‹ Le SénégalChapitre 8 sur 24 · M AUBES · texte numérisé non relu

M AUBES

Lee castes. — Berbères et Arabes. — Btymologîe du mot Sénégal, — Maisons volantes. —Un camp; le départ. — Pauvres autruches ! — Sobriété et gloutonnerie. — Ces dames. — De beaux hommes. — Singulière mode de coiffure. —Mariages et divorces. — Coutumes diverses. — Griots ; avis aux poètes. — Arts et métiers. — Apologue instructif. — La guerre : les armes, le costume, coutumes guerrières, le courage chez les Maures. — Un stoïcien Pourogne,

Chez les Maures du Sénégal considérés dans leur ensemble, on distingue quatre castes : 1^ celles qui fournissent les chefs, et qui, tout en reconnaissant l'autorité de ceux-ci, demeurent indépendantes; 2® les castes de guerriers, qui dépendent des premières ; 3^ les marabouts, qui se livrent au commerce de la gomme et sont exempts de tout service militaire ; 4^ les mulâtres ou les noirs affranchis, serfs des tribus des chefs.

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Au point de vue ethnologique, les différentes tribus Maures qui habitent la rive droite du Sénégal, sur laquelle nous avons eu bien de la peine à les confiner définitivement, sont composées de Berbères et d'Arabes. Les Berbères étaient les premiers occupants du pays' ; ils furent envahis et soumis par les Arabes, qui changèrent leur nom à^Azounoug^ que les Portugais prononçaient Azenaguea^ en celui de Zenegâ, d'où est dérivé le mot Sénégal. Peu à peu, comme il arrive presque toujours en pareil cas, vainqueurs et vaincus se mélangèrent et se confondirent.

Toutefois, dit le D' A. Bordîer dans la Colonisation scientifique et les Colonies françaises, la fasion n'ajamais été complète et absolue. « Une sorte de tassement de tribus s'est opérée : d'une part on rencontre les Trarzas et les Braknas dont les chefs seuls sont arabes, le peuple étant berbère ; de l'autre les Donaïch, qui sont des Berbères intransigeants. Tous laissent croître leurs cheveux, ce qui est berbère et non arabe, tous sont monogames ; les mœurs des prolétaires duTolba sont celles des Berbères Mzabites.

« L'élément nègre a bien laissé sa trace dans quelques points : c'est ainsi qu'à côté du type berbère, on voit des cheveux crépus, des lèvres grosses, des dents obliques,

parfois même artificiellement déformées par la saillie en avant volontairement obtenue des deux incisives supérieures, une peau plus ou moins noire ; mais tout dénote un mélange instable : les individus dont la peau est la plus noire ne sont pas toujours ceux qui, par leurs traits ou par les proportions du corps, rappellent le plus le nègre ; la majorité tient surtout du Berbère et de l'Arabe, de ce dernier surtout, par les tendances pillardes et razziantes. D

En résumé, les descendants des Berbères et des Ara-, bes, avec l'adjonction de quelques éléments étrangers^ ont formé, sous le nom de Maures, au nord du Sénégal, trois grandes tribus :les Maures Trarzasy les Maures Braknas, et les Maures Donaîchs. Les uns et les autres appartiennent à la religion musulmane et parlent un arabe plus ou moins corrompu.

Ces tribus occupent, sur la rive droite du Sénégal, le territoire compris depuis la côte jusqu'à Bakel ; mais elles changent fréquemment de place, car elles ont conservé et ne perdront probablement jamais le caractère nomade qui est en quelque sorte propre à la race arabe.

Leurs habitudes * vagabondes s'opposent donc à ce qu'elles aient des demeures fixes, et elles vivent constam-

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ment sous lears tentes ( kraîma)^ qne pendant la saison sèche elles plantent sur les bords du fleuve.

Ces maisons volantes sont confectionnées avec art, et abritent leurs propriétaires mieux sans doute que ne l'imagine le lecteur européen. Elles se composent d*un piquet central^ d'où partent deux branches secondaires, pièces qui toutes trois s'enfoncent solidement dans la terre et sont recouvertes d'une double enveloppe. La première est faite d'une sorte d'étoffe épaisse^ fort solide, imperméable quand elle est bien tendue, capable de résister cinq ans au moins à toutes les rigueurs de l'atmosphère, et que Ton obtient par le tissage du poil des chèvres et des chameaux. Elle abrite une seconde tente de forme carrée, le farowa, faite de peaux de mouton tannées et colorées. L'intérieur de l'habitation est divisé en compartiments créés soit au moyen de peaux tendues, si les propriétaires sont riches^ soit, dans le cas contraire, avec des cloisons de joncs tressés. Sur le sol une couche épaisse de paille , recouverte d'une natte de roseaux flexibles, forme une couche plus moelleuse que bien des lits de paysans. On pénètre dans les tentes superposées par une ouverture étroite et basse.

Celle du chef occupe le centre du camp ; les autres se groupent autour d'elle suivant la fantaisie des familles.*

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La considératîon quî décîde du choix de l'emplacement où Ton plantera les tentes est presque exclusivement la bonté ou rétendue des pâturages qu'y rencontreront les troupeaux.

Lés soins à leur donner, la vente des gommes, l'acquisition du miel, des guinées, du tabac, du sucre, des fusils et des munitions, enfin des denrées diverses qui seront nécessaires pendant l'hivernage, occupent les Maures pendant presque toute la saison sèche. C'est également à cette époque, et au moment de leur départ, dont nous allons parler, qu'ils se livraient sur les noirs, et particulièrement sur les habitants ou les commerçants de la rive droite, à toutes sortes de violences, de vols, de pillages et d'exactions. Le lecteur verra dans les chapitres suivants combien nous avons eu de peine à déraciner ces déplorables habitudes.

Aax approches de l'hivernage , les Maures abandonnent les bords du fleuve pour se retirer vers Tintérieur. MM. Carrère et HoUe tracent de leurs déplacements un fort joli tableau.

€ Quand il est devenu nécessaire de décamper, .le chef delà tribu convoque les chefs secondaires ; cette réunion a toujours lieu pendgintla nuit. lis conviennent du lieu oùla tribu ira s'établir. A l'heure du départ, les conduc-

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teurs des troupeaux reçoivent l'ordre de les diriger vers le point fixe. Dès que le jour commence à poindre, le tabala (1) avertît la tribu qu'on va lever le camp. Aussitôt chacun se met en mouvement ; là où régnait un silence profond, une activité extraordinaire se manifeste ; les hommes, les femmes, les captifs, les enfants s'agitent et circulent pour accomplir la tâche dévolue à chacun • « Les tentes tombent, elles sont soigneusement pliées ; les provisions, les étoffes, les valeurs précieuses, les divers ustensiles sont réunis et enfermés dans des sacs de cuir appelés tizziaU Le tout est placé sur les bœufs porteurs, animaux à bosses, doux, familiers, d une race particulière, admirablement dressés et conduits au moyen d'un anneau qui traverse la lèvre supérieure. Les chameaux, les ânes reçoivent leur fardeau ; les enfants, les femmes, prennent place sur ces montures ou marchent à pied. A un nouveau signal, la caravane s'ébranle. Rien de plus pittoresque que ces troupes innombrables d'hommes et d'animaux cheminant à travers le désert, défendues et surveillées, le long des ailes, par des hommes armés, et cherchant, sous les rayons d'un soleil ardent, un asile nouveau. »

(1) Tambour.

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Dans Tîntërieur, les Maures se livrent volontiers à la grande chasse, et l'autrache, dont les plumes sont si précieuses, est le gibier qu'ils poursuivent de préférence. Les princes Zénagas, disent les auteurs que nous venons de citer, ont une manière particulière de chasser cet énorme échassier.

« Quand ils ont dépisté une autruche, ils la poursuivent à cheval jusqu'à ce qu'ils l'aient forcée ; lorsqu'elle tombe haletante, ils lui coupent la tête. Ce que l'on a dît de la vitesse de leurs chevaux n'est point, on le voit, exagéré. Ils prétendent que la chair de l'autruche est très saine.

« Ces chasses durent souvent deux mois.

€ Un Maure peut rester plusieurs jours sans boire ni manger. Ils voyagent en général presque sans provisions : quand la faim les tourmente trop, ils se serrent l'estomac avec une lanière de cuir dont ils augmentent la tension à mesure que leur faim se développe. A leur retour sur les bords du fleuve, vers le mois de novembre, ils se glissent dans quelque navire, et s'ils y trouvent un patron complaisant, on est profondément étonné de la quantité d'aliments ou de liquide qu'ils peuvent absorber.... Nous avons vu souvent des Maures engloutir jusqu'à trois litres d'eau sucrée...

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< Tant qu'un Maure mange, il ne boit jamais ; il ne le fait qu'après avoir dévoré tout ce qui lui a été servi. Cette pratique est observée par les noirs.

€ Usontlesfacultésdigestivesd'uneactivitéétonnante : après un intervalle d'une heure, un Maure peut faire un nouveau repas. Leur voracité ne peut se comparer qu'à la sobriété dont ils donnent forcément des preuves dans certaines circonstances. j>

La vie privée est sensiblement la même chez les Trarzas et chez les Braknas. Les mœurs de ces tribus se sont à peine modifiées à notre contact^ et voici quelquesuns des détails intéressants qui les caractérisent.

Nous avons vu plus haut, qu'ils sont monogames. Ce n'est pas que la loi musulmane, à laquelle ils obéissent, n'autorise la polygamie ; mais c'est un dicton ayant cours dans le pays que deux Mauresses n'ont jamais pu vivre en bonne intelligence sous la même tente. Ce trait de caractère n'est pas fait pour être désapprouvé par des Françaises.

Les femmes, qui sont presque toutes assez jolies, ne s'enveloppent point, comme on pourrait le croire, dans des voiles impénétrables : elles vont et viennent la figure découverte. Il leur est seulement prescrit, lorsqu'elles rencontrent un infidèle, de s'envelopper la tête

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de manière à ne laisser paraître qu'un œil. Celles envers qui la nature s'est montrée avare de ses dons obéissent scrupuleusement à la règle ; quant aux autres, quelques « chiens de chrétiens » affirment qu'elles y mettent une aimable lenteur. On ne saurait leur en vouloir, et la coquetterie, même avec la meilleure des religions, ne perd jamais tousses droits.

Les hommes ont un type remarquablement expressif. Sinousen examinons un de race pure, nouslui trouverons le front large et puissant, ombragé par d'abondants cheveux noirs et bouclés ; les yeux, noirs aussi, grands et pleins de feu, illuminent en quelque sorte le teint légèrement bistré ; le nez droit, un peu busqué, domine des lèvres d'un dessin très pur, qui en s'écartant laissent voir des dents petites et blanches. Ne dirait-on pas le portrait de € l'homme fatal i>, qui fat pendant longtemps le héros favori de certains romans à la mode ?

Les enfants du commun ont la tête rasée ; mais les fils de princes ou de guerriers conservent pendant l'adolescence trois touflfes de cheveux. Lorsqu'ils tuent un adversaire, on leur en coupe une, et ce serait un déshonneur pour un jeune homme de les garder toutes intactes.

Les mariages se traitent ordinairement de fiancé à fiancée, à l'insu des parents ; on finit toutefois par leur

demi^nder leur consentement^ et ils fixent le montant de la dot y qui doit être apportée par le mari. La cérémonie s'accomplit en grande pompe, avec accompagnement de combats simulés, où l'on fait, bien entendu, parler beaucoup la poudre. Il ne faudrait oublier de mentionner ni les danses^ car ce peuple est fanatique de plaisirs, ni les interminables festins, car il est, comme on l'ayu, aussi gourmand que sobre.

Au moment du repas nuptial, les griots improvisent, en l'honneur des époux, des chants fort harmonieux* La femme est maîtresse absolue dans la tente, et son mari ne fait jamais rien sans la consulter. Cependant, par le plus singulier des contrastes, ils se séparent avec une facilité inouïe, et convolent à de nouvelles noces avec une rapidité tout à fait remarquable; tout au plus un délai de trois mois et dix jours est imposé à l'épouse. Maintenant que le divorce est de nouveau en train de s'acclimater ches nous, il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remar* quer à nos concitoyens et à nos concitoyennes un joli trait de mœurs du peuple dont nous traçons ici une esquisse légère. Là-bas Maures et Maur esses sont d'autant plus fiers d'eux-mêmes qu'ils ont plus souvent divorcé ; les fréquents changements de tentes sont considérés par les dames comme une preuve iri^éfutable de la

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puissance de leurs charmes, et par les messieurs comme une marque certaine de leur richesse à différents points de vue.

Les naissances et les décès n'offrent rien de particulièrement intéressant ; disons toutefois que ces gens ont un grand mépris -de la mort et donnent peu de regrets à leurs parents défunts : on en trouverait prohablement la cause dans les délices promises par Mahomet à ceux qui entrent en son paradis.

Le droit d'aînesse n'existe pas chez les Maures, et à la mort du chef de la famille ses fils se partagent égale*' ment tout son héritage, sauf cependant la tente pater* nelle qui est attribuée par surcroît à l'aîné ; mais ils connaissent le droit de masculinité, et les filles ne participent pas à la distribution des biens, car elles les feraient sortir de la famille.

Nous ayons déjà signalé plusieurs contrastes singuliers chez les Maures. Deux des plus remarquables encore sont leur grand amour de l'hospitalité et les haines féroces qu'ils entretiennent contl*e leurs ennemis. D'une part ils accueillent toujours avec bonté, trait commun à toutes les populations arabes^ le voyageur qui vient leur demander asile, car il apporte avec lui € la faveur de Dieu y^ l d'autte parti îls sont d^un caractère si vindicatif^ qu'ils

associent à leurs ressentiments personnels leurs enfants, leur famille, leurs serviteurs^ leurs amis, et qu'ils poursuivent pendant plusieurs générations la satisfaction dé leurs col&res. Ils ne respectent point leur ennemi mort et se livrent au contraire sur son cadavre à toutes sortes d'outrages.

Ces détails nous conduisent tout naturellement à consacrer quelques pages à ce que Ton pourrait appeler la vie publique des Maures, aux différents métiers qu'ils exercent, à l'idée qu'ils ont de la justice, enfin et surtout à la manière dont ils font la guerre.

N'est-ce pas faire une injure grave à la poésie que de la classer parmi les métiers ? Il le faut bien cependant ; nous prierons seulement ceux de nos lecteurs qui taquinent la Muse de ne s'en point formaliser et de considérer seulement que nous sommes ici chez les Maures

La meilleure des professions, parmi eux, est celle de griot. Le griot est à la fois un poète, un musicien et un chanteur, et la nature départit ce triple talent tantôt à un homme, higuive^ tantôt à une femme, vérékane. Les uns et les autres improvisent, en s'accompagnant sur une sorte de violon, soit des poésies tendres et sentimentales, soit des chants guerriers qui enflamment le courage de leurs compatriotes. Celui que son astre, en

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naissant, a créé véritablement poète, excite à un tel degré l'enthousiasme de ses auditeurs que Ton voit parfois ceuxci* arracher leurs bijoux ou même leurs vêtements pour les jeter à l'artiste. N'êtes-vous point disposé à trouver cela fort ridicule?... Oui ; mais n'oubliez pas que les Espagnols en font à peu près autant pour une pri^a spada favorite, et que peut-être nous les imiterions si, coçime la chose a été demandée, on introduisait chez nous les courses de taureaux.

Indépendamment de ces marques spontanées de recon« naissance, les griots reçoivent force cadeaux, sont chéris des princes, vont toujours bien vêtus, bien nourris, gros et gras. Avis aux poètes faméliques, qui ne trouveraient point amer le pain de l'expatriation I

Nous placerons après eux les médecins, qui ne connaissent guère que des procédés empiriques, et n'offrent aucun caractère particulièrement intéressant» La chirurgie leur est à peu près inconnue, et cependant ils parviennent quelquefois — avec l'aide de la nature -— à guérir des blessures dangereuses«

Nous serions presque tenté de ranger encore parmi les professions libérales chez les Maures celle de ces ouvriers que nous appelons brutalement, à-Saint-Louis, des forgerons, mais que leurs compatriotes nomment

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addatty et qui sont des artistes plutôt que des artisans. Us cisèlent avec une adresse merveilleuse, surtout si Ton songe à rinfériorité de leurs outils^ tous les métaux^ communs ou précieux, qui leur tombent sous les mains, et créent des armes, des étriers, des chaînes^ etc., qui sont presque des bijoux.

Leurs femmes se livrent à des travaux non moins remarquables sur les cuirs et les peaux, qu'elles tannent^ colorent, et transforment en tapis et en objets divers d*ttne valeur réelle.

Tous ces artistes, — c'est bien le nom qu'ils méritent — sont fort prisés de leurs compatriotes. Toutefois, il faut Hen le reconnaître, ceux qui sont les plus estimés chez les Maures, — est-ce bien là seulement ? — sont tout simplement les plus forts. Le Coran est la loi générale à laquelle tous obéissent, ou plutôt devraient obéir ; mais l'homme que son crédit, sa richesse, sa valeur guerrière ou sa < robustesse »,pour employer un mot à la mode^ rend tout-puîssant, ne reconnaît guère d'autre règle que son bon plaisir, et aucune autorité n'est là poilr le ramener à une plus exacte notion du devoir ; car la justice n'existe poilr ainsi dire pas chez eux, et le roi, chef féodal ^ Cijt, dans la plupart des cas, incapable de s'interposer. Le degré d'estinle qu'ils accordent à la force est bien

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indiqué dans Tapologne suivant, très répanda chez les Maures :

<c Si le mensonge pénètre sous une tente, il va s'asseoir sur le lit et en prend possession ; pendant qu'il triomphe, si la vérité se présente, le mensonge s'empresse de quitter la place d'honneur, et, ébloui par Téclat de la vérité, s'abaisse devant elle. Mais si la force arrive, elle envahit tout, et le mensonge et la vérité s^enfuieat en poussant des gémissements. ^

Au point de vue militaire, le général Faidherbe donne sur les Maures de fort intéressants détails. On ne saurait dire mieux que le vaillant officier qui les a si longtemps combattus ; nous lui emprunterons donc les lignes suivantes :

c Les Maures guerriers, qui forment à peu près la moitié de la population des Tratzas (les autres étant marabouts et sans armes), sont armés de fusils à deux coups et à piètre ) qu'ils achètent à nos comptoirs. Beaucoup d*enti*e eux sont estropiés aux mains et aux bri^ par suite de l'eiplosion de quelqu'une de ces armes z en effet, ces fûsilâ ne sont pas très solides, et ils sont sou* Vent beaucoup trop chargés> avec deux, trois et quatre balles ; ils sont du reste parfaitenlent entretenus, et leur poignée est généralement renforcée par les forgerons dû

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pays, aa moyen d'une gaine ou d'une «impie bande de fer poli. Enfin ils sont toujours renfermés avec soin dans un étui «n cuir, d'où on ne les sort qu'au moment de s'en servir pour combattre.

Les Maures ne sont vêtus que d'une culotte courte et d'une espèce de gandoura qu'ils relèvent latéralement au-dessus de leurs épaules, de manière à laisser les bras entièrement libres, et qu'ils serrent à la taille par une ceinture. Avec ces vêtements noirs, la tête nue, et leurs longs cheveux bouclés et flottant au veiit, ils ont l'air excessivement sauvage.

Leurs selles sont petites et ne pèsent, toutes garnies^ que quatre kilogrammes au plus, de sorte que, comme les cavaliers eux-mêmes sont généralement maigres, leurs petits chevaux n'ont pas une grande charge à porter et sont susceptibles de fournir de longues courses.

Quant à leur manière de faire la guerre, les Maures n'attaquent que pour enlever du butin ou des captifs. S'il n'y a rien à gagner, ils refusent généralement le combat ; ils montrent même moins de vigueur pour défendre leur propre bien que pour ravir celui des autres.

S'ils veulent attaquer une caravane en route, ils s'embusquent dans l'herbe, et^ au moment où la caravane arrive sur eux, ils tuent à bout portant quelques hommes^

se lèvent en poussant des cris, et, si les conducteurs fuient, ils s^emparent du butin; si les conducteurs se défenident, les agresseurs se sauvent généralement euxmêmes. ^

Pour voler un troupeau, ils le font observer au pâturage pendant quelques jours par des espions, puis, à un moment propice, ils assassinent les bergers, qui sont souvent des enfants, et se sauvent avec le troupeau. S'ils ont à craindre d'être poursuivis, ce sont des cavaliers qui enlèvent le troupeau et le font courir à toute vitesse; et, dans ce cas, une bande de fantassins s'embusque dans l'herbe, sur le chemin que doit suivre la razzia ; les maîtres du troupeau, en cherchant à rattraper leur bien, tombent dans l'embuscade, perdent quelques hommes et cessent généralement la poursuite.

S'agit-il d'emporter un village de noirs, les Maures l'entourent pendant la nuit ; à un signal donné,ils tirent des coups de fusils, et poussent des cris qui, pour les habitants, sont plus effrayants que les rugîssenients du lion ; les hommes du village se sauvent presque toujours, et les Maures emmènent femmes, enfants et bestiaux.

Les seuls cas où les Maures se battent avec acharnement, c'est dans leurs querelles intestines, suscitées par

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des haines de famille ou de tribus ; alors ils se livrent des combats sërîeux, des lattes à mort. Mais contre les blancs et contre les noirs que leurs chefs méprisaient presque également, le point d'honneur consistait pour eux à faire du mal à Tennemi sans en éprouver. Si un noble Trarza était tué par les blancs ou par les noirs, c'était un déshonneur pour sa famille.

Du reste, ces espèces d'hommes de proie sont infatigables et pleins d'énergie pour supporter les souffrances et les privations ; ils montrent en outre une grande cruauté envers les vaincus et les prisonniers ; de là, l'immense terreur qu'ils inspiraient.

D'après le portrait qui vient d'en être fait, on voit qu'il n'est pas tout à fait exact de dire, comme on l'a répété souvent, que les Maures sont aussi lâches que cruels, qu'ils manquent complètement de cette qualité, assez mal définie, du reste, que nous nommons courage. Le Maure a certainement du courage : oe n'est pas la brillante valeur des héros de nos histoires et de nos romans, ce n'est pas non plus le courage du devoir, le courage sans faste et sans ostentation du soldat qui, & toute heure du jour et de la nuit, est prêt i 'courir à la mort sur un mot de ses chefs, parce que ce sont les conditions de son noble métier ; c'est encore bien moins

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le courage spontané du dëvoaement, apanage des âmes d'élite sous toutes les latitudes et dans toutes les classes de la société ; mais c'est le courage de l'homme qui vit de rapines à main armée. Puisqu'il tire ses ressources journalières de ses violences, il ne faut pas qu'il en meure. La première condition^ c'est qu'il rapporte du butin sans être tué ou blessé : aussi fuit-il devant la résistance. Tout cela est conséquent ; mais ne faut-il pas à une bande de ces brigands un grand courage pour traverser le fleuve à la nage, par une nuit noire , malgré les croisières et les crocodiles, pour s'engager dans un pays où ils sont détestés, pour passer entre des villages populeux, se cacher pendant des jours et des nuits en pays ennemi, attaquer hardiment un village qui a quelquefois beaucoup plus de fusils qu'eux, faire des prises considérables et les ramener, malgré la poursuite des populations, à travers les forêts, les marigots, les bras du fleuve, où ils peuvent à chaque pas tomber dans des embuscades? 3>

Terminons notre étude sur les Maures par une courte mention accordée aux métis qu'ils ont créés en s'alliant aux négresses, les Pourognes. Ces derniers, comme il arrive presque toujours en pareille occurrence, exagèrent les qualités et les défauts de leurs ascendants.

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Ce sont les pires fourbes et les plas effrontés pillards qui se puissent voir ; mais en revanche il faut leur rendre oette justice qu'ils se montrent fort braves, durs à la fatiguci et presque insensibles à la douleur. Le commandant Arobinard consacre quelques lignes bien méritées à l'un de ces Pourognes, engagé dans nos rangs comme tirailleur. Atteint, en descendant le fleuve, de trois balles qui entraînèrent avec elles de gros fragments d'os, il ne se plaignait pas, malgré ces horribles blessures ; il marchait encore dans la nuit qui les suivit et pendant laquelle il mourut. Quel disciple de Zenon eût fait davantage et eût mieux appliqué la fameuse maxime : Douleur, tu n'es pas un mal !

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