CHAPITRE Y
LES FBANÇAIS AU S^NlÈGAL. — AVANT 1854.
Nos débats. — La troque. — Richelieu et les Compagnies. — Vœu d'un créole. — André Briie ; petits moyens, grands effets, — Fortunes diverses.
A quelle époque nos ancêtres fîrent-ils dans ce pays leur première apparition? C'est là un problème historique impossible à résoudre d'une façon précise.
Les Portugais assurent avoir découvert le fleuve Sénégal de 1444 à 1446. Il est certain cependant que les Normands connaissaient la baie de Gorée^ dans le voisinage de Bufisque, depuis plus d'un siècle déjà (1364). Il est probable que dans la période préhistorique en quelque sorte de cette colonie, son grand fleuve était fréquenté^ — sans que l'on puisse dire au juste qui arriva le premier, —par des aventuriers de tous pays, notamment de France, de Portugal, d'Angleterre et de Hollande*
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JSTi les uns ni les autres ne fondèrent de comptoirs fixes. Ils arrivaient sur leurs galéasses (1), apportant une grande quantité d'objets de mince valeur, dont la coutellerie^ la quincaillerie, la miroiterie^ la bimbeloterie^ etc., formaient le fonds ; et^ après des échanges plus ou moins laborieux avec les indigènes, ils repartaient, leurs cales bondées de. gomme, d'encens, de poivre, d'indigo, d'ivoire et de pierres brutes où brillaient des paillettes jaunes qui étaient de l'or. C'est ce qu'on nommait la troque: fructueux commerce, comme on voit I C'est de cette époque, dit M. J. Ancelle, « que date l'industrie de l'ivoire sculpté, qui fait encore aujourd'hui la fortune de Dieppe >.
Les luttes malheureuses de la France contre l'Angleterre de 1337 à 1453, les discordes intestines, les malheurs des temps chassèrent nos compatriotes des bords du Védamel ou Riu de l'Or, comme on appelait alors le Sénégal, et le petit nombre de comptoirs qu'ils avaient fini par fonder devint la proie des Hollandais et des Portugais.
Après deux siècles et plus, nous reparûmes assez timidement, et c'est seulement sous l'administration, nous
(1) Grands navires, marchant à la voile on à rames, employés aa moyen âge.
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allions dire le règne, de Richelîeu, que l'on constate pour la première fois au Sénégal T existence d'une véritable société dotée d'une organisation régulière, la Compagnie Normande ou Association des marcJiands de Dieppe et de ^Boùen. Son premier directeur fut Thomas Lombart.
C'était un habile homme que le sévère ministre de Louis XIII. A cette époque où, par ailleurs, le despotisme et la compression à outrance étaient les deux principes fondamentaux du gouvernement, il sut, par des faveurs adroitement concédées, aider au développement des colonies qui se fondaient. A la Compagnie . du Sénégal, comme à d'autres aussi, il accorda notamment : 1® « le privilège de la navigation et le monopole perpétuel ou temporel du commerce d, privilège etmonopole qui ne sont pas à regretter^ la concurrence étant la vie et l'âme, même du commerce ; 2® <t la participation de la noblesse sans dérogation et l'anoblissement de certains associés », ce iqui avait une grande importance en ce temps-là, mais n'en aurait aucune au nôtre, bien que l'espérance d'un prétendu titre dé noblesse puisse encore, assure-t-K)n, enfiévrer quelques cervelles faibles de croquants et de vilains ; 3® « le concours pécuniaire de la cour, la protection royale, le droit de maîtrise en France à tout ouvrier ayant séjourné six ans dans les colonies ; enfin
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la franchie e d'impôt dans les villes et ports des Compagnies ^ l'entrée sans/rais en France des produits naturels et manufacturés des colonies^ etc., etc.
Noas Boulignons à dessein ces deux dernières concessions. Anjoard'hui, malheureasement, de cruelles nécessites financières^ dont la responsabilité n'incombe pas an gouvernement de la république, lui imposent la dure obligation de frapper de droits énormes tout ce qui va aux colonies et tout ce qui en vient, surtout pour les Antilles. Un jour, espérons-le, ce système pourra être modifié : puisse cette espérance chère aux créoles et formulée ici par l'un d'entre eux, se réaliser dans un avenir prochain !
La Compagnie Normande commerça au Sénégal de 1626 à 1664. A côté d'elle se fondèrent successivement une Société malouine et une Société parisienne. A elles trois elles exploitaient : V le cap Vert et la Gambie ; 2^ la Guinée, entre Sierra-Leone et le cap Lopez ; 3° les côtes comprises entre Sierra-Leoné et le cap Blanc.
C'est durant cette période que fut fondée la ville de Saint- Louis.
En lff64, la Compagnie Normande vendit ses établissements, pour le prix fabuleux de 1.600.000 livres tournois, à la Compagnie des Indes Occidentales»
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Celle-cî fit de mauvaises afi&ires, et dut céder la place à une autre Société.
Ces changements d'ailleurs étaient fréquents, et dans une période de quatre-vingt-treize ans on compte six Sociétés munies du privilège :
Compagnie Normande, 1626-1664;
Compagnie des Indes Occidentales, 1664-1673 ;
Compagnie d'Afrique, 1673-1682 ;
Compagnie du Sénégal, 1682-1695 ;
Compagnie de Paris, dite aussi du Sénégal, Cap Nord et Côte d'Afrique, 1695-1709.
Compagnie du Sénégal, 1709-1719.
Quelques-unes se retiraient avec des bénéfices, mais presque toutes périclitaient, soit que les actionnaires vinssent à se lasser, trouvant qu'elles n'exportaient pas assez de marchandises on de nègres, soit qu'elles fussent battues en brèche par les compagnies étrangères.
Cette période n'ofire rien d'intéressant, si ce n'est l'administration d'André Briie, dont le nom mérite d'être cité avec les plus grands éloges. Ce fut la Compagnie de Parîs^ créée par d'Apougny, qui chargea Briie de ses intérêts en Afrique. Justifiant la haute opinion que l'on avait conçue de son énergie, de son expérience commerciale et de son habileté à conduire les hommes,
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il sut à la fois*établir une discipline devenue fort nécessaire parmi les employés de la Compagnie, agrandir le champ de son.exploitation, enfin décoavrir des richesses nouvelles.
Pour atteindre le premier but, il introduisit dans la vie de ses subordonnés des habitudes de régularité oubliées depuis longtemps, et les fortifia par un singulier moyen de coercition : ceux qui ne venaient point assister aux prières du soir et du 'matin, faites en commun, étaient privés de leur ration d'eau-de-vie. La nature humaine a ses faiblesses^ : tout le monde devint d'une piété exemplaire. .
Pour agrandir le champ des opérations de la Compagnie^ qui était fort limité, il entra en relations avec les rois nègres les plus voisins, les véritables maîtres de tout le commerce d'échange, et obtint leurs bonnes grâces en se rendant auprès d'eux, en paraissant partager leurs superstitions, en accordant la plus grande confiance aux grUgris. Il appliquait en petit, et sans les connaître probablement, les théories romaines de colonisation. H j ajouta aussi du sien, et, faisant pour les sauvages le contraire de ce qu'il avait décidé pour ses employés, il leur distribua l'eau-de-vie à profusion. Ceci avait un triple avantage ; on faisait plaisir aux nègres, qui adorent
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reau-de-fen ; on les amenait avec lenteur à un certain degré d*abrutissement, ëtat qui n'est point à dédaigner tîhez un adversaire ; enfin, en cultivant ce goût cbezeuK on assurait un développement considérable au commerce des alcools. Ces diverses combinaisons n'étaient sans doute pas des plus charitables ; mais à cette époque la philanthropie n'était pas encore inventée.
Brlle acquit, notamment chez les Peuls, la peuplade la moins ignorante et la plus forte de tout le territoire, une influence telle, que leur roi voulait absolument le prendre pour gendre. Il aima mieux conserver sa liberté» Muni de l'assentiment des uns et des autres^ il établit de nouveaux comptoirs et construisît des forts pour les protéger. Il arriva ainsi à se substituer en partie aux Maures pour le commerce de la vallée du Sénégal, et parvint même à entrer en relations commerciales avec les nègres de la côte, malgré leur inintelligence et les prétentions du roi des Ouoloflfs. D'un autre côté, il avançait, autant que faire se pouvait, dans l'intérieur, tantôt vers le Oayor, vers l'embouchure du Eio-Grande ou celle de la Géba, où un comptoir fut fondé. Il conclut aussi un traité avec le roi de Bissao, et eut ainsi entre les mains presque tout le commerce du pays. Les Portu- , gais luttaient en vain contre son influence ; les Anglais,
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plus habilesr à manier rintrigoe, réassirçnt à lui attirer rinimitié de Latir, roi des Ouoloffs, qui le fit prisonnier par surprise, et ne le remit en liberté que contre rançon. Briie se préparait à châtier cette trahison, lorsquMl fut rappelé en France.
Ce fut Louis Le Maître qui le remplaça. Mais ce directeur, malheureux en plusieurs combats, ne maintint pas les affaires dans Tétat de prospérité où les avait mises son prédécesseur, et la Compagnie de Pam céda la place à une Compagnie de Rorien. Celle-ci reprit André Briie, et tout marcha bien de nouveau ; le trafic des gommes augmenta considérablement^ et Compagnon, commis du directeur, découvrit des mines d'or dans le Bombock,
Depuis 1 720, époque à laquelle Briie se démit définitivement de ses fonctions, la colonie du Sénégal a passé par des fortunes diverses, dont voici^ rapidement éuimiérées, les phases principales :
En 1756, pendant la guerre de Sept Ans, elle fut conquise par les Anglais, et ils la gardèrent en vertu du traité de 1763, qui mit fin à cette longue lutte. Nous la reprîmes en 1799, pour la reperdre encore pendant les guerres du premier Empire. Enfin, en 1815, elle devint française de nouveau, et depuis ce moment elle n'a pas cessé de l'être.
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Cela -ne veut pas dire que nous y fussions solidement établis, ni que nous j eussions engagé des intérêts oonsidérables, ni que notre prestige j fût des plus brillants •
Aujourd'hui notre puissance s'étend, à peu près sans conteste, sur d'immenses territoires qui, dans l'intérieur, vont de Saint-Louis jusqu'au Niger, et qui, sur la côte, s^allongent du cap Blanc à la Mellacorée ; mais au prix de quels efforts, de quelle héroïque persévérance avonsnous atteint ce résultat! On pourra s'en, rendre compte dans le chapitre suivant ; disons dès à présent que le nombre infime des troupes dont disposaient les gouverneurs du Sénégal n'a pas nécessité moins de trente années de luttes sanglantes pour asseoir notre autorite dans ce pays.