Relation, p
Il nous suffira de rappeler que, partis de Saint-Louis le 12 octobre 1863, Mage et Quintin arrivaient à Ségou seulement le 28 février 1864. Chemin faisant, ils prenaient des renseignements précis sur les ressources locales, sur les besoins commerciaux, sur les chances qu'avait la France d'être bien accueillie. Le grand trafic était celui des esclaves, surtout des captifs de guerre, dont le nombre avait singulièrement augmenté depuis les grandes dévastations d'Omar. Les captifs étaient même devenus comme une monnaie courante. Un cheval, un bœuf élaient estimés un esclave, un demi-esclave, etc., et nos compatriotes furent même obligés de cheminer quelque temps avec un trafiquant de chair humaine. « Possesseur d'une petite fortune, lisons-nous dans \dL Relation, cet homme s'était mis en marche, achetant d'abord une esclave dont il avait fait sa femme, et qui, lui ayant donné un enfant, s'était élevée au rang de femme libre. Un fort captif portait Tenfant, puis trois autres jeunes filles, éclopécs par la longue route qu'elles venaient de faire, les jambes enflées, suivaient, s'aidant d'un bâton. Outre cela, un malheureux enfant de trois à quatre ans, aux membres maigres, courait entre les jambes des chevaux, faisant des marches de cinq à six lieues; le docteur avait pris cet enfant en amitié et souvent il le mettait devant lui à cheval. Quant aux femmes, quelque endurci que je fusse, je ne pouvais voir ces malheureuses au moment du départ, les membres engourdis, trop faibles pour se lever; souvent leur maître arrivait, les frappait, et une larme coulait silencieusement le long de leurs joues. Sans doute elles pensaient au lieu de leur naissance, à la case de leur mère, et lentement, péniblement, elles se mettaient en marche. » Tout en déplorant cet abaissement de la dignité humaine. Mage et Quintin ne pouvaient s'empêcher d'admirer les types superbes qu'ils rencontraient de temps à autre. Sauf le front bombé à l'excès et les pommettes saillantes, tel de ces indigènes aurait pu rivaliser pour la beauté accomplie des formes avec les modèles de l'art ancien. Nos explorateurs admiraient aussi les magnificences de la nature : « La plaine splendide du Natiaga se déroulait au loin, et allait se perdre dans des gorges étroites, surmontées de pics nombreux... Je ne pouvais me lasser d'ad-
mirer ce pays où la Providence a semé ses biens avec un prodigalité peu commune. La terre y est d'une richesse incroyable ; Teau y abonde et y fournit des poissons succulents. L'or est à quelques pas du défilé que je vois à ma gauche ; le fer partout. Le fleuve abonde en chutes dont la force motrice serait incalculable ; mais la main des hommes n'a rien fait de ce monde de richesses ; les indigènes n'ont pas su seulement tirer de quoi se vêtir proprement *. »
Lorsque Mage et Quintin arrivèrent à Ségou, ils n*y rencontrèrent pas Omar, qui était parti pour la conquête du Macina, mais son fils Âhmadou, auquel il avait délégué tous ses pouvoirs. Des bruits de défaite et même de mort commençaient à circuler : ils n'étaient que trop fondés, puisque Omar venait en effet d'être tué à liamdallahi ; mais son fils affectait une imperturbable confiance, et, sous prétexte que les envoyés français n'avaient été accrédités qu'auprès de la personne de son père, il les retint à Ségou. Ressentait-il la confiance dont il se targuait, et attendait-il réellement des nouvelles du théâtre de la guerre, ou bien redoutait-il que nos envoyés, s'il les relâchait, ne fussent trop vite au courant de la vérité? Cédait-il encore à un sentiment de méfiance auquel le poussait un de ses conseillers intimes , ou obéissait-il à ce fatalisme musulman qui aime à reculer les décisions importantes ? Toujours est-il que les représentants de la France voyaient les mois s'ajouter aux mois, et qu'on les retenait à Ségou, prisonniers avec les apparences de la liberté, et même entourés d'honneurs, mais prisonniers. x\hmadou leur proposa même de le suivre dans les expéditions qu'il préparait contre des rebelles. Cédant aux ennuis de l'inaction, nos envoyés crurent pouvoir se départir de la neutralité que leur commandaient les fonctions dont ils étaient investis, et acceptèrent les offres du maître de Ségou.
De toutes ces campagnes africaines, les plus dramatiques furent marquées par la bataille de ïoghou et par le siège de Sansandig.
Un prince africain, Mari, s'était révolté , et avait poussé