‹ Le Sénégal et le Soudan françaisChapitre 41 sur 44 · Relation, p. 9i · texte numérisé non relu

Relation, p. 9i

les horreurs de la famine; car les habitants furent réduits à se nourrir de peaux de bœuf et de chevaux crevés, exposés à des pluies tropicales et décimés par la peste. « Sur le fleuve dérivaient, à demi cousus dans des nattes, les cadavres venus de la ville, et dont le nombre augmentait tous les jours. De quelque côté que vînt la bise, elle nous apportait des odeurs nauséabondes et des miasmes putrides. Ces cadavres empestaient le camp, et semblaient chargés de venger les souffrances de leurs compatriotes. Néanmoins tout le monde dans l'armée dévorait Sansandig des yeux, comme une proie qu'on tenait enfin. » Plusieurs assauts furent livrés, tous sans résultat, à cause des fautes stratégiques d'Âhmadou. « Ses irrésolutions laissèrent toujours échapper les occasions favorables d'attaquer Tennemi, et sa barbarie implacable, qui n'épargnait aucun prisonnier, quelle que fût son origine, retrempa toujours, au moment décisif, dans la haine et le désespoir, la résolution ébranlée de ses adversaires aux abois. » Survint une armée de secours, qui remporta sur les troupes d'Ahmadou un succès inespéré, mais ne sut pas profiter de la victoire. Le sultan de Ségou se décida pourtant abattre en retraite, mais fièrement et sans se laisser entamer.

Pendant ce temps le bruit de la mort d'Omar à Hamdallahi prenait de la consistance. Ahmadou était certainement informé de cette catastrophe, qui réduisait sa puissance ; mais il ne voulait rien laisser paraître de sa déception, surtout aux yeux des Français. D'un autre côté, il ne pouvait indéfiniment les retenir auprès de lui. Prétextant le retour des serviteurs nègres de Mage, qui étaient revenus de Saint-Louis et annonçaient que Faidherbe rappelait auprès de lui ses envoyés, Ahmadou se détermina, malgré la prétendue absence de son père, à signer avec eux un traité et à leur rendre la liberté. Voici les termes de cette convention, le premier instrument diplomatique régulier que la France ait signé avec un des maîtres du Soudan.

Traité pansé entre MM, Mage et QtUntin, envoyés du gouverneur du Sénégal, et S. M. Ahmadou, fils de Cheick-El-Hadji-Omar, roi de Ségou.

I. — La paix est faite entre tous les pays respectifs où demeurent les deux chefs.

n. — Les hommes du gouverneur du Sénégal pourront circuler librement dans tous les pays où commande Âhmadou, dans tous ceux où il pourra commander plus tard, et y seront protégés, qu'ils viennent pour commerce, missions ou simple curiosité.

IIL — Une fois qu'ils auront payé le droit d'un dixième auquel sont soumises toutes les caravanes entrant dans les États d*Ahmadou , les duilas ou marchands du Sénégal n'auront plus rien à payer à qui que ce soit pendant tout leur séjour.

IV. — Ahmadou promet d'ouvrir toutes les routes du pays qu'il commande vers nos comptoirs.

V. — Le gouverneur du Sénégal promet que la route du Fouta aux pays d'Ahmadou sera ouverte et que les hommes ou femmes pourront y circuler librement sans qu'aucun chef puisse les arrêter.

VL — Les hommes envoyés par Ahmadou à Saint-Louis pourront y acheter ce dont ils auront besoin, et recevront dans la route protection contre tous ceux qui voudraient les maltraiter.

VII. — Tous les marchands venant du Sénégal dans un pays où commande Ahmadou payeront le droit d'entrée dans le chef-lieu qui sera le but de leur voyage, Dinguiray, Koundian, Mourgoula, Kouniakary, Nioro, Diolo, Tambacara, Diangouté, Farabougou ou Ségou-Sikoro.

Telle fat cette première exploration officielle de la France dans le Soudan. Certes, rien encore n'annonçait ni même ne faisait prévoir la future prise de possession de cette immense contrée par la France ; mais un puissant souverain indigène s'était engagé par un acte solennel, et la porte était ouverte sur le mystérieux continent. Restait à compléter ce premier et grand résultat, si rapidement obtenu, en se lançant résolument à la conquête pacifique de la région.

Bien des années pourtant devaient encore s'écouler avant que les successeurs de Faidherbe aient songé h profiter des clauses du traité de Ségou. C'est un simple particulier qui, presque sans ressources, osa s'aventurer de nouveau dans ce pïiys ou trop oublié ou trop dédaigné, et, comme autrefois Caillié, força le gouvernement à sortir de son indifférence systématique. Ce nouveau pionnier de la civilisation] est Paul Solcillot, qu'une mort prématurée vient d'enlever à la science, qu'il honorait, et à sa patrie, qu'il adorait. Ce fut un grand cœur et un noble esprit. Nous avons eu l'honneur de compter au nombre de nos amis cet héroïque découvreur. On nous pardonnera de ne rappeler son souvenir qu'avec une sympathique émotion. Jamais nous n'oublierons sa parole chaude

et vibrante, ses gestes simples et nobles, et son patriotisme convaincu. Ce n'était pas un chercheur de mots, un entasseur de périodes ronflantes : il racontait ce qu'il avait fait, mais que de grandes choses il avait faites! C'est par l'Algérie qu'il commença à attaquer le mystérieux continent qui semble s'ouvrir avec tant de peine à nos investigations. En 1863, iSGC) et d8()7; il parcourut dans tous les sens notre belle colonie. En 1872, il visita successivement les oasis dii Sahara algérien, les Ksours du Djebel-Amour, la ville sainte d'Aïn-Madhi, le Mzab et le pays des Cliambâas. Dans ce dernier voyage il acquit la conviction qu'un simple particulier, n'appartenant ni au gouvernement ni à l'armée, pouvait, tout en conservant sa qualité de Français et de chrétien, voyager dans tout le Sahara, pourvu qu'il acceptât les mœurs et coutumes des indigènes et se présentât à eux sans escorte. En efl'et, dès l'année suivante il se mettait en marche pour Insalah, avec Tespoir de gagner de là Tombouctou et lé Sénégal. Les Insaliens ne voulurent pas le recevoir dans leurs murs, bien qu'il fût arrivé en vue de la mystérieuse cité, et il fut obligé de rentrer précipitamment en Algérie. Il n'avait fait, comme il l'a dit plus tard, qu'entrevoir la terre promise; mais son voyage ne fut cependant pas stérile. 11 en rapporta une foi profonde dans la possibilité d'établir un chemin de fer à travers le Sahara, et de joindre par conséquent l'Algérie au Sénégal. Seulement, au lieu de s'obstiner â rester en Algérie, il changea tout à coup de plan, et résolut de porter vers le Sénégal toute l'activité et tout le dévouement dont 'il se sentait capable.

Le 8 avril 1878, Soleillet débarquait à Saint-Louis, bien déterminé à gagner Alger en passant par le Niger. « Un inconnu le prie de lui écrire un mot en souvenir de son départ, et Soleillet trace sur un chiffon de papier cette phrase qui se passe de tout commentaire : « Si je ne réussis pas, je recommencerai*. » Il partait sans autre escorte qu'un tirailleur sénégalais, accompagné de trois bœufs pour transporter soji bagage. Aucune arme, au moins apparente. Aucun

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