TERRITOIRES ET POPULATIONS
L'Afrique présente dans sa partie centrale, aux extrémités de sa plus grande largeur, deux renflements, ou plutôt deux immenses promontoires qui ont entre eux des analogies frappantes, dans les produits naturels, dans l'aspect général, dans la configuration du sol, dans la constitution des montagnes. Ces dernières, en s'éloignantdes côtes, s'étagent en terrasses, s'élèvent en plateaux dont les contre-forts donnent naissance au Nil à l'orient, à l'occident au Niger et au Sénégal. C'est par ces artères principales, créées par la prévoyance divine, que la civilisation chrétienne pénétrera un jour dans le Soudan. La France, maîtresse d'une de ces grandes voies, semble à peine en soupçonner l'importance. Nous allons essayer en quelques mots de faire comprendre la valeur pré-
sente et l'intérêt d'avenir de notre colonie, qui actuellement se résume, pour ainsi dire, dans les rives d'un fleuve.
Pendant longtemps les sources du Sénégal, de ce cours d'eau magnifique dont l'immense développement offre à l'activité humaine plus de trois cents lieues de navigation, touchant d'un côté aux derniers sables du désert, et de l'autre à des contrées d'une richesse inépuisable, étaient restées inconnues. On savait seulement que sous le nom modeste de Bafing, il sortait des montagnes du Diallon-Kadou, mais là se bornaient nos connaissances. Il était réservé à un intrépide lieutenant de spahis, M. Hecquard, de dissiper les ténèbres qui enveloppaient la naissance du géant. Voici en quels termes elle nous est décrite ' : « Après avoir gravi une montagne « assez escarpée, du nom de Dabala, où la marche à cheval « était impossible , nous arrivâmes à un petit bois épais et « sombre, où jamais les rayons du soleil n'ont dû pénétrer : « à l'extrémité de ce bois était une sorte de bassin naturel « dont l'eau s'écoulait par un conduit étroit dans un second « beaucoup plus petit; de ce second bassin la source se ren- « dait à un troisième, d'où elle sortait avec beaucoup de force ; « elle rencontre presque immédiatement des roches qu'elle « franchit en formant une petite cascade. Le premier bassin
1 Rapport sur un voyage d'exploration dans l'intérieur de l'Afrique. Revue colonia'e, 2e série, t. VIII, p. 215.
a me fut indiqué par mon guide comme la source du Maio- « Baleio (fleuve Noir — Sénégal). »
Le Sénégal fuit, dans sa direction primitive, du sud au nord : il arrose le Diallon-Kadou et le Bambouk, épouse à droite la Kokora, venant du Foulladougou, et grossi de ce tributaire, — son égal par le volume des eaux, — il arrive à la grande chute de Gouina. De Gouina à Bakel, il coule encore au nord, mais en s'inclinant fortement à l'ouest; entre ces deux points, il s'accroît à droite et à gauche de plusieurs cours d'eau inexplorés, se précipite, près de Médine, de la cataracte du Felou,, et reçoit en amont de Bakel, la Falémé, presque aussi considérable que lui. De Bakel à Saldé , le courant poursuit son ascension vers le nord, en se penchant à l'ouest; là, arrêté par un banc de sable très-gênant pour la navigation dans la saison sèche, il se jette complètement à l'ouest, se partage en deux branches, dont la plus méridionale, sous le nom de marigot de Doué, court parallèlement à la branche principale pendant cent cinquante kilomètres et forme la grande île à Morphil ; arrivé à vingt kilomètres de la mer, il tourne brusquement au sud, sème son lit d'îles nombreuses, dont la principale renferme la ville de Saint- Louis, et entre dans l'Océan par une embouchure qu'embarrasse une barre d'autant plus dangereuse qu'elle est plus variable. Il a, comme le Nil, des débordements périodiques ;
depuis la fin d'août jusqu'en novembre il inonde les plaines situées dans la partie basse et moyenne de son cours, où il crée accidentellement des ruisseaux artificiels.
La Falémé , nous venons de le dire, est le plus considérable des affluents du Sénégal : elle sort, comme ce dernier, des Alpes sénégambiennes, et M. Hecquard a cru reconnaître que ces fleuves prenaient leur source sur les versants opposés de la même montagne. « Je me disposais, dit cet explorateur ', « à retourner sur mes pas, lorsque mon guide me proposa « de me conduire à la source du Tené ( Falémé ) ; je fus « étonné de cette proposition, car cette indication ne se rap- « portait pas à ce que j'avais lu et aux renseignements qui « m'avaient été fournis jusque-là. On comprendra que je dus « accepter avec empressement. Nous tournâmes la montagne « de Dabala, le terrain s'élevant insensiblement, et, sur le « terrain opposé à celui où est située la source du Sénégal, « on me montra un ruisseau large d'environ deux mètres, « jaillissant du pied d'un rocher de granit, d'où il coule à « l'ouest. Je manifestai de nouveau ma surprise, et leur de- « mandai s'ils ne commettaient pas quelque erreur ; ils m'as- « surèrent que c'était bien le lieu d'où sortait la rivière qui « passait à Kebale. »
1 Rapport sur un voyage d'exploration dans l'intérieur de l'Afrique. Revue coloniale, 2e série, t. VIII, p. 215.
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Le voyage d'exploration de M. Hecqtiard a-t-il eu pour résultat de démontrer victorieusement que la Falémé et le Sénégal ont un berceau commun? sont-celà^ d'autre part, les sources principales d'où jaillissent les deux grands cours d'eau? 11 est présentement difficile de répondre à ces questions, mais un avenir prochain ne peut tarder à les résoudre.
La Falémé arrose le Diallon-Kadou, sépare le Bondou du Bambouk, court directement du sud-est au nord-ouest et débouche dans le Sénégal par une ouverture qui n'a pas moins de deux cents mètres de largeur. Cette rivière charrie dans une partie de son cours des sables aurifères détachés des montagnes par les torrents dans la saison des pluies, et qui, déposés le long des berges, sont soumis par les Mandingues à des lavages d'une simplicité tout à fait primitive.
Il existe sur les rives du Sénégal et de la Falémé un grand nombre de cours d'eau qui portent le nom particulier de marigots. Un marigot, selon M. Raffenel '., est un canal dont la nature a fait tous les frais, une sorte de réservoir, ou plutôt de dégorgeoir qui se remplit et se vide chaque année, mais dont l'existence n'est le plus souvent que temporaire.
Les peuples qui habitent le bassin du Sénégal et de ses tributaires peuvent être classés en quatre grandes divisions ou
1 Voyage au pays des Nègres.
familles : Maure, Foule, Malinkié et Yolof. La première est répandue dans le désert; les trois autres couvrent la portion du continent africain vulgairement connue sous le nom de Sénégambie, du nom des deux fleuves qui l'arrosent.
Famille Maure.
Sous le nom de Maures on désigne les populations sahariennes de sang arabe ou berbère qui errent sur la rive droite du Sénégal, depuis l'Atlantique jusqu'à Bakel. Une figure ovale, des yeux vifs, des traits réguliers, des cheveux noirs et bouclés,, un nez aquilin, une stature moyenne, une constitution sèche et nerveuse, un teint bronzé, une sobriété extrême, caractérisent ces enfants du désert. Ils se divisent en quatre confédérations principales : les Trarzas, les Braknas, les Douaich et les Ouled-Mbarek, subdivisées elles-mêmes en un grand nombre de fractions ou tribus. — Les Trarzas, cantonnés dans la contrée limitée par le Sénégal, l'Océan et une ligne qui partant de Portandick aboutirait à Podor, possèdent trois des principales forêts d'acacias qui jusque dans ces derniers temps alimentaient de gomme le commerce de nos escales. Chez eux l'autorité souveraine est héréditaire et passe par droit d'aînesse au fils du roi ; à défaut d'enfants mâles, la couronne revient au plus proche parent dans la fa-
mille régnante. — Les Braknas, beaucoup moins riches et bien moins nombreux , s'étendent entre Podor et Bakel sur un espace très-considérable. — Les Douaich touchent le fleuve, près de son confluent avec la Falémé,, et y apportent les produits de leurs forêts de gommiers de Lakhor et de Lhamré. — Les Ouled-Mbarek , placés au nord-est des Douaich et au nord du Kaarta, n'ont avec nous que des relations très-rares et ne nous sont presque connus que de nom.
Ces tribus, — nomades pour la plupart, — n'ont vécu jusqu'ici que du produit de leurs troupeaux , de la vente des gommes, des coutumes payées par nos traitants, et des déprédations commises sur la rive gauche du fleuve, où elles faisaient des razzias périodiques pour se procurer du mil, du bétail, des esclaves. Par suite de leurs incursions continuelles et de la terreur qu'ils inspiraient, les Trarzas avaient pris l'habitude de commander en maîtres dans le Oualo. Lorsque l'autorité française a voulu mettre un terme à un état de choses aussi ruineux pour notre commerce qu'humiliant pour notre dignité, elle a dû entreprendre une guerre d'autant plus longue qu'il s'agissait de détruire des abus plus enracinés.
Chacune de ces fédérations maures est composée de quatre espèces de tribus bien distinctes. Les premières, guerrières et d'origine arabe, sont qualifiées de tribus de princes, parce qu'elles fournissent les chefs de tout le pays. — Les
secondes sont des tribus berbères guerrières,, de la nation des Zénagas, qui se rendit célèbre au moyen âge; elles sont tributaires des tribus de princes. — Viennent ensuite les tribus berbères de marabouts (Tolba), qui font avec nous le commerce des gommes. — Enfin, les Aratins, tribus de mulâtres ou de noirs affranchis, sont en quelque sorte les serfs des tribus de princes. M. le gouverneur Faidherbe, dont le savoir égale la bravoure, s'est livré sur les Maures à des recherches minutieuses qu'il a consignées dans un remarquable rapport, adressé le 24 mai 1857 au ministre de la marine. Nous en extrayons les passages suivants, qu'on ne lira pas sans intérêt :
« J'ai déjà eu occasion de vous rendre compte que j'avais « découvert que les tribus de Tolbas (lettrés, marabouts) et de « tributaires chez les Trarzas, ainsi que chez les Braknas, « appartenaient à la nation berbère des Zénagas, qui a joué « un si grand rôle dans l'histoire de l'Afrique septentrionale, « pour retomber ensuite dans l'état de dépendance et d'ab- « jection où elle se trouve aujourd'hui sur les bords du Séné- « gai; mais je ne savais pas ce qu'étaient les tribus guer- « rières et dominantes qui font peser sur les premières un « joug de fer. Je n'avais reconnu qu'une chose, c'est qu'elles « étaient d'origine arabe
« De nouvelles recherches que j'ai faites dans les historiens « arabes viennent de me mettre tout à fait sur la voie....
« Nous trouvons en effet que, vers le milieu du ve siècle de « l'hégire, les tribus arabes de Hilal et de Soleim envahirent « le Maghreb, qu'avec les tribus de Hilal se trouvait la tribu « de Makil, peu nombreuse alors, mais qui se multiplia par « la suite au point de devenir une des plus puissantes de « l'Afrique occidentale ; que les Makils se divisèrent en trois « fractions : les Beni-Obeid-Allah, les Beni-Mansour et les « Beni-Hassan; que ces derniers, nomades par excellence, s'é- « tendirent dans les régions sablonneuses du désert jusqu'aux « lieux qu'habitent les tribus porteurs de litham (voile), c'est- « à-dire les Berbères Zénagas, de la secte que les historiens « désignent sous le nom d'Àlmoravides, secte qui prit nais- « sance sur les bords du Sénégal, et qu'ils les forcèrent à « leur payer tribut.
« Les princes et les guerriers des Trarzas et des Braknas « ne sont donc autre chose que des Beni-Hassan, nom sous « lequel ils se désignent encore eux-mêmes.
« De la même souche descendent les Ouled-Embareck, les « Ouied-en-Naceur et les Ouled-Bella, qui habitent aussi la « rive droite du Sénégal. Les Ouled-Bella étaient les domi- « nateurs des Douaïchs, qui se sont émancipés depuis.
v< Au dire d'Ibn-Khaldoun, les ikabes makiliens descen- « daient des tribus de l'Yemen, et seraient par conséquent « des Arabes purs, et non des descendants d'Ismaël. Ces no-
« lions historiques expliquent leur orgueil et leur indifférence
« pour les souffrances des peuplades berbères qu'ils oppri-
« ment, et avec lesquelles ils n'ont aucune communauté
« d'origine. »
Famille Foule.
Les Peuls, Fouis, Foulhas, Fellatas, sont probablement originaires de l'une des contrées fertiles de l'Afrique septentrionale. Refoulés par les Berbères, qui fuyaient eux-mêmes devant les Arabes,, il est vraisemblable qu'ils s'établirent dansleFouta, qui servit de point de départ à leurs migrations ultérieures. Les Peuls ont les cheveux longs, épais et laineux, le nez allongé, les lèvres moins épaisses que celles des Yolofs, le teint cuivré, la taille médiocre, mais bien prise ; ils sont industrieux et travaillent avec goût For, le fer et les tissus. Convertis à la loi de Mahomet, ils sont devenus pour la plupart de fougueux sectateurs du Prophète, dont ils propagent la croyance par les armes chez toutes les nations sénégambiennes; ils sont pour nos établissements des ennemis sérieux qu'il importe de surveiller d'un œil attentif, et contre lesquels il est prudent d'agir avec autant de décision que d'énergie.
On a pris l'habitude à Saint-Louis de désigner sous le
nom deDimar le pays enclavé par !e Oualo, le Fouta-Toro et le Sénégal, depuis Dagana jusqu'au marigot de Doué. On y compte une douzaine de villages, dont les principaux sont : Gaé, Fanaye, Bokol, Pendao, Dialmath ou Dimar, habités par un mélange de Peuls et de Yolofs. Ces Toucoulaures ont pendant longtemps gêné la navigation. Maîtres de Cacho , point où le lit du fleuve se rétrécit entre des berges trèsélevées et très-couvertes, ils attaquaient toutes les embarcations qui n'avaient pas satisfait d'avance aux exigences des chefs indigènes. Le Dimar, rudement châtié de ses méfaits en 1849, puis en 1854, reçut un dernier coup dont il ne s'est pas relevé, du bombardement inopiné de Bokol en 1855. Depuis lors il s'est toujours montré soumis envers nous, et, sur sa demande, a été annexé à nos possessions en 1859.
Le Fouta, situé sur la rive gauche du Sénégal, est borné par le Dimar, le Gayor, le Yolof, le Guadiaga; il se subdivise en Fouta-Toro à l'ouest, Fouta central et Fouta-Damga à l'est. C'est un pays fertile, surtout dans la partie qui s'éloigne des côtes; il produit du riz, du maïs, du mil, de la gomme ; on y élève aussi des troupeaux de moutons, de chèvres, d'ânes, de bœufs et de chevaux. Dans cette contrée, comme dans le Dimar,, il s'est fait un mélange de race peule, de race yolof, de race maure. De ces divers croisements sont issus des métis appelés par nos traitants Toucoulaures noirs et Toucoulaures
cuivrés. — Le Toro etleDamga ont été annexés à nos possessions en 1860.
Le Bondou, situé dans l'angle formé par le Sénégal et la Falémé, à l'ouest de cette rivière, est une contrée montagneuse principalement au nord et à l'est, qu'arrosent un grand nombre de cours d'eau tributaires de la Falémé. Il est peu étendu, mais très-peuplé, très-fertile, très-riche, relativement à ses voisins. Son existence comme État indépendant est de date récente ; elle remonte à peine à une centaine d'années et doit être attribuée en partie à Malik-Si, Peul d'origine, marabout célèbre qui le premier s'empara du pouvoir, exerça sans conteste l'autorité royale et fut la tige de la famille des Sissibés, dans laquelle on choisit toujours le chef suprême. Le Bondou produit du mil, du riz, de l'indigo, du coton : il a pour capitale Boulébané, où réside le souverain électif, qui gouverne la contrée sous le nom d'Almamy. Les Peuls du Bondou sont moins intolérants et plus hospitaliers que ceux du Fouta.
Le Kasson est à cheval sur le haut Sénégal. Il formait jadis un État considérable, mais il a été démembré par ses voisins, surtout par les Bambaras du Kaarta. Il est divisé en provinces aujourd'hui indépendantes, qui portent les noms de Médine, Logo, Natiaga, sur la rive gauche ; Khoulou, Kontiéga, Tomoro, Dinguira, sur la rive droite. Sa population est évaluée
à cent cinquante mille âmes. C'est à Médine que vécut le Français Duranton, après avoir épousé une fille du roi Aoua- Dcmba, qui régnait sur le pays tout entier.
A l'extrémité orientale de la Sénégambie, dans le voisinage du cours supérieur du Sénégal, se trouve le Foulladougou. arrosé par la Kokora. Ce pays, couvert de bois, hérissé de montagnes riches en mines d'or et de fer, séparé de nos comptoirs par des distances considérables, est encore peu connu. Les notions obtenues des indigènes sur les Peuls qui habitent le Foulladougou, sont confuses, insuffisantes ou contradictoires ; on sait cependant qu'ils sont tributaires des Bambaras du Ségo, et que, quoique convertis à l'islamisme, ils ne partagent pas le zèle religieux de leurs frères du Fouta.
Le Fouta-Djallon complète la liste des États Peuls. La Gambie, la Falémé, le Niger, le Sénégal, naissent dans cette contrée montagneuse, renommée par des mines d'or et de fer dont on vante la richesse. Les habitants les exploitent peu : musulmans fanatiques, ils portent sans cesse la guerre chez leurs voisins pour les convertir à leur foi ou les réduire en servitude. Leur organisation est républicaine fédérative : leur système gouvernemental accorde une influence prépondérante aux marabouts, qui jouissent chez eux d'un grand crédit.
Famille Malinkié.
D'après M. Raffenel, on doit comprendre sous la dénomination de Malinkié, terme qui signifie homme de Mali ou de Meli, du nom d'un homme ou d'un pays, les Mandingos, Mandingues, Bambaras, Soussayes. Les caractères distinctifs de ces peuples sont : un teint d'un bronze rouge noirâtre, un nez large, des lèvres épaisses, une chevelure laineuse, une forte constitution, qui les rend aptes à la guerre et à toute sorte de travaux. Les États Malinkiés ou Mandingues, formés des lambeaux de l'ancien empire de Mali, sont très-nombreux en Sénégambie et au Soudan; mais, fractionnés à l'infini, divisés en petites républiques oligarchiques ou en chétives royautés, ils ne présentent presque nulle part assez de cohésion pour être des voisins redoutables. Sans les Bambaras du Kaarta, dont les invasions ont laissé dans le Fouta et le Bondou de fâcheux souvenirs, les Peuls ne trouveraient pas plus de contre-poids à leur influence que d'obstacles à leur domination. Il existe entre les deux races une haine héréditaire, réfléchie, ardente, causée par le prosélytisme religieux, qui perpétue entre ces ennemis irréconciliables une hostilité sans trêve ni merci. Dans cette guerre, les Peuls marchent le glaive d'une main, le Coran de l'autre, propageant l'isla-
misme avec la ferveur enthousiaste des croyants d'Aboubeker tandis que les Malinkiés repoussent énergiquement une loi de violence et d'oppression que leur orgueil se refuse à subir.
Les principaux États Malinkiés sont le Kaarta, gouverné par un souverain dont l'autorité est tempérée par celle des chefs de village, et le Bambouk, partagé en petites républiques indépendantes les unes des autres. Le Kaarta, situé au nord du Kasson, touche au désert : c'est un pays montueux, trèspeuplé, exportant de l'or, de l'ivoire, quelques cotonnades, et qui a joui jusqu'en 1855 d'une puissance réelle. Il a eu diverses capitales: Koghé, Elimané, Kemmou, Nioro '.
Le Bambouk, compris entre le Sénégal et la Falémé, est depuis longtemps célèbre par ses mines d'or. Les indigènes en exploitent un certain nombre, mais les moyens imparfaits employés par eux ne leur permettent pas de tirer grand parti de leurs richesses. La contrée est du reste généralement saine, fertile, très-accidentée, coupée de nombreux cours d'eau et couverte de belles forêts. La seule ville un peu importante est Farabana. Les principales provinces sont : Farabana, Niambia, Kankoula, Niagala, Diebé-Dougou, Koundian, Kamanan, Tamboura ou Tomba-Aura, la plus riche en or, connue jadis sous le nom de Natacon.
1 Le Kaarta n'existe plus comme État. Il a été conquis par le prophète Al-Hadji Omar.
Le Guadiaga, improprement appelé par nous royaume de Galam, borde le Sénégal sur une faible profondeur, au point de jonction du fleuve et de la Falémé. Cet État, comprenant deux provinces distinctes, celle de Guoy et celle de Kaméra, est habité par des Soninkhiés ou Sarracolés, débris d'une race rayée de nos jours de la grande famille des nations. Elle eut jadis sans doute sa période de gloire, mais de ses membres dispersés il ne reste aujourd'hui que quelques tribus guerrières, dont une est fixée près de Médine : les autres, frappés d'une malédiction divine, sont errrants, vagabonds ; on les retrouve partout en Afrique, en Sénégambie, au Soudan, en Guinée, où ils se livrent au commerce et s'adonnent aux arts industriels. La population du Guadiaga compte à peine vingt mille individus, divisés en plusieurs castes distinctes par l'origine, le rang, les occupations. La famille princière des Bakiris fournit le Tunka ou roi du pays ; viennent ensuite, dans leur ordre d'importance, les seibobés (hommes libres) , puis les marabouts, enfin les captifs. Le fort de Bakel , situé au centre du pays, faisait depuis plusieurs années de cette contrée une province presque française : elle l'est devenue tout à fait par suite du traité signé le 19 août 1858 entre M. le colonel Faidherbe, gouverneur de notre colonie, et le tunka Boubakar-Soulé. Par cette convention, il est stipulé que le roi, reconnaissant qu'en dehors de l'alliance française il n'y a
pour lui et les siens que ruine et que misère, cède à la France, en toute propriété et sans aucune condition, tout le territoire compris entre Bakel inclusivement et la Falémé. Le gouverneur reconnaît Boubakar-Soulé comme roi du Guoy dans la partie comprise entre Bakel exclusivement et le Fouta, et lui accorde sa protection.
Sur la rive droite du Sénégal, faisant face au Guadiaga, s'étendent, depuis Bakel jusqu'au Kasson, les républiques soninkhiés du Guidimakha (Guidi-Makha signifie hommes des rochers), comprenant une douzaine de grands villages nichés sur des hauteurs abruptes ou sur des roches escarpées. Ces Soninkhiés, ombrageux, turbulents, fanatiques, s'adonnent tantôt à la guerre, tantôt à l'agriculture, tantôt au commerce. Ils ont été longtemps tributaires des Bambaras du Kaarta et des Maures Douaich, mais depuis la venue d'Al- Hadji, ils se sont affranchis de cette domination pour se ranger sous les étendards du Prophète.
Famille Yolof.
Les peuples de race yolof ont occupé, cela est hors de doute, une place honorable en Afrique. Ils formèrent primitivement un vaste empire, gouverné par un seul roi ou Bour> dont l'autorité, par suite de discordes intestines, cessa d'être effective
sur une partie des provinces, qui se donnèrent des chefs particuliers et formèrent les royautés indépendantes du Cayor, du Oualo, du Baol, du Sine, du Saloum. La seule marque ostensible du vasselage de ces États envers le Yolof consiste dans l'envoi annuel d'une députation chargée de payer un léger tribut, et de rendre au Bour des hommages adressés plutôt au patriarche d'une nationalité commune qu'au souverain dont la puissance ne peut plus imposer le respect. Le démembrement de l'empire ainsi accompli, les Bouts se sont trouvés sans force contre les invasions successives des Fouis ; la race yolof a été contrainte de reculer devant les nouveaux venus ; elle a cédé successivement plusieurs provinces, et se trouve aujourd'hui refoulée en grande partie vers le littoral. Désormais elle ne saurait aspirer à jouer qu'un rôle secondaire ; néanmoins, ce rôle n'est pas sans importance dans la croisade que la France est appelée à conduire contre la barbarie des nations intérieures.
Le Cayor est borné au nord par le Oualo, à l'ouest par l'Océan sur une étendue de 200 kilomètres, de Saint-Louis à Gorée, au sud par le Baol, à l'est par le Yolof. Sa superficie est de 800 lieues carrées. Il se divise en Cayor proprement dit et en Ndiambour : ce dernier est tout à fait musulman, tandis que le premier est en grande partie idolâtre. Cette différence de religion entretient entre eux une hostilité mal
cachée. — La France a détaché du Cayor, depuis quelques années : 1° le territoire de Dialakhar, comprenant un centre de population de douze cents âmes ; 2° le Gandiole, situé à l'embouchure du Sénégal, composé de trois villages très-rapprochés où se trouvent d'abondantes salines naturelles; 3° une bande de terre s'étendant le long de la mer, depuis la barre du fleuve jusqu'à la presqu'île du cap Vert. — Les principales provinces du Cayor sont, outre le Ndiambour, Sagata, Mbakol, Mboul, etc. On estime à cent mille âmes la population de ce petit État, gouverné par un prince despotique qui prend le titre de Daniel et dont les soldats s'appellent des Tiedos. Les principales productions consistent en bestiaux, miel, cire, œufs, lait, volailles, arachides : ces dernières font en ce moment l'objet d'un commerce étendu, qu'on peut évaluer à 8,000,000 de kilogrammes.
Le Oualo commence à la barre du Sénégal, s'étend à l'est jusqu'à Dagana, touche le Cayor au sud et le Yolof au sudest. Il est couvert de marais qui doivent leur origine aux débordements du fleuve ; il est, en outre, sillonné par des marigots, dont le plus considérable, celui de Taouay, ouvre une communication par eau avec le lac intérieur de Paniefoul ou de Guier. Les principaux produits de cette contrée sont le miel, le maïs, les patates, le coton, l'indigo; on en tire aussi du bois d'ébène, de la gomme, des sangsues ; on y élève des
chevaux, des bœufs, des moutons, des chèvres; mais la faiblesse de la population, qui ne dépasse pas seize mille individus, et les déprédations continuelles des Maures, autorisées jusqu'en 1854 par une déplorable incurie de notre part, ont pendant longtemps empêché tout développement agricole. Espérons qu'une ère nouvelle de prospérité va s'ouvrir pour ce malheureux pays, qui commence à respirer à l'aise sous le drapeau de la France, dont les Trarzas ne songent plus h contester l'efficace protection. — Le Oualo est aujourd'hui divisé en quatre cercles, Dagana, Richard-Toll, Merinaghen, Lampsar, confiés à des chefs indigènes nommés par le gouverneur de Saint-Louis.
Le Yolof proprement dit est un État méditerranéen, d'autant plus pauvre, qu'entouré de tous côtés de peuples jaloux, il ne peut faire aucun commerce direct soit avec les Français, soit avec les Anglais de la Gambie. L'annexion du Oualo à nos possessions modifie heureusement une situation géographique aussi défavorable : elle permettra aux peuplades yolofs de se passer, à l'avenir, d'intermédiaires dans leurs relations avec les traitants coloniaux.
Le Baol, tantôt indépendant, tantôt tributaire du Cayor, n'a qu'une médiocre importance. Il en est de même du Sine et du Saloum, gouvernés tous deux par des princes yolofs, mais habités par des Sérères.
Nous devons ajouter que les Yolofs passent pour les plus beaux nègres de l'Afrique occidentale. Ils ont en général les cheveux laineux, la lèvre épaisse, le teint très-noir, les traits réguliers et la taille haute; ils sont doux, hospitaliers, généreux, pleins de respect pour les morts, mais indolents, superstitieux et enclins à l'ivrognerie : leur religion est un mélange de mahométisme et d'idolâtrie dans certains cantons, tandis que dans d'autres le fétichisme est encore florissant.
Vallée du haut Niger.
Après avoir sommairement passé en revue les divers peuples établis dans le bassin du Sénégal, il ne sera peut-être pas inutile de dire, en quelques mots, quel est l'état de nos connaissances actuelles sur ceux qui habitent la vallée du haut Niger. Ce fleuve, si longtemps mystérieux, prend sa source à 4,500 mètres environ au-dessus du niveau de l'Océan, au pied du mont Lomba, dans la grande chaîne des Kong. Il reçoit à son berceau le nom de Ghioliba, coule impétueusement au nord pendant 600 kilomètres , s'incline alors à l'est sur une étendue de 400, pour reprendre ensuite sa première direction nord jusqu'à Tombouctou. A partir de cette ville, le fleuve prend la dénomination nouvelle de Kouara, décrit une énorme courbe, tourne brusquement au sud-est, et
prend enfin la direction du sud jusqu'au golfe de Bénin, où, après une course de 3,200 kilomètres, il se perd dans l'Océan par quatre grandes branches dessinant un immense delta.
Le Niger est encore mal exploré. On sait pourtant qu'il est navigable sur un grand espace et qu'il arrose dans son cours supérieur les villes de Ségo, Djenné, Tombouctou. Nous retrouvons dans les contrées dont elles sont le centre l'antagonisme de race qui existe en Sénégambie entre les Peuls et les Malinkiés-Bambaras. Ces derniers ne formaient autrefois qu'un vaste et puissant empire, d'où sont sortis les États du Kaarta, de Ségo et de Djenné, mais ces peuples ont beaucoup perdu de leur splendeur primitive ; déjà les Peuls, non contents de les avoir chassés du pays fertile du Massina, où ils ont fondé à leurs dépens un État considérable, les harcèlent sans cesse, et s'ils ne sont pas encore les maîtres avoués de Djenné, ils y exercent du moins une autorité réelle. Il est même probable que ces farouches sectateurs de Mahomet ne borneront pas là leurs conquêtes.
L'État de Ségo se trouve dans des conditions meilleures. Souvent envahi par les Massiniens, il a jusqu'ici repoussé leurs attaques, maintenu victorieusement son indépendance, grâce peut-être à une organisation intérieure relativement avancée.
Tombouctou est la cité à peine entrevue, synonyme pour
l'Européen de grandeur et de richesse ; c'est le but que se
proposaient d'atteindre les hardis voyageurs qu'une ardente
curiosité poussait vers l'Afrique centrale. D'après Caillié, elle
est assise non loin du Ghioliba (sur lequel elle a un port) , au
milieu d'une immense plaine sablonneuse. «Le ciel à l'horizon
« est d'un rouge pâle; tout est triste dans la nature, le plus
« grand silence y règne; on n'entend pas le chant d'un seul
« oiseau. Cependant il y a je ne sais quoi d'imposant à voir
« une grande ville élevée au milieu des sables, et l'on admire
« les efforts qu'ont eus à faire ses fondateurs. » Maîtresse, par
sa position sur la limite du Soudan et du désert, d'un grand
commerce de transit, elle reçoit par les caravanes des armes,
des parfums, des tissus, et leur livre en échange de l'or, de
l'ivoire, des esclaves. Il paraît constant néanmoins que son
importance a été fort exagérée, qu'il y a beaucoup à rabattre
sur ce qu'a publié d'elle la renommée, et qu'il ne lui reste
que le souvenir de sa splendeur d'autrefois. Le royaume de
Tombouctou a subi alternativement la domination du Maroc
et celle des Bambaras : aujourd'hui il semble obéir à un prince
indigène, qui vit en bonne intelligence avec les tribus nomades
Touaregs environnantes.
Possessions françaises.
Les vaisseaux venant de la haute mer et cherchant à entrer dans le Sénégal, sont arrêtés à son embouchure par un premier obstacle, consistant dans une barre variable qu'ils ne peuvent franchir qu'à l'aide de bons pilotes ; mais une fois hors de ce passage dangereux, ils trouvent un lit profond et découvrent, au milieu des eaux, Saint-Louis, semblable, disent les indigènes, à un grand navire à l'ancre. L'île où s'élève le chef-lieu de nos établissements dans cette partie du monde, peut avoir environ 34 hectares de superficie renfermant plus de quatre cents maisons en maçonnerie et près de quatre mille cases en paille habitées par les noirs. Le sol de l'île est sablonneux , impropre à toute culture, sans végétation, partant privé d'épais ombrages, ce luxe du soleil des tropiques. L'aspect de la rive occidentale , appelée pointe de Barbarie, n'est pas fait pour reposer l'esprit et charmer les yeux ; c'est le même aspect nu, la même aridité, la même plage triste, morne, silencieuse, solitaire ; la rive occidentale est , il est vrai , mieux partagée. Sur la terre plus féconde du Oualo, les riches citadins peuvent bâtir des maisons de plaisance, au gré de leurs caprices ou de leurs fantaisies, mais cela ne saurait être une compensation suffi-
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santé de toutes les incommodités de leur ville. A Saint-Louis, le commerce est considérable, l'industrie à peu près nulle. La population, tant de la cité que de la banlieue, évaluée à treize mille âmes par le recensement approximatif du 1er janvier 1861, se compose de quelques blancs, de métis et en majeure partie de noirs. Les nègres libres ou libérés en 1848 qui se livrent à la navigation du fleuve portent le nom de Laptots.
L'année est partagée au Sénégal en deux périodes bien distinctes. La première ou saison pluvieuse dure pendant les mois de juillet, août, septembre, octobre et novembre ; la navigation est alors possible sur tout le cours du fleuve, depuis F embouchure jusqu'aux cataractes du Felou. Dès que vient la seconde période ou saison sèche, la baisse des eaux ne permet plus aux navires de remonter que jusqu'à Mafou, à 85 lieues de l'Océan. Cette circonstance a amené la division de la colonie en deux arrondissements, celui du haut du fleuve, chef-lieu Bakel ; celui du bas du fleuve, chef-lieu Saint-Louis.
Le Oualo , annexé à la circonscription de Saint-Louis , en 1856, est défendu par la tour de Dialakhar, parles postes de Lampsar, de Flossac, de Merinaghen (ce dernier sur le lac de Guier ou de Paniefoul), de Richard-Toll, enfin par le fort de Dagana.
Podor, reconstruit en 1851, et Saldé, bâti en 1859 sans opposition de la part des naturels, protègent l'île à Morphil, tout en maintenant dans une respectueuse attitude les dispositions, souvent équivoques, des habitants du Fouta-Toro et du Fouta-Central. Le poste de Matam, élevé en 1857 malgré la résistance obstinée des Toucoulaures, surveille le Fouta- Damga. Sa petite garnison ne compte en temps ordinaire que six soldats européens et vingt-quatre laptots.
La forteresse de Bakel, à 680 kilomètres de Saint-Louis, répond du pays de Galam. Elle comprend : 1° une citadelle intérieure armée de sept pièces de canon ; 2° une tour carrée construite en 1856 sur le morne Jorès, à 310 mètres du fort; 3° deux autres tours ajoutées en 1857, pourvues d'obusiers. Cet ensemble d'ouvrages fait de Bakel une position réellement forte, imprenable pour une armée indigène, et où les entrepôts de nos traitants n'ont rien à redouter de l'ennemi. Le village soumis de Makhana, transporté depuis peu au confluent du Sénégal et de la Falémé, est protégé par un stationnaire à vapeur qui assure en même temps la liberté des
communications entre Bakel et Sénoudébou.
A Médine , une tour extérieure , armée d'un obusier de
12 centimètres sur sa terrasse, existe depuis 1857. Elle bat
admirablement les terrains tourmentés qui entourent ce poste
et le met à l'abri de toute insulte.
Nous possédons enfin sur la Falémé, Sénoudébou et Kéniéba (Kéniéba est à quelque distance de la rivière) . Deux traités conclus en 1858, l'un avec l'Almamy du Bondou, l'autre avec les chefs du Bambouk, garantissent à la France : 1° un territoire autour de Sénoudébou ; 2° une route de vingt mètres de largeur entre Sénoudébou et Bakel ; 3° le territoire du village de Ndangan (port de Kéniéba) ; 4° une route de vingt mètres de largeur de Ndangan à Kéniéba ; 5° une route de vingt mètres de largeur, conduisant directement de Sénoudébou à Kéniéba ; 6° l'exploitation des mines d'or, concurremment avec les indigènes. Il est en outre permis aux sujets français de cultiver des terres, d'élever des troupeaux, de bâtir des habitations, sans avoir de redevance à payer.
Tel est, en résumé, l'état présent de nos établissements sur le Sénégal. A ceux qui trouveraient que c'est peu pour une possession non interrompue depuis 1817, possession qui n'a pas encore complètement retrouvé les chemins ouverts par les compagnies du xvnic siècle, nous répondrons qu'il faut en chercher la cause dans les vicissitudes de la métropole, qui se détourne d'entreprises sérieuses pour faire des révolutions. Cependant, le jour où la France voudra être grande et respectée dans ces lointains parages, elle aura sous la main tous les éléments d'une colonie véritable. Le Sénégal n'est encore qu'un simple comptoir de marchands.
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