ET SES SUCCESSEURS
Depuis que Mahomet a déclaré que le plus saint des devoirs était d'exterminer les infidèles, les croyants de l'Islam n'ont pas cessé de lutter contre les chrétiens. Entre les deux religions toute conciliation semble impossible. Depuis le jour où se sont rencontrés et heurtés pour la première fois disciples du Christ et sectateurs du Prophète, et quel que soit l'endroit où ils se sont rencontrés, aux rives du Jourdain ou à celles du Chélilf, dans les plaines du Danube ou sur les sierras espagnoles, une lutte inexpiable s'est engagée entre
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les doux croyances. On n'ignore pas, d'un aulre eôlé, qu'à riienre actuelle s'opi're dans le mahomélisme une sorte de renouveau. Il y a, en quelque sorte, recrudescence de vitalité. II semble que la foi des croyants se ranime et que leur ardeur se réveille. C'est en Afrique surtout, et depuis un demi-sièclo environ, que ces progrès du mahométismc sont vraiment extraordinaires. Les africains se convertissent en ma'^'ïc Do proche en proihc des mis'^ionnaires qu un croit soi lis de
Uokkara ou de Samarcand, répandent en Afrique la parole nouvelle. Leur éloquence, l'austérité de leur vie, la couformilé de leurs précoptes avec les instincts et les nécessités des races africaines, produisent sur ces peu{)les enfants la plus vive impression. De proche eu proche, les missionnaires musulmans font des prosélytes. Ils sont déjà parvenus à l'.Ytlantique. Les tribus séiiégalaiseK ont été entamées. Kilos ont rompu avec leur grossier fétichisme, et embrassé, avec toute l'ardeur qui caractérise les néophytes, la religion nouvelle. Dès ce moment les Français ne fuient plus à leurs yeux seu-
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lemcnt des étrangers, mais plus encore des chiens de chrétiens, des keffirs, qu'il fallait exterminer ou jeter à la mer.
Un Sénégalais, un certain Omar, né vers 1797 à Aloar, près de Podor, dans le Fouta-ïoro, résolut d'exploiter ces haines religieuses, et de fonder, à Taide des fanatiques qu'il recruterait, une vaste principauté dont il se proclamerait le chef. Omar appartenait à la caste torodo, qui seule jouit du privilège de donner des almamys au Fouta; mais c'était moins sur sa naissance qu'il comptait que sur une prétendue mission divine dont il se disait investi. De bonne heure il s'était signalé par sa dévotion et son intelligence. On raconte qu'un vieux marabout, ayant interrogé Omar, fut émerveillé de ses réponses et dit aux assistants : « Regardez bien cet enfant : ce sera notre maître à tous. » Bientôt se groupèrent autour de lui un certain nombre de talibés ou élèves, qui ne tardèrent pas à lui attribuer des pouvoirs surnaturels. Ne racontaientils pas gravement qu'Omar n'était soumis à aucune des nécessités de la vie, qu'il était indifférent à la fatigue, qu'il pouvait rester indéfuiiment sans manger ni boire ? Aussi sa réputation de sainteté était-elle si bien établie, qu'en 1825 il n'eut qu'à se présenter à Saint-Louis pour obtenir des fervents musulmans de la cité française les fonds nécessaires pour exécuter le lointain voyage de la Mecque. Omar partit donc pour les sanctuaires de Tlslam ; mais il préparait déjà son retour, car il avait partout fait répandre le bruit que Jésus devait s'incarner de nouveau, et cette fois sous les traits d'un noir. En effet, une sorte de légende se forma bientôt; et lorsque Omar reparut au Sénégal, quelques années plus tard, ses partisans annonçaient hautement qu'il était le réformateur annoncé et qu'il n'y avait plus qu'à lui obéir.
A son retour de la Mecque, dont il rapportait le litre vénéré iVAl'Hadji, le pèlerin, Omar avait d'abord séjourné dans le Bornou et le Ilaoussa. Bien vu par les souverains, respecté par le peuple, il avait établi un fructueux commerce d'amulettes et de reliques, et rapidement acquis une grande fortune. Il s'imagina trop vile que le moment était venu de réaliser ses projets ambitieux, et prôcha ouvertement la réforme dans la vallée du Niger, et spécialement à Ségou.
Or les Bambaras de Ségou, tous fétichistes, iréprouvaient que de la répulsion pour rislam. Omar fut arrêté comme perturbateur et retenu en prison. Il réussit à s'échapper et chercha un refuge dans le Fouta-Djallon. Banboura fut sa première station. (Test là qu'il prêcha le retour aux principes rigoureux de Tlslam, l'abolition des grisgris et la révolte contre l'oppression des familles féodales. Il eut bientôt réuni autour de lui de nouveaux fidèles, qui se rappelèrent très à propos que l'incarnation de Jésus dans un marabout nègre avait été annoncée, et, bien que le prophète ne les y eût pas autorisés, laissèrent entendre qu'Omar n'était autre que Jésus revenu sur la terre pour la glorification de la race nègre. Le prophète ne négligeait pas pour autant ses intérêts temporels. Il faisait un grand et fructueux commerce, amassait de la poudre, des armes, cl entassait des approvisionnements dans Banboura, où il construisait une redoutable citadelle.
Ce fut en 1840 qu'il se décida à dévoiler ses projets ambitieux et à tourner vers le nord et vers l'ouest sa dévorante activité. Après s'être assuré du concours de nombreux lalibés, et de tous ses compatriotes, les braves et féroces Toucouleurs, il se mit en campagne, prêchant la guerre sainte contre les iniidèles. Il commença par s'assurer la possession de la forte place de Dinguiray, ville frontière du Fouta- Djallon, d'où il pourrait surveiller à la fois la vallée du Niger et celles de la Gambie et du Sénégal ; puis il vint mettre le siège devant ïamba, la capitale du Djallon-Kadougou. Le chef de Tamba était un barbare, qui passait pour invincible. Voyait-il des vautours planer : « Il ne faut pas, disait-il, que les vautours de mon père manquent de nourriture. » Et il faisait aussitôt dépecer par le bourreau un de ses caplifs. Ce tyran s'honora par une résistance de six mois. Tamba fut enfin emporté, le butin partagé et les prisonniers massacrés.
Omar, vainqueur, achève alors la conquête du Bouré parla prise de Goufoudé et se tourne contre les Malinkés du Bambouck. Comme il promettait à ses soldats les biens de ce monde, et, s'ils venaient ù succomber danslalutte, les délices du paradis de Mahomet, il eut bientôt réuni tous les fanatiques et tous les bandits de l'Afrique occidentale. La horde
sanguinaire ravagea impitoyablement le Bambouck, c'est-àdire la riche et fertile région qui s'étend entre le Sénégal et la Falémé. Pas une chaumière ne resta debout. Tout fut rasé ou brûlé, et la population massacrée et réduite en servitude. Ce n'était pas uniquement par cruauté que ces terribles agents de destruction accomplissaient leur œuvre : c'était surtout par système. La terreur et le pillage étaient leurs moyens de domination. Ils n'essayaient pas de convertir les vaincus : ils les exterminaient. Omar avait divisé son armée eu trois corps. Le premier descendait le Sénégal, le second la Falémé, et le troisième traversait le milieu du pays, entre les deux ileuves, de manière à ce que pas une case, pas un être vivant ne pût échapper. Quelques années plus tard, en 1839 et 1860, un de nos ofiiciers les plus distingués, le lieutenant Pascal, parcourait le Bambouck* et retrouvailles traces do cette dévastation systématique. « Je passai successivement à Karré-Fattendi, Karé et Alinkel, lisons-nous dans sa relation. Ces trois villages, riches autrefois, sont presque entièrement dépeuplés ; à peine y trouvai-je quelques pauvres diables pour me renseigner et me parler de leur pays. L'étonnement que leur causait ma venue les faisait fuir à mon approche; mais, bientôt rassurés, tous s'offraient pour me montrer Tor sur les bords de la rivière, et, mettant en moi leur confiance, ils n'espéraient, me disaient-ils, qu'en la venue des blancs. Partout on ne rencontre que des ruines, qui contrastent péniblement avec la richesse du sol couvert de cultures, surtout sur la berge de la rivière, où la terre conserve plus longtemps la fraîcheur. Les ravages encore récents d'Al-Hadji avaient distrait les habitants de leurs occupations habituelles, et les avaient contraints à demander à la fécondité de la terre les moyens d'existence que leur donnaient autrefois les dépôts aurifères de la Falémé. » Le lieutenant de vaisseau Mage, qui, plus tard encore, de 18fi3 a 1866, parcourait le même pays, en déplorait également la ruine : « Pendant trois jours, une espèce de désert. C'était le pays de Bafing; à chaque pas nous marchions sur des ruines qui
1. Pascal, Voyage au Bambouck cl retour à Dakel [Tour du monde, 1883).
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attestaient à la fois l'ancienne prospérité du peuple et le passage du fanatisme musulman. Quelquefois aussi nos chevaux foulaient une herbe plus grasse, un sol plus noir, et d'horribles débris : des crânes blanchis au soleil, des ossements brisés, dispersés sous la dent des hyènes ou sous le bec des vautours, nous révélaient la cause de celte végétation. Ce n'élait pas un cimetière, c'était un lieu de massacre. »
Omar, après avoir ravagé le Bambouck, se rejeta au nord contre le Kaarta, dont il fit un désert. Il traita de même le Xioro et le Khasso, pendant que ses lieutenants cherchaient à soulever contre nous le Fouta et le Bondou, afin d'isoler nos postes et de les réduire successivement. Après ces exploits faciles, qui lui avaient valu une sinistre réputation, Omar se décide enfin à entrer en lutte avec la seule puissance capable de lui résister, avec la France, et brusquement vient mettre le siège devant le petit fort de Médine, sur lequel flottait depuis quelques mois le pavillon tricolore. Sous les murs de ce fortin allait échouer sa fortune.
Il semble que le prophète ait longtemps hésité à commencer les hostilités contre la France. Il chercha d'abord à nous rassurer sur ses secrets desseins. Dès 1847 il fit proposer son alliance au gouverneur du Sénégal, de Grammont. Plus tard il renouvela sa tentative auprès du gouverneur Protêt. Il leur demandait des armes, des munitions, surtout des officiers; mais il ne cherchait ainsi qu'à gagner du temps, et qu'à organiser des forces assez redoutables pour lutter contre nous. En réalité il essayait déjà de soulever contre nous les musulmans du Sénégal et de faire payer à nos tributaires la djézia ou contribution religieuse prescrite par le Coran. Bientôt même, encouragé par ses succès, il ne garda plus de ménag*ements, et attaqua les négociants français. En 1854 il avait même écrit aux gens, de Bakel, qui s'étaient j)laints «l'avoir été opprimés et pillés par ses talibés, que « qui n'était pas pour lui était contre lui », et c'était pour démontrer le bien fondé de cette fière déclaration qu'il se décida, en 18»)7, à attaquer notre allié le chef de Médine, Sambala, et en même temps la France, qui le protégeait.
Faidherbe n'avait pas attendu cette attaque directe pour
prendre ses précautions contre le prophète. Loin de renoncer, comme le lui conseillaient quelques colons trop timides, à nos postes avancés sur le fleuve, il voulait au contraire les renforcer et même les augmenter, en construisant un nouveau poste au delà de Bakel. En eflet, le 7 septembre 1833, il quitlait Saint-Louis avec un personnel nombreux de travailleurs et de soldats, achetait, à cent soixante kilomètres de Bakel, à plus de mille kilomètres de la capitale, un terrain à Médiue*, terrain qui appartenait à notre allié le roi du Khasso, Sambala , mettait tout de suite ses ouvriers en chantier, et en vingt-deux jours le fort était construit, approvisionné, pourvu de quatre canons et d'une petite garnison, sous les ordres d'un homme énergique, le traitant mulâtre Paul Iloll.
En élevant ainsi le fort de Médine en plein pays ennemi, Faidhérbe affirmait la résolution de la France de ne pas renoncer sans lutter à la prépondérance dans la vallée du Sénégal. Il passait de la défensive à Toflensive et montrait aux Africains que la France était désormais déterminée à les protéger contre tous les envahisseurs. La fondation de Médine était donc un acte politique de grande portée. Les Nègres, terrorisés par les bandes d'Omar, le comprirent si bien qu'ils vinrent en foule demander notre protection. Sambala, l'ancien possesseur de Médine, fit même une démarche bien significative. Avec ceux de ses sujets qui avaient échappé aux massacres du prophète, il billit auprès de notre citadelle un village et un tata, grossière fortification en pierres et en terre, et annonça qu'il était disposé à se battre et à mourir à nos côtés.
Le prophète, de son côté, comprenait la nécessité de sanctionner par un acte éclatant la légitimité de sa mission. S'il parvenait à s'emparer de Médine et à battre les chrétiens, il pouvait tout attendre de l'avenir. Vaincu, au contraire, la croyance à son apostolat était, sinon détruite, au moins fort ébranlée. C'était donc une partie décisive qui allait se jouer
1. !M»'diQe est Mtic à Tcuflroit où le Sénégal cesse d't^lre navigable à Tépo- ((ue (les » Tiit's. Il est tout près de Caignon, où André Drue avait voulu construire un l\)rt, qui lui permettrait de pénétrer dan- les hantes vallées du lleuve. — Voir Cauuère, le SiOfje de Mcdîne{lievue coloniale, 2° série, t. XIX).
SOUS les murs de Médine. Longtemps il cacha ses projets, car il voulait paraître avoir la main forcée; mais il établit son camp près de Médine, à Koniakari, et dans ses entreliens privés, dans ses prédications du vendredi, ne cessa de surexciter contre la France la haine des talibés, et de leur montrer comme une insulte à leur foi et une menace à leur sécurité notre drapeau flottant sur les murs de Médine. Les plus exaltés des talibés le prièrent de les conduire au combat. Omar refusa, prétendant que Theure n'était pas encore venue; mais il réunissait ses meilleurs soldats, faisait construire des échelles de bambou et accumulait les munitions et les approvisionnements. Il continuait en même temps ses prédications fanatiques. Bientôt il feignit de ne plus pouvoir résister à Tentraînement général, et permit à ses lieutenants de se lancer contre la ville maudite. Il est vrai que, se défendant toujours de pousser son armée au combat, il ne voulut pas assister au siège, et resta à Sabouciré.
Le 19 avril 1857, Favant-garde d'Omar paraissait sous les murs de la place. Dès le lendemain arrivait le gros de Tarmée, vingt mille fanatiques déterminés à sacrifier leur vie pour assurer le triomphe de l'Islam. Le prophète avait confié les échelles d'assaut aux plus braves, et ne leur avait épargné ni les encouragements ni les promesses. Ne leur avait-il pas annoncé, à mots couverts, il est vrai, que les canons des keffirs ne partiraient pas! Contrairement à l'habitude africaine, ils s'avançaient silencieusement et par masses profondes. Ils s'étaient partagés en trois colonnes de force inégale : la première, la plus redoutable, devait attaquer le fort; la seconde le village, et la troisième devait faire une diversion sur la face ouest du poste.
Paul HoU n'avait sous ses ordres que sept Européens, vingt-deux soldats noirs, et une trentaine de laptots, mais tous déterminés et résolus. Le commandant joignait même à son patriotisme une passion religieuse qui décuplait son ardeur : catholique romain, il croyait continuer la croisade en luttant contre les musulmans. Il avait, au-deâsous du drapeau français, fait broder Tinscription : « Pour Dieu et la France! Jésus! Marie! » Aussi avait-il fait passer dans le
cœur do ses hommes la résolulion qui ranimaîL Lorsque la première colonne dos assiégoanls se présenta, il la laissa s'avancer el la mitrailla presque à bout portant. Les assaillants, un instant ébranlés, reprirent leur marche en avant, d'un tel élan, que plusieurs d'entre eux parvinrent à se bisser jusqu'à la crête du mur; mais ils furent tous tués. Pendant plusieurs heures, le fou de nos soldais ouvrit de larges trouées dans leurs rangs; mais ils ne reculaient pas, et bravaient la mort le sourire aux lèvres. L'attaque, commencée au point du jour, ne se termina que vers les onze heures, et encore les assaillants céderont-ils à la fatigue plutôt qu'au découragement. Au môme moment, la seconde colonne était ropousséo par notre allié Sambala, et la troisième ne pouvait exécuter le mouvement prescrit.
C'était un grand succès pour les défenseurs de la place; mais Omar, maintenant que la lutte était engagée, bien que sans son aveu, pouvait dès lors agir par lui-même. Quoique découragé par cet échec, il prit sur lui de cacher sa profonde déception et ranima les courages défaillants : <( Vous avez engagé le nom de votre Dieu, leur disait-il. Il faut maintenant ne pas le laisser tourner en dérision par les keffirs. Il faut venger ceux qui sont morts pour la foi. » Médine vit donc de nouveau l'ennemi sous ses murs. Seulement le siège fut converti on blocus, et la citadelle fut étroitement investie.
Les assaillants essayèrent d'abord do prendre Médine par la soif. Ils réussirent à s'emparer d'un îlot sablonneux qui dominait le fleuve. Or la place tirait toute son eau du fleuve. Paul IIoll fit armer l'embarcation du poste. On la blinda avec des peaux do bœuf que les balles ennemies ne pouvaient traverser, et le sergent Desplat, avec une quinzaine de laptots, finit, après un combat acharne, par reprendre ce poste. Pendant plusieurs jours l'îlot devait être entouré par de nombreux caïmans, attirés par l'odeur dos cadavres.
Omar, rendu furieux par ce nouvel échec, ordonna un second assaut. II s'agissait cette fois d'une attaque de nuit. Les musulmans semblaient peu disposés. Plusieurs d'entre eux no voulaient pas se charger des outils destinés à détruire les murs du tata et du fort. Aussitôt Omar se précipite en
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avant, portant sur ses épaules les outils dont ne voulaient pas ses soldats, et poussant son cri de guerre: « Dîeu est Dieu, et Mahomet est son prophète! »Ses guerriers, honteux, le suivirent; mais les assiégés étaient sur leurs gardes, et, après un combat très vif, réussirent à se maintenir sur leurs positions. Il est vrai que c'était leur dernier clTort, et qu'ils n'auraient pu soutenir un troisième assaut. Par bonheur pour eux, Omar ignorait leur épuisementj car il n'aurait pas hésité à lancer de nouveau ses compagnons contre la citadelle française, et il se contenta de prescrire un blocus rigou-
reux, espérant que la famine ou le manque do munilioiis aurait bientùt raison des défenseurs de Médine. L^ello tacliquc était la meilleure. Notre commandant, Paul lloll, qui en connaissait les dangers, avait expédié îles courriers à Ions les postes; il avait également écrit pour demander des ajiprovisionnements, mais aucun secours ne lui était annoncé. Les assiégeants resserraient leurs lignes d'investissement et coupaient toute comnmnication avec le dehors. Dès la fm <li> mai, les vivres étaient rares, lloll mit en commun toutes les subsistances et réduisit tout le monde à la ration. Les arachides constituaient la principale ressource; mais comme li^ bois manquait, au lieu de les brûler, il fallait se résigner .'t
les manger pilées et mouillées. Depuis longtemps le vin et Teau-de-vie avaient disparu, la farine et le biscuit cHaient avariés. Chaque jour les assiégeants se rapprochaient des murs et s'efforçaient, par leurs menaces, de décourager les intrépides défenseurs du fort. Ils cherchaient aussi à semer la division et la défiance, car ils promettaient la vie sauve à tous , à l'exception des Européens et de Sambala. Ce n'étaient pas de vaines menaces. On connaissait, pour Tavoir éprouvée, la férocité des soldats d'Omar, et, pour peu que les renforts espérés tardassent davantage, Médine succomberait fatalement.
La poudre manqua bientôt. On s'en procura de fort mauvaise en vidant un certain nombre d'obus. Les soldats étaient pour la plupart réduits à un seul coup. Les volontaires et Sambala lui-même venaient fréquemment demander des munitions au commandant, qui se contentait de leur répoi>dre: « J'ai là, dans ce magasin, beaucoup de poudre; mais n'avons-nous pas tué assez d'ennemis? L'air en est empesté. Attendez le jour du combat, et n'ayez peur. La délivrance approche! » Cependant, à part lui, Paul HoU savait que le fort, dépourvu de vivres et de munitions, ne tiendrait plus longtemps. Déjà ses hommes ne pouvaient plus supporter les gardes et les veilles, et près de six mille Africains entassés dans le tata mouraient de faim et de misère. Déterminé à ne pas capituler, IIoll fit part de sa résolution au sergent Desplat, et tous deux convinrent de mettre le feu aux dernières munitions quand ils verraient l'ennemi pénétrer dans la place.
Le 18 juillet il n'y avait plus à Médine de vivres que pour quelques heures, — et quels vivres! — lorsque de sourdes détonations retentirent au loin. La petite garnison courut aux murs, tout cnliévréc d'espoir. Bientôt on croit voir des costumes européens. Plus de doute, ce sont les libérateurs! Faidherhc, en efl'et, à la première nouvelle de l'investissement, avait ordonné au vapeur le Guet-Dnar de porter à Médine des renforts et des munitions; mais les eaux du fleuve étaient basses, et le navire Jie pouvait avancer. Faidherbe réunit alors deux à trois cents hommes, quitte Saint-
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Louis sur le Ilasilic, rallie en passant lo Guet-lhiar, et courl à Médine. Par bonheur, les eaux avaient monté, et les paquebots passèrent.
C'était un acte singulièrement bardi ;quc do se heurter ainsi avec une poignée de soldats contre toute une année, que les calculs les plus modérés portaient au moins à vingtcinq mille hommes. En aval de Médine, face à face, sur les deux rives du fleuve, se dressent deux gigantesques rochers, les Kippes, qui semblent comme une écluse dans l'ouvcrlure béante de laquelle le lleuve se précipite avec rapidité. Omar avait fait occuper ces roclies par un corps nombreux, dont les feux plongeants arrêtaient tout navire en marche. Tenter de forcer ces deux redoutes naturelles était bien dangereux. Faidherbe imagina de débarquer tout son monde sur la rive droite et d'attaquer lo Kippe de celle rive. Les ennemis ne s'attendaient pas à cette attaque audacieuse et s'enfuirent en désorilre. Aussitôt un obusier est insitallé, dont les coups, bien dirigés, frappent le Kippe de la rive gauche et en délogent l'ennemi. Au même moment, le litisilû- forçait le passage, el, à la vue de nos soldats, llotl et Sambala ordonnaient une sortie générale. « De la poudre! de la poudre! réclame le chef nègre. — Il y a longtemps que je n'en ai plus, réplique le commandant de Médine. — Kt ce magasin qui en était plein? — (Ju'aurais-tu fait si je t'avais avoué ma pénurie? — Los blancs sont habiles: lu as bien fait. Je te remercie, » Quelques instants après, les assiégeant.<i, pris entre les baïonnettes des assiégés et le^ balles de l'armée libératrice, se débandaient, et Faidherbe, pénétrant dans le fort, s'assurait par lui-même de ce qu'il avait fallu d'énergie aux défenseurs de la place pour résister, du 1!f avril au f 8 juillet, à un ennemi si déterminé. << Les environs dn poste olfraient l'aspect d'un cliarnier. Aucun ossement n'uvuil été enlevé depuis le commencement du siège. A l'inlérieur du village, le tableau était encore plus désulant. Toute une foule affamée, en guenilles; des enfants, des vieillardit iturtout, pouvant à peine se trahier, entassés, grouillant au milieu des immondices, et n'ayant même pas la force de remercier ceux qui venaient les délivrer. Certes, le secours
était arrivé bien juste à temps M » Le prestige du prophète n'en était pas moins à tout jamais détruit. Celui de la France, au contraire, ne devait cesser de grandir.
Faidherbe, en effet, poursuivait le cours de ses succès. Cinq jours après la délivrance de Médine, il livrait bataille à toute l'armée d'Omar et lui enlevait un immense convoi. Le prophète ne voulut plus tenter la fortune contre le chef aux quatre yeux, Lamdo diom giiitte naii^ ainsi qu'il avait surnommé Faidherbe, à cause des lunettes que portait le gouverneur, et s'enfonça dans le Natiaga, sous prétexte d'aller chercher des vivres. Il revenait dans le Fouta l'année suivante, quand il apprit le retour à Saint-Louis de son redoutable adversaire ; mais il n'osa pas s'attaquer à nos postes, bien organisés et solidement défendus. En avril 1859, les forts de Matam et de Bakel le saluèrent même de quelques obus; mais il ne répondit pas à ces provocations. Un jour pourtant, en mai 18S9, il (rouva au confluent de la Falémé un brick français, le Pilote. Croyant que c'était une proie facile, il ordonne de tirer sur le câble qui l'attache au rivage. Le nayire approche; mais soudain le canon tonne, et la mitraille éclaircit les rangs ennemis. Omar jura de ne plus s'attaquer aux keflirs français. Il s'enfonça en effet dans l'est, et passa de la vallée du Sénégal dans celle du Niger.
De grandes destinées lui étaient réservées sur ce nouveau théâtre d'opérations. Le roi de Ségou, Ali, s'imagina, bien a tort, qu'il lui suffirait pour repousser Omar d'envoyer contre lui quelques-uns de ses lieutenants. Ils furent tous battus. Omar, changeant de tactique, et résolu à fonder dans cette riche vallée le grand empire africain qu'il voulait pour lui et pour les siens, se porta aussitôt contre le souverain, dont il s'était promis la chute. Afin d'ùlre plus libre dans ses mouvements, il avait abandonné comme bouches inutiles les femmes et les enfants qui suivaient l'armée. Plusieurs milliers de ces mallicureux moururent de faim dans ce pays ruiné par la guerre. Le lieutenant Mage, en 18G0, recueillait à Makhana plusieurs centaines de ces infortunées victimes. Suivi par un