Sthabon, 111, 2-8. — Hérodote, IV, lOîi
Les animaux domestiques sont les mêmes qu'en Europe. Les moutons du Sénégal pourtant ne sont utiles que comme viande de boucherie. Leur laine ne peut servir, attendu que, par un effet bien connu des pays chauds, ils n'ont qu'un poil soyeux et court. Les bœufs, au contraire, sont fort recherchés. On les nomme bœufs à bosse, à cause de la tumeur graisseuse qu'ils ont sur le garrot, et bœufs porteurs, à cause de leur aptitude à porter de lourdes charges avec un pas égal à celui du cheval. Ils sont fort appréciés dans nos Antilles, surtout à la Guadeloupe, à cause de leur douceur, de leur sobriété, de leur résistance à la fatigue et de leur puissance de travail. Les fins et abondants pâturages qui couvrent surtout la rive gauche du Sénégal permettraient de les multiplier à l'infini. Le bas prix de la viande, qui varie de soixante h quatre-vingts centimes le kilogramme, témoigne d'une grande facilité d'éducation et promet des bénéfices à tout spéculateur qui découvrira des débouchés. D'ailleurs, pour un peuple qui naît à la civilisation, rien ne convient autant que l'élève du bétail.
Les chevaux du Sénégal sont de bonne race, très ardents et très résistants au travail, mais encore peu nombreux, car ils supportent avec peine les chaleurs extrêmes ; mais tous ceux qui sont acclimatés, c'est-à-dire nés au Sénégal même, sont de tous points excellents.
Les animaux féroces sont assez rares, et ils n'attaquent l'homme que sous l'influence de la faim. Le plus redoutable est le lion, surtout le lion noir, mais il ne se laisse pas approcher. Les indigènes prétendent même que lorsqu'il rencontre une femme il lui cède le pas. Le lion aime h suivre les troupes d'antilopes, dont il fait sa principale pâture ; mais il ne dédaigne pas le menu gibier, surtout les pintades. Il sait très bien observer les passes tracées dans les herbes par ces oiseaux, qui volent rarement, et d'un coup de patte il en abat des files. Le lion est souvent en compagnie de deux autres animaux avec lesquels il a, pour ainsi dire, contracté alliance. On raconte en effet que le marabout, cotte grue sénégalaise, dont la queue orne parfois la tète de nos élégantes, forme société avec le lion. Il l'avertit du danger par ses cris aigus, et le lion, pour le remercier, lui abandonne
ie;
les débris de ses repas. Le cbacal suit également le lion, auquel il sert de pourvoyeur. Parmi les carnassiers on cite encore la panthère, le chat-tigre, le lyn:s, la hyène et la gencttc. La hyène n'est pas à craindre pour l'homme ; mais elle
Ëlépiioutu du Sduégnl.
est tellement vorace, qu'il faut couvrir de pierres et entourer d'épines les tombeaux, afin de protéger les restes qui y sont renfermés. Quant aux genettes, elle sont grosses comme dos petits chiens et fort recherchées h cause de leurs poches remplies de musc.
Les plus connus des herbivores sont les éléphants. Au
34 I.E SÉNÉGAL ET LE SOLDAN FnANÇAIS
siëcio ilornicr on en voyait des bandes de (juarantc & cinquante individus qui paissaient tranquillement; maison les a pourchassés à cause de lours défenses, et ils sont dcvonus farouclies et redoutables. Il y aune trentaine d'années, quelques-uns d'entre eu\ vivaient isolés sur les rives du Paniéfouï, et le traversaient parfois pour aller brouter les savaties du bas delta ; mais on leur a fait une guerre d'extermination. Mieux aurait valu essayer de les domestiquer, comme les Car-
thaginois avaient jadis réussi à le faire, romhio les Asiatiques le font encore à l'Iicure actuelle. On s'est sottement privé d'utiles auxiliaires, et peut-être est-il trop tard pour réparer cette faute.
L'liip]»opotame se rencontre encore en bandes assez nombrensoM. Ses dents sont recherchées pour la fabrication des denlit'rs artiliciels. Nous mentionnerons encore la girafe, rantiliipe, le sang:licr, l'agouti et le lièvre. Trois espèces de singes habitent la région : le singe gris à ventre blanc dans le bas ilcuve, le golago ou singe de nuit près de l'odor et de
Saldé, et le cynocéphale à poil roux, dont le museau et le cri ressemblent à ceux du chien. Les cynocéphales sont intelligents et s'apprivoisent assez vite. On les prend en leur présentant un appât dans une calebasse. Ils y passent la main et ne peuvent plus la retirer. Ils constituent; près des zones cultivées, de véritables républiques de pillards éliontés. On raconte que parfois ils se réunissent en foule contre une panthère et réussissent à la tuer. Sur les rives du haut Bakoy est une montagne à degrés réguliers, immense escalier dont -chaque marche fourmille de singes. Mage évaluait à six mille le nombre des cynocéphales qui le saluèrent de leurs aboiements forcenés quand il passa devant eux.
Au nombre des échassiers se place au premier rang Tau- Iruche, dont le riche plumage est un objet de convoitise pour les nègres. Chassée à outrance, elle devient rare. Le gouvernement devra sans doute bientôt intervenir, comme l'ont fait les Anglais au Cap, afin de prévenir la disparition de l'espèce. 11 faut d'ailleurs ne pas s'exposer aux convoitises de cet •oiseau, attiré par tout ce qui brille, aussi bien par les bijoux que par les yeux des enfants.
Viennent ensuite, parmi les gallinacés, l'outarde, la poqle de Pharaon, la pintade, la perdrix, la caille, la gelinotte, etc.; parmi les palmipèdes, l'innombrable tribu des canards; parmi les passereaux, des espèces aussi jolies que variées : sénégali, veuve, cardinal, perruche verte, qui depuis peu sont expédiées en Europe en assez grande quantité.
Les reptiles sont peu nombreux; un seul est dangereux, 4e trigonocéphale. Nous accorderons une mention spéciale au caïman qui infeste les eaux sénégalaises. Les nègres sont friands de sa chair, qui répugne aux Européens à cause de son odeiir musquée. L'instinct de cet animal est très développé. A peine a-t-il noyé sa proie qu'il la cache dans des creux sous l'eau et invite ses congénères à la partager. Les noirs sont parfois enlevés par eux. La tradition est qu'il faut enfoncer les doigts dans les yeux du caïman pour lui faire lâcher prise.
Le poisson*, qui pendant l'hivernage abandonne les côtes
l. A. Merle, la Pèche sur la côle occidentale d'Afrique (Société de géographie •4e Bordeaux); 1819. — Hautreux, la Pèche de la morue au Sénégal (id.}; 1887.
38 LE SÉxNÉGAL ET LE SOUDAN FRANÇAIS
(lu Sénégal, y pullule quand arrive la saison sèche. La morue s'y rencontre fréquemment, surtout au banc d'Arguin, vaste ensemble d'écueils et de brisants, tour à tour couverts et émergés, de huit mille quatre cents kilomètres carrés. Il est même singulier que personne encore n'ait songé à tirer parti de ces richesses. Les Portugais avaient autrefois, paraît-il, fondé dans ces parages des pêcheries, dont il reste des vestiges. Rien ne serait plus aisé que de les imiter. Sur ces côlcs sénégalaises, les coups de vent sont rares, et la chaleur, dans cette saison, est tempérée par les brises du nord. Même en admettant, et rien n'est moins prouvé, Tinsuflisance de lu morue pour alimenter ces pêcheries, beaucoup d'autres variétés de poissons pourraient être salés et marines, et un nombre encore plus considérable convertis en engrais.
Telles sont les principales productions du Sénégal. Variées, abondantes et riches, elles ne peuvent qu'augmenter lorsque des mains intelligentes les auront mises en valeur. Ceci nous conduit, après avoir étudié le sol et les productions du sol, h étudier les populations qui l'habitent et l'avenir qui semble réservé à notre colonie.
GICOGRAPIUK POLITIQUE
Grâce à la situation du Sénégal aux confins de deux zonips distinctes, les races présentent de grands contrastes de couleur et d'origine. Au sud du grand lleuvc vivent les Nègres, établis de toute antiquité dans la région qu'ils occupent ; au nord sont les Maures, installés en Afrique seulement depuis les conquêtes arabes, c'est-à-dire depuis le liuilième siècle environ de l'ère chrétienne. Quant aux Européens, conduits au Sénégal uniquement par les intérêts de leur commerce, ils n'y résidèrent pas d'abonl à poste fixe. Ce n'est que depuis bien peu de temps que quelques-uns d'entre eux se sont déterminés il y cultiver la terre, à y fonder des industries, eu
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un mot à se considérer comme de vrais colons, atlacliés au pays comme à une seconde patrie ; mais leur nombre est encore très peu considérable, et il est à craindre qu'ils ne puissent s'acclimater sérieusement. Il n'y a donc à vrai dire que deux races en présence au Sénégal, et on peut leur assigner le fleuve comme limite ethnographique ; les Nègres et les Maures. Nous les étudierons successivement.
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Vipères cornue..
Race noire. — Il est peu de problèmes aussi ardus, aussi rompiiqués, aussi dangereux que celui de l'origine dos espaces. Sans essayer de le discuter ici, il nous suffira de rappeler que la race noire, aussi haut que remontent les souvenirs historiques, parait installée en Afrique. Elle serait donc autochtone. La majeure partie des tribus sénégalaises appartient à cette race. Ces tribus sont divisées en une multitude de groupes, mais peuvent être ramenées à cinq variétés principales : Yolofs, Sérères, Soninkés ou Sarakolès, Mandingues ou Bambaras, Peuls ou Foulahs.
Les Yolofs * occupent presque tout l'espace limité par le Sénégal, la Falémé et la Gambie, c'est-à-dire les provinces sénégalaises qu'on nomme le Oualo, le Cayor, le Baol et le Djolof. Ils sont noirs entre les noirs. Leurs lèvres mêmes sont noires, mais d'une teinte plus mate que le reste du visage. La peau, d'un noir de jais avec des reflets brillants, dénote la finesse du derme. Les formes sont pures et élégantes, surtout le buste, admirable de largeur et de force. Le volume de la tête est cependant trop petit pour la masse du corps; mais les Yolofs la grossissent en laissant pousser leurs cheveux crépus. Elle est attachée à un cou flexible et bien planté dans les épaules; les reins sont cambrés, la cuisse arrondie, et le genou petit. Ce sont, en un mot, de fort beaux hommes, et lo type serait parfait s'il n'était déparé par une jambe un peu sèche et un pied plat.
Les Yolofs parlent une langue que l'on peut étudier comme un modèle de langue agglutinante. Les racines, toutes monosyllabiques, s'agrègent les unes aux autres, tout en restant invariables dans leurs diverses valeurs de substantifs, d'adjectifs, de verbes ou d'adverves; elles se déterminent par des suffixes qui modifient à Tinfini la signification des mots. Ainsi; pour n'en citer qu'un exemple, par un simple changement de désinence le verbe peut se conjuguer dans le sens emphatique, inlerruptif, augmentatif, causatif, etc. Bien que cette langue n'ait pas de littérature proprement dite, elle est très répandue, car elle est devenue, par sa facilité même, la langue usuelle du commerce dans toute la Sénégambie ".
Les Yolofs se disent les uns musulmans, les autres catholiques; mais ils sont restés fétichistes, car la principale différence entre les sectateurs des deux religions consiste en ce que les uns se servent de grisgris couverts de caractères
1. AzAN, le Oualo et les pays environnants {Hovue luaritime et coloniale, 1864). — Ukue.noek-Fkhald, Étude sur les Ouolofs {lievue d' anthropologie j 1875;.
2. Cu^r, tfœ Modem Lan(/uat/es of A/'rira. — Haktiiélk>iy, Guide du voyageur dans la Srnègamôie française, avec une carte et un voca/ndaire français-ouolo/jf; 188j. — J. Dahi», Grammaire v^oloff'r; — Dictionnaire woloff- français; 1826. — Bakon UoiiKK, Hechei'ches philosnphifjups sur la languf ouoloffc: lS:i9. — Abbé IJOIL.VT, Grammaire de la langue wolo/fe; 18."»8. — Dhsckmet, Hecueil de douze ce7its phrases françaises usuelles avec traduction xvolo/f; 186 i. — Faiduehbb^ Vocabulaire français-wolojf {Annuaire du Sén'fgal, 1851).
arabes, et que les autres n'accordent leur confiance qu'à des chapelets ou à des scapulalres. Ils s'accordent du reste pour la célébration de nombreuses fêtes nationales ou locales, et continuent à croire à des génies domestiques, la plupart du temps représentés par une sorte de lézard gris, auquel ils servent avec empressement des écuelles de lait. Au fond, ma-
Oiaeaux sénégalais
rabouls et missionnaires n'ont fait chez les Yolofs que de médiocres recrues, et leur prétendue conversion n'est le plus souvent que l'adoption de superstitions nouvelles.
La société yolofe est divisée en castes. Les hommes libres forment la première. Les gens de métier, les indigents occupés aux travaux scrviles cl les esclaves sont répartis dans les autres. En dehors de toute classilîcation sont rojetés les ijriots, c'cst-à-dirc les sorciers, méprisés, mais fort redoutés
ol très redoutables, car ils ne se contentent pas de fabriquer des talismans, et joignent à leur industrie le commerce, beaucoup plus lucratif, des poisons. La polygamie est en honneur; lorsque meurt un chef de famille, toutes ses veuves deviennent la propriété de son beau-frère. Il faut seulement qu'elles soient en quelque sorte adoptées par la sœur du défunt, qui vient les relever, et les ressuscite, pour ainsi dire, en faisant leur toilette de deuil. Les morts, ainsi que dans Tancienne Egypte, ne ro<;oivent les honneurs de la sépulture qu'après avoir subi une sorte de jugement; mais la bienveillance est de rigueur envers eux, et cette épreuve n'est guère plus qu'une formalité. Le toit de la cabane du défunt est d'ordinaire enlevé et déposé sur sa tombe. Quand les parents et les amis reviennent du cimetière, ils font de nombreux détours avant de rentrer au village, car il faut éviter que le génie du mal saisisse une nouvelle proie.
Les Yolofs furent longtemps nos ennemis les plus déterminés, mais ils ont peu à peu renoncé à leurs préventions, et se sont laissé gagner par notre civilisation. Ils ont adopté notre costume; ils ont pris nos habitudes de travail et d'économie; quelques-uns d'entre eux, soit comme piroguiers, soit comme soldats, se sont même fait remarquer par de véritables traits de bravoure et de dévouement, ('e ne sont plus des sujets ou de douteux alliés* ce sont des associés ; ce seront bientôt nos compatriotes. Aussi bien ils se montrent très liers d'appartenir, môme de loin, à la grande nation française. Ils se vantent d'être les enfants de la ville, et, dans leur naïf orgueil, se considèrent à l'égard des autres nègres comme constituant une véritable aristocratie. Notre règle de conduite à leur endroit n'est-elle pas toute tracée ? Ne devons-nous pas encourager ces bonnes dispositions, et ne jamais perdre de vue que les Yolofs sont appelés k créer, sans doute dans un avenir très rapproché, la nation francosénégalaise?
Les Sérères * forment le second groupe des tribus noires
1. Pinkt-Lapradf, Notice sur les Sérères {Revtie inarUime et coloniale. i86o). — Caklus, les Sérères de la Sénéijamhie [lievue de f/éof/raphie, 1880), — Faidhëbbb, Étude sur la lamjue sdrère [Annuaire du Scnéfful, 186."»).
sénégalaises. D'après la traclilion, ils occupaient autrefois la haute vallée de la Casamance. Refoulés au quinzième siècle par les musulmans, Mandingues ou Peuls, ils franchirent la Gambie et s'établirent dans le bassin du Saloum. Leur aire d'habitation est assez nettement délimitée par une ligne qui suit le faîte de séparation entre la Gambie et le Saloum, embrasse tout le bassin de ce fleuve, et rejoint le marigot de Tamna près du cap Vert.
Les Sérères sont de fort beaux hommes. Il n'est pas rare de rencontrer chez eux des tailles de deux mètres. Si leur jambe n'était pas grêle et leur mollet trop peu saillant, ils ressembleraient, avec leur thorax développé et leurs bras musculeux, à de vrais Hercules. Moins noirs que les Yolofs, ils ont le nez plus épaté et les lèvres plus grosses. Les jeunes filles, qui trouvent qu'elles ne sont pas encore assez grosses ^ se font enfler la lèvre inférieure en la perçant d'épines, et elles supportent sans crier, et par amour-propre, cette douloureuse opération.
Bien que, de temps immémorial, les Sérères pratiquent la circoncision, et que cette cérémonie, précédée par une retraite de deux mois nommée le lel^ et suivie de véritables scènes d'initiation, soit le prétexte de fêtes bruyantes, les Sérères ne sont pas musulmans. Ce n'est pas qu'ils repoussent la doctrine, mais ils n'ont pu accepter les usages et les pratiques de l'Islam. Ils croient à deux génies suprêmes, Tokhai, dieu de la justice, et Tiourack, dieu de la richesse. Ils rendent encore hommage au dieu serpent, ou Fangol, qu'ils entretiennent soigneusement dans un enclos sacré, entouré d'épines, le dianka. Jadis ils lui offraient des bœufs et des poulets, mais ils se contentent aujourd'hui de lui présenter la dépouille de ces animaux. Us croient enfin aux génies de l'air et de la nuit, surtout aux mauvais génies, ou scytanes. Comme on ne saurait trop les implorer pour se mettre à l'abri de leur malice, c'est surtout à ces scytanes qu'ils adressent leurs prières, et c'est contre leurs maléfices qu'ils essayent de se garantir, en se couvrant de grisgris, ou térés. Les enterrements sont célébrés en grande pompe. Après le repas des funérailles ou ded, le cadavre est déposé dans une enceinte-
46 LE SÉxNÉGAL
circulaire surmontée du toit de la case du défunt. On y laisse SCS armes et ses instruments, et on plante tout autour une haie d'épines, pour le protéger contre la dent des animaux carnassiers.
Le chef suprême des Sérères se nomme le boiir. Jamais souverain n'a exercé avec moins d'entraves un pouvoir plus absolu : à tel point que certaines classes de la société se glorifient comme d'un honneur des mauvais traitements dont il les accable. Sa personne est sacrée. Tout ce qui émane de lui Test également. Ainsi, manifestc-t-il Tintenlion de cracher, il faut se jeter à terre, ramasser précipitamment une motte de terre, la présenter avec respect au souverain, et garder avec soin la salive royale. Toute une hiérarchie de fonctionnaires entoure le bour. Les plus importants se nomment le daraf et le farbo. Ils s'accordent toujours pour faire peser sur le peuple un joug écrasant ; mais ils ont si bien conscience des haines soulevées contre leur intolérable tyrannie, qu'au premier symptôme de maladie chez le bour, ils s'empressent d'enlever tout ce qui leur appartient en propre dans le palais royal. Ils savent trop bien que le palais sera pillé tout aussitôt après la mort du bour. Le daraf est une sorte de maire du palais, qui assume sur sa tête toute la responsabilité des actes royaux. C'est lui qui est chargé de l'éducation du bonrni ou de Théritier présomptif. A la mort du bour, il propose le bourni à l'acceptation du peuple. Si aucune protestation ne s'élève, le bourni est élevé à la dignité de bour. Si, au contraire, le choix n'est pas ratiBç, on désigne séance tenante un compétiteur, et les partis opposés se séparent pour se préparer, chacun de leur côté, à la guerre civile. Le jour même du couronnement du nouveau bour, le daraf prend mesure d'un cercueil en bois, destiné à recevoir sa dépouille mortelle. Quant au farbo, c'est à proprement parler l'intendant du palais, le fonctionnaire spécialement chargé de fournir au bour la sanyara, ou eau-de-vie. Cette charge n'est pas une sinécure, car la sangara, aiïreux mélange d'alcool, de tabac, de poudre en grains et de piment rouge, est distribuée avec une déplorable prodigalité. L'ivresse est en quelque sorte l'état normal du bour et des
principaux fonctionnaires. Le fameux proverbe : « Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre, » est ici d'une applicartion journalière. Le mauvais exemple donné par le souverain n'est en effet que trop suivi par le peuple. Il est difficile de trouver ailleurs ime population aussi adonnée à l'ivrognerie. Les enfants sucent l'eau-de-vie en même temps que le lait de leur mère. Aussi les malheureux demeurent-ils comme hébétés. On ne peut demander plus tard à ces intelligences endormies que de mauvais coups ou même des crimes à exécuter. Ils deviennent tiédos, c'est-à-dire les âmes damnées des chefs, des instruments passifs entre leurs mains. Ils ont abdiqué toute volonté. Ils ne savent plus que boire, et ne demandent plus qu'à boire cette odieuse sangara. C'est alors que les atteint un mal mystérieux, la Jiélouane^ ou maladie du sommeil. Portés au sommeil d'une façon invincible, on les voit manger, boire et accomplir les fonctions ordinaires de la vie sous l'influencé d'une torpeur qui les accable et qui ne les abandonnera plus.
Au-dessous du bour et de ses principaux lieutenants, le daraf et le farbo, les Sérères sont répartis en dix classes, soigneusement superposées les unes aux autres. La première est colle des (juélévaresy ou princes du royaume, issus des princesses du sang. Ils composent l'entourage immédiat du roi et sont très puissants. Le peuple ne prononce leur nom qu'avec respect, car il redoute leur vengeance. C'est parmi eux que le bour choisit son bourni ou héritier présomptif; mais ce choix est toujours chose délicate, car les guélévares évincés rassemblent les tiédos en quête de sangara ou même les bandits qui tiennent la campagne, et se préparent à la guerre civile, pour la prochaine mort du roi. Si même cette mort tarde trop au gré de leur impatience, ils protestent contre le choix du bourni et font appel aux armes.
La seconde classe est celle des domibours, ou descendants du roi et d'une femme libre. C'est parmi eux que l'on choisit les chefs de village ou même de province. Les diamibourSy ou hommes libres, constituent la troisième classe. Ils sont
1. Max Astrié et Strebb, la Nélouane (Société de géographie de Marseille).
spécialement chargés de la perception des impôts. Le système de perception en bloc est' pour eux Tidéal. Ils se rendent chez un propriétaire, et prennent tout ce qui est à leur convenance jusqu'à concurrence de la somme qu'on leur réclame. Le volé n'a d'autre ressource que de s'adresser au bour, mais il préfère garder le silence. Viennent ensuite les guéveh ou griots, et aussi tisserands; les mûhos et les bombàdos, ou agriculteurs; les tegas, ou fabricants d'armes, d'instruments et de bijoux; les udés^ ou fabricants de sandales, de selles et de brides; les bisuètes, charlatans ou saltimbanques, voleurs de profession, très habiles pour enlever des troupeaux ou faire disparaître des enfants, et enfin, au dernier rang de celte société si divisée, les laoùès. Ce sont les Tziganes des Sérères : vrais nomades, sans résidence fixe, s'installant • dans les forêts, où ils se livrent à toutes sortes de métiers, > surtout de métiers peu avouables. Peut-être, comme les pa-' rias de l'Inde, sont-ils les vrais aborigènes, foulés et opprimés par toutes les invasions, et qui n'ont survécu à leur ruine que par leur abaissement même. Ces laobès méritent du reste le mépris dont on les abreuve. Sales, gourmands, débauchés, ils sont entre eux d'une férocité inouïe; mais les autres classes de la population les laissent se déchirer entre eux, sans accorder à leurs querelles plus d'attention que nous n'en accordons aux disputes des chiens dans les rues de nos villes.
En dehors de ces dix castes vivent à part les sorciers. On en distingue trois catégories : les boroim-hamam, qui ressemblent à nos somnambules et prédisent l'avenir; les boromstours, qui ont pour mission de punir les voleurs et de démasquer les sorciers dangereux, et enfin les dénias, qui sont précisément ces dangereux sorciers. Un noir a-t-il des ennemis qui veulent l'expédier sans trop de danger dans l'autre monde, on l'accuse d'être dénia. Le prétendu dénia est alors conduit près de l'arbre fétiche, tenant un coq entre ses bras. On lui fait boire une potion. S'il est réellement sorcier, il ne vomira pas la potion et le coq restera muet, et en ce cas il sera aussitôt mis à mort; s'il n'est pas coupable, il rendra la potion et le coq chantera.
La polygamie est en honneur chez les Sérères. On achète
une femme en payant au futur beau-père le diour, c'est-à-dire des esclaves, des chevaux, des txeufs, etc. Quand le jour fixé pour ie mariage est arrivé, les amis du futur enlèvent la jeune fille, qui résiste, mais finit par être amenée aupenlia ou lieu de réunion du village. Elle en fait le tour, et reçoit alors des félicitations et des cadeaux. HUe est ensuite enfermée pendant huit jours dans la maison d'un chef de famille, et ce n'est qu'au neuvième jour qu'est célébré le mariage, par un grand festin auquel tout le monde peut prendre part. La lèle de la mariée est aussitôt couverte d'un voile blanc, le maUlne,
qu'elle ne pourra quitter pendant un mois, et auquel tout le monde a le droit d'essuyer ses mains. Huit jours après le mariage commence une lessive générale, sauf pour le malilno, à laquelle chacun peut apporter son liage sale. Si l'union n'est pas heureuse, la femme se sauve chez ses parents, qui peuvent la rendre à l'époux moyennant réparation, ou la vendre à nu autre fiancé. Los femmes stériles ont un singulier moyen de se créer une famille. Elles achètent une jeune fille, lui donnent un mari, et tous les enfants issus de cette union deviendront leurs héritiers légitimes et porteront leur nom. Les Sérères sont braves. Avant de se décider à entrer en campagne, ils convoquent le conseil des <• barbes blanches »
r»0 LE SÉNÉGAL
et immolent soit un homme, soit un bœuf. En outre, deux sorciers, deux boroms-lours, s'enferment dans une case, le demiui'fa)?goly et passent tout leur temps à fabriquer et à expédier des grisgris aux combattants. Comme armes offensives, ils ont des sabres, des lances et des fusils. Leurs seules armes défensives sont les grisgris. Ils sont assez habiles en castramétation, et savent improviser un camp défendu pur un fossé et des palissades en bois. Au milieu se dresse une sorte de donjon, le ndogtaly réservé au roi. On ne peut les prendre que par la famine, et il arrive souvent que, réduitî^ au désespoir, ils s'ouvrent un chemin sanglant.
Comme les Sérères, malgré leur penchant à Tivrognerie, sont au fond honnêtes et laborieux, il est à croire que le travail les moralisera, et qu'à l'exemple des Yolofs, ils deviendront bientôt les propagateurs de la civilisation française dans l'Afrique occidentale.
Les Soninkés* ou Sarakolès sont également susceptibles de progrès. D'après la tradition, ils auraient autrefois fondé de grands empires dans la vallée du Niger; mais, aussi loin que remontent les souvenirs historiques, c'est en Sénégambie » sur les bords du Sénégal, entre Bafoulabé et Bakel, qu'on les trouve établis. Ils sont plus petits que les Yolofs et les Sérères. Leur teint n'est plus noir, mais marron foncé, tirant sur le rouge. Leur front est fuyant, leurs pommettes peu saillantes, leur nez épaté; leurs lèvres très grosses et repoussées en dehors par l'inclinaison des gencives; leur menton fuyant, mais fourni d'une barbe assez épaisse ; leur chevelure laineuse , sans être crépue. Les femmes portent leurs cheveux tressés on forme de casque, entremêlés de verroteries et de grains d'ambre, et sous un voile llottant de gaze.
Les Sarakolès habitent des villages bien construits et aménagés avec goût, tri's rarement entourés de j)alissades. Au centre s'élîîve un grand arbre autour duquel a été construite une estrade. C'est un véritable forum où les indigènes s'assemblent pour causer des affaires publiques. Doux de caractère et conciliants, se bornant à une résistance passive, sou-
1. l]ÉKE\<iKn-Fi:nAri). Éluda sur les Sonl/fhr.s H'tur iVanthnqujhKjie ., 1818 .
vent- plus efficace que la violence, ils onl réussi à se maintenir en pelils Élats, monarchies ou a,ristocraLics, et, sous le flot des invasions qui a traversé la région, mais sans l'anéanlir, ils ont réussi à maintenir leur indépendance. Depuis longtemps convcrLis à l'Islam, ils sont demeurés tolérants. Ce n'est que par accès, et sous l'cxcilatioii d'une fureur passagère, que la fièvre religieuse leur met les armes à la main.
Le trait dislinctif de leur caractère est une extrême curiosité. Ainsi que nos ancêtres les Gaulois, ils sont avides de nouveautés. Le désir de voir des pays inconnus les entraîne au
Femme BODÎnkée.
loin. Aussi s'engagont-ils volontiers, soit comme matelots, — et ils sont alors de très bons piroguiers, — soit comme guides ou porteurs, — et ils excellent à débroussailler une forêt ou à tracer des sentiers et des roules. Le commerce est leur oc- . cupation favorite, mais ils ne négligent pas pourtant l'agriculture et écoutent volontiers les conseils de nos négociants. On peut compter sur eux. 11 est probable qu'ils deviendront pour le haut llcuve ce que les Yolofs sont déjà pour le bas tlcuvc, et que d'ici à quelques années, sous l'intlucncc moralisatrice de la paix, de la civilisation et du travail, ils contribueront à la grandeur et à la prospérité de la France africaine.
Les Mandingues ou Bambaras sont moins avancés. Ils habitent la région occupée par les hauts affluents du fleuve et tout le pays compris entre le Sénégal et le Niger. Ce sont les provinces que Ton désigne sous le nom de Khasso, de Guidimakha, Nadioga, Kaarta, Bondou, Bambouck , etc. Les Bambaras^ et Malinkés sont des noirs de haute taille, aux cheveux crépus. Leur vêtement est des plus primitifs : il se compose d'un pantalon retenu à la ceinture par une sorte de cordelière, d'un boubou assez court, laissant les bras nus, et d'un bonnet relevé par des pointes vers le sommet de la tête. Les femmes ne sont le plus souvent vôtues que d'un pagne, qu'elles enroulent autour des reins. Des fusils à silex, à un seul canon, de provenance anglaise, des sabres dont les lames sont protégées par des fourreaux de cuir fabriqués par les cordonniers du pays, quelques lances et un petit nombre d'arcs, telles sont leurs armes. Leur principale occupation est l'agriculture ; mais, comme ils sont très paresseux, ils n'emploient que des procédés tout à fait rudimentaires. On rencontre dans les villages de la région des forgerons qui fabriquent les armes et les instruments d'agriculture, des cordonniers qui confectionnent d'assez jolis objets en cuir, des tisserands et des vanniers; mais toutes ces industries sont locales et n'ont aucune importance commerciale. Bambaras et Malinkés ont pourtant l'instinct commercial très développé : ce sera sans doute pour eux, tôt ou tard, l'occasion de mettre en œuvre leurs ressources agricoles et métallurgiques, pour se procurer en échange les objets de traite que leur apporteront nos négociants.
Entre les Yolofs et les Sérères sur le bas Sénégal et le long de l'Atlantique, et les Sarakolès, Mandingues et Bambaras sur le haut fleuve, est jetée une population fort curieuse, qui ne possède pas à vrai dire de domaine propre, mais s'est en quelque sorte infiltrée parmi les noirs, et a usurpé à leurs dépens d'importants domaines. Ce sont les Peuls ou Foulalis, que l'on désigne encore, d'après divers auteurs, sous les noms de FulloSy Foidis, FellanSy FellataltSy Pouls ou Peu/es. Il y a