HISTOIRE DIT SÉNÉGAL DE 1815 A
Le traité de Paris du 30 mai I8I0 restituait sans réserve à la France tous les établissements qu'elle possédait à la cùtc occidentale d'Afrique au 1" janvier 1792; mais la reprise de possession effective du Sénégal et de ses dépendances ne put être opérée qu'en janvier 1817. La Méduse, cette frégate de sinistre mémoire, portait les fonctionnaires et les soldats chargés de la recevoir des mains des Anglais, quand elle périt dans un naufrage tristement fameux*, symbole néfaste de l'avenir réservé, pour de longues années encore, à notre établissement sur la terre sénégalaise.
Un ancien officier de marine, émigré depuis vingt-cinq ans, Duroys de Chaumareys, avait été chargé de conduire au Sénégal quatre bâtiments, dont la frégate ht Méduse. Cet officier,^ incapable ethYche, commit une première faute en se dirigeant seul, avec son navire, vers le but de l'expédition. Il en commit une seconde en conduisant, par sa coupable impéritie, la frégate sur le banc d'Arguin, où elle échoua et fut démolie par la mer. Il fit alors construire avec les débris du navire un radeau, sur lequel il entassa cent quarante-cinq marins et passagers, mais sans leur laisser ni vivres, ni instructions, ni direction, et, au lieu de monter sur ce débris, au lieu de le convoyer et, au besoin, de le remorquer avec ses canots, il s'enfuit honteusement au Sénégal. Les infortunés abandonnés, sur ces planches mal assemblées, à la violence de la tempête et aux angoisses de la famine, moururent les uns après les autres, et de tous les genres de mort. Les uns tombèrent à l'eau et furent dévorés par les requins, les autres
1. ZiRCiiRR et Maroollé, les Naufrages cc'/c'ô/'e* (Bibliothèque des merveilles), p. 03-113.
s'enlre-tuèrent; ccax-ci éprouvèrent les toi tures de la famine, ceux-là çssayèrent de la conjurer en recourant à Tabominable extrémité du cannibalisme. « Trois jours se passèrent encore dans des angoisses inexprimables, lisons-nous dans la relation de Tun des rares survivants, Tingénieur Corréard*; nous méprisions tellement la vie que plusieurs d'entre nous ne craignirent pas de se baigner à la vue des requins qui entouraient notre radeau. Le 17 (juillet) au matin, le soleil parut dégagé de tout nuage. Après avoir adressé nos prières à rÉternel, nous partageâmes une partie de notre vin; chacun savourait avec délices sa faible portion, lorsqu'un capitaine d'infanterie, jetant ses regards sur Thorizon, aperçut un navire et nous l'annonça par un cri de joie. Nous reconnûmes que c'était un brick, mais il était à une grande distance. La vue de ce bâtiment répandit parmi nous une allégresse difficile à dépeindre ; chacun de nous croyait son salut certain, et nous redîmes à Dieu mille actions de grâces. Cependant les craintes venaient se mêler à nos espérances. Nous redressâmes des cercles de barriques, aux extrémités desquels nous attachâmes des mouchoirs de différentes couleurs. Un homme, avec nos secours, monta au haut du mât et agita ces petits pavillons. Pendant plus d'une demi-heure nous flottâmes entre l'espoir et la crainte : les uns croyaient voir grossir le navire, et les autres assuraient que sa bordée le portait au large de nous. Ces derniers étaient les seuls dont les yeux n'étaient pas fascinés par l'espérance, car le brick disparut. » Après cette scène dramatique, qu'a immortalisée le pinceau de Géricault, un affreux désespoir s'empara des naufragés. Us s'étendirent sous la tente sans seulement relever la tcle, car ils n'attendaient plus que la mort. Soudain un cri retentit. C'est un navire signalé, et cette fois il court vers le radeau. Le brick VArym les avait en effet aperçus, et s'empressa de les recueillir et de leur prodiguer les soins les plus touchants. Ils n'étaient plus que quinze, dont dix à peine pouvaient se mouvoir. « Nos membres étaient dépourvus d'épiderme ; une profonde altération était peinte dans tous nos traits ; nos
1. CoRRÉARD, ingénieur-géographe, et H. Savigny, chirurgien de marine, .Vaufrage de la frégate la Méduse.
yeux caves et presque farouches, nos longues barbes, nous donnaient encore un air plus hideux. Nous n'élions plus que des ombres de nous-mêmes. » Quant au capitaine et autres passagers embarqués dans les chaloupes, la plupart d'entre eux réussirent à aborder au Sénégal.
Celte catastrophe jeta un tel discrédit sur le Sénégal, que les fonctionnaires semblèrent se donner le mot pour fuir cette terre maudite. En effet, de 1817 à 1834 trente-deux gouverneurs* généraux ou intérimaires se succédèrent dans la colonie, sans y apporter de changements marquants. En dépit de ses riches productions et de sa réelle fécondité, le Sénégal semblait condamné à une irrémédiable malechance. Aucun colon sérieux ne venait s'y installer à demeure. Les rares Européens qu'on y rencontrait, entassés sur un îlot malsain, sans verdure, sans arbre et presque sans eau potable, n'y venaient que pour s'enrichir et retourner au plus vite vers des climats meilleurs. Quant aux fonctionnaires, ils se croyaient en disgrâce quand on les envoyait au Sénégal, et n'aspirai(»nt qu'au moment de le quitter. Ainsi s'expliquent les fréquents changements de nos gouverneurs. Ce poste, pourtant si honorable, était d'ordinaire confié h des officiers en retraite, à des commissaires de marine, à de simples commandants. Il est vrai que nos administrateurs ne trouvaient dans leur séjour rien d'attrayant. A l'exception de Saint- Louis, de Corée et de quelques comptoirs fortifiés, nous n'étions nulle part les maîtres. Aucun terrain ne nous appartenait en droit et d'une manière définitive. Nous n'étions en quelque sorte que tolérés par les indigènes. Même à Saint- Louis, nous étions censés sur le territoire du roitelet de Sor. Il nous fallait payer de véritables tributs aux chétifs souve-
1. Schinaltz (1817-20),— de Flcuriot (2 janvier 1818-10 juillet 1819), — Lecoiipé (1820-22), —barou Roger (1822-29),— baron Ilugou (le' septembre 1824ler novembre \S2:\\ — iohcWu (1828-27),— Brou (1829-31), — Renault de Saint- Germain (18:M-34\ — Cadéol (1833j, — QuerncI (1833),— Pujol (1834-36), — Malavois (183G), — Guiliet (1836., — Soret (1837-39), — Charmasson (1839-41), — Monta^nies de la Roque (18U-.i3), — Pageot des Noutièros (1842), — Bouël- Wiliaum.z (I8'i3-i:i), — Laborel (1844}, — Thomas (1844\ — Olivier (1845-46), — Huljé(184(i), — Bourdon de Gramout (18iG-n), — Caille (18i7), — Bertin du Château (1847), — Baudin (184S-50), — Aumont (1850), — Protêt (1850-54), — Aumont (1853), — Véraud (1854), — Faidhcrbe (16 décembre 1854i.
raiiis (lu Oualo, du Cayor, du Foula, du.Bon<lou. Comme nous n'avions avec les indigènes que des relations de commerce, ils nous traitaient en marchands. Des deux races principales de la contrée, les uns, les Maures, nous méprisaient et nous exploitaient, quand ils ne nous brutalisaient pas; les autres, les Nègres, nous croyaient anthropophages et nous détestaient. Les uns et les autres ne perdaient aucune occasion de nous témoigner leur dédain ou leur haine. Ainsi le roi de Cayor prétendait à la propriété de tous les navires naufragés h Tenlrée du ileuve, s'ils n'avaient pas été renfloués avant la seconde marée, et nos matelots étaient souvent obligés de lui disputer à coups de fusil les épaves*. Sur le fleuve, et sous le moindre prétexte, d'inolTensifs traitants étaient pillés et assassinés. Nos officiers, nos soldats, ne pouvaient sans danger sortir des forts, oii ils se consumaient dans une impuissante oisiveté. De temps à autre, poussé à bout par des outrages quotidiens, un do nos gouverneurs allait faire sur le fleuve une reconnaissance militaire. Quelques villages étaient brûlés, quelques récoltes enlevées; mais les vrais coupables avaient fui, et à peine nos vaisseaux étaientils à Saint-Louis que les maraudeurs reparaissaient, et que tout était à recommencer.
Le plus singulier, c'est que le gouvernement français, d'ordinaire si chatouilleux sur ces questions d'étiquette, ne protesta jamais contre ces humiliations presque quotidiennes. Il se résignait au rôle toujours piteux de tributaire. Sous forme de cadeaux, déguisés sous le nom de coutumes-, il payait des
1. Traité conclu eii octobre 182;i et eu dùceuibrc 1826 avec les chefs de la presqu'île du cap Vert et avec les Nègres de Gandiole pour racheter ce prétendu droit d'épave.
2. Voir, daus rouvrage, cité plus haut, de Durand, les traités conclus avec les Maures sur la rive droite du fleuve :