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mais encore augmenter le territoire direct de la France, telle était la politique qui s'imposait. Faidherbe Tadopta résolument. Il eut le mérite, trop rare pour ne pas être signalé, de persévérer, et la chance de réussir.
Notre situation aux alentours immédiats de Gorée était piteuse. Les roitelets du voisinage ne se contentaient pas d'humilier et de piller nos négociants, ils insultaient le drapeau de la France. N'avaient-ils pas eu l'audace de nous défendre d'élever des constructions en pierres! C'était assez dire que notre occupation n'avait qu'un caractère provisoire, et que nous n'étions que tolérés. Le fitor ou percepteur du roi de Sine se signalait par son audace. Il s'était introduit par force dans l'humble demeure de nos missionnaires à Joal, et l'avait mise au pillage. A RuFisque, presque sous le canon de Cforée, un négociant français, M. Albert, et son serviteur Tamba avaient été assassinés, le 7 décembre 1858, et, malgré nos réclamations, ce crime, dont on connaissait pourtant les auteurs, était resté impuni*.
Faidherbe venait d'obtenir que Gorée, qui jusqu'alors avait formé un gouvernement indépendant, fut mise sous ses ordres. Il chercha aussitôt à profiter de cette heureuse concentration de pouvoirs pour frapper un grand coup. Il annonça donc qu'il ^entendait exécuter les clauses du traité signé par le capitaine Ducasse en 1679, et qui jusqu'alors était resté à Tétat de lettre morte. En vertu de ce traité, la côte depuis Dakar jusqu'à l'embouchure du Saloum, sur une profondeur de six lieues, devait appartenir à la France. Comme en Afrique, et avec les souverains nègres, de pareilles revendications ne sont sérieuses que soutenues par les armes, Faidherbe se disposa en même temps à appuyer par une vigoureuse démonstration les droits oubliés, mais persistants, de la France. Le 3 mai 1839 il quittait Saint- Louis, ralliait en passant les volontaires de Gorée et débarquait à Dakar, dont il prononçait l'annexion (7 mai).
Rufisque et Joal étaient également annexés, et le 11 mai une messe solennelle était célébrée dans la chapelle calho-
1. X., Expédition du Sine et du Saloum en 1859 {Tour du monde, 1861). — Mage, les Royaumes de Sine et de Saloum [Revue maritime et coloniale, 1863}.
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lique, naguère insultée. Partout les indigènes se pressaient autour (le nos soldats, et pas une protestation ne sVlevait contre cette prise de possession.
Le 14 mai, au moment où Ton célébrait à Joal la messe d'action de grâces, nos patrouilles tombaient, tout à fait par hasard, sur des cavaliers indigènes qui escortaient le successeur du roi de Sine, jeune prince qui venait de commettre un meurtre, et, suivant la coutume, se rendait à la mer pour s'y baigner en expiation. Un combat s'engagea, et nos soldats donnèrent rendez-vous à leurs ennemis dans la capitale du Sine, à Fatiko. Faidherbe se crut lié par la parole de ses officiers, et l'armée se mit en marche contre Fatiko. L'entreprise était difficile. Nous n'avions que deux cent soixante-quinze Français et trois cent vingt-cinq volontaires. Comme artillerie, nous n'emportions qu'un obusier mal monté, dont l'affût devait se briser à la troisième décharge. De plus, nous nous engagions par une chaleur torride, dans un pays à peu près inconnu, contre des ennemis dont nous ignorions jusqu'au nombre, et qui défendaient leur patrie. C'était une grosse partie que jouait Faidherbe, mais il était résolu à tout risquer.
Surpris dans la foret de Fatiko par les cavaliers ennemis, les Français furent d'ab(»rd repoussés. Déjà les volontaires nègres avaient pris la fuite, et le roi du Sine se croyait assuré de la victoire. Mais Faidherbe avait gardé autour de hii, comme réserve suprême, trente-cinq soldats de l'infanterie de marine. Lancés à propos, ces braves eurent en un instant rétabli le combat. Les cavaliers du Sine, malgré leur bravoure et leur attaque trois fois renouvelée, durent fuir à leur tour. Ils n'avaient réussi k blesser que cinq de nos hommes, et pourtant la fusillade avait duré plus d'une heure, à petite portée; mais ces cavaliers tiraient au hasard des fusils de six pieds de long, qu'il chargeaient de douze à quinze chevrotines, selon le degré de fureur qu'ils éj)rouvaient, tandis que tous les coups de nos soldats portaient dans la masse de leurs adversaires.
La victoire de Fatiko nous ouvrait le chemin de la capitale. Faidherbe, afin de frapper l'imagination des indigènes,
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ordonna de la détruire. Les hiiltes de paille qui la composaient en grande partie devinrent la proie des flammes, et c'est à la lueur de cet incendie que la colonne expéditionnaire reprit la direction de Dakar.
Quelques jours plus tard le roi de Saloum, Samba-Laobé, était également battu, et le fort de Kaolack construit sur son territoire, afin de prévenir un retour otîensif de sa part.
Aussi bien, ces princes, eflVayés par la rapidité de nos succès, ne cherchaient qu'à détourner notre colère. Les rois du Sine, Boukarkilas, et de Saloum, et bientôt celui de Baol, Tié-Yacim, s'empressèrent d'accepter nos conditions de paix*. Non seulement ils nous cédaient tout le territoire compris entre le cap Vert et la pointe Songomar, c'est-à-dire consentaient à l'exécution du traité Ducasse, mais encore ils acceptaient notre protectorat et promettaient de renoncer à toute Vexation contre nos compatriotes, nos sujets et nos alliés. C'était un grand succès, rapidement obtenu, et qui consolidait notre prise de possession d'un territoire important autour de Corée.
Il est vrai que, dès 18G1, deux de ces souverains, les rois de Saloum et du Sine, reprenaient une attitude hostile; mais le chef de bataillon Pinet-Laprade marchait immédiatement contre le premier de ces souverains, remontait le Saloum, s'emparait de sa capitale Kahoné^ et lui imposait, avec une forte rançon, la stricte exécution du traité de 1839. Se retournant aussitôt contre le roi du Sine, il entrait dans sa nouvelle capitale Diakao, et lui imposait les mêmes conditions. Ces souverains indigènes se trouvaient dès lors matés, et la France n'avait plus à redouter de leur part aucune tentative de rébellion.
Saint-Louis et Corée n'avaient plus rien à craindre. Autour de ces deux capitales, directement protégées par des territoires annexés à la métropole et administrés par nos fonctionnaires et nos officiers, l'influence française pouvait en quelque sorte rayonner et s'étendre au loin C'était un premier et un incon-
1. Ccd traitôs ont été insérés dans les Annales si^n(}{/alahcs, p. 400.
2. Traité dn 8 mars 1S61. — Il a éti continué expressément par un nouveau traité, le 13 septembre 1877.
testable succès. Faidhcrbc trouva avec raison qu'après avoir assuré rindépcndance el augmenté riraporlance des deux capitales sénégalaises, il fallait autant que possible les rapprocher, soit en créant entre les deux villes une chaîne non interrompue de postes français, soit en annexant, ou tout au moins en réduisant à Tobéissance le pays intermédiaire. Or les cent cinquante kilomètres qui séparent Saint-Louis de Corée sont compris dans la province indigène de Cayor, dont le souverain ou damcl était notre ennemi déclaré. Forcer le damel à accepter nos conditions, ou conquérir le Cayor, tel était le programme à exécuter.
C'est un pays fort étrange que le Cayor. On dirait une prinpauté féodale de l'Europe au moyen âge. Gouverné par un souverain absolu, mais dont l'avènement* au trône est souvent marqué par de sanglantes révolutions; opprimé par une aristocratie remuante, les liédos^ ennemis de tout travail autre que la guerre; habité par des populations féroces et fanatisées, le Cayor, par sa position géographique entre nos deux métropoles sénégalaises, pouvait devenir un voisin dangereux. C'était en outre un pays inconnu. Il n'est arrosé que par des lacs et des marais, et couvert de forêts que l'exubérante végétation des tropiques rend à peu près impénétrables. Aussi, à travers ces fourrés épais où manquaient l'eau et les vivres, dans ce labyrinthe inextricable où il était si facile de tendre des embuscades, la lutte, si on l'engageait, pouvait se prolonger indéfiniment. Faidherbe ne reculait pas devant cette extrémité, mais il aurait préféré les voies pacifiques. Il aurait voulu jeter à travers le Cayor une voie télégraphique, défendue par des postes fortifiés. C'était à son avis le meilleur moyen d'assurer les communications entre Saint-Louis et Corée, et en môme temps de protéger les rares Français qui s'aventuraient dans cette province inhospitalière.
i. Général FAionEnoE, Notice historique sur le Cayor (Société de géographie de Paris); 18S3.
2. Le souverain ou damel est toujours choisi dans une famille ayant la prérogative royale, et les électeurs, qui ne peuvent briguer pour eux-mêmes le pouvoir, ne sont qu'au nombre de (lualre. Quand il est nommé, le damel reçoit, comme symbole de ses pouvoirs, un vase dans lequel se trouvent des graines de toutes les plantes cayorieniies, et il ne peut prendre possession du trône qu'après une retraite de huit jours dans un bois sacré.
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11 s'adressa donc audamel régnant, mi jeune liommc de vingtcinq ans nommé BIraïma, et lui demanda l'autorisation de construire la ligne lélégrapiiique à travers son territoire (1839;.
La réputation de Faidherbe était déjà fortement établie dans le Cayor. En 1838, ayant eu à se plaindre des habitants du N'diambour, province du Cayor voisine de Saint-Louis, il n'avait pas hésité aies attaquer. Une marche rapide Tavait conduit aux puits de Ngirick, où il avait remporté un premier succès. Une vraie bataille s'était engagée en avant de Niomré, la capitale de la province, et, malgré la résistance désespérée des indigènes, nous avions remporté une victoire complète. Le roi de Cayor avait aussitôt écrit à Faidherbe pour le féliciter. Ce n'était pas tant notre victoire qui l'avait épouvanté que la rapidité avec laquelle avaient été conduites les opérations. Faidherbe avait en effet imaginé, pour la circonstance, d'organiser un convoi de chameaux pour le transport des bagages, et ces animaux avaient rendu de grands services. Aussi Biraïma, tremblant déjà pour sa propre sécurité, avait-il pris les devants et accablé de protestations le Français vainqueur. Il s'empressa de satisfaire toutes ses demandes et lui accorda aussitôt l'autorisation sollicitée pour l'établissement de la ligne télégraphique.
Les tiédos de Biraïma avaient éprouvé les mômes craintes que leur damel; mais, couvrant leur pusillanimité sous le spécieux prétexte du patriotisme, ils feignirent d'éprouver une vive irritation de la prétendue trahison de leur maître, et l'assassinèrent.
Macodou, le nouveau damel, retira. aussitôt l'autorisation accordée par son prédécesseur. Ce refus équivalait à une déclaration de guerre. Faidherbe marcha immédiatement contre lui, le battit en diverses rencontres (janvier 18()i), et lui imposa un traité onéreux*, en vertu duquel, moyennant trois chevaux et dix mille francs, le damel cédait à la France tout le littoral sur une profondeur de dix kilomètres, et renonçait à ses prétentions sur la province de Diauder. A peine nos troupes étaient-elles rentrées à Saint-Louis que Macodou
1. Traite du l^f février 18CI .Anna/>'s .scnrf/ulai.^cs, p. 407).
dénonçait le traité et reprenait la campagne. Le gouverneur, très irrité d'avoir été joué par ce tyranneau africain, envahit de nouveau le Cayor et, le 41 mars 1861, remporta la grande victoire de Diati, à la suite de laquelle Macodou se voyait forcé non seulement de ratifier ù nouveau la première convention, mais de consentir à la création sur son territoire des postes fortifiés de Lompoul, Mboro, Mbidgen, Gandiole, Potou, Pont et Thiès..
Le Cayor était donc entamé par la France, et tout semblait annoncer noire prochaine domination, car cette malheureuse province se trouvait en pleine décomposition. Damels se disputant le pouvoir, liédos acharnés dans leurs querelles intestines, populations horriblement foulées et n'attendant pour se déclarer que Tapparilion du drapeau tricolore, nous n'avions pour ainsi dire qu*à laisser faire et qu'à fermer la main au moment favorable. ?solre tort fut peut-être de prendre trop au sérieux les prétentions des damels opposés, et de ne pas déclarer assez nettement nos intentions futures. Il semble que nous ayons voulu ménager les susceptibilités nationales en ne procédant que lentement à une annexion qu'il eût été si facile de proclamer dès les premiers moments de notre intervention. Nous eûmes également le tort de nous insinuer dans les querelles intestines des damels, et le tort plus grave encore, une fois que nous eûmes adopté une ligne de conduite, de ne pas y persévérer, et de passer sans raison d'un allié à l'autre. De là de brusques ressauts, de là des contradictions et des reculs inexplicables, de là des fautes qui compliquèrent à plaisir la question du Cayor et retardèrent pour de longues années l'annexion de cette province.
Un certain Madiodio s'était prononcé contre Macodou, et ses partisans l'avaient proclamé damel (mai 1861). Faidherbc se déclara en sa faveur, espérant que le protégé de la France resterait fidèle à ses engagements; mais il avait compté sans un parent du damel déposséilé, Lat-Dior, jeune homme de dix-huit ans, élevé à Saint-Louis à l'Ecole des otages, qui provoqua un soulèvement national, renversa Madiodio, et le força à se retirer à Lampoul, sous la protection directe de nos soldats.
Le capitaine Jauréguiberry arriva aussitôt dans le Cayor (janvier 18G2)* et rétablit Madiodio; mais il commit la faute (le ne pas traiter Lat-Dior en ennemi, et se prêta à des pourparlers compromettants. Lat-Dior eut bientôt reconquis une situation prépondérante, et, pour couper court à de nouvelles révolutions, Faidherbe se vit obligé, en novembre 1862, de rentrer dans le Cayor et d'y proclamer solennellement Madiodio comme damel. Il est vrai qu'il se paya de ses services en arrachant au malencontreux souverain le traité du 4 décembre 1863, par lequel les quatre provinces de Ndiambour, Mbaouar, Andal et Saniakor étaient détachées du Cayor et annexées ù la France.
Lat-Dior prolesta contre cette cession, et devint du jour au lendemain le héros de la résistance nationale. Les plus aguerris d'entre les tiédos le rejoignirent, et tous ceux des indigènes qui croyaient encore à la possibilité de défendre leur autonomie contre la France se groupèrent autour de lui.
Lat-Dior commença aussitôt contre nos soldats une guerre de surprises et d'embuscades où il n'avait pas toujours le dessous, et qUi risquait, en se prolongeant, de devenir dangereuse. Faidherbe résolut d'en finir avec cet insaisissable adversaire. Un de ses plus brillants officiers, le capitaine Lorans, fut chargé de la poursuite ; mais il commit la faute de ne pas attendre les renforts annoncés, et entra en campagne seulement avec cent quarante soldats réguliers et les volontaires de Madiodio. Lat-Dior avait réuni des forces supérieures. Il surprit notre petite armée le 30 décembre 1862, à Ngolgol, et bientôt « tout le monde comprit qu'il n'y avait plus qu'à mourir dignement. Le capitaine Lorans et le capitaine de tirailleurs Chevrel, démontés tous les deux, et ce dernier blessé, assistèrent stoïquement, jusqu'à ce qu'ils fussent tués eux-mêmes, à la destruction de leurs hommes, tirailleurs et ouvriers, qui combattirent jusqu'au dernier soupir. Les sept canonniers et l'adjudant Guichard se firent hacher sur leurs pièces. » Vingt-neuf hommes, dont trois officiers^ échappèrent seuls à la mort.