‹ Le Sénégal et le Soudan françaisChapitre 20 sur 44 · SO LE SÉNÉGAL · texte numérisé non relu

SO LE SÉNÉGAL

agents. « Lorsque la visile de Tinspecteur était annoncée, lisons-nous dans la relation de Raffenel, témoin oculaire, des chefs de culture faisaient ficher en terre, pendant la nuit, des branches de cotonnier et d'indigofère, et, à la faveur de celte grossière supercherie, le nombre des plants, s'accroissant facilement dans une proportion indéfinie, non seulement donnait droit à des primes d'un prix élevé, mais encore entraînait à faire sur la prospérité des cultures des rapports inexacts, qui entretenaient une erreur déplorable. La fraude ne s'arrêtait pas là : elle spéculait aussi sur les travailleurs pour percevoir des subventions indues. On trompait les inspecteurs sur le Tiombre des ouvriers, en faisant répondre à Tappel des hommes qui n'étaient pas occupés à la culture. »

La culture du coton fut la première abandonnée. Aussi bien, on n'avait exporté du Sénégal, de 1822 à 182S, que quaranteneuf mille six cents kilogrammes de coton égrené. L'indigo ne réussit pas mieux. On reconnut, après quelques années <l'expérience, que le prix de revient des indigos sénégalais serait toujours trop élevé pour leur permettre de lutter sur ies marchés d'Europe contre leurs similaires de i'Hindoustan. Même insuccès pour le café, la canne à sucre, le giroflier, le ^éné, le rocouyer, la salsepareille, le cannellier, ainsi que pour l'éducation de la cochenille et celle des vers à soie. Seul le jardin pépinière de Richard-Toll offrit quelques exemples de réussite, mais dans un terrain de choix et dans des conditions trop dispendieuses pour une exploitation industrielle.

On comprit l'inutilité de ces tentatives agricoles. Dès 4830 étaient supprimées les dernières allocations qui figuraient au budget local pour encouragement à la colonisation. La conséquence de cet avortement fut de jeter un profond discrédit sur les richesses, pourtant bien réelles, du sol. L'erreur se répandit que le Sénégal était impropre à l'agriculture. On ne le considéra plus que comme un marché à exploiter.

Malgré ces préjugés économiques, notre situation s'améliorait pourtant. Les Maures campés sur la rive droite du fleuve étaient sévèrement rappelés au respect des traités. Les tribus nègres étaient punies de leurs velléités de révolte, et nous n'hésitions plus, quand les insolences de leurs tyran-

ncauz avaieDl épuisé la patience de nos gouverneurs, à sortir (le notre impassibilité voulue, et à frapper quelque coup retentissaat. Il est vrai que ces expéditions n'étaient le plus souvent que des coups de main et des razzias; mais elles inspiraient pour quelque temps une salutaire terreur, et nos négociants pouvaient du moins se risquer sur le tlcuve. Nous achetions quelques comptoirs dans la vallée de la Casamance. Sur le

haut fleuve, Bakcl était fondé en 1820, et «ne compagnie privilégiée pour le commerce de la région était créée sous le nom de Compagnie du Galam. Enfin divers explorateurs étendaient le champ de nos connaissances, et, par leurs patientes recherches, préparaient noire future grandeur, et jetaient sans s'en douter les bases de notre empire colonial dans l'Afrique occidentale. Quelques-uns de ces explorateurs méritent l'honneur d'une mention spéciale.

Le premier d'entre eux se nommait Gaspard Mollien'. Il

■es du SenégiiC

était fils (l'un des meilleurs ministres de l'empereur Napoléon. 11 venait au Sénégal en qualité de commis de marine. Par un hasard providentiel, il avait survécu à la dramatique catastrophe de la Méduse. Tout autre se fût arrêté; lui ne fut que plus ardent à poursuivre le projet qu'il avait formé en touchant la terre africaine, celui de pénétrer dans des régions inconnues et d'augmenter le domaine colonial de la France. Il aurait voulu découvrir les sources du Sénégal, de la Gambie et du Niger, puis descendre ce grand fleuve jusqu à son embouchure; mais il fut obligé de renoncer à celte entreprise, trop au-dessus des forces d'un homme, et de se borner à l'exploration du Fouta-Djallon, c'est-à-dire du pâté montagneux qui sépare le Sénégal et ses affluents du Niger et des Rivières du Sud. Il désirait s'assurer par lui-même s'il existait entre ces fleuves, comme on l'affirmait, des canaux de communication, et, dans tous les cas, les relier fortement les uns aux autres, par des itinéraires bien tracés. Seul et sans autre guide que son courage, sans autres ressources que sa petite fortune, mais soutenu par l'ardeur de ses vingt ans, il se lança résolument en pays inconnu. Mollien constata qu'à l'époque des grandes pluies une sorte de marécage situé sur les limites du Fouta et du Bondou, et nommé Nerico, établissait une véritable communication entre la Gambie et le Sénégal. Malheureusement, le peu de profondeur de ce cours d'eau et les obstacles dont il est encombré le rendaient, même pendant les grandes eaux, impraticable à la navigation.

Ce fut Mollien qui donna la première description du Foula- Djallon et du pays des Yolofs. Il en décrivit les sites pittoresques, les habitants à la fois guerriers et pasteurs. Épuisé par la fièvre, et à bout de forces, il dut s'arrêter en chemin, dans le petit village de Bandéia. Son hôte, qui convoitait son mince bagage et trouvait que sa mort était trop lente, essaya de l'empoisonner. Mollien échappa par miracle à ce danger, et, quoique bien faible, s'enfuit jusqu'au RioGeba, où les Portugais l'accueillirent avec empressement. Une goélette française le ramena bientôt à Gprée, et de là à Saint-Louis, oii il rentra le 19 janvier 1819, après une absence d'une année. Ce fut l'initiateur et le précurseur de tous ceux qui suivirent ses

^-fs-ai

traces, car il détçrmina la situation exacte des principaux cours d'eau de la Sénégambie^ et commença les corrections sérieuses qui devaient bientôt renouveler la carte de TAfriquo occidentale.

L'enseigne de vaisseau de Boaufort*, après Mollien, parcourut, en 1814 et 1823, le liambouck, les bords de la Gambie, le Khasso et le Kaarta. Il fut surpris par la mort à Bakel, le 3 septembre 182o, avant d'avoir pu rédiger le récit de ses voyages; mais il avait écril de nombreuses lettres et déterminé plusieurs longitudes et latitudes, qui servirent à rectifier les explorations précédentes.

Nous ne citerons que pour mémoire Ilené Caillié, car ce n'est pas au Sénégal, mais au Soudan, que notre liéroïque compatriote fit ses découvertes les plus intéressantes. Sa grande exploration eut lieu de 1827 à 1828.

Ce fut seulement en 1843 que le gouverneur Bouët-Willaumez, résolu k tirer le Sénégal de la torpeur où il languissait, organisa une véritable mission d'exploration « pour étudier les moyens de multiplier nos relations commerciales, examiner avec soin les mines du Ikmibouck et les procédés d'exploitation des indigènes, enfin déterminer la position astronomique de divers lieux et établir la carte de la Falémé ». Le directeur de la mission était IIuard-Bessinières, pharmacien de la marine, auquel on adjoignit Jamin, enseigne de vaisseau, Raffenel, commissaire de la marine, Ferry, chirurgien, et Pottin-Palerson, habitant du Sénégal. Le chef de la mission mourut avant d'avoir pu mettre ses notes au net. Rairenel fut alors chargé de les rédiger; mais comme elles étaient écrites au crayon et à demi ell'acées, il fut obligé de les reconstituer avec son propre journal, itinéraire d'un touriste plutôt que d'un savant. De là peu de données scientifiques, mais beaucoup de détails intéressants ^

!. AScELLE, les Explorât tous nu Séncf/al çt dans les contrées voisines depuis V antiquité jusqu'à nos jours, p. 70.

2. A. Uafkenkl, Vot/af/e dans l'Afrique orcidental'!, comprenant l'exploration du Sén(fffal depuis Sai/U-Louis Jusqu'à ta Falthiu^ au delà de Iiakel;de la Falemé depuis son emtjouchure jusqu'à Snnsandif/; des mines d'or de Kenieba dans le BamOouck; des pa}/s de Gatam, Bondou et Woolli; et de la Gambie depuis ïiarocomida jusqu'à l'Océan ; Paris, 184G, iu-8", et ttllu» ixi-i".

Le 16 août 1843, les voyageurs quittaient Saint-Louis sur deux petits bâtiments et remontaient le Sénégal jusqu'à Bakel. Après avoir payé tribut aux intempéries du climat, la petite caravane, remontant toujours le Sénégal, parvint à Kounguel, capitale du bas Galam, où elle reçut un accueil empressé du souverain indigène, Kounko. Remontant alors la Falémé, nos compatriotes atteignirent Kidira Fioulabou, où régnait la reine Sadiaba. Cette négresse était devenue presque Française par son mariage avec un colon du Sénégal, Duranton, qui, poussé par ses goûts aventureux, avait renoncé à ses fonctions d'employé du gouvernement et s'était lancé dans l'intérieur du pays pour y chercher fortune. Il avait rencontré l'amour sous les traits de la fille du roi de Khasso, la belle Sadiaba, qui lui avait accordé sa main. Duranton resta toujours fidèle à sa patrie. Dénoncé par les agents de la Compagnie privilégiée du Galam comme un vulgaire ambitieux et ramené à Saint-Louis comme un malfaiteur, Duranton n'eut pas de peine à dissiper les calomnies. La passion d'aventures qui lui avait valu un trône lui coûta la vie. Il mourut en effet, après quelques mois d'une union fort heureuse, dans une course qu'il avait entreprise aux environs de sa principauté. La veuve de Duranton avait pris de son mari le caractère facile et gai. Elle mit tout en œuvre pour se rendre agréable et utile à ses hôtes, et ceux-ci rapportèrent de leur séjour à Kidira Fioulabou le meilleur souvenir.

L'expédition séjourna ensuite quelque temps à Sénoudébou, où elle se mit en relations avec l'almamy du Bondou, et parvint à conclure avec lui un traité de commerce qui concédait à la France un territoire à Sénoudébou, moyennant quatre mille francs de capital et sept cents francs de rente. Les pourparlers nécessités par cette négociation furent assez longs, et l'expédition profita de cette halte forcée pour explorer le cours de la Falémé. Malheureusement, l'expédition se trouva interrompue par la maladie de Raffenel, et ses compagnons, fatigués eux-mêmes, renoncèrent à pousser plus avant et rentrèrent à Bakel.

Cette expédition rendit de grands services à la géographie et à l'administration coloniale. Ses membres avaient exploré

ET LE SOUDAN FRANÇAIS Ol>

avec soin la Falémé, rivière encore peu connue, ils avaient reconnu les passes et les îlots, enfin ils avaient établi que la Falémé et la Gambie étaient en communication par deux cours d'eau, le Badiara et le Walgha, qui les réunissent à l'époque des inondations. Raffenel pensait même que le Sénégal et la Gambie sont en communication par le Mermeriko, la Neriko de Mollien. Ces canaux transversaux ne lui paraissaient d'ailleurs que d'un intérêt secondaire, attendu qu'aucun d'eux ne se prêle à la navigation même des barques les plus légères. Dans la Falémé elle-même, la hauteur de l'eau est très variable, et les pluies occasionnent des crues presque subites. Aussi la navigation sur ce fleuve est-elle peu facile. Une autre cause de difficulté provenait encore des attaques incessantes des musulmans. Pour ces fanatiques, tuer ou voler un chrétien, un nazareh, c'est à la fois un profit et une œuvre pie.

L'expédition de 18i3 donna encore quelques renseignements précieux sur les productions du sol. Dans une de leurs excursions à Sansandig, les explorateurs visitèrent les mines^ d'or de Kenicba, dont on vantait au loin les produits; mais ils constatèrent qu'elles étaient peu riches et ne valaient pas les frais d'exploitation. Quelques années plus tard, en 1832, Rey, commandant de Bakel, visitait à son tour les gisements aurifères de Kenieba. \\ concluait au contraire à la possibilité d'une exploitation largement rémunératrice, mais les frais de première installation devaient être considérables. Ne vaudraitil pas mieux renoncer à chercher au Sénégal un nouvel Eldorado, et se contenter des richesses certaines que promettent ses produits agricoles et son commerce ?

Deux ans plus tard, en 1846, Rafl*enel obtenait du gouvernement une nouvelle mission. Il voulait cette fois traverser l'Afrique de l'occident à l'orient, en passant par le Soudan, le Bornou, le Darfour et les sources du Nil; mais il ne put s'avancer au delà du Kaarta. Fait prisonnier par les gens de Mahmoudy Kandia, il fut emmené par eux au village de Foutobi, et y subit une captivité de huit mois. Au moins profitat-il de son séjour forcé pour étudier avec soin les mœurs et l'histoire des Bambaras. A son retour, il composa unerelatioa

fort intéressante*, à laquelle il joignit Thistoire du Sénégal et exposa ses projets pour Tavenircle cette colonie. L'originalité de celte relation consiste même dans les grandes vues qu'il développa avec hardiesse, et dont Texécution est aujourd'hui commencée. Raiïenel aurait voulu que la politique avilissante des concessions et des coutumes fût remplacée par une fermeté inflexible, mais loyale. Suppression des esclaves, protection des Nègres contre les Maures, création d'écoles françaises, extension du christianisme par des missionnaires noirs, et surtout pénétration de la France au Soudan, tels étaient les principaux objets de son programme. « Des steamers français naviguant sur le lac Tchad, s'écriait-il avec une singulière prescience de Tavenir, il y a do quoi tenter Tambition d'un grand peuple, et lui faire dépenser des millions... Dans dix ans nous pourrons déployer au milieu de l'Afrique le pavillon do la France et montrer aux yeux ravis des Nègres un bateau à vapeur, pour eux merveille et mystère, cause de terreur et d'admiration. Dans vingt ans nous pourrons avoir des relations permanentes entre T Algérie et l'Afrique centrale, et exercer sur cette immense contrée un protectorat salutaire pour la civilisation de ses habitants et profitable à nos intérêts commerciaux. Et tout cela est simple, facile, réalisable avec troischoses: de la volonté, de la persévérance et trois millions par an. »

Certes, toutes les parties de ce vaste programme ne sont pas encore réalisées; mais au moins UaffeneP ne prècha-t-il pas dans le désert. On discula ses projets, et par conséquent on s'y intéressa. S'il souleva des critiques, il rencontra des défenseurs. L'un d'entre eux, et ce n'est pas le moins éminent, porté par les circonstances aux importantes fonctions de gouverneur du Sénégal, essaya de faire passer dans la réalité ce qui n'était pas encore sorti du domaine de l'utopie.

1. A, IlAKKKNEf., Nouveau Voyo^ff dans If paf/s tirs /}()(/ res. siiici d'rludes sur la colonie du Sf^nftfjul, rf de documents historifjues, fj(^o(jraphi(jues et scientifiques; Paris, 183(1, 2 vol. iii-8".

2. Hich.iiNlsoii, (iniis sa «grande exploratioa de rAl'rique centrale, aurait désiré RalToiiel pour coiupagnon de vovMji^e; mais uotre compatriote ne put répondre à son a[»p«'l, et ce fut le docteur Barth qui lui ravit l'honueur de ce voyage de découvertes. 11 mourut eu 1831, gouverneur de Sainte-Marie de Madagascar.

A cotlc grande œuvre de rénovation il consacra une vie de labeurs intenses et de propagande ininterrompue. Sans doute il éprouva des déceptions; mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on fonde un empire colonial; et si, comme tout le fait espérer, TAfriquc occidentale devient quelque jour partie intégrante de la patrie française, nous le devrons aux efforts persévérants du général Faidherbe; mais nous aurions mauvaise grâce à ne pas rendre justice à celui qui le devança dans cette voie féconde, à Anne Raffenel.

En résumé, malgré ces découvertes et ces progrès, la situation du Sénégal n'était pas plus brillante en 1834 qu'aux premiers jours de notre établissement. Vexations, outrages, menaces d'expulsion, razzias dangereuses, tel avait été jusqu'alors le rôle piteux joué par la France au Sénégal. Ce rôle ne convenait ni à notre dignité nia nos intérêts. Déjà quelques négociants avaient, en 1831, fait entendre leurs doléances, et demandé la suppression dos escales et leur remplacement par des établissements de commerce permanents et fortifiés, l'un à Dagana, l'autre à Podor. Le gouvernement accueillit leur demande, et chargea le capitaine de vaisseau Protêt d'exécuter ce programme.

La province dans laquelle allaient s'engager les Français se nomme le Dimar. Elle est peuplée par des Nègres remuants et énergiques, lesToucouleurs. Ces iNègres s'étaient nettement, et dès le premier jour, déclarés contre la France. Non seulement ils s'étaient associés aux razzias dos Maures dans le Oualo, mais, à diverses reprises, ils nous avaient fait la gueiTe pour leur propre compte. Soutenus par leurs belliqueux voisins, les Peuls du Toro, ils avaient envahi le Oualo et insulté la banlieue de Saint-Louis. En 1830, sous la conduite d'un prétendu prophète, Mohammed-Omar, ils s'étaient même avancés assez près de notre capilale. Sans doute ils avaient été arrêtés, battus même à Dagana, et leur chef, fait prisonnier, avait été pendu à un tamarinier, en face de Richard-Toll; mais la leçon avait été vite oubliée. En 1842 ils envahissaient de nouveau le Oualo, et le commandant Boucit-Vuillaumez était obligé de les poursuivre jusque dans leurs forêts. Ce fut même dans cette campagne et à leur occasion que fut pour la première

fois organisé le corps auxiliaire des spahis indigènes, qui depuis ont rendu tant de services.

En 1854, afin de mater ces remuantes tribus, etde nous assurer la libre navigation du Sénégal jusqu'à Textrémité orientale de nie àMorfil, c'est-à-dire une voie fluviale, toujours en état, de deux cent cinquante kilomètres de longueur, le capitaine de vaisseau Protêt reçut Tordre de bâtir un fort à Podor. Il s'embarqua donc ( 1 8 mars) avec environ quinze cents hommes, mais, à partir de Dagana, fut obligé de faire le coup de fusil contre les riverains du Dimar, qui, malgré leurs promesses, venaient une fois encore de se déclarer contre nous. Arrivé à Podor, Protêt en débusqua, non sans peine, les Peuls du Toro, et tout aussitôt commencèrent les travaux de construction d'un fort, sous la direction d'un jeune capitaine du génie, Faidherbe, qui était depuis deux ans dans la colonie, avait pris part, avec le commandant Baudin, à l'expédition du grand Bassam, au combat d'Éboué, et avait construit le fort de Dabou. Les travaux furent si bien conduits, et avec une telle activité, que la citadelle française était debout en quarante jours, et que la colonne expéditionnaire pouvait reprendre le chemin de Saint-Louis.

Les gens du Dimar nous avaient ménagé une surprise. Cinq mille d'entre eux s'étaient réunis en avant de leur capitale, de leur ville sainte, Dialmath, espérant nous surprendre dans les immenses forêts qui la couvrent. Le capitaine Protêt n'hésita pas à marcher contre eux. Deux routes conduisaient à Dialmath : la première par Risgo, courte, mais peu connue; la seconde par Fanaye, plus longue, mais pratiquée. On se décida pour la seconde. Le 8 mai, la colonne expéditionnaire était réunie à Fanaye. Elle comptait environ huit cents hommes, pleins d'ardeur et d'entrain, car bon nombre d'entre eux, surtout parmi les officiers, avaient absorbé de fortes doses de quinine pour prendre part à ces périls. Les guides la conduisirent mal, ou plutôt régarèrent à travers des fourrés, et loin du marigot de N'dor, qui aurait donné de l'eau potable. « Ici a commencé pour nous une assez rude épreuve, lisons-nous dans le rapport officiel*. A partir de dix heures, chaque halte

1. Rapport du capitaine de vaisseau Protêt au ministre de la marine; Saint- Louis, 28 mai 1854.

que j'autorisais pour faire reprendre haleine me faisait entrer des hommes à lambulance. Des officiers, et des plus énergiques» en parfaite santé le matin , tombaient subitement et n'avaient même plus assez de force pour monter les chevaux de Tétat-major que je mettais h leur disposition. Un militaire, <:e que je ne croyais pas possible, est mort en route de fatigue, et tous mes cacolets étaient occupés, alors que je ne savais pas encore à quelle distance nous étions de Dialmath. Heureusement que la vue de cette ville vint rendre à chacun toute son énergie, et l'enthousiasme fut si grand, que Ton vit des malades descendre presque immédiatement de leurs cacolets pour reprendre leurs armes. »

Dialmath était entourée d'une muraille en bois recouverte d'une épaisse couche de terre glaise. Les obus opéraient bien une trouée dans ce rempart, mais les madriers restaient dobout. Il était, en outre, impossible d'allumer des incendies, car Fennemi avait pris la précaution d'enlever tous les tas de paille. Enfin, nous n'avions que quatre canons, et seulement cinquante coups par pièce. Déjà cent vingt coups avaient été tirés sans résultat, et nos soldats commençaient à souffrir de la soif. Protêt voulut en finir, et ordonna l'assaut. Arrivées à cent mètres, les troupes réguHères hésitent, puis s'arrêtent. Une vingtaine de soldats d'infanterie, et le détachement des sapeurs du génie, dont il ne restait plus que cinq hommes debout sur dix, continuent seuls à courir, et atteignent enfin la muraille, qu'ils escaladent. Le capitaine Faidherbe était à leur tête. Les autres troupes, entraînées par leurs officiers, suivent le mouvement, et bientôt Dialmath est à nous. Cette victoire nous coûtait cher : cent soixante-quinze hommes avaient été tués ou blessés. Il est vrai que les défenseurs de la ville nègre perdaient près de quinze cents d'entre eux. On brûla en hâte tous les cadavres, et on retourna à Saint-Louis. Les Français n'avaient plus que quatre cents hommes en état de combattre.

L'effet moral de ce beau succès fut extraordinaire sur les

populations riveraines. Elles comprirent que le temps de! humiliations était passé pour la France, et qu'elles n'avaien

avaient qu'à s'incliner devant la puissance nouvelle qui se manifes-

lait par de tels coups créclal. En effet, quelques jours aprèsla bataille de Dialmatli, un simple décret supprimait les coutumes dans tout le Dimar, et aucune protestation ne s'élevait.

Ce n'était pas encore assez. Les négociants de Saint-Louis adressèrent au gouvernement une nouvelle pétition, à Teffet d'obtenir un gouverneur séjournant dans la colonie un temps assez long pour acquérir une expérience sans laquelle rien de sérieux ne pouvait être fondé. Ils appelaient en même temps l'attention du ministre sur le capitaine du génie Faidherbe, que les récontes expéditions avaient mis en relief et qui semblait disposé à se consacrer au Sénégal. Le ministre de la guerre, maréchal Vaillant, le nomma aussitôt chef de bataillon, et le ministre de la marine, Ducos, le désigna comme gouverneur du Sénégal (IG décembre 1854).

Voici le programme que le nouveau gouverneur était chargé d'exécuter : « Nous devons dicter nos volontés aux. chefs maures pour le commerce des gommes. Il faut supprimer les escales, employer la force si l'on ne peut rien obtenir par la persuasion. Il faut supprimer tout tribut payé par nous aux États du fleuve, sauf à donner, quand il nous plaira, quelques preuves de notre munificence aux chefs dont nous serons contents. Nous devons être les suzerains du fleuve. Il faut émanciper complètement le Oualo en l'arrachant aux Trarzas, et protéger en général les populations de la rive gauche contre les Maures. Enfin, il faut entreprendre Texécutionde ce programme avec conviction et résolution. »

Faidherbe allait être Thomme de la situation. Il arrivait au Sénégal avec la résolution de rendre à la colonie sa dignité devant les populations indigènes, avec les talents nécessaires pour mener à bonne fin cette tâche difficile, avec la persévérance qui prépare le succès et Theureuse chance qui le facilite. De son arrivée à Saint-Louis date une ère nouvelle dans rhistoîre de la colonie. Le Sénégal n'est plus un marché d'esclaves ou un comptoir de gommes. C'est une terre française, dont les progrès seront incessants, un foyer d'influence d'où rayonneront au loin, jusque dans les profondeurs de l'Afrique centrale, les idées et la civilisation françaises.

KT LE SOUDAN FRANOà'i^.. 401

\:ONQUÈTE DU OUALO. REFOULEMENT DES 3IAURES. —

Page 1