PiETRi, les Français au Niger, p
Ai^?■3i
troupeau de femmes, qu'on chassait tous les soirs comme des chiens affamés, le prophète précipite sa marche, s'empare de la place forte d'Oïtala, entre à Sansandig, dont les portes lui sont ouvertes par des traîtres, repousse une armée que le roi du Macina envoie au secours d'Ali, et fait son entrée à Ségou. Il y trouve des armes anciennes, des meubles, et beaucoup de pendules qui sans doute avaient été apportées par les négociants du Sénégal ou de Siecra-Leone. On détruisit impitoyablement, comme sacrilèges, tous ces produits de l'industrie européenne, et le conquérant s'installa dans sa nouvelle capitale. Ahmadi-Ahmadou, le roi du Macina, très inquiet du voisinage, ne tarda pas à déclarer la guerre au nouveau souverain. Omar s'était préparé à cette lutte suprême. Avant d'entrer en campagne, il envoie à Dinguiray toute sa famille, installe à Ségou son fils Ahmadou, auquel il laisse, avec les insignes du pouvoir, deux de ses quatre canons, puis marche contre son redoutable ennemi. Deux grandes batailles furent livrées. Dans le dernier combat qui eut lieu, à la fin de juin iSG2, Ahmadi-Ahmadou, voyant que ses efforts ne pourraient rallier l'armée, s'élança en avant, et, s'ouvrantun passage au milieu des talibés, planta trois lances dans la poitrine de trois chefs, en s'écriant : « Pour mon grand-[>ère, pour mon père, pour moi! » C'étaient en effet les lances de sa famille dont il s'était armé pour ce combat suprême. Tant d'héroïsme fut inutile. Il fut obligé de s'enfuir, et quand il fut repris, quelques jours après la bataille, Omar ordonna de Télrangler.
Maître du Ségou, du Macina, du Bambouck, Omar possédait alors un empire qui s'étendait de Médine et du Fouta- Djallon à Tombouctou. Celte ville tomba même entre ses mains en 1863. Tous ses rêves n'étaient-ils pas réalisés? N'était-il pas le maître incontesté d'un immense territoire, où sa volonté avait force de loi? Pourtant cette grandeur était éphémère, et les populations soumises n'avaient accepté qu'avec répugnance la domination étrangère. En i863 éclata dans le Macina une formidable révolte. Omar fut cerné dans la ville d'IIamdallahi. Longtemps il résista, mais finit par être tué dans une sortie. Le mystère de sa mort n'a jamais été éclairci. Lorsque le lieutenant Mage fut envoyé en mission
à Ségou, en février 18G4, on était depuis neuf mois sans nouvelles du prophète. Son fils Ahmadou affectait une confiance qu'il ne ressentait pas et annonçait son prochain retour. Les croyants et les fidèles racontaient déjà qu'Omar n'avait disparu que pour s'incarner de nouveau, plus glorieux et plus puissant que jamais. Renouvelant, sans qu'il s'en doutât, la légende de Barberousse, voici comment un de ses lieutenants les plus dévoués, Samba N'diaye*, racontait à Soleillet, en 1879, les derniers moments du prophète : « Se voyant sur le point d'être pris, il appelle un enfant et lui remet saisatalla; puis, prenant son sabre, il se dirige vers un endroit où la montagne est taillée perpendiculairement comme un mur. « Ce qui arrive devait arriver, dit-il. Je reviendrai. Il descend des marches d'escalier qui se forment sous ses pas et disparaissent derrière l'enfant qui le suit. Il arrive ainsi au fond du précipice. Là se trouve, dans la direction de la Mecque, une muraille très haute et très large, sans la moindre fissure, toute d'une pièce, unie comme un marbre de commode. Placé devant cette muraille, Omar prend la satalla des mains de l'enfant et lui dit : « Je vais prier. » Il ùte ensuite ses chaussures, s'évanouit, s'anéantit devant la muraille. Est-il encore dans le rocher? est-il retourné à la Mecque? Ce qui est certain, c'est qu'un jour il reviendra, et que l'on verra des choses <'»crites depuis longtemps et que peu comprennent. »
Omar n'était plus, mais l'empire qu'il avait fondé restait debout, et les soldats qu'il avait si souvent conduits à la bataille entendaient bien ne pas renoncer à leur lucrative profession. Aussi, pour de longues années encore, les malheureuses contrées ravagées par le prophète allaient-elles servir de champ de bataille à tous les ambitieux qui se partageaient ses dépouilles. Même dans les contrées directement soumises à la France ou qui acceptaient son protectorat, de nombreuses bandes tinrent longtemps la campagne. Il fallut deux ansde courses et de promenades militaires pour en purger le Khasso, le Kaarta et le Bondou. Sambala, notre allié de Mé-