‹ Le Sénatus Consulte des BacchanalesChapitre 60 sur 83 · Tacite. Annales, I · texte numérisé non relu

Tacite. Annales, I

Protagoras, dont les écrits furent livrés aux flammes et qui fut lui-même banni d'Athènes... les exemples ne manquent pas.

On n’en peut pas dire autant de Rome. Il n'apparait pas que celle-ci ait connu l'asséexx. Antithèse curieuse si l’on considère que là, bien plus qu'en Grèce, la religion faisait partie intégrante del’État (1).

Il est certain qu’au vr' siècle, la pensée romaine s'était singulièrement affranchie de son ancienne crédulité. Non pas que le sentiment religieux fût tout à fait perdu pour tous, mais il avait évolué pour beaucoup et ceux que le doute possédait nes’en cachaient point. Alors qu'à Athènes on mettait à prix la tête de Diagoras, les autoritésromainesfermaient l'oreille aux blasphèmes proférés tout haut.

Précisément à l’époque où éclatait le scandale des bacchanales, Ennius, le protégé de Caton traduisait le livre d'Evhemère, insinuant par lui que les plus anciens dieux n'étaient que de simples mortels divinisés par la crédulité humaine. Evhemère disait en effet

avoir vu dans une ile voisine de l'Arabie, une colonne

1. Tout enles laissant profondément pénétrés l'un de l'autre, l’abolition de la royauté avait cependant opéré la scission entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Cette séparation « devait amenér à sa suite l'impunité des délits contre les dieux par cette simple raison que ceux qui avaient le droit de punir n'avaient plus à s'occuper des choses divines et que ceux qui s'occupaient des choses divines n’a vaient plus le droit de punir. » (Girard. Organisation judiciaire des

Romains, 1901, ch. IT, p. 59.)

commémorative des exploits et de la mort des anciens rois du pays qui ne sont autres que Jupiter, Saturne, etc... (1).

« Je méprise, écrivait-il, les augures du pays des Marses aussi bien que les haruspices de village et les astrologues de carrefour, les pronostiqueurs d’Isis et les interprètes de songes. Il n’est en eux ni art divin ni science humaine, ce sont d’impudents menteurs, des fainéants ou des fous, des gueux que la faim presse. Ils ne savent où aller et ils prétendent nous conduire. Ils promettent des trésors et nous demandent une obole. Que, sur ces richesses annoncées, ils prélèvent d’abord leurobole et nous donnent le reste (2). »

Malgré ces théories subversives Ennius ne fut nullement inquiété (3).

Cicéron, augure, se demandait comment ses collègues pouvaient se regarder sans rire et écrivait le Denatura deorum et le De divinatione.Toutle monde lisait les ouvrages de Lücrèce sans que la censure

songeât à les interdire.

1. Sur Evhemère v. Erschund Grüber Encyclopædie, sect. I, tome 39, p. 50 ets,

2, Cicéron. De divinatione.

3. Lucilius représentait les douze grands dieux assis en conseil et se moquant des gens qui leur donnaientle titre de pères ..— Plaute, dans son souci d’amuser le public, parodie audacieusement les formules les plus vénérables dela religion romaine.(Boissier. La religion romaine

d’Auguste aux Antonins, I. p. 38.)

En plein Sénat, César osa nier l’existence des dieux. Caton se moquait ouvertement des haruspices. « Le paganisme défendait son culte mais non sa métaphysique (1). »

Il semble bien en effet d’après cela que les consciences fussent libres à Rome. L'État avait conçu la nécessité pour une bonne organisation sociale de donner une religion nationale à son peuple et désiré que l’attachement de celui-ci à ses dieux fût une forme de son patriotisme. Mais il paraît avoir senti son impuissance à dominer les intelligences et les cœurs et avoir pris son parti de leur incrédulité.

Conscient toutefois de l’appui que la République devàittrouver dans l’observation des rites nationaux, il se fit exclusif à l’égard de toute foi d'importation, Libre à tous de douter et de traiter de fables les plus grands dogmes de la religion nationale, au besoin libre à tous de les mépriser ouvertement et d’en rire, pourvu qu’ils ne les délaissent pas pour des superstitions étrangères.

Nous croyons que, pour n'avoir été formulée nulle part, la liberté des croyances individuelles n’en fut pas moins reconnue à Rome de très bonne heure, que l'asséex des Grecs y fut ignorée et que, seule, pouvait être incriminée, peut-être, la superstitio extra-

nea. Nous disons peut-être, car rien encore n'est

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