‹ Le SénégalChapitre 2 sur 24 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

NIGER. — EXPLORATIONS

Courtes lignes sur un grand fleuve. — Un pays bien arrosé. — Martyrologe. — Mungo-Park ; le deuxième voyage ; un pays inhospitalier; disparu ! — Bené Caillé : dur apprentissage ; triste situation ; un voyage pénible ; Kabra et Tombouctou. -— Le lieutenant Mage et le docteur Quintin ; une ville bruyante.

Bien que le Nîger ne soit pas un fleuve sénégalais, nous ne pouvons terminer cette partie de la géographie physique sans consacrer au moins quelques ligues à cet immense cours d'eau, demeuré si longtemps mystérieux^ presque totalement inconnu ^ et jusqu'auquel nous sommes enfin parvenu» justement par nos postes de la Sénégambie. Nous en profitons pour résumer ici les plus importantes des explorations tentées jusqu'en 1880. Quant aux autres, le lecteur les trouvera dans le cours du récit, à leur ordre chronologique.

Lé Niger oii Djoliba est le grand fleuve africain. il nait dans lé mêmié groupe de mont^tgUes que le Séné-

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gai, au mont Daro, dont l'altitude est de 1,240 mètres. Il en descend parallèlement au Bafing, une des branches qui forment le Sénégal, s'infléchit vers l'est, alors que le Sénégal tourne subitement à l'ouest vers l'Altantîque, puis s'avance vers le nord jusqu'à Kabra ou Cabara, le port de Tombouctou, et de là se dirige à l'est, puis au sud et au sud-ouest, pour se jeter enfin dans le golfe de Guinée. Depuis Bammako, où nous nous sommes installés en 1882, à 1,465 kilomètres de Saint-Louis, le Niger est navigable en amont jusqu'à Kankan, en aval jusqu'aux chutes de Boussa, soit environ 3,000 kilomètres. Ce sont à peu près les trois quarts de son cours total.

Le bassin du Niger est presque entièrement un pays de plaines fertiles, enfermé entre le plateau du Sahara central et la région des Kongs, entre le massif du Fouta- Djallon et les montagnes de l'Adamaoua. Dans la région du Haut-Niger, les terres sont arrosées non seulement par le grand fleuVe lui-même, mais encore par ses nombreux affluent}?, tels que le Mafou^ le Yendan^ le Milo^ le Souha^ le Fandoubé, tributaires de droite, le Falikoy le Tomhaliy le /Swi, le Koba^ le NiàndOy le Diamba, le Kodosea, le BatCDiégué^ le Tankisso^ VAmarakobo, etc., affluents de gauche ; et enfin par des cours d^eau indé-

pendants, dont le plus important est le MaheUBaleveL Nous àvonâ maintenant un pied sur cette terre féconde^ grâce à notre ^poste de Bammako placé au seuil du Sou^* dan j nos explorateurs, poussant au delà^ ont même remonté le Niger jusqu'aux chutes de Boussa. Le général Faidherbe avait pressenti et montré du doigt la route qui devait nous y conduire ; le colonel Borgnis-Desbordes a été asseï heureux pour la trouver, ou plutôt pour la faire et la suivre. Mais avant les premières indications du célèbre gouverneur, entre celles-ci et les derniers efforts de nos troupes, que de tentatives glorieuses ou obscures, heureuses ou funestes, avaient été essayées pour se rapprocher de la contrée mystérieuse, qui semblait vouloir demeurer à jamais fermée aux Européens 1

Nous ne pouvons que mentionner ici les noms de John Ledyard, un des compagnons de Cook, qui avait' pris la route de l'Egypte, et périt sans pouvoir dépasser le Caire ; de Lucas, parti de Tripoli \ et arrêté par les Arabes ; du major Houghton, qui suivit la Grambie jusqu'à Médine (1790) et revint l'année suivante tnoUrir à Djarra de faim et de soif.

Mungo-Park, jeune médecin écossais, chargé d'une mission par le gouvernement anglais, entreprit à vingtquatre ans son premier voyage (1795). De Pisania, ils'en-

fonça vers l'intérieur des terres^ seul avec nn domestique et un interprète. Il parvint sain et sauf, malgré bien des dangersbravés, jusqu'à Kemmou, capitale du royaume bambara des Kourbaris; mais un peu plus loin il fut arrêté^ dépouillé, maltraité par des Maures nomades," qui lui infligèrent mille tortures, auxquelles les femmes prenaient part avec une joie féroce. L'une d'elles cependant eut pitié du captif, et grâce à un cheval qu'elle lui avait fait donner, il put s'enfuir, payant ainsi d'une ingratitude forcée les bienfaits de la belle Mauresque. Il parvint mourant jusqu'aux bords du Niger, en face de Ségou, fut encore fait prisonnier, s'échappa de nouveau, manqua cent fois d'être tué, remonta jusqu'à Bammako, puis à Kamalia, sur les frontières du Bélédougou et du Manding.

Ce jeune homme, qui avait cru si souvent sa dernière heure arrivée, revît cependant l'Angleterre, et, après quelques années de repos, eut le courage d'entreprendre un nouveau voyage. Il repartit encore par Pisania (avril 1805), accompagné de quarante Européens. Hélas ! sept d'entre eux seulement parvinrent jusqu'à Bammako ; cette terre cruelle, pareille à un monstre que l'on attaque dans son antre, avait en quelques semaines refermé sur les trente-trois autres son sein inhospitalier !

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Lorsque Mungo-Park atteignît Sëgou, il n'avait plus avec lui que son beau-frère Anderson. Celui-ci mourut à son tour. Resté seul, Ténergique explorateur voulut, malgré tout, poursuivre encore son voyage. Il fit construire par des nègres un canot qu'il baptisa « Sa Majesté le Dioliha », et avec cette frêle embarcation il se lança sur le Niger... On ne sait ce qu'il devint ensuite. On a seulement appris plus tard qu'il avait dépassé Tombouctou, le Aouélimmiden, qu'il avait réussi à pénétrer dans le Yaouri et à descendre jusqu'à Boussa ; mais on ignore comment il mourut.

Mungo- Parka laissé sur son premier voyage des notes pleines d'intérêt et fort instructives, dont, malgré leur date déjà lointaine, nous sommes à même de vérifier l'exactitude, à mesure que nous refaisons le chemin autrefois suivi par lui.

Après Mungo-Park, de nombreux explorateurs tentèrent d'arriver au Niger et de pénétrer dans le Soudan par des routes diverses. Ce sont le major Hornemann, mort en 1798 ; Gray et Dochard (1816-1817) ; le major Denham, le capitaine Clapperton et le D' Oudney, qui attt^ignirent le lac Tchad et constatèrent que le Niger ne s'y jetait point, comme on l'avait cru jusqu'alors ; les

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deux derniers ne revinrent pas (1818-1820) ; c'est encore le Français René Caillé.

Celui-ci était pauvre, peu instruit, mais plein de courage et animé d'un extraordinaire désir de rendre un service éclatant à sa patrie. Késolu à suppléer par la ruse à tout ce qui lui manquait, il commença par se rendre au milieu des Maures Braknas, se donnant comme un chrétien désireux d'embrasser l'islamisme, et malgré les souffrances de toute sorte qu'on lui fit endurer, il demeura deux longues années parmi les fils du Prophète, apprenant leur langue, s'initiant à tous les détails de leur vie privée.

Après ce dur apprentissage il revint à Saint-Louis, y prit un petit emploi, fit un peu de commerce, et attendit patiemment qu'il eût amassé deuœ mille francs d'économies. A peine possesseur de cette faible somme, il acheta une pacotille et s'embarqua pour le Rio-Nunez. DeKakandi il partit en 1827 pour le Ouassoulou, habillé comme un indigène, se donnant pour un Arabe fait prisonnier en Egypte par les Français et essayant de regagner son pays. Il traversa le Fouta-Djallon, le Sankaran, puis la maladie l'arrêta six 'mois à Sambatikila : il avait à la fois la fièvre, le scorbut et des ulcérations aux jambes! Guéri par une vieille femme, il arriva en 1828 à Djenné,

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d'où il partît pour Tombouctou par le fleuve, à bord d'une pirogue pontée. Ce voyage ne fut qu'un long martyre pour le courageux explorateur. Il avait pris la qualité de Maure, et comme les gens de cette race passent pour très riches, les bateliers tenaient absolument à le cacher aux yeux des Touaregs qui infestaient les deux rives, exigeant des contributions en nature pour laisser passer le bateau ; on enfermait donc Caillé pendant tout le jour au fond de la cale puante et privée d'air ; la nuit seulement il pouvait venir respirer sur le pont. Cette pénible traversée dura environ vingt jours, et l'on arriva enfin à Kabra, puis à Tombouctou au coucher du soleils or Je voyais donc, dit Caillé, cette capitale du Soudan, qui depuis si longtemps était le but de tous mes désirs. En entrant dans cette cité mystérieuse, je fus saisi d'un sentiment inexprimable de satisfaction...

« Je trouvai cependant que le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une toute autre idée. Elle n'ofifre au premier aspect qu'un amas de maisons en terre, mal construites ; dans toutes les directions, on ne voitqué des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune et delà plus grande aridité. Le ciel à l'horizon est d'un rouge pâle ; tout est triste dans

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la nature, le plus grand silence y règne, on n'entend pas le chaut d* un oiseau

« Je Remarquai dans les rues de Eabra un assez grand concours de peuple et de marchands'; les uns se promenaient^ les autres cherchaient à'veniire leurs marchand! • ses, condstant en poissons, lait, nôfx de colas, pistaches, etc. Je Yis beaucoup de marchandes et j'achetai à Tune d'elles un peu de lait et lin pain fait de farine de froment, qtii me' coûta vingt cauris. Je fiiï aveô ciala un bon déjeuner, car je n'ataîs rien pris detbutle jour. La marchande de lait ne' me parut paâ d'unîa très grande probité, crtr elle voulut me faire payer ieut fois sa marchandise; j'avais eu là maladresse de la payer d'avance, tandis qu^il est d^isage^ dans le pays dé mettre la valeur de ce qu'on ;achète sut la corbeille où sont posées lès marchandises, et où la marchande né ramassé sa monnaie qu'après avoir délivré ce qu'elle vend. »

De Tombôuctôu, Caillé gagna le Maroc en traversant le désert: avec une nombreuse caravane, au milieu de laquelle' il eut encore à souffrir mille vexations. Arrivé epfin'à Tangef , il se fit rapatrier parle consul de France . Le courageux explorateur eut la douleur de voir d'abord mettre en 'doute' l'exactitude de ses récits; on finit cependant par lui rendre justice, grâce à la protec-

tîon de la Société de géographie de Paris, de M. d'Avezac et de Jomard, qui rédigea les notés rapportées par le voyageur..

Les noms seuls de ceux qui vinrent après Bené Caillé suffiraient à remplir plusieurs pages^ mais cette énumération donnée sans détails n'offrirait aucun intérêt; nous nous bornerons donc à revendiquer encore pour deux Français, MM, Moastier et Zweîfel, l'honneur d'avoir découvert en 1880 les sources du Niger; puis, cet hommage rendu à nos compatriotes, nous ne parlerons plus ici que de l'expédition accomplie par le lieutenant Mage et le docteur Quintin, médecin de la marine, que le gouverneur Faidherte envoya en éclaireurs à la fin de 1863.

Ils allèrent par le fleuve jusqu'à Bafoulabé et à Koundian, qui, à cette époque, était un poste fortifié de Toucouleurs. A cet endroit, ils abandonnèrent leur embarcation et s'avancèrent dans le pays de Kita, puis, obligés d'obliquer au nord à cause de la guerre du Bélédougou en révolte contre Al-Hadji-Omar, ils traversèrent le Kaarta-Biné, le Diangounté, passèrent par Niamina sur le Niger, et arrivèrent par eau en face de Ségou- Siroko.

De là, disent-ils, nous apercevions l'ensemble de la

ville, € Sa hante muraille grise, élevëe sur le bord de la berge, dominait une plage rocheuse, littéralement cou* verte de population. Il j avait là des femmes en quantité se baignant, lavant, puisant de Teau dans des calebasses; les unes s'en allaient isolément, les antres en file et en ordre, conduites par un chef de captifs. Mais ce qui me frappait le plus, c'était le bruit de tout ce monde que nous entendions à travers le fleuve et une animation que je n'avais jamais vue depuis mon départ de Saint-Louis et à laquelle on peut à peine, dans cette ville, comparer le quai de la pointe du nord, lorsque les laveuses y viennent en foule. ï>

MM. Mage et Quifitin traversèrent le Niger et pénétrèrent dans Ségou, où ils virent le roi Ahmadou, fils d'Al- Hadji-Omar, fort préoccupé à ce moment par la révolte du royaume deMassina. Le roi refusa de laisser les voyageurs s'enfoncer plus avant, et les retint prisonniers pendant plus de deux ans. Quand ils purent enfin retourner à Saint-Louis, ils rapportaient de nombreuses et très exactes observations sur les mœurs, l'organisation, etc., des Toucouleurs, et un traité signé par Ahmadou^traité tout à notre avantage, mais qui malheureusement ne put pasr être mis à exécution.

De ce moment jusque vers 1870, la question de Toccu-

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patîon du Haut-Niger devait rester à peu près abandonnëe. Au mois de septembre de cette année, elle fut reprise à la Chambre des députés par l'amiral Jauréguiberry; vinrent ensuite, en 1880, la mission Qalliéni, puis les campagnes du colonel Borgnis-Desbordes ; mais il en sera question dans une autre partie de cet ouvrage.

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