Y.)Mio\:\^ André Brue
lions vers des contrées qu'on n'a pas encore toutes revues depuis l'époque où il vivait. De 1694 à 1724, il administra le Sénégal à divers titres, et pendant cette longue carrière, malgré la mauvaise volonté ou les absurdes instructions des diverses compagnies dont il fut l'agent, il ne cessa de se conduire d'après un plan bien arrêté, et il aurait certainement réussi si on lui avait permis d'exécuter ce plan. En outre, il tint toujours haut et ferme le drapeau de la France. Il ne fut pas seulement administrateur émérile, mais plus encore grand citoyen. A lui seul remontent les premiers projets de colonisation sérieuse du Sénégal , projets dont les hésitations et les faiblesses du gouvernement ou le malheur des temps firent ajourner pendant plus d'un siècle la réalisation. Qu'on l'étudié soit comme voyageur et géographe, soit comme organisateur d'une colonie qui nous appartient toujours, son rôle a été dos plus brillants. Comme géographe, c'est lui qui le premier lit connaître le Grflam, le Bambouck, unepartieduKliassoetdu Fouta;luiqui appela l'attention sur les Sarakolès, dont personne encore n'avait parlé, et sur les Mandingues, dont on connaissait à peine le nom; lui qui donna des renseignements précis sur la route de l'Atlantique à Tombouctou. Au point de vue des intérêts français, il peut être regardé comme le véritable organisateurde notre colonie. Elle se composait à son arrivée des deux comptoirs de Saint-Louis et de Corée. Hrue l'augmenta considérablement. C'est lui qui le premier indiqua nettement le caractère de la vallée du Sénégal, qui touche à la fois au Sahara et au Soudan, et qui est à vrai din; le grand chemin de transit des marchandises européennes vers rAfrique centrale. Il en fit la première exploration régulière jusqu'à la chute du Félou. 11 a étudié avec autant d'intelligence que d'exactitude les races qui habitent cette contrée et les intérêts qui les divisent. Ses observations ont conservé même de nos jours toute leur valeur. Il a conclu des traités avec ces diverses tribus, et, pour s'assurer le monopole du commerce, il a construit deux forts dans le haut pays, à Saint-Joseph et h Saint-Pierre. Il songeait même à s'ouvrir la route du Soudan, et disputait aux Anglais la Gambie et aux Portugais la Guinée. Knfin, comme l'a si bien
dit son plus récent historien, notre savant collègue M. Berlioux, « il a expliqué comment les Français pouvaient fonder au Sénégal une colonie prospère et y prendre un grand rôle, en devenant les arbitres des indigènes, en utilisant les richesses de ce pays, en ouvrant des communications avec la vallée du Niger, et en se faisant les intermédiaires d'un vaste commerce ». Il est seulement bien triste de penser que, malgré son génie, Brue ne fut qu'un marchand d'esclaves. Il eût mérité de vivre à une époque où les principes de justice et de civilisation auraient été plus en honneur.
A côté de Brue il nous faudra mentionner les noms du moine Apollinaire, qui visita le pays de Tor dans le Bambouck, et d'un traitant du Sénégal, Compagnon, qui fut chargé par lui de parcourir les pays de Galam et de Bambouck, afin de rechercher les gisements aurifères d'où les nègres tiraient la poudre d'or qu'ils apportaient à nos comptoirs. Compagnon explora avec 'soin toute la région aurifère, et partout il constata la présence du précieux métal. A l'entendre, le sol tout entier du Bambonck est un immense placer. La Falémé, ses affluents et tous les ruisseaux rouleraient des paillettes d'or; mais les nègres exploitent au hasard ces richesses, creusant des trous à leur fantaisie, les abandonnant quand les parois menacent de s'ébouler. 11 y a sans doute de l'exagération dans ces récils; mais depuis Compagnon* la région a été peu étudiée, et il se pourrait que le Bambonck fût une Californie encore inexploitée.
Le naturaliste Adanson^ qui séjourna cinq ans au Sénégal, de 1749 à 1754, en étudia la flore et la faune, et rapporta d'importantes collections, qui lui permirent de composer une Hntoire nainrelh du Sénégal que l'on peut encore aujourd'hui consulter utilement.
Ces trois noms, André Brue, Compagnon et Adanson, sont à peu près les seuls qui méritent d'échapper à l'oubli dans la longue période qui s'étend de 1664 à 1758.
1. La carte de Compagnou, qui se retrouve dans l'ouvrage de Labat, renferme dos dtHails qui u'out pas encore été contrôlés par les explorateurs de notre époque.
2. Adan'^on, lîislnirn naturdle du Sdnérjal; Paris, 1757, in-i", avec une carte et dix -neuf planches de coquillages.
Lorsque éclata la guerre crindépendance des Etats-Unis d'Amérique, le iieutenant Eyriez ayant proposé un plan de cannpagne pour rentrer en possession du Sénégal, le marquis de Yaudreuil et le duc de Lauzun furent chargés de Texécutcr. Saint-Louis fut eji elFet repris le 30 janvier 1779, et les Anglais perdirent on outre tous leurs établissements de Gambie et de Sierra-Leone. La paix de Versailles, en 1783, confirma en partie ces acquisitions. Par Tarticle 9 du traité du 3. septembre, le roi d'Angleterre consentait à restituer à la France Saint-Louis, Podor, Galam, Arguin, Portendick etGorée. C'était la revanche de nos malheurs passés. Restait à assurer par de bonnes mesures l'avenir de la colonie restituée.
Au lieu de profiter des dures leçons du passé, on ne songea qu'à reprendre les errements anciens. Deux compagnies nouvelles furent créées : celle de la fiiiyane, à laquelle fut concédé le privilège exclusif de la traite de la gomme, en indemnité des dommages éprouvés, et, à partir de 1785, une autre Compagnie du Sénégal, qui fut dissoute le 23 janvier 1791 par un décret de l'Assemblée constituante. Ni l'une ni Tautre de ces compagnies n'accomplit rien d'important. La colonie continua à végéter. Quelques noms méritent néanmoins d'être tirés de l'oubli, entre autres celui du chevalier de Boufllers, nommé gouverneur, qui essaya de rendre une vie factice à ce débris de notre empire colonial, mais se heurta contre un mauvais vouloir obstiné et n'eut pas la constance nécessaire pour triompher des difficuftés accumulées. « Je veux toujours et je ne peux pas, écrivait-il à son amie la comtesse de Sabran*. Les obstacles se rassemblent contre moi et sur la terre et sur la mer. Cette maudite barre devient tous les jours pire. Je n'ai aucun moyen de communiquer avec les vaisseaux qui sont au mouillage. On tente vainement le passage des deux côtés. La moitié des effets qu'on m'avait donnés pour la colonie ne m'est point parvenue, et ne me parviendra peut-être point. Je manque d'outils, d'ouvriers, de vivres. Je trouve dans mon intérieur des résistances qui me chagrinent. Tout cela m'attriste, mais ne m'abat point. »
1. Correspondance de la comtesse de SaOran et du chevalier de Boufflers. p. 4^9.
« Je fais réparer, écrivait-il encore au maréchal de Beauveau, les lits et les fournitures des casernes, dont le délabrement m*a fait venir les larmes aux yeux à mon arrivée. Je fais remanier toutes les cloisons, tous les murs, toutes les toitures de l'hôpital, pour le mettre en état de recevoir la foule (les malades qui doit y entrer dans la mauvaise saison. Je suis en môme temps obligé de faire quelques réparations urgentes à ce qu'on appelle mon gouvernement : c'est la plus pauvre, la plus sale et la plus dégradée de toutes les masures. »
^Tel était le Sénégal en 1786 ; tel devait-il rester de longues années encore. Quelques progrès cependant furent réalisés. Quatre voyages d'exploration furent entrepris : le premier par le négrier Lamiral, conduit par les besoins de son commerce jusque dans le pays de Galam, et qui a donné sur les Maures de la rive droite du Sénégal de très curieux détails; le second par le commandant de la corvette la Bayomiak.e, la Jaille', qui, 'de 1784 à i78*î, reconnut les côtes du cap BlancàSierra- Leone; le troisième, en 1786, par Rubault, agent de la Compagnie du SénégaP, qui traversa la partie septentrionale du Cayor, le Djolof, le Niani, le Bondou, franchit la Falémé près de Kagnousa et atteignit le fort Saint-Georges, d'où il revint à Saint-Louis par le fleuve ; le quatrième par le capitaine du génie Golberry^, qui traversa le Cayor de Sainl- Louis à Dakar, visita les escales du désert, le comptoir d'Albreda, et alla jusqu'à la colonie anglaise de Sierra-Leone. Ce dernier insistait sur la nécessité de s'établir fortement dans la contrée, dont il énumérait toutes les ressources. Il déplorait l'incurie des administrateurs, TindifTérence du gouvernement, le déplorable état des fortifications; mais on ne l'écouta seulement pas. Il faudra de nouveaux désastres pour démontrer le bien fondé de ses réclamations.
1. La Barthe, Voyages an St^jif^ifal pmclanl les années ^7S4-S5, iVaprès les mémoires de la Jaille, anrien officier de la marine, conienanl des recherches sur la (jHofjraphie, la navigalion et le commerce de la o'de occidentale d* Afrique:
2. Ce voyage a cHé racoaU'^ par Durand, agcul supérieur de la Couipaguie, qui visita lui-môme no;* comptoir?, et décrivit la côte depuis le cap Blanc jusqu'A Sierra-Leoue. Son ouvraf:;e est accompagné d'un atlas de cartes trèi» soignées. Il est intitulé : Voyage au Si^néf/al, an X (1802}.
3. GoLBERKY, Fragments d'un voyage en Afritjiie fait en llHi ; 1802.
Pendant toute la période révolutionnaire, le Sénégal fut h peu près oublié. La métropole ne daigna même pas songer au remplacement du gouverneur. Par une exception peutêtre unique dans notre histoire coloniale, le major d'infanterie Blanchot, nommé gouverneur en 1788 par le roi Louis XVI, conservait son commandement sous le consulat de Bonaparte. Les Anglais eux-mêmes — et pourtant ils étaient les maîtres incontestés de l'Océan — ne songèrent à s'emparer de Gorée qu'en 1800, et attaquèrent Saint-Louis avec tant de mollesse que toutes leurs attaques turent vigoureusement repoussées.
La paix d'Amiens avait rendu Gorée à la France. Malgré les stipulations formelles du traité, les Anglais ne consentirent pas à rendre ce poste, dont Timportance stratégique ne leur avait pas échappé. On se décida à le reprendre de vive force. Victor Hugues, le glorieux corsaire qui avait si vaillamment promené le drapeau tricolore dans la mer des Antilles, venait d'arriver de Cayenne avec quelques goélettes. Un aulre bAtiment de corsaires, V Oncle Thomas, de Rochefort, était alors en rade de Saint-Louis. Le gouverneur IJlanchot, estimant que Toc.casion était favorable pour tenter un coup de main, joignit à tous ces aventuriers cent cinquante hommes qu'il détacha de la* garnison de Saint-Louis, et les envoya tous contre ce rocher, qui passait pour inexpugnable. Pendant que la flottille exécutait un simulacre d'attaque dans la rade de Dakar, quelques soldats et corsaires débarquaient à Timproviste au pied de la falaise où est bâtie la citadelle, escaladaient les remparts, et, après un brillant combat, forçaient la garnison anglaise à capituler, (le fait d'armes eut un grand retentissement. Il rétablissait la réputation militaire de la France dans l'Afrique occidentale; mais l'empereur Napoléon P' ne sut pas ou ne voulut pas profiter de la supériorité momentanée que nous assurait ce succès. Il n'cmvoya aucun renfort au Sénégal. Les Anglais, au contraire, revinrent en force, et non seulement reprirent Gorée, mais encore, le 14 juillet 180*J, débarquèrent à Guet'dnar. du côté où Saint- Louis n'était pas défendu, et s'emparèrent sans peine de notre capitale africaine. C'est le seul moment où le pavillon
français n'est plus arboré sur un point quelconque du continent africain. Jamais notre situation coloniale n'a été plus compromise.