MUI
dans la prison de Chambéry, il s'évada avec le même bonheur. Quand la paix fut rendue à l'église, il parcourut les villages du Faucigny pour y^xercer le saint ministère, puis il conçut le projet de fonder, à Sallanches, un collège où l'on admettrait quelques élèves se destinant aux Missions. M. Boiret vit dans ce projet la réalisation d'une partie de ses désirs et promit son concours. Aussitôt M. Ducrcy envoya à Rome un prôtre de ses amis , M. Jacquemod , afin de traiter directement cette affaire avec M. Boiret*. Celui-ci donna 600 louis qui devaient rapporter 5 •/« et former un capital pour trois bourses'. Il annonça ensuite cette fondation à ses confrères. « C'est une pépinière de missionnaires, disait-il'. » De son côté, M. de Chaumont lui écrivit, qu'il « était charmé*. » Avec l'argent que lui prêta M. Boiret, M. Ducrey acheta une maison à Mélan et y transporta son collège de Sallanches.
Dieu attendit vingt ans, avantde rendre à la Sociétél'obole dont M. Boiret espérait un si grand profit, mais il la rendit comme le maître de toutes les richesses et le dispensateur de toutes les gloires, au centuple. C'est de ce collège de Mélan fondé à l'aide des secours offerts par un ancien missionnaire de Cochinchine, que sortit le martyr de Cochinchine, le plus illustre par ses souffrances , le vénérable Jaccard. Les événements allaient heureusement d'ailleurs rendre ces projets inutiles.
Tels étaient les travaux, les inquiétudes et les peines dos Directeurs réfugiés à Londres et à Rome ; il nous reste à dire ce que faisaient pendant ce temps M. Bilhère et M. Hody restés en France. Il est difficile de suivre leurs traces pendant les années 1793, 1794, et 1795. Nous n'avons trouvé aucune lettre de M. Hodv et les lettres de M. Bilhère sont fort rares, très brèves, et sans aucun renseignement sur l'existence qu'il
• Arch. clos M.-E., vol. CCXXII. p. 392.
» Id. vol. CCXXIII, p. U.
» M. vol. XXXIX. p. :.G|.
* M. vol XYXIX. p. 2U9.
08 LE SÉMINAIUE DES MISSIONS-ÉTUANGÈUES
mène. Nous savons seulement qu'il vint à Paris et y demeura assez longtemps dans une maison de la rue de Sèvres.
Après la promulgation de la loi du 3 ventôse an III (20 février 1795), quinze églises avaient été rouvertes à Paris. Peu à peu d'autres se rouvrirentégalement. Au mois d'août 1795, M. Bilhère écrit qu'il a pu dire la messe dans 1 église des Missions-Etrangères dont un prêtre assermenté, M. Piorey, était desservant.
Des baptêmes et des mariages se célébraient dans l'église qu'on appelait alors « l'Oratoire des Missions-Etrangères. »
Nous avons compté sur les registres très certainement authentiques, mais qui ne portent la signature d'aucun prêtre, 135 baptêmes et 11 mariages du 12 janvier au 27 décembre 1795, et en 1790, 114 baptêmes et 18 mariages.
M. Hody vint également à Paris, mais plus tard, il y mourut le 11 octobre 1796, « comme il avait vécu », c'est-à-dire en saint, raconte M. Bilhère. « Il n'a pas eu un moment d'inquiétude. La paix, la confiance, l'abandon entier à la volonté de Dieu ont consacré tout le temps de sa maladie. Son ancien catarrhe l'a fait mourir, c'est à la basse église des Missions-Etrangères qu'il a été enterré. On lui a fait les obsèques solennelles et on a chanté avec la plus grande édification ; il y avait beaucoup d'ecclésiastiques. »
Le Séminaire avait été vendu par le bureau du domaine national du département de la Seine à un nommé Antoine Salmon, par suite de la soumission qu'il avait faite le 18 prairial an IV, moyennant 190.000 livres qui ont été entièrement payées*. »
M. Salmon avait dû pour devenir possesseur du Séminaire, vaincre l'opposition du ministre de la guerre: ce dernier désirait acquérir la maison «afin d'y mettre le dépôt général de la guerre et de la géographie; » le 28 messidor an IV, il présenta au Directoire exécutif le rapport suivant :
« Le dépôtgénéral de la guerre qui ne peut être placé que dans un local immense est depuis longtemps à la place des Piques. La maison où il se trouve qui était propriété nationale a cessé de l'être, et le gouvernement est obligé d'en payer la location de
* Arcli. des M.-E. Titres de proprié té non catalogués.
PENDANT LA UÉVOLUTlON * 69
20000 livres par an. Il est d'ailleurs absolument nécessaire de rapprocher cet établissement du centre de radminislralion dont il fait partie intégrante.
*< La maison dite des Missions-Etrangères, située uu coin des rues du Bac et de Babylone est seule propre à remplir ce but. Le ministre de la guerre l'a depuis plus de six mois demandée au ministère des flnances. 11 Ta portée sur Tétat des bâtiments conservés pour son département, qu'il a soumis au Directoire et que le Directoire a approuvé et renvoyé à la commission des dépenses. De toutes les maisons que le ministre a vendues, aucune no peut remplacer celle-là. — Di£férents obstacles et surtout la conduite indécente des locataires qui se sont toujours opposés à la levée du plan ont succesivement empêché qu'elle lie fût définitivement mise à sa disposition. Aujourd'hui elle est soumissionnée, et le bureau des domaines nationaux prétend ne pouvoir surseoir à la vente sous prétexte qu'elle n'est pas dans le cas des exceptions prescrites par la loi. Pour lever ces difficultés, le ministre propose au Directoire le projet du message suivant :
«< Il observe que la loi du 4 ventôse exige qu'en demandant au Corps législatif une exception qui rende un domaine quelconque non soumissionnable,on doit lui proposer l'état des changements à y faire et lui donner l'état estimatif des dépenses que ces chang^ements entraînent , mais que la maison des Missions- Etrangères n'est pas dans ce cas, puisque sa distribution la rend propre telle qu'elle est à recevoir l'établissement auquel elle est destinée*. »
Après avoir examiné cette demande, le Directoire adressa au conseil des Cinq-Cents un message conçu en ces termes :
Minute du Message.
« Paris, le 7 thermidor an IV de la République Française une et indivisible.
« Le Directoire exécutif formé au nombre des membres requis par l'article CXLII de la Constitution, arrête qu'il sera fait au conseil des Cinq-Cents un message dont la teneur suit :
* Archiv. nation. A F, 3U0, D, 1915 numéro 45.
70 LE SÉMINAIRE DES MISSION'S-ÊTnANGÈRES
Le Directoire exécutif au Conseil des Cinq-Cculs. Citoyens législateurs.
« La maison dite des Missions-Etrangères, propriété nationale, située au coin des rues du Bac et de Babylone a depuis longtemps été demandée parle ministre de la guerre pour recevoir le dépôt général dé la guerre et de la géographie. Ce dépôt se trouve actuellement place Vendôme dans une maison dont le gouvernement paye la location sur le pied do 20,000 livres par an. — Il est instant de le rapprocher du centre de ladmiiiistralion dont il fait partie intégrante. La maison des Missions-Etrangères est seule propre à le contenir. Le ministre de la Guerre après s'être concerté avec celui des Finances> a porté cette maison sur 1 état des bâtiments réservés pour son département qu'il a soumis au Directoire et que le Directoire a approuvé et renvoyé à la commission des dépenses générales. Il devait vous être fait à ce sujet dès le mois de floréal, un message qui n'a été relardé que par l'opposition constante qu ont mise les locataires de la maison à la levée du plan, prescrite par la loi du 4 ventôse, qui veut qu'en demandant au Corps législatif une exception qui rende un domaine national quelconque non soumissionnable, on lui présente l'état des changementsctdes dépenses à y faire, mais celte formalitée ne peut être appliquée à la maison des Missions- Etrangères, puisqu'elle peut absolument, telle qu'elle est, recevoir l'établissement auquel elle est destinée. — Le Directoire vous propose en conséquence, citoyens législateurs, d'excepter cette maison des dispositions des lois des 4 et 28 ventôse et tie l'attribuer au ministre de la Guerre pour le service de son département. «
Caniot, La Réveillère-LepaKX, lieirheW.
Instruit des projets du ministre de la guerre, M. Salmon écrivit plusieurs pétitions et mémoires dont la substance nous est connue par un long rapport de Camus du 19 thermidor. Naturellement ces déclarations étaient en tous points contraires à celles du ministre ; il affirmait que le Séminaire était inutile au ministre de la guerre qui avait déjà à
* Archiv. nation. A F 111 3To, D. l!M') n" 44.
sa disposition beaucoup d'autres maisons plus propres à rétablissement projeté « que le plan du ministre n'avait d'utilité, que pour les architectes, qui, après avoir démoli etreconstruit^ dévasté et réparé les maisons les plus vastes, les mieux ornées, voient d'un œil envieux et jaloux que le bâtiment des Missions- Étrangères leur a été jusqu'à présent fermé ; ils ont circonvenu les personnes intéressées, il les ont séduites en leur présentant la perspective de logements commodes, assez étendus pour eux et pour leurs amis, ainsi que des jardins utiles et agréables. Ils ont dressé des plans propres à leur procurer de longs travaux et à leur fournir des démolitions qui tournassent à leur profit : le prétexte d'isoler un dépôt précieux est dans leurs mains un moyen de détruire des bâtiments productifs pour la République, de raser des maisons dont ils vendent les bois, les plombs, les fers, et les pierres. En un mot, le réfultat définitif <Je l'opération des architectes sera de dévaster pour leur profit x\n emplacement où habitent aujourd'hui soixante ménages et de le changer à grands frais en un triste désert. »
Dans son rapport, Camus résume les raisons données par les deux adversaires, mais il appuie plus fortement sur celles que donne M. Salmon, et s'il met le Conseil en garde contre les exagérations de ce dernier, il trouve trop promptes, et peut être aussi trop semblables dans le fond et dans la forme les affirmations du Directoire et du Ministre ; il explique en quoi consiste le dépôt de !aguerre,ordresdonnéspar le roi,compte-rendus faits parles gênéraux, registres en grande quantité contenant les minutes de brevets, de promotions, de pensions, des collections de mémoires, des récits de campagnes, des cartes géographiques, des exemplaires de cartes sur cuivre et des planches pour en graver de nouvelles ; il déclare que le dépôt exige d^s bureaux, des ateliers, des salles disposées en bibliothèque, en un mot des distributions tout-àfait différentes de celles qui conviennent à un Séminaire : et il conclut à ce que ses collègues : « renfermant quant à présent leur délibération dans les limites que la Constitution trace en renvoyant au Directoire le mode d'exécution, et surseoir jusqu'à ce qu'ils soient décidés sur le tout à prononcer sur les mesures partielles que le message du Directoire leur a présentées, relativement à l'emploi de la maison des Missions- Etrangères. » Finalement, le Conseil donna gain de cause à Sal-
72 LE SÉMINAIKE DES MISSIONS-ÉTnANGÈRES
mon, qui, par un acte signé et enregisirô le 25 vendémiaire anV, devint propriétaire du Séminaire.
Quel était ce M. Salmon?Nous ne le savons; mais il paraît certain qu'il agissait pour Ip compte de M. Bilhère. Voici en effet, ce que nous lisons dans une lettre de ce dernier*. « J'aurais pu gagner mille louis, je pourrais même m'en assurer une partie aetuellement, si je voulais permettre à mon soumissionnaire de céder le droit de sa soumission. » Dans cette lettre, M. Bilhère ne donne pas le nom de ce soumissionnaire, mais nous le trouvons dans une de ses lettres datée du 3 juin 1807; énumérant les raisons qui l'ont empêché d'écrire, il s'exprime ainsi : « La seconde raison est un accord que je voulais finir avec M. Salmon qui est l'homme dont je me suis servi pour Tachât du Séminaire, vous savez par quels moyens il me força à faire le rachat aux conditions qu'il voulut m'imposer; outre l'hôte! de Jaucourt et le jardin, je fus obligé de lui accorder aussi à vie, les quatre chambres du Séminaire qui donnent sur la cour de cet hôtel et qui sont au deuxième et au troisième étage et dont je lui donnais de loyer 418 fr. par an.'»
De cette lettre il ressort, que M. Salmon agissait pour le compte de M. Bilhère et qu'il le trompa. En q.uoi et comment le trompa-t-il ? Commit-il un vol véritable ou une simple indélicatesse? en d'autres termes, M. Salmon rerut-il l'argent de M. Bilhère pour acheter le Séminaire ? et le lui vendit-il en le faisant payer une seconde fois? ou bien reçut-il simplement mission d'agir, et l'achat conclu, céda-t-il à la tentation d'obtenir un gain plus ou moins considérable ? Nous n'avons pu ni éclaircir ce point, ni connaître les moyens que M. Salmon avait employés contre M. Bilhère. Quoiqu'il en soit, ce dernier n'a« bandonna cependant pas son projet; à tout prix il voulut conserver cette maison si chère à la Société des Missions Etrangères.
C'est une chose précieuse pour une Société religieuse que de posséder son berceau, elle y trouve ses traditions avec ses souvenirs et ses espérances, il semble que de ces vieux murs, ténoins de tant d'événements, s'échappent le parfum viviflant
Arch. d<»8 M..E, vol. XXXVII, p. 189, « Id. Tol. XL, p. 236.
du passé et la grande voix des aïeux qui redit l'histoire des premiers jours ; enseignement plein d'un indicible charme et d*unc incoraparal;)le force, il apprend à travailler, à souffrir, à lutter et aussi à vaincre ; il montre la route à suivre elles écueils à éviter; parce que furent les devanciers, il indique, ce que doivent ôtre les successeurs, puis, pour tous ceux qui y ont vécu c'est un toit paternel, une maison de famille, où le^ cœur vient se reposer, se retremper, se rajeunir en quelque sorte, dans la pensée des leçons et des joies saintes qu'il y a goûtées ; c'est un lien qui rattache le passé au présent, le présent à l'avenir, on dirait qu'il engendre l'unité dans la vie de la société aussi bien que l'union dans l'âme de ses enfants.
Les circonstances ne permettant pas à M. Bilhère de conclure lui-même cette affaire, il s'adressa à Mademoiselle d'Escars, personne « pieuse et dévouée à l'œuvre des Missions », ancienne religieuse de Panthémont' et la pria de se mettre en rapport avec l'acquéreur. Celui-ci faisait le commerce de biens natio* naux, il ne demanda pas mieux que de vendre ; mais il voulait vendre cher : aussi expose-t-il en détail, les dépenses qu'il a dû faire, et les diverses offres qu'il reçoit.
€ J'espère,dit-il que nous n'aurons pas beaucoup de difficultés sur le prix et les conditions, quand vous considérerez la peine, les pertes et les emplois d'argent que m'a coûtés cette acquisition ; vingt fois j'en aurais reçu comptant 150 000 fr., si j'eusse voulu revendre la totalité ,et on m'en pressait, en y demeurant en môme temps, avec un nouveau bail, moyennant 7500 fr. pour 9 années consécutives. Ce qui est bien différent de ce que je vous demande.
€ Certes, si j'eusse fait emploi de mon argent d'une autre manière, j'aurais trouvé un avantage infiniment plus grand.
€ Prenez connaissance, je vous prie, avant de vous déterminer, du prix que se vendent aujourd'ui les domaines nationaux, ils vont à un prix tel, que si celui-ci était vendu par la République, il monterait à plus de 400 000 fr., dans ce moment, et certes vous verrez l'avantage que vous aurez à l'acquérir au prix et aux conditions demandés.
€ Ce qu'il y a de certain c'est que le temps que j'aiemployé à la poursuite de cette acquisition que je n'ai pu abandonner, m'a causé plus de
* Ce monastère était situ » dans le bourg Saint-Germain. I.os religieuses étaient des Bernardines, ayant quitté leur abbaye do Hauthémont près de Beauvais, elles s'éUiient réfugiées à Paris, en 1672.