VOYAGES DK PÉNÉTRATION AU SOUDAN
L'idée de joindre le Sénégal au Niger par une série de postes à la fois commerciaux et politiques, et de faire rayonner au loin dans le Sahara, et par conséquent dans l'Afrique centrale, l'influence et la civilisation françaises, n'est pas une idée nouvelle. André Brue, au dernier siècle, avait
déjà essayé de la réaliser. Le général Faidherbe, dès qu'il eut triomphé des difficultés de la première heure et assis sur des bases désormais inébranlables la domination de la métropole, s'empressa de reprendi*e le grand projet qui était en quelque sorte le couronnement de ses entreprises antérieures. « 11 nous faudrait, écrivait-il à Mage le 7 août 1863, une ligne de postes distante d une trentaine de lieues entre Médine et Bamakou. ou tout autre point du haut Niger qui paraîtra convenable pour établir un centre commercial sur Iç fleuve. » C'est seulement dans les dix dernières années que du domaine théorique ce projet passa dans la réalité, et qu'une succession d'explorations hardies et de campagnes heureuses non seulement nous a conduits sur les bords du Niger, mais encore nous a permis de fonder en pleine Afrique un véritable empire et a ouvert aux légitimes espérances de nos économistes et de nos hommes d'Fltat un champ pour ainsi dire illimité. Si, en effet, nous savons nous servir du merveilleux instrument de renaissance coloniale que notre bonne fortune met en ce moment entre nos mains, c'est sur les bords du Niger et dans la direction du Soudan que nous trouverons nos Indes africaines.
Nous ne saurions oublier les ouvriers de la première heure, ceux de nos compatriotes qui ont frayé la voie aux dépens de leur santé, parfois de leur vie, et qui, de gaieté de cœur, se sont exposés, pour la plus grande gloire de la patrie, aux hasards ou plutôt aux dangers d'une exploration à travers des pays «Minemis ou barbares. Parmi ces héroïques pionniers de la civilisation brilhî au premier rang René (!laillié. Nul aussi' bien que lui ne mérite une place à part parmi les voyageurs, tant il a déployé de courage, tant il a su, sans attache officielle, faire avec simplicité de grandes choses.
René Caillié* naquit à Mauzé, dans les Deux-Sèvres, le 19 novembre 1799. Il appartenait à une humble famille. Son père était boulanger, et encore le perdit-il de bonne heure, et fut-il obhgé de gagner sa vie en devenant, à l'Age de onze ans, apprenti cordonnier. Le vieil instituteur qui lui avait appris
l. RB.NÉC\iLLii^., Journal d'un rot/nt/f* à Ttnnhoclou et à Jcnni^, dans l'Afrique centrale, priH'.rd*'' d'(jbserv<d ions faites chez les Maures liraknas, les Mulous et d'au ires peuples, pendant les années IHii a IH^S; o vol. iu-S'^, Paris, 1830.
à lire exerça sur lui une incroyable influence en lui racontant, à la veillée, les exploits des conquistadores espagnoU et les voyages de Cook et de Lapérouse. Il brûlait déjà du désir de les imiter, et se passionnait pour leurs aventures. La lecture de Robinson Criisoé Ri sur lui une impression profonde. « Je brûlais d'avoir des aventures, a-t-il écrit plus tard; déjà même je sentais naître dans mon cœur Tambition de me signaler par quelque découverte importante. » Aussi se prépara-t-il de bonne heure à chercher fortune hors de France. Malgré les représentations de sa famille, il s'embarqua à Rochefort, à Tâge de seize ans, ayant en poche pour toute fortune soixante francs qu'il avait économisés à grand'peine et en se privant de tout plaisir.
La gabare la Loire, sur laquelle était embarqué Gaillié, marchait de conserve avec la Méduse, de sinistre mémoire. C'était un fâcheux début. A peine arrivé à Saint-Louis, Caillié apprend qu'une expédition angkise, commandée par le major Gray, est à la veille de partir pour le Niger. Il se met aussitôt en route pour la rejoindre en Gambie, et n'hésite pas à s'engager à pied dans les solitudes sablonneuses du Cayor. Cette première course fut très douloureuse, à cause de l'extrême fatigue et surtout du manque d'eau. Elle fut, de plus, inutile, car, à peine arrivé à Dakar, Caillié apprenait le départ de la caravane anglaise et était obligé de revenir à Saint- Louis. Il quitta cette ville presque aussitôt et alla à la Guadeloupe, où il ramassa quelque argent; mais la lecture de la relation de voyage de Mungo-Park exerça sur lui une telle fascination, qu'il renonça à sa naissante fortune et ne songea plus qu'à se lancer sur les traces de l'héroïque Ecossais.
Dès 1818 nous retrouvons Caillié au Sénégal. Il s'engage dans la caravane Partarrieu, qui allait rejoindre le major Gray. Cette fois encore le voyage échoua, et les souffrances endurées le furent en pure perte. « On m'a dit depuis que j'avais les yeux hagards, que j'étais haletant, que ma langue pendait hors de ma bouche. Pour moi, je me rappelle qu'à chaque halte je tombais par terre, épuisé, et n'ayant pas même la force de manger. » Arrivés à Bakel, les explorateurs furent obligés de descendre le fleuve et de retourner en France.
Lif^
Malgré ce double échec, Caillié était toujours possédé par la passion des voyages. Après un court séjour aux Antilles, il revenait une troisième fois à Saint-Louis, à titre d'employé dans les bureaux de la direction de Tartillerie (1824); mais il rêvait toujours de s'enfoncer dans le centre inconnu du continent africain. Le point lumineux qui l'attirait était Tombouctou, cette ville légendaire, ce rendez-vous mystérieux des caravanes, dont aucun Européen n'avait encore aperçu les monuments, et que les géographes ne connaissaient que par les trafiquants arabes. Pénétrer jusqu'à Tombouctou était le rêve qui tourmentait Caillié. Plusieurs voyageurs, tous des Anglais, avaient déjà tenté de le réaliser, Mungo- Park, Denham, Oudney, Clapperton, Gordon- Laing. Seuls Denham et Clapperton étaient revenus en Europe, mais après des efforts surhumains et sans avoir pu satisfaire leur curiosité. Ces Anglais avaient eu Tappui de leur gouvernement; ils s'étaient fait accompagner d'escortes chèrement recrutées; ils apportaient avec eux de riches présents pour payer leur passage. Caillié, bien que traité avec égards parle gouverneur d'alors, baron Roger, n'avait pour toute ressource que deux mille francs, produit de ses économies personnelles. Il était seul, sans autre secours de la part de ses compatriotes que celui de M. Castagnet, riche négociant français établi à Kakondy. Mais il avait pour lui une invincible opiniâtreté, un courage à toute épreuve et une présence d'esprit sans laquelle il lui eût été impossible de sortir des mauvais pas qu'il rencontra si souvent sur son chemin. De plus, il savait très bien la langue arabe et n'hésita pas à se lier avec des négociants nègres, desMandingues, venus à Kakondy avec de la poudre d'or. Pour se concilier leur confiance, il inventa une fable qui réussit parfaitement près de ses nouveaux amis.
« Un jour, d'un air mystérieux, lisons-nous dans sa relation, je leur révélai, sous le sceau du secret, que j'étais né en Egypte de parents arabes, et que j'avais été emmené en Europe dès mon plus bas ûge, par des Français faisant partie de Tarmée qui avait conquis l'Egypte; que depuis j'avais été conduit au Sénégal pour y faire les affaires commerciales de mon maître, qui, satisfait de mes services, m'avait atîranchi. « Maintenant,
a ajoutai-je, libre d'aller où je veux, je désire naturellement « retourner en Egypte pour y retrouver ma famille et repren- « dre la religion musulmane. » Si, au premier abord, mes auditeurs purent nourrir quelques doutes à Tégard de mon histoire et de mon zèle religieux, ils n'en conservèrent aucun dès qu'ils m'entendirent réciter par cœur plusieurs passages du Coran, et qu'ils m'eurent vu chaque soir faire le salam avec eux. 11^ finirent par se dire l'un à l'autre que j'étais bon musulman. C'est cette fable, répétée chaque fois que j'en ai eu besoin, qui m'a servi de passeport de Kakondy k Timé, de Timé à Tombouctou et de là à Tanger*. »
Ce fut donc sous le couvert d'une apostasie simulée que Caillié put accomplir son merveilleux voyage. D'autres l'avaient essayé aussi, et n'avaient pas réussi, notamment Watt et Winterbattone, qui, en 1794, avaient pénétré jusqu'à Timbo déguisés en chérifs, mais qui, reconnus pour chrétiens, avaient été trop heureux d'en être quittes pour être ignominieusement chassés. Caillié connaissait donc le danger de son déguisement; mais il avait fait de la langue, de l'écriture et des usages musulmans une étude si scrupuleuse, qu'il put prolonger rillusion jusqu'au bout, et se faire accepter par tous comme un derviche mendiant. Le plus difficile pour lui pendant tout^ son voyage devait être de prendre des notes. 11 avait imaginé d'emporter des feuillets de Coran en arabe, imprimés seulement sur le recto. Il s'écartait de ses compagnons, et, sous prétexte de lire le livre sacré, prenait en hâte toutes ses notes. « Elles seraient devenues contre moi, a-t-il écrit, une pièce de conviction inexorable, si j'avais été surpris traçant des caractères étrangers, et dévoilant aux blancs les mystères de ces contrées. Je portais toujours dans riion sac mon arrêt de mort, et combien de fois ce sac a dû être confié à des mains ennemies! » En outre, Caillié n'avait reçu qu'une instruction très élémentaire, et, comme instruments de précision, il n'emportait avec lui que deux boussoles de poche, un bâton qui avait juste un mètre de longueur, deux ou trois cordons avec un fil à plomb et des crayons. Pourtant il recueillit par-