CHAPITRE VIII
DE 1877 à 1885 {suite).
Expédition du capitaine Galliénf.
«... L'escorte noas a rendu de grands services pendant Texpédîtion ; c'est grâce à elle que nous avons pu remplir notre mission. Ils ont fait un peu de tous les métiers, tour à tour pionniers et âniers^ car il fallait sou» vent se servir du pic pour pratiquer des rampes dans les berges que l'on était obligé de franchir, et de veiller sur les ânes qui portaient nos bagages et les lourds cadeaux destinés aux chefs. En somme, dans toutes les circonstanceSy marches ou combat^; nous avons toujours été satisfaits d'eux.
« Les officiers étaient montés sur des chevaux d'Algérie. La mission, du reste, était fort considérable, et avait un matériel important, à cause du peu de renseignements que Ton possédait sur le pays, et des populations très méfiantes que nous devions renbontrer sur notre route»
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Il nous fallait engager de nombreux indigènes. Noas étions 150.
€ Nous nous étions partagé la tâche qui nons incombait : M. Piétri était chargé de marcher devant nous et de préparer le terrain. M. Vallière s'occupait de l'itinéraire topographique, et dressait la carte de la route que nous parcourions ; MM. Bayol et Tautain faisaient des observations météorologiques.
€ Le but de la mission était d'explorer le pays compris entre le haut Sénégal à partir de Bafoulabé et le haut Niger, Nous ne possédions sur cette région que des renseignements fort vagues. Il était donc utile, au point de vue de l'établissement d'une grande voie de communication, d'étudier quel était le meilleur chemin pour parvenir au Niger. Nous devions, en outre, nous mettre en relations avec tous les chefs indigènes de ces contrées, et surtout avec Ahmadou, qui commande sur une grande partie du Niger, et qui est le chef le plus puissant des rives de ce fleuve.
a^ Le 22 mars, nous quittions Médine, et peu après nous arrivions à Bafoulabé, suivant les traces d'un voyageur précédent, le lieutenant de vaisseau Mage, qui avait pu suivre le cours du Niger, accompagné par un guide officiel fourni par AhmaJon, guide qui
le conduisait partout où il plaisait au sultan de le laisser aller^ sans le laisser jamais seul.
« A partir deBafoulabé, nous avons suivi la route parcourue en 1805 par le voyageur anglais Mungo Park, mais lui suivant la rive droite du Bakhoy, et nous, la rive gauche. Les populations où nous passions sont des Malinkés^ plus communément connus sous le nom de Mandingues. Cesindigènes ont une fort mauvaise réputation. Tous les voyageurs disent qu'ils sont voleurs, cupides, pillards ; mais quant à nous^ ils nous ont généralement très bien accueillis. ••
« Le 10 avril, après avoir patcouru de fort mauvais chemins, nous arrivions à Fangalla ; la mission topographique qui nous a suivis a reconnu le chemin si mauvais, qu'elle a indiqué le tracé du futur chemin de fer à travers le pays voisin de Gangaran.
« Pendant cette marche, je m'étais fait précéder par M. Vallière, qui me fournissait ainsi des renseignements topographiques très utiles. J'ai toujours pris l'habitude — et c'est un bon conseil à donner à ceux qui voyagent dans ce pays — de me faire précéder par un membre de la mission qui m'envoyait des renseignements et permettait de savoir si l'on pouvait passer sans obstacles.
«c A Fangalla, nous sommes restés deux jours. Les en-*
rons de ce point sont couverts de villages ruinés à la
suite des combats entre les Bambarras et les Toucou*
leurs,
ce Le 12 avril, nous sommes repartis en suivant la
rive droite du Bakhoy, de façou à trouver un gué ; mais le terrain est si mauvais qu'il devint impossible de suivre les bords de ce cours d'eau ; et cela était très fâcheux, parce que, non loin de là, le Bakhoy reçoit un affluent important, le Ba-Oulé.
€ Cette marche a été faite au hasard, à cause des inexactitudes de la carte. Le pays est désert ; partout nous trouvions des traces de fauves. Autrefois ce pays était très peuplé, mais tout a été détruit par les Toucouleurs ; les habitants se sont retirés Vers les montagnes pour éviter les conquérants.
<t Le 14 avril, nous parvenions au gué de Toukota.*Ëii ce point le Bakhoy est large de 400 mètres ; légué forme Un seuil de roche profond de 50 centimètres à peine. Nous avons employé deux jours pour le traverser. Il fallait tout faire porter sur la rive droite à dos d'homme, a: Une fois le passage terminé, je résolus d'envoyer M. Piétri vers l'est pour reconnaître le confluent du Bakhoy et du Ba-Oulé ; je lui prescrivis de se porter sur ce point et d'examiner si la pointe qui s'avance entre
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les deux cours d'eau ne se prêtait pas à la création d'un port, et de reconnaître laquelle dear deux vallées serait la meilleure pour le parcours de la voie ferrée. M. Piétrî partît donc avec deux ou trois indigènes pour visiter cet éventail de rivières.
€ Quant à nous, nous suivîmes la rive droite du Bakhoy à travers le pays du Fouta, habité par une race au teint couleur de café au lait, les Peuls. Ces populations sont fort sauvages, mais nous ont bien reçus. Nous avons réuni les chefs à Gounîokoro : je leur ai lu le traité de protectorat accepté par les Toucouleurs : ils y ont adhéré avec le plus grand empressement et ont même insisté pour la construction d'un blockhaus sur leur territoire, afin d'être mis ainsi à l'abri des attaques de leurs ennemis. € Sur tout le parcours nous avons rencontré des traces de l'expédition de Mungo Park ; nous avons un jour bivouaqué sous un groupe de fromagers où ce voyageur s'était reposé. Dans un village, le chef vint me trouver, me disant que Mungo Park avait donné à son père un cadeau en argent, espérant sans doute que je ferais de même ; mais, en ouvrant le livre du voyageur anglais, je reconnus que, au contraire, il n'avait pas eu à se louer de la façon dont ce chef l'avait accueilli : cet individu l'avait privé d'une partie de ses bagages.
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c A Goniokoriy la vallée du Bakhoyest barrée par de grands plateaux rocheux. Noos ne pouvions avancer qu*avec peine^ faute de renseignements.
a[ Le 20 avrils nous atteignions enfin Makadambougou, un des villages de Kita, premier objectif qui nous était assigné.
« Nous étions alors à 500 kilomètres de Bakel. Je reconnus de suite Timportance de Kita, et la nécessité d'y créer un centre sérieux d'opérations. Afin de rendre la chose facile, je conclus avec les chefs du pays un traité, qui fut célébré par une grande fantasia.
« C'est à Kita que viennent se souder la plupart des routes qui se dirigent sur les difiîérents points du Niger, .du Ba-Oulé, du Bakhoy, de la Falémé et du Sahara. Plusieurs de ces routes s'ouvraient devant nous ; j'envoyai le lieutenant Vallière en avant sur Mourgoula.
€ Le 27 avril, nous quittions à notre tour Kita, nous dirigeant à l'est sur le Bangassi, Mieux renseignés, nous prenions cette route pour rejoindre celle de Bamakou, après être restés huit jours à Kita à faire force palabres, à la suite desquelles nous étions autorisés à construire un fort, et à faire ainsi flotter les couleurs françaises à 200 kilomètres du Niger. Au moment de partir, nous étions rejoints par M. Piétri, qui avait suivi et reconnu
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le Ba-Oulé (fleuve Rouge). De cette exploration, il était permis de conclure que la vallée du Ba-Oulé était plus avantageuse pour la création d'une voie ferrée que celle du Bakhoy, M. Piétrî avait accompli cette mission sans renseignements ; il avait tué en route un magnifique hippopotame.
« Je voulais d'abord suivre la route de Nioro, mais tout le pays entre le Ba-Oulé et le Niger était révolté, et il devenait fort difficile de le traverser ; dès lors, un échec pour nous était certain, et je renonçai à atteindre le grand fleuve par cette partie des possessions d'Ahhiadou.
« Le 27 avril, nous suivions l'itinéraire de Mungo Park,en 1805. Nous dûmes franchir le Bandingo, dont les berges très abruptes nous forcèrent à créer des passages pour nos convois.
«Le 30 avril, après avoir traversé un pays désert, nous atteignîmes Bangassi ; à ce moment tomba la première pluie d'hivernage ; ce fut heureusement un accident isolé, car si les pluies avaient continué, les fièvres nous auraient empêchés de poursuivre notre chemin. Pendant ce temps, M. Vallière continuait sa route sur Mourgoula, village dépendant d' Ahmadou, et qu'il importait de reconnaître ; j'avais dû abandonner cet itinéraire pour aller installer le plus rapidement possible le docteur à son poste de résident
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de France à Bamakou. Pour cela, il nous fallait suivre un pays ami des gens de Bamakou. Sur l'avis d'Abderraman, fils d'un chef de Bamakou, je pris la route du nord. Sur tout le parcours, nous avions trouvé des noirs très méfiants^ appartenant à la race des Bambarras, révoltés contre Ahmadou. Nous suivions ainsi deux itinéraires assez rapprochés : pendant que nous marchions au nord, le lieutenant Yallière suivait la vallée du Bakhoy, par laquelle il a atteint le Niger.
(c Avant nous^M. Mage était déjà passé par Bangassi.
c( La région que nous parcourions alors était déserte, mais couverte d'arbres à beurre (karitis), dont les indigènes tirent du savon, de l'huile, etc. Dans ces bois il n'y avait pas de sentiers.
« Le 4 mai, nous arrivions à Koundou, sur la rive droite du Ba-Oulé. Nous franchissions ce cours d'eau et pénétrions dans leBélédougoUjpays fort peuplé. Le lendemain, les chefs m'envoyèrent plusieurs des leurs, en me disant que je serais très bien reçu. Ces gens-là ont eu beaucoup à souffrir de la part du père d' Ahmadou ; ils combattent encore avec énergie contre le fils, chaque fois qu'il tente de les soumettre à sa domination. Fendant ce temps, M. Fiétri marchait en avant, car nous devions toujours parcourir ce pays avec prudence.
« Le 5 mai, nous entrions dans le village de Goisoumalë, dont le chef nous donna nne case, et nous fit cadeau d'une chèvre, de rîz et de miel. De mon côte, je lui donnai des étoffes, un fusil et de la poudre. Tout le monde dans le village voulut visiter le camp. Le docteur Bajol donna à tous des consultations gratuites et excita l'admiration au moyen d'une petite pile électrique,
c Je cherchai à taire comprendre au chef les avantages qu'ils auraient à traiter avec nous, et les bienfaits qu'ils retireraient de notre commerce. Nous quittâmes Guisoumalé avec l'espoir de trouver partout un pareil accueil, et le 6, nous arrivâmes à Ouoloni. Les habitants, lorsque j'arrivai, craignaient une attaque ; ils voyaient que j'avais quelques hommes avec moi, et se figuraient que j'allais leur déclarer la guerre. Je fis venir le chef; c'était un homme aveugle, car^ dans ce pays, les gens, pour être plus libres, élisent toujours des impotents. Sur dix chefs, je n'en ai rencontré qu'un ayant des yeux ; tous les autres étaient aveugles. Je réussis à faire comprendre à celui-là que nos intentions étaient pacifiques, en ayant soin d'appuyer ce discours de quelques cadeaux, car il en faut toujours dans ce pays. Le lendemain, quand je voulus partir, je n'avais pas de guide, le nôtre était malade, et le chef mit toute la mauvaise volonté possible à nous
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en donner un antre. Cependant il fallait à tont prix quitter cette contrée ; l'hivernage allait venir, et il ne serait plus possible alors de voyager. Mungo Park, qui avait commis cette faute, partit avec 37 hommes, et arriva avec 5. Je me disposai donc à partir sans guide, laissant M. Tautain à Ouoloni. A peine étions-nous partis qu*il se vit menacé, et dut faire une démonstration militaire pour se débarrasser des indigènes.
« Nous marchions avec beaucoup de peine, car nos animaux étaient malades ; plusieurs avaient péri par suite des blessures que leur causait leur chargement. Il nous fallait deux journées pour atteindre Guinina. Nous devions traverser des éperons rocheux fort difficiles. Afin d'assurer notre marche, M. Bayol partit le premier ; quant à moi, je campai dans la forêt, où M. Tautain nous rejoignit le 7, à neuf heures du matin. Il m'informa que les dispositions des indigènes étaient fort peu rassurantes.
d Le 8, nous étions à Guinina. Le premier entretien que j'eus avec le chef fut très froid. Je remarquai que le village était plein d'hommes en armes, animés de sentiments tout à fait hostiles. Cependant on nous permit de camper à 500 mètres da village. L'attitude de la population était singulière : contrairement à l'habitude, il ne
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vint au camp ni femmes, ni enfants. Je pris toutes mes précautions contre une attaque. Pendant la nuit, alors que les indigènes, suîvantleur coutume, ne sortent jamais de chez eux, j'allai reconnaître le village avec les interprètes, et j'entendis les Bambarras parler d'attaquer les Blancs et de les piller.
« Le lendemain, je constatai qu'un grand nombre d'indigènes étaient venus de Dio. Malgré les promesses qui m'avaient été faites, je me voyais donc menacé. Vers une heure de l'après-mîdi, on m'envoya cependant des guides ; mais je restai là, car je m'y trouvais plus en sûreté. Le nombre de nos tirailleurs était insuffisant. Cependant, d'un autre côté, nous ne pouvions nous arrêter à Gmnina, et j'étais très inquiet sur le sort de M. Piétri. J'eus un nouvel entretien avec le chef et lui dis que je ne comprenais pas qu'il eût laissé former chez lui une pareille réunion d'hommes. D me répondit évasîvementque je n'avais rien à craindre, et se plaignît amèrement de ce qu'au lieu Je voir en lui un des grands chefs du pays je ne lui avais pas enwjé de cadeaux. Je lui répondis que le gouverneur du Sénégal ne payait de tribut à personne.
€ Cependant nous finîmes par nous entendre, et il me fit même le serment bambarra, auquel ces gens-là tien- ^
nent beaucoup* Malgré les paroles du chef, je pris toute» les mesures nécessaires^ et me mis en marche sur Dio avec toutes les précautions que rendait indispensables l'attitude des gens du pays. Le chef m'avait donné pour guides ses propres neveux. Je les fis marcher en avant et donnai l'ordre de les mettre à mort au premier signe de trahison. A ce moment, nous avions en tête et en queue de la colonne un groupe de tirailleurs prêts à se défaire des guides au premier signal ; nous étions pleins d'espoir, ne nous trouvant qu'à deux ou trois jours de marche du Niger.
<t Le 10 mai, nous arrivions à Dio, à quatre heures du soir. J'étais recommandé au chef, avec lequel j'eus un entretien qui ne fit qu'exciter ma défiance. Le village paraissait silencieux, et le chef voulait nous empêcher d'eu approcher. Je trouvai là des lettres de M. Piétri qui continuait sa marche sur Bamakou par la vallée du Ba-Oulé. De plus en plus, nous constations que les dispositions étaient mauvaises. On nous accusait hautement de vouloir nmis unir à Ahmadou, pour réprimer le pays. En réalité, c'était la cupidité qui poussait les Bambarras. Jamais ils n'avaient vu un bagage tel que le nôtre. Nos coffres et nos sacs les intriguaient fort.
<5 Vers dix heures du soir, me voyant toujours occupé
de M. Piétri, M. Bayol s'offrit à aller le rejoindre à Bamakou, pour le prévenir de notre situation et m'envoyer des hommes afin d'enlever rapidement nos bagages. M, Bayol partit aussitôt et reparut peu après.
(L Les allures louches de son guide l'avaient forcé à
revenir. Celui-ci le conduisait au dehors du sentier que
Ton devait suivre. C'est le même qui, le lendemain,
nous conduisit dans un guet-apens. Nous passâmes la
nuit avec beaucoup de précautions.
<L Le lendemain, à 10 heures, le chef envoya les hommes que nous lui avions demandés. Je lui fis un beau cadeau et me préparai au départ. En quittant Dio, j'eus, de nouveau, lieu de me méfier : on ne voyait toujours ni femmes, ni enfants. On entendait sortir du tata comme nn grouillement sourd indiquant un rassemblement. Je pressai donc la marche, qui avait lieu au milieu de fourrés, à 500 mètres d'un ruisseau bordé de pendanus. Les spahis et les tirailleurs protégeaient la colonne, et j*ëtaîs en avant avec M. Bayol.
oc Le guide était devant moi. Je remarquai avec étonnement qu'il nous faisait très souvent changer de chemin, contrairement aux habitudes des noirs, qui marchent d'ordinaire droitdevant eux. Je lui en fis l'obser* vation ; mais il me répondit qu'il n'y avait rien à crain-
dre, et que je n'avaîs qu'à le suivre. A ce momentëckta, à Tautre bout du chemin, une fusillade excessivement nourrie : il devenait évident que les Bambarras mettaient à exécution leur projet. Il faut bien avouer que notre situation n'était pas brillante. Notre convoi se développait sur 6 à 700 mètres, et n'avait, pour le protéger, que dix tirailleurs et sept spahis, bien armés, il est vrai, et possédant chacun 13 paquets de cartouches.
« Les Bambarras nous attaquèrent suivant leur tactique :1e premier rang fait feu, et le second le remplace. Le premier choc fut rude ; nous avions perdu beaucoup d® monde ; cependant^ il nous fut possible d'élargir le cercle et de nous réfugier vers des ruines voisines, où nous pûmes aussitôt organiser la résistance. J'estime que nous avons été attaqués par plus de 1,000 Bambarras. J'ai su depuis, par Ahmadou, qui avait reçu la liste des tués et des blessés de chaque village, que les Bambarras avaient subi des pertes nombreuses.
« J'étais fort inquiet sur le sort de M. Tautain ; il avait fort peu d'hommes avec lui, et la fusillade était bien nourrie de son côté. J'allais partir "à son secours, quand tout à coup je vis arriver l'interprète Alassane à cheval, ayant le docteur en croupe derrière lui. M. Tautain avait montré le plus grand sang- froid, et, au milieu des plus
grands dangers, ^tait parvenu à rallier tout son monde.
« Nous avons eu 14 tués dans cette rencontre ; quant aux blessés, nous les avons toujours emportés avecnous^ les mettant plusieurs à la fois sur ce qui nous restait de mulets, pour la plupart blessés eux-mêmes,
« n n'y avait pas de temps à perdre. Nous partîmes immédiatement vers le Niger, en nous dirigeant droit à l'est. En tête de la colonne se trouvaient les spahis^ les blessés au milieu, et les tirailleurs en arrière. Les Bambarras tiraillaient sur nos flancs, mais nous les tenions toujours à bonne distance. Vous pensez ce que fut cette marche sur un terrain accidenté et inconnu.
« Nous savions que les Bambarras ne marchent jamais la nuit : aussi ai-je continué la route de façon à ce quMls nous perdissent de vue. Il nous a fallu avancer à travers de grandes dépressions, des cours d'eau profonds, des hauteurs à escalader. Mais à cinq heures du matin nous descendions un plateau du haut duquel nous découvrîmes la vallée du Niger, couverte de nuées indiquant la présence d'un grand fleuve.
« Nous avions marché depuis une heure de l'après-midi jusqu'à minuit^ ayant fait dans de pareilles conditions 60 à 70 kilomètres. La halte avait eu lieu sur le flanc ouest du plateau. Vers deux ou trois heures du matin,
nous étions repartis, malgréles fatigues. Nous fûmes assez heureux pour arriver dans un des villages dépendant de Bamakou^ où nous étions à l'abri des Bambarras.
« Pendant toute cette marche, les tirailleurs sénégalais que nous avions avec nous ont fait preuve du plus grand dévouement. Au moment de l'attaque, ils se jetaient devant moi pour parer les coups qui m'étaient portés.
c Nous ne nous arrêtâmes pas dans le village , et nous nous dirigeâmes directement sur Bamakou. J'allais envoyer quelqu'un à la rencontre de MM. Piétrî et Vallière, sur les routes qu'ils avaient dû suivre, quand j'aperçus ces deux officiers sortant de Bamakou (M. Vallière y était arrivé par Mourgoula). Leur vue me soulagea d'un grand poids, car le manque de nouvelles m'avait rempli d'inquiétude.
« M. Piétri avait déjà préparé un projet de traité, et les chefs s'étaient engagés à se placer sous le protectorat. Ils nous avaient même offert une case, où nous n'avions qu'à nous installer ; mais ils eurent peur des gens du Bélédougou ; d'ailleurs nous ne venions pas en triomphateurs. Nous avions perdu tous nos bagages ; tous nos hommes étaient en haillons : aussi leur accueil fut-il froid.
« Il devenait évident que nous les gênions. J'abrégeai
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donc le séjour à Bamakou, après avoir donné les soins aux blessés. Les médecins n'avaient plus d'instruments, et MM. Bayol et Tautain durent extraire les balles avec un simple canif. Quelques-uns de nos hommes avaient reçu jusqu'à cinq ou six projectiles...
« Le 14, nous arrivions àNafadié. Nous résolûmes de franchir sur ce point le Niger ; mais il fallait avertir le gouverneur du Sénégal, et le docteur • Bayol se sépara de nous pour tâcher de gagner Saint- Louis... Quand il fut parti, nous n'avions plus de médicaments, plus de vivres, plus rien ; mais nous avions obtenu d'importants résultats : la vallée du Bakhoy était explorée ; le Fouladougou et Kita étaient sous notre protectorat ; la vallée du Ba-Oulé avait été parcourue... Le 15 mai, nous franchissions le Niger. Sur ce point le grand fleuve a 750 mètres de largeur. Malheureusement il est coupé d'îlots et renferme seulement d'étroits chenaux. Nous étions sur le territoire d'Ahmadou...
« En apprenant notre arrivée, il nous reçut avec beaucoup de méfiance. Il ne comprenait pas ce que nous étions allés faire chez les Bambarras. Du reste, on lui faisait de moi un portrait redoutable. « Si tu reçois ce capitaine, lui disait-on, lu es perdu, car il a le mauvais œil. i>
« Toutefois il eut beaucoup d'attentions pour nous. Il
169 u êÈsiokh,
nous envoja des vivres, da riz, dn miel, du sel, des TBches laitières et cinq poulets par jour : nous lui en avons ainsi mange diz-hait cents...
€ Ahmadoa était bien inquiet, mais il n'osait rien faire contre nous. Il m'envoyait tout ce que je lui demandais, sauf du papier, et il en avait cependant ; mais il se défiait de ce que nous écrivions. Il n'avait pas tort, car malgré cela, nous avons pu relever toute la région et nous renseigner complètement au point de vue politique et commercial.
€ L'hivernage fut terrible ; la fièvre nous couchait tous les jours sur nos nattes ; mais, malgré tout, nous ne voulions pas quitter Nango sans avoir fait signer le protectorat. Nous étions dans le dénûment le plus complet, et n'avions de distraction que dans nos conversations. Cependant, après deux ou trois mois d'hésitations, Ahmadon se rend à nos désirs :il nous envoie son armée, et même ses griots, le corps de ballet du pays, dont hommes et femmes font partie... »