la valise et demander qu'on envoyât des commissaires pour lever les scellés mis sur le cabinet do M. Bilhère. Leurs demandées furont accordées, et même le dimanche suivant, les commissaires vinrent au Séminaire, ils dinèrent au réfectoire où l'on faisait la lecture, se conduisirent avec beaucoup d'honnêteté, et déclarèrent que la maison avait de mauvais voisins qui leur avaient indiqué tous les endroits où Ton pouvait se cacher. Ces voisins disaient avec déplaisir que tous ces commissaires étaient, à leur arrivée, comme des lions qui semblaient devoir tout dévorer, et, qu'à leur départ, ils étaient doux comme des agneaux*. »
M de Ghaumont était moins en sûreté encore dans Tasile qu'il s*étuil choisi ; il avait été dénoncé, et, à plusieurs reprises, des perquisitions avaient été faites. Une première fois, il n'avait eu que le temps de se cacher dans une mansarde, sous un tas de bois, pendant que son hôte pliait son lit desangle.
La seconde fois, les soldats mieux informés montèrent jusqu'au grenier, passèrent leur sabre à travers le tas de bois, heureusement sans atteindre le prêtre. M. de Ghaumont dut quitter cet asile, et, le 25 août, il rentra au Séminaire. Ml n'y fut pas longtemps tranquille.
€ Le jour fatal du 2 septembre, vers 3 heures après-midi, raconte-il', le tocsin qui sonnait, l'air farouche qu'on apercevait sur le front d'un certain nombre, la consternation où Jetait la fausse nouvelle que l'ennemi était à Chàlons, tout annonçait quoique scène sinistre. Vers les i heures et d^mie, un j uns St'îminaristo qui avait été pris, le onze, dans les rues et conduit aux Carmes, accourut tout essoufflé et nous dit qu'il fallait quitter la maison, que nous n'y étions point en sûreté, que le massacre des prêtres commençait aux Carmes, que luimême ne s'en était échappé avec quelques autres ecclésiastiques qu'en sautant par-ilessus les murs. Que faire ? \'étions-nous pas exposés à être arrêtés dans les rues si nous y passions^ Étant parfaitement connus dans le voisinage, les mal intentionnés pouvaient nous reconnaître quoi que dc:-ruisés. X'étions-nous pas exposés à être pris dans les maisons, où nous nous serions retirés? La crainte des visites ne pouvait-elle pas
« Arch. desM.-E., vol. XXXVI, p. 74.
« id. vol. id., p. 73-75.
s id. vol. id., p. 75.
empêcher les honnêtes gens de nous recevoir ? Nous prîmes tous des habits laïcs, nous fîmes dos queues comme nous pûmes; nous nous demandions les uns aux autres ce que nous ferions, mais tout le monde était indécis, et ne savait quel parti prendre.
» Quelques-uns se déterminèrent à sortir; ils réussirent. Ceux qui restèrent à la maison étaient le plus grand nombre; ils n'étaient nullement tranquilles; ils cherchaient où ils pourraient se cacher si les assassins venaient; ils ne trouvaient aucun endroit. Le moindre bruit effrayait et faisait croire à l'arrivée des assassins. On avait fait placer une échelle contre un des murs du .jardin ; le soir on passa par ce moyen dans le jardin voisin ; et comme la peur n'empêchait pas le besoin, les domestiques portaient du pain et de la viande pour ceux qui voudraient manger, on était détt^rminé à passer ainsi la nuit. M. Bilhère était monté sur un arbre et voulait y rester caché. Mais une nouvelle circonstance survenue obligea de repasser dans la maison. Après avoir encore été quelque temps dans le jardin on prit le parti de se retirer dans ses chambres, s'abandonnant à la Providence et se résignant à tous les événements. Il n'arriva rien heureusement; mais on se trouva, pendant environ quinze jours, dans cet état de transe. On ne se couchait qu'avec la crainte fondée d'être massacré la nuit. Do temps en temps, on disait que les assassins étaient déterminés à venir la nuit suivante. Vers le 17 septembre, on envoya un cadeau à la section, la priant de nous mettre à l'abri de ces craintes et de ces alarmes. Le présent ftt effet. Elle donna un écrit, qui fut affiché dans tout le quartier, par lequel,rappelant le serment qu'on venait défaire, de veillera la sûreté des personnes, elle recommandait instamment la maison des Missions- Etrangères, qui était une propriété nationale ; mais en môme temps, elle nous fit dire, que pour notre sûreté, il fallait purger la maison de toute personne suspecte. Ces personnes dans leur sens étaient les pensionnaires et les jeunes missionnaires. »
Le jeune séminariste qui vint avertir les Directeurs du massacre des Carmes était M. Miquel, alors diacre ; le onze août, il était sorti dans la rue, avait été reconnu, aussitôt arrôté et emmené en prison.
Un ancien missionnaire en Chine, M. Urbain Lcfèvre, fut massacré aux Carmes ainsi qu'un pensionnaire du Séminaire, M. Tabbé Ratteau, docteur en Sorbonne. Dans de semblables circonstances il ne restait évidemment plus qu'à quitter la maison, c'est ce que firent les Directeurs. Muis auparavant ils déposèrent une somme de 3000 fr. et une partie des meubles qu'ils possédaient^ chez le frère d'un directeur, M. Blandin, négociant, demeurant à Versailles,, rue de Marly*.
« Arch. desM.-E. vol. CCXXI, p. 415.
36 LE SÉMINAIRB DES MISSIONS ËTRANOËHES
La chapelle et les livres de M. Boiret furent envoyés chez Madame d'Hervilly, au château de Bailleroi'.
M. Descourvières, cousin du directeur du même nom, qui demeurait rue des Bernardins, numéro 26, près de Saint-Nicolas du Gliardounet, reçut des meubles, dos ornements et de l'argent. Malheureusement il fut arri^té en 1798, pendant qu'il servait la messe et jeté en prison, où il resla seulement sept ou huit jours, mais l'impression qu'il resseiilil lui causa la mort, cl le Séminaire qui avait déposé chez lui, sans billet, une sonime assez considérable, ne put la recouvrer'.
Les dissertations de M»' Maigrot, l'horloge et une certaine quantité de vêtements furent cachés chez M. de Jasson qui était porté sur la liste des émigrés; les dictionnaires aunaniiles furent mis chez M. d'Arfenille".
Trois directeurs, MM. Ilody, de Boyries, Billière partirent le 25 septembre pour Amiens*, où pendant un certain temps ils jouirent do quelque tranquillité.
MM. de Chanmont, Blandin et Alary se rendirent en Angleterre avec deux séminaristes; voici en quels lermes M, de Chanmont raconte son voyage'.
€ Enfin nous pouvons vous écrira sans U.!^tour, nous avons quitté la toiTO (le la prètondiio liberté et nous sommes chez une nation libre. Nous sommes partis de Pans le î du mois d'octobre : arrivés il Rouen le 4, nous y avons pris des passeports ou ia qualité de prêtre insermenté se trouve exprimée, sans cela nous n'aurions pu sortir. Commo plusieurs (le nous n'avaient point leurs lettres ilo prêtrise, la municipalité de Dieppe nous a ftiit quelques diflicultés do donner l'ordre d'embarquement, le directoire du district les a levées et nous en sommes partis lo 6, vprs 3 heures après midi, et sommes arrivés le lendemain, vers 7 heures, à Ilastings, en Angleterre. Les ecclésiastiques y sont bien reçus. Près de cinq cents prêtres ont débarqué suceossivemont sur cette eôte, trente environ y restent, les autressont partis pour diiréreiits endroits. Vous savez que M. Alary s'est uni a M. Blandin et à moi pour ce voyage, que nous avons pris avec nous M. I^strade qui était resté à Paris et M. Souviron qui s'était réfuf,'ié à Rouen. Ces Uoui derniers
• Arcli. des M.-E. vol. CCXX. p. 48.
• id. Tol. CCXIX, p. 3^7.
» id. vol. XXXV, p. 602; vol. XXXVl. p. S9.
• id. vol. CCXIX, p. 817.
« Lettre 10 oolobre ITOi vol. XXXV. p. S33.
sont restés à Hastings, où ils peuvent vivre avec environ 30 sous par jour chacun, le blanchissage compris, et nous trois sommes venus à Londres pour y traiter avec M. James Baillie et autres personnes ; notre intention est d'obtenir lo passage des missionnaires à peu de frais. »
M. Bramany malade et âgé de plus de 80 ans, resta avec quelques domestiques fidèles au Séminaire, où la municipalilé plaça un poste de 125 gardes nationaux.
Ainsi tous les Direcleurs du Séminaire des Missions-Etrangères étaient dispersés. Mais, dans cette dispersion, chacun avait son œuvre à faire, indiquée par les besoins des Missions, et cha cun occupait, comme par une attention spéciale de la Providence, la place la plus propre à l'accomplissement de cette œuvre.
Deux d'entre eux étaient à Rome, où ils pouvaient recevoir du Souverain Pontife et de la Propagande des secours pour les missions, étudier les affaires, demander des dispenses ou des pouvoirs, transmettre aux congrégations les questions de liturgie, de discipline et de dogme posées par lés Vicaires Apostoliques, presser les solutions, envoyer les réponses ; ils étaient près de leurs chefs et sous leur commandement immédiat.
Trois autres Directeurs étaient en Angleterre, où ils s'occupaient de recruter des missionnaires, de les envoyer en Extrême-Orient, d'exécuter les commandes d'objets nécessaires au culte et d'expédier les correspondances. Aucun pays, en Europe, ne pouvait fournir, sous ce rapport, autant de ressources que l'Anglelerre grâce au nombre de ses navires^ à ses relations commerciales^ à la situation et à ia puissance de ses colonies. Les Directeurs réfugiés en ce pays étaient les procureurs des Missions pour le temporel, comme les Directeurs réfugiés à Rome en étaient les procureurs pour le spirituel.
Les Directeurs cachés à Amiens^ à proximité de Paris, allaient veiller sur le Séminaire et essayer de conserver le berceau de la Société. Quelque grands que soient les obstacles, les périls ou les malheurs des jours qui vont s'écouler, on peut donc espérer que les missions seront consolées, protégées et soutenues.
LE SÉMINAltlE DES MISSIONS ÉTRANOÈHES
Nous allons voir mainlenant par quels moyens, au prix de quels sacriflcfis et à travers quels obstacips les Direcleurs rt'ussirenlà mainEenir leur œuvre, c'est-à-dire à conserver au Séminaire son existence comme insUlution, comme corps, faisant partie intégrante de la Société des Missions-Etrangères, on continuant d'observer ses ri^gJes, de garder ses traditions, de poursuivre son but. Pour obtenir de tels résultats, il n'était pas nécessaire qu'ils fussent réunis dans un même lieu, et que ce lieu fût la maison de la rue du Bac, il leur suffisait de travailler de concert, d'étudier, comme par le passé, selon les règlumeiits établis, toutes les affaires qui concernaient les missions. La Révolution, eu les exilant et en prenant leur demeure, avait pu leur causer un grave préjudice ; elle n'avait ni entamé leur volonté, ni ctiangé l'organisation du Séminaire. Leur séparation n'était qu'une chose accidentelle et purement matérielle. Si les circonstances les empêchaient de se réunir, ils s'écriraient, les questions sans douta seraient plus longtemps pendantes, plus difficilement résolues, mais, avec beaucoup de patience et de persévérance, ils arriveraient quand môme à les éclairciret à les décider ; en un mot, il devait exister entre eux, en tout et partout, liarmouie de vues et unité d'action. C'est eu effet ce qui eut lieu. De nombreuses lettres remplacèrent les conversations, des rapports et des mémoires, les discussions du conseil, malgré les obstacles qui naissaient chaque jour plus nombreux, de la giicrro civile, de la guerre étrangère, de l'espionnage, des changements de domicile, de la maladie, de la mort, la direction des affaires resta toujours une et les résolulions ne furent exécutées qu'après avoir été prises d'un commun accord.
Dans les lettres adressées à leurs confrères restés en Franco, les Directeurs employaient un langage de convenlion que Qssitait la violation du secret des correspondances par la ce révolutionnaire. Voici un billet de M. Boiret, daté du ptembrc l~9i, il nous donnera une idée de ce curieux style itolaire ; « Cher associé, on a reçu vos deux lettres dans leur ps, nous vous remercions de nous donner les détails les
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plus longs possibles, ils nous sont nécessaires pour le bien (lu commerce que ngus faisons ici; les deux premiers commis de notre comptoir nous les demandent et nous devons les instruire pour l'avancement de nos aiïaires. Nous avons vu hier le chef de tous les comptoirs, c'est noire premier commis qui nous a procuré cet avantage'. »
Pour les initiés, le mol commerce signifiait les aiïaires des Missions; le chef de touîî les comploirs désignait le Souverain- Pontife; le premier commis, le cardinal Antonelli, préfet de la Propagande ; le second commis, le secrétaire de la Propagande.
D'autres fois les Directeurs parlent de rétablissement d'un nouveau magasin, c'est-à-dire, d'un séminaire, et pour désigner les séminaristes ils emploient le nom de marmitons. — L'origine de cette appellation en relevait la vulgarité : elle venait de ce que à Londres, un séminariste, M. Lestrade, par économie et par humilité, s'éfait chargé de faire la cuisine des Directeurs.
M. Bilhère signait ses lettres, citoyenne Lucie, ou citoyen Herebil, anagramme de son nom. Jamais il n'écrivait à M. de Chaumont sans l'appeler mon cher patriote, sans faire l'éloge des braves marseillais, des bravos législateurs, des braves citoyens, des bons patriotes « qui paieront bien des impôts triples etquadruples, » sans avoir quelques mots amers conlre« ee3 aristocrates qui feront tout ce qu'ils pourront pour ne pas payer.»
Grâce à ces précautions et à ces déclamations, les lettres ne sont pas toujours claires, ni faciles à comprendre, et M. de Chaumont s'en plaint parfois, mais au moinS;, elles ne sont pas compromettantes. Malgré cela, les Direeleurs réfugiés à l'étranger écrivent peu en France et bientôt ils cesseront entièrement, quand ils apprendront « que la plupart des Français qui ont des amis hors du royaume les ont priés de ne plus leur écrire, pour ne pas les compromettre'. »
La position des Direeleurs restés en France était, en eiïel, devenue peu à peu des plus périlleuses. A peine arrivés à Amiens, oft ils demeuraient, rue du Cloître-Saint-Nicolas, n° 4018, ils avaient reçu une lettre rJe la municipalité de Paris, adressée au citoyen Hody, supérieur de la maison des Missions-Etran-
« AroU. (!«•< M.->:., vol. CCXIX, p. Ô47. ^ 1(1. vol. CCXIX. p. 97.
!n LK SliMlNAlltB IIES MlS5[0.N>-KïllAM;i';illi;S
yùi'cs el cùiiLresîgnée Pétiuii, pat' laquelle M, llody élail iiivUd ù se rundre lo plus loi possible au bureau de liquidation, afin de rendre un coniple exacl de lous les bions et revenus de sa conimunaulé etde son adminislrafion'.
A celle lettre, M. Hody répondit en ces terna-r* :
• Citoyen, d'aprês les coiiseiis witcTés et très pressants de plusieurs officiers do notre section, nous aïons pris le purti de quitter Paris. — D*ailleui'i^, les menaces, les injures, la crainte d'être outragés, ou mis ii mort noua a impérieusement déterminés à quitter notre maison : quati-G fois do jour et de nuit, pendant huit ou neuf heures, nous avons été au moment de subir la plus extrême violence et d'être complètement pillés, ce qui dans des circonstances aussi douloureuses, nous a forcéde retirer tons nos papiers ; car il est bon d'observer quau cinq mais de l'année dernière, nous avons rendu tous nos comptes a M Belmiei, curé de Cliaillot etiiM. Bavon, jujre de paix, commissaires nommes pu la commune et apporté à l'Iiôtel de ville le détail le plus e\ ut de nofonds, maisons, rentes etc. »
La municipalité uc répondit rieu, « mais elle fit vendre tous les meubles du Séminaire, enlever les calices, Icsornemenis. les chandeliers, les colonnes eu marbre cl tous les tableaux ; ■' elle y caserna ensuite 125 gardes nationaux et un cerlain nombre d'ouvriers des trains d'arlillerie' el déclara qu'elle louerait le reste des apparfemenls. Le juge de paix de la seclion fit dire à M. BilhtTe « qu'il ne voulait que d'honnfiles gens comme locataires et qu'il lui louerait de préférence toutes les chambres à sa convenance. >i « S'il n'eût fallu pour louer toute la maison que quatre mille francs, disait M. Biihi>re, nous aurions pensé h la louer nous-mêmes, mais on dit que la location ira à dix mille, .je balance beaucoup pour faire un voyage à Paris et pour voii', par moi-môme, ce qui en est •)'.
Le prix de la location fut moins élevé qu'on ne le pensait, il atteignit seulemenl le chiffre de cinq mille cinquante franrs, mais les circonstances ne»permirent pas à M. Bilhère de venir a Paris et de traiter publiquement des affaires. Ils avaient été dénoncés lui et ses deux confrères, MM. Modv et de Bevrics, el
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PLNDANT I.A llfcîVUi.LTION il
avuieiiLcii à [jiîiiie ic Icmps de fuir pour écliapper aux oinciors municipaux chargés de les arrôler. Quelques jours après celto alerte, M. de Beyries fut pris de la jaunisse et mourut le 27 janvier 1793.
M. Hody fit part de celle douloureuse nouvelle aux Dinn-teurs dans les fermes suivants :
«M. de Beyries vient de nous quittei* pour un monde meilleur. Il a supporté sa maladie avec beaucoup de patience et de résignation, il a conservé la connaissance presque jusqu'au dernier moment, il a eu le bonheur de recevoir tous les sacrements de PÊgliseet il a pu avoir tous les secours corporels aussi bien et même mieux que dans sa chambre au Séminaire. IL craignait tellement de revenir à la santé qu'il priait toutes les personnes qui s'intéressaient à lui de ne pas demander son rétablissement.* »
Un mois s'était à peine écoulé, que M. Bramany mourut d'apoplexie, le 23 février. Il avait obtenu, à cause de son grand tige, de rester au Séminaii-e avec trois anciens domestiques de la maison, Daunon, Evelin et Charmette. Il fut assisté à ses derniers moments par deux prêtres non assermentés, MM. Praire et Rolland ; ce fut M. Praire qui le confessa et lui donna l'Extrême-Onclion. MM. Hody et Bilhère restaient donc seuls réduits à se cacher tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, sans pouvoir entretenir, pendant quelque temps du moins, aucune communication avec leurs confrères de Londres et de Rome.
Comme on le voit, en Franco, la situation s'aggravait; en Angleterre, au contraire, elle s'améliorait pou à pou. Les débuts de la vie d'exilé avaient été pénibles pour MM. de Ghaumont, Alary et Blandin ; leurs ressources élaient modiques: 0000 livres en or et 10000 livres en assignats. Les assignats avaient perdu 40 7° Jô leur valeur première, les louis d'or ol les écus de livres perdaient moins, « mais encore trop. »>
A M. Boiretqui racontait que le cardinal Antonelli s'étonnait de ce que les Directeurs faisaient eux-mêmes leur cuisine, M. de Ghaumont répondait: « que dirait-il, s'il savait que pour la même raison, nous couchons deux dans un lit, nous ne mangeons qu'un nioreeau de pain sec le soir, excepté les jeunes missionunires
» Alvl,. M.-K. vnl. XXWL p. ôl.
■i^ LE SEJnfiAKIi; DES JIISMO.NS-KTIIANUKIIES
qui mangent lercsle du bonilli du dincr. Gratin à Dieu, ce genre dévie n'est point préjudiciable i< notre santO; ce qui nous incommode le plus c'est de couchpi- deux'. »
DemêmeqLic les séminaristes pendant leur séjour ù Hiistings, ils dépensaient trente sous par jour cl par personne pour le logement, la nourriture, le blancliissîige et le chauffage; Il il était difficile de vivre à meilleur cmiiiite'. »
Les anglais protestants montrèrent, personne ne l'ignore, un véritable dévouement pour le clergé français.
« La générosité des Anglais conlinne toujours envers les prêtres français, écrit M. de Cliaumont, la souscription baissait, on a réveillé le zèle pour celte bonne œuvre et en peu de jours il y a eu une souscription considérable. M. Pitt adonné 150 livres sterling, M. Dundas, uu autre ministre, 100 livres sterling, l'évoque protestant de Cantorbéry, iOO livres sterling. •'' Los ministres protestants eux-mômcs se mettaient à la tôle des comités de secours.
M, do Chaumont essaya de se créer des rclaiions, c'était un moyen de procurer des ressources à lui, à ses confrères et aux missionnaires. Il visita quelques émigrés qu'il avait connus à Paris, l'abbé Barruol, Madame d'IIcrvilly, M. de Choiseul, etc. 11 fil la connaissance de plusieurs familles anglaises, on l'invitail souvent à dtner, il acceptait volontiers. C'était autant <récononiisé, dit-il, ■> l'économie, en effet, était une do ses préoccu-, palions; il en parie souvent, avec une sorle d'insistance i|ui fatiguerait, s'il n'en donnait cette raison touclianle : a Au moins nous pourrons envoyer un peu plus d'argent ,tux Missions. •■ C'est cette raison qui lui fit acceptcrunu place de cliapelain.
« M. Hussey' qui craint que nos malheurs no durent encore lonplemps, raconte-t-il, me propose une placedanstme maison catholique en province pour y dire la messe. Soninlention esl que j'y jouisse d'un sort honnête et qui me rende indépendant de ceux pour qui j'y serai, jusqu'à coque nous puissions retourner on France. .le ne sais pasencorecequccesora. Il m'en conte
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ïol. XXXV, p. JSO.
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PENDANT LA IIKVOLITION \'i
(l'acceplor cello |)]ac3^ il faudra nous séparer. J'ai aiïaire à Londres. Je pourrai y venir quand j'aurai besoin, et pourrai faire mes écritures eu province comme h Londres. Ayant au moins riiabit et la vie, ce sera autant d'épargné. Si j'ai du plus, ce sera ou pour aider ces Messieurs ou pour les Missions. Ces dernières considérations me déterminent. »
Les écritures dont parle M. de Ghaumont consislaienl à copier presque toutes les lettres (\05 missionnaires ; craignant que ces lettres ne fussent perdues, il expédiait la copie à Rome et'gard.iit l'original, il faisait eusuile pour les missions un comple rendu annuel des événements d'Europe. Dans ces lettres écrites sans indle prétention littéraire, on voit se dérouler tons les événements de cetle époque mouvementée, les horreurs de la Révolution française, la mort de Louis XVI, les guerres d'AlleuKisne, d'Italie, de Vendée, etc., on ne trouve que peu ou point d'appréciations ; mais seulement des noms, des dates, un précis des faits, simple et exact.
Rien de mieux compris, en eiïel. M. de Ghaumont raconte ce qu'il voit, ce qu'il lit ou ce (pi'il entend chaque jour ; et sachant ù n'en pas douter, la difficulté déjuger avec modération et justice les hommes et les choses du temps où l'on vit, il écrit une page de journal et non une page d'histoire.
D'ailleurs, il est certains faits qui parlent d'eux-mêmes et suffisent sans commentaires, jTour faire apprécier la situation d'un homme ou l'état d'une nation.
En môme temps il publie des relations pleines de faits édifiants, conversions, persécutions, travaux, succès, que lui envoient les missionnaires. Lui-môme nous indique avec quel soin, avec quelle prudence, et en même temps avec quelle sincérité il procède à ce travail.
« Par rapport aux relations, nous donnons les lettres depuis trois ans, nous y laissons passer beaucoup des chosos que nous aurions omises s'il eût fallu copier. Relativement à la persécution du Tonquin, comme plusieurs circonstances se trouvent éparpillées dans six ou sept lettres différentes et qu'il eût été désagréable de donner au public des pa^jres ou demi-pages d'une lettre, ce qui aurait eu l'air de gazette, j'ai pris le parti d'en faire une relation suivie, ce qui je crois, sera plus agréable. Vous jugez bien que je n'ai pas fait jouer l'imagination et que je nip suis tenu dans les boi-nes d'une narration simple: de trois
W LE SKMINAinE DES MISSIONS-ÉTIUNGERES
lettres de M. Lavoué je n'ai fait qu'une môme pièce, parce qu'en l>arlani d'une môme chose, il omettait dans une ce qu'il marquait dans une autre, et je l'ai intitulée : Précis de trois lettres de M. Lavoué. .l'ai donné la lettre de M. Liot, retranchant les inutilités, et changeant le style qui no serait pas soutenablo à l'impression, ayant soin néanmoins de conserver ses expressions, autant qu'il a été possible. Je n'ai pu donner rien de la lettre de M. d'Adran, parce que M. Blandin vous a envoyé par inadvertance et original et copie, et qu'il ne nous en est rien resté. J'ai pu trouver et j'ai mis ailleurs ce qui prouve rattachement, la confiance du roi et du prince en sa Grandeur, et combien il est propre k ranimer le courage dans les occasions où ilso trouvait malgré lui.
J'ai donné la relation du Su-Tchuen par M. de Caradre, à peu de choses près, y laissant ce que vous avez omis. Je crois que les chutes dont on se relève sont un sujet d'édification; ces récits ont leur utilité, parce qu'en faisant voir la cause des chutes terribles, elles apprennent à les éviter. On voit dans le cas présent que le défaut de soumission aux supérieurs expose ii de grands dangers et à de grands maux. C'est une tentation de tous les temps et de tous les lieux. Ces récits sont peutêtre plus utiles aux jeunes missionaires à qui il est important de faire lire les relations, que les traits qui ne sont qu'édifiants. Ensuite, une considération très importante et qui fait impression sur bien du monde, «•'est que le récit naïf des chutes donne beaucoup de poids à ce qui est édifiant, on croit aisément un homme qui dit le fort et le faible; on n'est point tenté de croire qu'il cherche à faire valoir sa mission. Ce sont ces raisons qui m'ont porté à croire avec plusieurs personnes prudentes que h>s ombres dans le tableau ne font qu'en relever la beauté*. »
M. de Cliaumont faisait imprimer ces relations où il pouvait, cliez les imprimeurs qui lui offraient les meilleurs conditions, lanlôl à Liège, tantôt à Londres. Il en envoyait quelques exemplaires d'abord au Souverain Pontife, à la Propagande, puis à tous ceux qui s'intéressaient aux Missions; il en adressa au comte do Provence qui lui fît répondre par Tabbé Edgeworlhde Firmont, la leflre suivante :
« J'ai reçu les deux exemplaires des lettres édifiantes que vous avez ou la bonté de m'envoyer, et conformément à vos intentions, j'en ai présenté un. Deux jours se passèrent, et dès le troisième « savez-vous me dit-il, que ces lettres sont très intéressantes, je les ai lues avec un
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vrai plaiîiir.— Oui, en véritô, ellos m'ont singuliôreiui'ntinterressé. » Jo vous rapporte ses propres paroles, telles que ma mémoire me les fournit parce que vous atttichez sûrement quelque prix à son jugement et que d'ailleurs c'est le jugement d'un homme de beaucoup d'esprit. »
M. de Chaumont revint à Londres au bout de quelques mois, il y retrouva M. Alary et M. Blandin, dont la vie était foute de travail et de pauvroto.
« Xous ne sommes pas réunis, écrivait l'un d'eux*, mais nous sommes voisins, nous cherchons à être ensemble, nous ne voudrions payer qu'un p3tit loyer, il est assez difficile de trouver tout d'un coup du logement pour cinq, à bon marché et un peu commodément; quand je dis commodément, j'entends avoir un petit trou pour chacun séparément, car il est très incommode de n'avoir qu'une chambre pour plusieurs et encore plus qu'un lit pour deux.
« Nous avons tous plus ou moins de confessions à entendre, et nous n'avons d'autre endroit que notre chambre pour recevoir nos pénitents.»
M. Alary s'occupait surtout des jeunes missionnaires, il leur enseignait la théologie et les formait à la piété. Au mois (raoût 1795, il quitta secrètement ses confrères et se rendit dans un monastère nouvellement établi par les trappiste» venus fie France ; il y prit le nom de frère Robert, mais sa santé ne lui permit d'y rester que quelques semaines et il revint, à Londres, reprendre ses occupations ordinaires.
M. Blandin remplissait les fonctions d'aumônier à l'hôpital de Middlesex, « la besogne est forte cl sa santé n'est pas magnifique^. » Il rentre vers dix heures du soir et la prière faite il se met parfois à répondre aux lettres des Missions, outre cela il entend un assez bon nombn^ de confessions et fait quelques courses; aussi, sans ôtre malade se trouve-t-il de temps en temps bien abattu, plusieurs fois on lui en a fait la remarque, « mais il sent les raisons el va toujours le mémo train'. »
De leur côté, MM. Boiret el Descourvières, les deux Directeurs réfugiés à Rome, n'étaient ni moins éprouvés par
« Archives M.-K. vol. XXXVI, p. 426. (20 jnnvioi- ITo:,). ' Id. vol. XXXVT, p. 426.
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