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CHAPITRE IV

L'œUVRE DIPLOMATIQUE AU SÉNÉGAL

L'œuvre diplomatique devait assurer le règlement des questions de délimitation pendantes avec les puissances qui confinaient à notre colonie du Sénégal : l'Angleterre^ dont nous étions les voisins en Gambie, et le Portugal, dont nous côtoyions la colonie de la Guinée portugaise par nos territoires de la Casamance. La convention du 7 mars 1857 et l'accord franco-anglais du 8 avril 1904 réglèrent les relations de frontière avec l'Angleterre. L'arrangement du 12 mai 1886 détermina les confins des possessions françaises et portugaises entre la Casamance et les Rivières-du-Sud.

A. — Délimitation franco-aiiglais>e

La Gambie. — La rivière de la Gambie constitue une sorte d'anomalie heureuse dans le régime hydrographique du littoral de l'Afrique occidentale. Alors, en effet, que la plupart des cours d'eau y sont presque impraticables une partie de l'année, la Gambie peut, jusqu'à une distance de plus de 300 kilomètres à vol d'oiseau de son embouchure, porter des bateaux de mer. C'est dans cette région une des principales voies de pénétration fluviale ; nous en étions exclus jusqu'à présent.

La convention du 7 mars i857. — L'établissement de l'Angleterre sur la Gambie remonte à l'origine même des entreprises coloniales britanniques à la côte occidentale d'Afrique. Dès 1588^ on voit la reine Elisabeth octroyer une charte commer-

ciale pour la Gambie à une Compagnie anglaise. Puis vers le milieu du xvn^ siècle, Fort-James est construit à Tembouchure de la rivière. En 1783, la France reconnaît à l'Angleterre par l'article 10 du traité de Versailles la possession de Fort- James et de la rivière Gambie. En 1816, Sainte-Marie-de-Bathurst est fondée, et dix ans plus tard des arrangements avec des chefs indigènes assurent à l'Angleterre les territoires adjacents au cours du fleuve dans sa partie navigable. Enfin, nous-mêmes, nous cédions le comptoir d'Albréda enclavé, en face de Sainte- Marie-de-Bathurst, au milieu des territoires anglais et qui constituait le dernier vestige sur ce point des rivalités coloniales des deux nations.

La convention du 7 mars 1857 fixa les frontières de nos possessions, qui ne devaient être délimitées sur le terrain que plus tard, au printemps de 1896.

A cette époque toutefois;, et dans les années qui suivirent, on songeait moins à acquérir de territoires en dehors des côtes et l'Angleterre maltresse du cours navigable de la Gambie, s'occupa uniquement d'exploiter les avantages que lui donnait la possession de cette voie de transit. Mais lorsque, à une époque plus récente, s'annonça le mouvement qui allait diriger vers l'arrièrepays les visées des nations européennes et étendre à l'intérieur des compétitions territoriales jusque-là cantonnées sur le littoral,, on vit en 1882 se mettre en marche et monter la vallée de la Gambie une mission anglaise dont le plein succès eût fait de ce qui constitue aujourd'hui la Guinée française, une enclave des possessions britanniques ; notre établissement dans le haut bassin du Niger eût été mis en question.

Aujourd'hui c'est la Guinée qui par derrière la Gambie et Sierra-Leone s'est soudée aux autres possessions françaises du Sénégal et du Haut-Sénégal et Niger ; c'est la Gambie qui se trouve enserrée dans nos territoires.

V arrangement de i889. — Toutefois, comme l'explique M. Delcassé dans le rapport précédant l'arrangement francoanglais du 8 avril 1904 (1), s'il nous fût donné de devancer les

(1) Livre jaune, p. 14.

entreprises étrangères nous ne pûmes pas, lorsque s^ouvrirent en 1889 les négociations pour le règlement des situations territoriales respectives, obtenir un établissement sur la partie navigable du cours de la Gambie, L'arrangement de 1889 assura au gouvernement britannique une zone de dix kilomètres de chaque côté de la rivière entre la côte et le point terminus de la colonie anglaise, qui fut fixé au-dessus de Yarboutenda, en amont des rapides qui nous fermaient absolument le bief navigable.

\Jaccord du 8 avril 1904. — Lorsque furent reprises les négociations qui devaient amener, au 8 avril 1904^ la consécration officielle de « l'entente cordiale », le gouvernement français se préoccupa d'améliorer en Gambie notre situation.

xAux termes de cet accord, la « frontière existant entre la Sénégambie et la colonie anglaise de la Gambie sera modifiée de manière à assurer à la France la possession de Yarboutenda et des terrains et points d'aiterrissement^ appartenant à cette localité.

Au cas où la navigation maritime ne pourrait s'exercer jusque-là, un accès sera assuré en aval au gouvernement français sur un point de la rivière Gambie qui sera reconnu d'un commun accord comme étant accessible aux bâtiments marchands se livrant à la navigation maritime.

Les conditions dans lesquelles seront réglés le transit sur la rivière Gambie et ses affluents, ainsi que le mode d'accès au point qui viendrait à être réservé à la France feront l'objet d'arrangement à concerter entre les deux gouvernements.

Il est, dans tons les cas, entendu que ces conditions seront au moins aussi favorables que celles du régime institué par application de l'acte général de la Conférence africaine du 26 février 1885 et de la convention franco-anglaise du 14 juin 1898 dans la partie anglaise du bassin du Niger ».

En somme, nous acquerrions environ 20 kilomètres du cours de la rivière dans la partie représentée comme accessible en tout temps aux bâtiments de haute mer; afin de nous mettre à l'abri d'une de ces surprises trop fréquentes dans des régions encore insuffisamment pratiquées, un accès nous était donné

en un point du fleuve accessible aux bâtiments de haute mer ; nous nous assurions surla Gambie la jouissance du régime prévu par Tacte de Berlin pour garantir sur le Niger la liberté de la navigation et en même temps nous nous ménagions le bénéfice des applications que nous en avons faites d^un commun accord avec l'Angleterre dans la partie anglaise du bassin du Niger par la convention du 14 juin 1898.

Ainsi se trouvait réglée la question des frontières du Sénégal avec l'Angleterre.

B. — Arrangement franco-portugais

(12 mai 1886)

Au moment où, très habilement d'ailleurs, nos diplomates poursuivaient la tâche difficile de faire consacrer par des traités formels le développement si rapide de l'Afrique occidentale française, la convention franco-portugaise du 12 mai 1886 — au même titre que l'accord franco-allemand du 24 décembre 1885, que les arrangements franco-anglais du 28 juin 1882 et du 10 août 1889 — contribua à libérer notre action dans la Gasamance, la Guinée maritime et au Fouta-Djallon.

V accord du 1Î mai 1886» — Aux termes de cette entente^ la frontière suivait « au Nord une ligne qui, partant de Cap Roxo se tiendra, autant que possible, d'après les indications du terrain, à égale distance des rivières Gasamance et San-Domingo de Gachen jusqu'à l'intersection du méridien 17° 30' de longitude Ouest de Paris avec le parallèle 12^* 40' de latitude Nord. Entre ce point et le 16^ de longitude Ouest de Paris, la frontière se confondra avec le parallèle 12<^ 40' de latitude Nord ».

A l'Est, la frontière suivra le méridien de 16° Ouest, depuis le parallèle 12^40' de latitude Nord jusqu'au parallèle 11^40, de latitude Nord.

Ge même protocole déterminait les confins de la Guinée portugaise et de la Guinée française par une ligne « se tenant autant que possible suivant les indications du terrain, à égale dis» tance de Rio Gomponiet de Rio Gassini, puis de la branche sep-

tentrionale du Rio Componi et de la branche méridionale du Rio Conini, d'abord, et du Rio Grande ensuite », pour venir aboutir au point d'intersection du méridien 16^ de longitude Ouest et du parallèle 11° 40' de latitude Nord.

Appartenaient au Portugal « toutes les îles comprises entre le méridien du Cap Roxo, la côte et la limite Sud formée par une ligne qui suivra le thalweg de la rivière Cajet et se dirigera ensuite au Sud-Ouest à travers la passe des Pilotes pour gagner le parallèle 10'' 40' de latitude Nord, avec lequel elle se confondra jusqu'au méridien du Cap Roxo ».

Les opérations de délimitation : la înission Brosselard-Faidherbe{1888). — A la fin de Tannée 1887, le gouvernement portugais ayant émis le désir qu'une commission fût chargée de déterminer sur les lieux la position défînilive de lignes de démarcation le capitaine Brosselard fut désigné en décembre 1887 comme commissaire du gouvernement français: M. le lieutenant d'infanterie Clerc et M. le docteur Noury, médecin de la marine, furent adjoints à cet officier, en tant que membres de la commission. La commission portugaise se composait de M. de Oliveira, premier lieutenant de la marine royale, commissaire du gouvernement portugais, M. de Cabrai, ex-secrétaire général de la Guinée, M. Baulan, capitaine de cavalerie, spécialiste topographe.

Les deux commissions se trouvèrent réunies au mois de février 1888 à Kandiafara, et signèrent après avoir procédé de concert aux opérations de reconnaissance et de délimitation de la frontière sud un procès-verbal en date du 2 mai 1888. Il résultait de ce document qu'à partir du méridien 18° 40' de longitude Ouest, jusqu'à la mer, les commissaires étaient en désaccord sur l'interprétation du traité et l'application qui en pouvait être faite : les délégués considérèrent que leur présence sur la côte occidentale d'Afrique n'était plus nécessaire et la commission se sépara.

Les missions Payn. — Il n'en restait pas moins nécessaire de compléter sur les lieux ces opérations par une nouvelle délimitation technique, dans laquelle il s'agirait simplement de rendre manifeste et pratiquement reconnaissable par des signes

38 L'EXPANSIOiN COLONIALE FRANÇAISE AU SENEGAL

extérieurs la ligne frontière indiquée par le procès-verbal du 2 mai 1888.

Tel fut le but de la mission confiée en 1900 à M. le capitaine Payn, des spahis sénégalais auquel furent adjoints MM. les lieutenants Benoit et Brocard. Dès le début, la commission se heurta à de graves difficultés par suite de la découverte d'erreurs importantes dans la délimitation effectuée en 1888. La suite des travaux topographiques ne fit que confirmer M. le capitaine Payn dans ses vues et qu'établir plus nettement la divergence complète entre la ligne fixée sur le terrain en 1888, par la commission dont faisait partie au nom de la France M. le capitaine Brosselard et le tracé indiqué par le protocole du 12 mai 1886. Les commissaires portugais remarquèrent d'autre part qu'ils étaient là seulement pour opérer sur les lieux une ligne déterminée en 1888 et non pour procéder à une rectification de frontière : les travaux furent donc momentanément suspendus le 21 mars 1900.

Les deux puissances intéressées ayant, d'un commun accord, constaté les inconvénients de ce mode de procéder accordèrent à leurs représentants « pleins pouvoirs pour reconnaître les superficies gagnées ou perdues, ajourner l'abornement et procéder ensuite au tracé définitif en ayant recours à la voie des cessions réciproques ». Des instructions furent données dans ce sens à M. le capitaine Payn qui fut chargé d'une nouvelle mission.

Mais, malgré l'impossibilité à peu près absolue de suivre le tracé de la commission de 1888^ c'est à Tabornement seul que les commissaires portugais se crurent tenus sans admettre la possibilité d'une nouvelle délimitation conforme à r esprit de la convention de 1886 et sans accepter davantage le système des compensations territoriales. En présence de cettesituation, M. le capitaine Payn se borna simplement à un travail d'abornement en commun jusqu'au moment de la mauvaise saison.

En se séparant les deux commissions se donnèrent rendezvous à Mo-Taïrou, sans fixer du reste une date pour la reprise des travaux.

Les missions Maclaud (^i 903- i 906). — La situation ne se

modifia point jusqu'en 1903, et à cette date, une nouvelle mission fut confiée, pour la France, à M. le D'" Maclaud, administrateur des colonies : MM. les lieutenants de vaisseau de la marine royale A. Oliveira Muzanty et Jayme Julio de Souza représentaient le Portugal au sein de la commission de délimitation.

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'indiquer les travaux qui furent accomplis de 1902 à 1904 par la commission mixte de délimitation sur la partie méridionale de la frontière (1). Les travaux de la campagne 1903 avaient été conduits jusqu'aux environs du village de Soukko^ sur la frontière de la Casamance : c'est à ce point que les deux missions s'étaient donné rendez-vous pour le 15 janvier 1904 : elles s'y rencontrèrent effectivement le 17 de ce mois.

A Soukko les missions suivirent le parallèle 12°40' et procédèrent à l'abornement de cette ligne sur une longueur de 126 km. jusqu'à son intersection avec le méridien 17^30'.

Il restait aux commissaires, arrivés au point de l'intersection du parallèle 12^40' avec le méridien 17^30' à lever le polygone formé par les fleuves Cachéo et Casamance, de manière à déterminer la ligne brisée médiane que l'accord de 1886 précise comme frontière depuis le méridien 17^30' jusqu'au cap Roxo, enfin à reconnaître sur le terrain cette ligne et à procéder à son abornement.

Les deux missions eurent à opérer sur un terrain marécageux, difficilement praticable, dans des régions malsaines, imparfaitement connues, et habitées par des populations souvent hostiles : les difficultés qui en résultèrent ne leur permirent pas de mener leur œuvre à terme.

Elles purent néanmoins après avoir effectué le lever delà rive droite du Cachéo et de la^ rive gauche de la Casamance regagner le 18 mai le village de Kolibantan, leur point de départ, formant ainsi sans erreur appréciable un polygone dont le développement n'était pas moindre de 366 kilomètres.

La ligne frontière put ainsi être déterminée théoriquement sur

(1) Voir à ce sujet la notice de la Guinée française, par M. F. Rouget (chapitre IV).

la carte, mais sa reconnaissance sur le terrain et son abornement durent être remisa une campagne prochaine. Le 25 mai 1904 fut signé à Manka le procès-verbal de suspension des travaux et rendez-vous fut pris entre les commissaires des deux pays au même endroit pour le 1"" décembre suivant.

Cette dernière campagne dura du l®*" décembre 1904 au 20 avril 1905, date à laquelle fut élaboré le dernier procès-verbal au poste français d'Oussouye ; après avoir successivement traversé les trois régions que M. le D"" Maclaud caractérise : région mandingue, région balante et région bagnounk.

« Le grand nombre de marigots navigables qui sillonnent la Basse Casamance, écrit le D' Maclaud, permet à la fois d'assurer efficacement la sécurité du pays par une surveillance facile et de faire pénétrer jusqu'au dernier village diola les bienfaits de la civilisation. Déjà, dans le cercle d'Oussouy, pacifié depuis deux ans à peine, le commerce se développe, en même temps que les écoles se créent. Le Diola vient au poste du résident demander un jour des médicaments, un autre des semences. Les commerçants européens apprennent le chemin du pays diola et opposent aux vexations des dioulas les procédés d^un trafic honnête et loyal ; des factoreries se fondent, un canot à pétrole circule sur les arroyos d'Elinkine et de Mossor. Encore quelques années, et le pays des fétiches et des « bikinns » sanguinaires deviendra le plus riche des provinces de la Casamance, et l'ancienne escale de Garabane, aujourd'hui presque abandonnée, atteindra une prospérité qu'elle n'a pas encore connu ».

La première partie des travaux de la Commission, relatifs à la frontière méridionale, a reçu l'approbation des deux gouvernements intéressés dès 1904. En ce qui concerne la frontière de la Casamance, il a été procédé les 6 et 12 juillet 1906 à un échange de notes consacrant l'accord intervenu entre les Commissaires des deux pays par le ministre de Portugal à Paris et le ministre des Affaires Etrangères.

Ainsi se trouve donc définitivement réglée la délimitation des frontières franco-portugaises.

Ainsi, à l'heure présente, les frontières de notre colonie se

Fig. 5. — Dakar (Le village noir).

Fig. 6. — La garde régionale à Kaolack.

trouvent fixées avec ses voisins d'une façon précise, à la réserve des corrections de détail que pourraient rendre nécessaires le progrès de la géograpliie, ou plus impérieusement encore, les commodités des puissances intéressées.

Aussi bien, convient-il d'étudier maintenant la nature du pays et des habitants avant d'examiner l'organisation administrative, dont la valeur ne saurait être complète que si elle concordait avec les conditions même de la vie sociale.

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