ÉVÉNEMENTS POLITIQUES ET MILITAIRES
Selon le P. Labat, des marins de Dieppe auraient les premiers reconnu les côtes du Sénégal vers Tan 1360. Selon d'autres historiens, la priorité de cette découverte appartiendrait au Portugais Denis Fernandez, et ne remonterait qu'à l'année 1446. Quoi qu'il en soit de ces opinions contraires, qu'il n'entre pas dans notre cadre de discuter, nous savons avec certitude que déjà en 1626 les Français étaient établis à l'embouchure du fleuve dans des comptoirs permanents. La direction du commerce appartenait alors à une compagnie normande qui en jouit trente-huit ans et qui fut obligée par la volonté du roi de vendre, en 1664, ses droits à une association qui prit le titre de Compagnie des Indes occidentales. Celle-ci se trouva ruinée en peu de temps, aussi fut-elle con-
trainte, par édit du 9 avril 1672, d'aliéner tous ses établissements à une nouvelle société, à laquelle on accorda le privilège exclusif du négoce depuis le cap Blanc jusqu'au cap cle Bonne-Espérance. Cette compagnie gérant mal ses affaires fut remplacée successivement par d'autres qui généralement ne réussirent pas mieux, savoir :
1681. Compagnie d'Afrique, avec une concession limitée du cap Blanc à Sierra-Leone ;
1691. Compagnie royale du Sénégal, avec un privilège cle trente ans ;
1709. Compagnie du Sénégal ;
1718. La Compagnie des Indes achète à la Compagnie du Sénégal tous ses droits, établissements, forts et comptoirs. Le roi lui accorde un privilège perpétuel et l'autorise à opérer depuis Sierra-Leone jusqu'au cap de Bonne-Espérance.
1758. Les Anglais s'emparent de Saint-Louis et de Gorée. Gorée est restituée à la France en 1763, et le duc de Lauzun reprend Saint-Louis de vive force en 1779.
1784. La Compagnie de la Guyane obtient le privilège exclusif de la traite de la gomme pour neuf années,, et s'intitule Compagnie du Sénégal. Cette huitième société fut la dernière, car, en 1791, un décret de la Constituante supprima toutes les compagnies privilégiées.
Nous venons d'énumérer en quelques lignes les vicissitudes
subies par nos comptoirs sous l'ancienne monarchie. Mais avant de quitter cette époque, nous tenons à rappeler le nom d'André Brue, directeur de la sixième compagnie et commandant général de sa concession. Si la guerre de 1744 n'était venue déjouer les prévisions de cet administrateur habile, sage et énergique, il aurait porté dans ces parages le commerce français à un haut degré de splendeur.
De 1791 à 1815, la colonie traverse les fortunes les plus contraires. Changement de système commercial ; concurrence des Américains, autorisée en raison de leur neutralité dans la guerre maritime; émancipation des esclaves; hostilités des Arabes Trarzas ; attaques incessantes des Anglais, qui occupent Rufisque, Joal, Albréda, Gorée (1800), et enfin, le 14 juillet 1809, Saint-Louis, qui compte à peine dans ses murs quelques hommes épuisés défendant des fortifications en ruine.
Le traité de Paris, du 30 mai 1814, restitua à la France tous les établissements qu'elle possédait sur la côte occidentale d'Afrique au 1er janvier 1792. En 1817 eut lieu, au nom du roi Louis XVIIÏ, la reprise de possession effective, par le colonel Schmaltz (25 janvier), et dès lors de louables efforts furent tentés pour régénérer le Sénégal. Le gouvernement se proposa d'acquérir des terrains des chefs indigènes, de les concéder ensuite à des planteurs, d'encourager par des primes les
cultures tropicales, particulièrement celle de l'indigo, du coton, de la cochenille, du séné, etc.; il décida que ces essais seraient faits dans des districts assez rapprochés de Saint- Louis pour permettre en toute saison des communications rapides par eau, et qu'un fort serait construit pour protéger le centre agricole. Le plan était bon, les dispositions excellentes, la réussite presque certaine. Le Fouta offrait toutes les conditions désirables de situation, de fécondité des terres, de salubrité ; malheureusement les Fouis opposèrent des refus énergiques à toute demande d'établissement sur leur territoire, et le colonel Schmaltz, n'ayant sous la main que de faibles moyens d'action, renonça à ce projet. Ce fut une faute : elle donna aux Toucoulaures une médiocre opinion de notre puissance, elle enfla leur orgueil et nous prépara de perpétuelles difficultés pour l'avenir; un changement de politique radical, joint à l'énergie des derniers gouverneurs, n'a pas vaincu sans peine l'hostilité du Fouta. Quant aux cultures, essayées à Dagana, à Richard-Toll , à Taf, à Lampsar, sur un sol sablonneux, exposées aux débordements périodiques du fleuve, soumises en outre à l'action desséchante du vent d'est, elles languirent pendant neuf ans, et furent abandonnées après un insuccès bien constaté.
Le fort de Bakel et le poste de Dagana furent construits sous la Restauration, le premier en 1820, le second en 1821.
De 1830 à 1850, divers systèmes ont été essayés pour raviver le mouvement commercial du fleuve : les plans conçus dans des proportions mesquines, timidement appliqués, n'ont abouti qu'à élever dans des proportions énormes les impôts payés sous le nom de coutumes à divers chefs indigènes, et à ruiner le plus grand nombre des traitants qui fréquentaient les escales. Enfin, cet état de choses a tellement empiré, les plaintes sont devenues si nombreuses, les réclamations tellement unanimes, que le Département de la Marine, sur les instances des habitants et du gouverneur, M. le capitaine de vaisseau Protêt, s'est décidé, en 1852, à extirper le mal dans sa racine.
Les instructions ministérielles, qui devaient servir de base à la politique de résolution nouvellement adoptée, peuvent se résumer de la manière suivante :
« L'usage traditionnel des coutumes est trop enraciné dans « les habitudes africaines, pour qu'on puisse espérer de le « supprimer entièrement ; mais il est certain que, sous ce i rapport, il y a dans nos relations actuelles avec les indi- « gènes beaucoup à modifier et à améliorer. Il n'y a point x surtout de nouvelles concessions à faire. Nous devons être « les suzerains du fleuve. A ce titre nous pouvons consentir « à donner, quand il nous plaira , quelque preuve de notre « munificence aux chefs dont nous serons contents, en signe
« des bons rapports qui existent entre eux et nous, et aussi « pour solder l'espèce de police qu'ils exercent sur leurs suce jets au profit de nos traitants, mais nous devons nous af- « franchir au plus tôt de tout ce qui peut avoir l'apparence « d'un tribut prélevé sur le gouvernement ou d'une exaction « pratiquée sur le commerce. Il faut dicter nos volontés aux « chefs maures pour le commerce des gommes ; supprimer « les escales par la force si l'on ne peut rien obtenir par la « persuasion. Il faut encore émanciper complètement le Oualo « en l'arrachant aux Trarzas, et protéger en général les pote pulations agricoles de la rive gauche contre les dépréda- « tions des nomades de la rive droite. L'exécution de cet « ensemble de mesures doit être menée avec conviction et « résolution. »
Le nouveau programme comprenait en outre la création de nouveaux établissements fortifiés sur le fleuve pour en assurer la sécurité ; la concession de terrains près des nouveaux forts aux commerçants et aux cultivateurs qui en feraient la demande ; l'extension de notre protectorat sur le Dimar.
Il était indubitable qu'un changement aussi radical des usages reçus, des habitudes prises, soulèverait contre nous tous les chefs maures et toutes les peuplades intéressées au maintien des abus. Aussi le gouverneur, qui ne s'y trompa point, résolut-il, pour dompter les résistances et pour briser
les coalitions qui allaient se former sur le bas Sénégal, de prendre d'abord un nouveau point d'appui sur le fleuve. Ses vues s'étant arrêtées sur Podor, autrefois siège d'un établissement fortifié, il résolut d'aller en personne y replanter le drapeau de la France. L'expédition, composée de 1,500 hommes de toutes armes, de 13 bâtiments à voile ou à vapeur, de 4 chalands, partit de Saint-Louis le 18 mars 1851. A quelques lieues en amont de Dagana, les gens du Dimar, réunis sur les deux rives, l'accueillirent par une vive fusillade, dont on se promit de tirer bonne vengeance au retour. Le 24, la flottille était en vue de Podor, où elle débarquait les troupes sans grande perte. Celles-ci, malgré de fréquentes escarmouches avec les Fouis, poussèrent vivement la construction des ouvrages de défense : à peine étaient-ils terminés, que les principaux chefs du Toro, reconnaissant l'inutilité d'une plus longue résistance, venaient faire leur soumission.
Le résultat obtenu était considérable. M. le capitaine de vaisseau Protêt voulut le rendre décisif en punissant l'agression du Dimar. Par son ordre, une colonne de 800 hommes fut chargée de détruire le principal village de la contrée, Dialmath, regardé comme une cité sainte. Ce détachement, mis à terre près de Fanaye, mais égaré par des guides ignorants ou infidèles, qui lui firent prendre le chemin le plus long, arriva en vue de la ville ennemie épuisé et cruellement éprouvé
par le manque d'eau sous un ciel de feu. Cependant la place fut emportée dans une heure, malgré une résistance sérieuse, car elle était pourvue de deux petits canons, défendue par 5,000 Toucoulaures bien armés, et située sur un plateau élevé de 15 mètres au-dessus du niveau de la plaine, ce qui en rendait l'approche difficile. Ces succès inaugurèrent dignement notre entrée en campagne, mais ils nous coûtèrent cher, car nous avions eu 718 tués ou blessés dans les rencontres avec les indigènes, et sur 1,400 Européens partis de Saint- Louis, le gouverneur ramenait seulement 682 hommes valides. L'expédition du Dimar fut le dernier acte considérable de l'administration de M. le capitaine de vaisseau Protêt. 11 eut pour successeur (16 décembre 1854) M. le chef dé bataillon du génie Faidherbe, héros de Podor et de Dialmath, déjà familiarisé avec les intérêts coloniaux par une résidence de plusieurs années. Jusque-là, la direction générale de nos établissements de la côte occidentale d'Afrique était restée une, concentrée dans les mêmes mains ; mais les derniers événements ayant démontré l'utilité temporaire d'une action prompte , incessante, énergique et spéciale sur le fleuve , elle fut scindée en deux par im décret impérial du 1er novembre 1854. Ce décret assigna pour circonscription au Sénégal proprement dit tous les pays arrosés par le fleuve, plus tout le littoral depuis le cap Blanc jusqu'à la baie d'Yof.
L'île de Gorée, la presqu'île du cap Vert et les comptoirs du sud formèrent un département particulier obéissant au chef de notre station navale '.
Gomme les faits qui se sont produits depuis 1854 sont multiples, parfois isolés, qu'ils n'ont pas toujours entre eux une liaison bien apparente, que nous avons eu à lutter contre trois ennemis principaux, le roi Mohammed-el-Habib, le prophète Al-Hadji Omar et les chefs yolofs , lesquels n'agissaient ni sur le même théâtre, ni d'un commun accord , nous raconterons séparément la guerre qu'ils nous ont faite.
Bas Sénégal.
Dans la nouvelle organisation de la colonie, la tâche incombant à M. Faidherbe était multiple. Nous avons déjà dit qu'elle devait avoir pour résultat de ne plus traiter la gomme sur des points et à des époques déterminées, mais quand nous voudrions et où nous voudrions ; d'affranchir le commerce du fleuve de toute redevance forcée ; enfin de rejeter les Maures sur la rive doite et de les y contenir. Le nouveau gouverneur se mit à l'œuvre sans perte de temps. 11 prouva bientôt par
* Au commencement de 1859, Gorée et la côte jusqu'à Sierra-Leone, ont été réunis de nouveau au gouvernement du Sénégal.
des actes qu'il était à la hauteur de l'œuvre qui lui était confiée.
Il fit des concessions de terre à Dagana et à Podor ; puis comme le Dimar, oublieux de la leçon de Dialmath, prétendait inquiéter encore nos navires sur le fleuve, il tombait sur lui à l'improviste, opérait une brillante razzia, bombardait Bokol et ne se retirait qu'après avoir obtenu une satisfaction complète sur tous les points en litige. Libre de ce côté, le gouverneur s'occupait des Trarzas. Ces derniers, selon l'habitude des années précédentes, avaient passé sur la rive gauche où ils rançonnaient le Oualo. Comme ils se trouvaient encore sur les bords même du fleuve, on pouvait les enlever tous à la fois, au moyen de la garnison de Saint-Louis et des bateaux à vapeur de la flottille. Malheureusement les pillards avertis du danger qu'ils couraient par le cheik des Aidou-El- Hadj (Darmancours), qui était venu s'assurer de nos intentions réelles, échappèrent en partie, les uns en s' enfonçant dans les terres, les autres en regagnant le désert au plus vite. Cependant une colonne débarquée à Diekten et cinquante spahis descendus de Podor purent mettre entre deux feux une tribu entière, lui tuer six ou sept hommes, enlever sept cents bœufs faire soixante-neuf prisonniers, la plupart femmes et enfants, parmi lesquels on reconnut la mère , la femme et la fille du chef des Azouna, tribu dont le nom seul faisait trembler tous
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les nègres de race yoïof. Cet échec, loin de décourager les Maures, ne fit qu'irriter leur obstination. Ils excitèrent contre nous les gens du Oualo, et conduits par leur roi Mohammed-el- Habib, repassèrent le fleuve au commencement d'avril 1855, encouragés en cela par Al-Hadji-Omar (Al-Haclji, pèlerin de la Mecque). Nous aurons occasion de revenir sur ce personnage, dont la renommée était déjà considérable, et qui suscitait partout des divisions afin d'asseoir sa propre puissance sur la ruine de celle de ses voisins.
Pour nous braver d'une façon éclatante, le roi des Trarzas vint avec toute son armée attaquer dans le voisinage de Saint- Louis la petite tour hexagonale de Leybar,' défendue par onze hommes, commandés par le sergent d'infanterie de marine Brunier, et armée d'un obusier de montagne, tirant par quatre fenêtres, en guise d'embrasures. Il croyait avoir bon marché de la petite garnison, mais nos soldats, dignes émules des braves de Mazagran, repoussèrent l'ennemi, qui battit enfin en retraite, laissant sur le terrain armes, morts et blessés (21 avril 1855). A la suite de cet affront, Mohammed-el- Habib se retira à Ross. Trois jours après, apprenant que les Français avaient exécuté une grande razzia au cœur de son propre pays, qu'ils avaient fait des prisonniers et enlevé trois mille bœufs, il évacua la rive gauche du fleuve avec la plus grande partie de son monde , s'enfonça dans le désert,
laissant à son fils Ély, qui se croyait des droits sur la couronne du Oualo, la tâche de les faire valoir. Ce dernier, doué d'une rare énergie, de beaucoup de résolution, prolongea la lutte jusqu'à la fin de juin ; mais à cette époque, traqué de tous côtés, il dut fuir à son tour. Voici quelle était l'origine des prétentions qu'il soutenait les armes à la main.
En 1833, Guimbotte, reine du Oualo, voyant son pays dévasté par les Maures et n'obtenant de nous aucun secours, épousa, de l'avis de ses principaux chefs , Mohammed-el- Habib, dans l'espoir que ce prince épargnerait un peuple qui devenait presque le sien. Ély naquit de ce mariage. Le gouvernement colonial, reconnaissant un peu tard combien la réunion des deux rives du fleuve sous un pouvoir unique était préjudiciable aux intérêts français, déclara la guerre aux Trarzas. Ces derniers obtinrent la paix (1835) en renonçant à tous les droits que pourraient avoir un jour sur le Oualo les enfants issus de Guimbotte et de Mohammed-el-Habib. Au mépris de ces conventions, Ély ne cessait point de se considérer comme héritier présomptif d'un État dont il était, jusqu'en 1854, le maître réel, sous le règne de sa tante Ndété- Yalla.
Dès que le Oualo se trouva en partie purgé d'ennemis et délivré de la pression des Trarzas, le gouverneur chercha à le reconstituer sous notre patronage. Gomme la reine Ndété-
Yalla s'était réfugiée dans le Cayor, où elle ne tarda pas à mourir, on fit des ouvertures à un chef indigène nommé Fara- Penda, partisan déclaré de notre cause, expulsé du pays par suite des chances de la guerre. Fara-Penda accepta nos offres, reparut à Richard-Toll, et à partir de ce moment rendit de grands services, rétablissant les villages, soutenant une jutte acharnée contre les Maures, ralliant petit à petit les populations dispersées. En décembre 1855, les choses avaient à ce point changé de face, que le Oualo, déclaré terre française, fut divisé en cinq cercles : Nguiangué, Nder, Foss, Ross et Khouma.
En juin 1855, les Trarzas parvinrent cependant à nous créer de nouveaux embarras en suscitant contre nous les Braknas. Le roi de ces derniers, Mohammed-Sidi, fit piller une caravane sur notre territoire, réclama le payement des anciennes coutumes , et menaça d'ouvrir contre nous les hostilités s'il n'obtenait une prompte satisfaction. Pour toute réponse, la guerre lui fut immédiatement déclarée. Chose remarquable, dans cette occasion qui pouvait paraître belle, le Dimar, qui précédemment s'était montré si hostile, donna les assurances les plus pacifiques. C'était là un signe non équivoque des progrès rapides de notre influence sur cette turbulente contrée.
La dernière moitié de l'année 1855 fut remplie par des
escarmouches* des combats partiels, des razzias nombreuses, dans lesquels nos partisans firent essuyer aux Trarzas des pertes sensibles en hommes et en troupeaux, mais le résultat le plus considérable de ces expéditions fut d'habituer les noirs à regarder en face leurs anciens tyrans, à les combattre en toute occasion, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, à s'enhardir assez pour oser les poursuivre sur la rive droite. En février 1856, le gouverneur, déterminé non plus à attendre les attaques de nos ennemis, mais à les prévenir, alla les chercher près du lac Cayar, où ils campent lorsqu'ils ne peuvent s'approcher du fleuve. Les forces rassemblées pour cette expédition (1,000 hommes de troupes, 1 ,500 volontaires, 200 chevaux) étaient considérables; M. Faidherbc voulait éviter le moindre échec, qui eût été fatal dans un moment où les peuples de la Sénégambie avaient les yeux sur nous. La colonne, réunie h Naolé, à 50 lieues au-dessus de Saint-Louis, s'ébranla le 17 février. Les guides ne connaissaient qu'imparfaitement le pays ; aussi les difficultés furent-elles grandes. Cependant trois journées de marche dans des sentiers détrempés par les pluies, sur un sol parsemé de bouquets d'arbres, conduisirent le petit corps d'armée en vue du magnifique lac de Cayar, ainsi nommé parce qu'autrefois se trouvait sur ses bords le village yolof du même nom. Le village a été depuis longtemps abandonné et reconstruit sur l'autre rive du fleuve,
par suite du mouvement continuel de retraite de la race noire devant les empiétements des Maures. La longueur du lac est d'environ 7 lieues sur 2 de largeur. Ses bords sont peuplés : l'aspect général est agréable et plus séduisant que celui du lac Paniefoul ; son eau douce en toute saison n'est pas malfaisante, nos soldats en ont bu de grandes quantités sans éprouver le moindre malaise. Le gouverneur ne trouva point là d'ennemis à combattre; prévenus de son arrivée, ils s'étaient enfuis : il dut renoncer à les poursuivre, car la colonne n'était pourvue ni de provisions, ni de moyens de transport; elle regagna Saint-Louis par la rive droite du fleuve, en faisant de temps en temps des pointes hardies sur les villages de l'intérieur, d'où l'on ramenait toujours du butin et des prisonniers.
L'eiïet moral produit par cette expédition fut immense. Désormais les noirs restèrent convaincus que nous avions la ferme volonté et la puissance de les protéger efficacement contre les pillages de leurs oppresseurs, tandis que ceux-ci s'effrayèrent à la pensée que le voisinage du désert était une barrière impuissante à les dérober à nos coups.
Ajoutons de suite que l'année 1856 présenta une succession non interrompue de surprises, de razzias, de coups de main, dans lesquels les deux partis déployère^f un égal acharnement.
En mai 1857, une seconde expédition tentée près du lac Cayar, causait une panique générale sur la rive droite du fleuve. Mohammed-el -Habib voulut prendre une revanche éclatante : il réunit une partie de ses fidèles, les princes de sa famille, ses guerriers les plus intrépides, leur fit traverser le fleuve à Mékinak, les lança sur le Oualo, sous la conduite de son fils Ély, jurant de laver dans le sang des chrétiens tous ses affronts passés. Cette audacieuse tentative fut désastreuse pour ses sujets, qui, traqués par nos volontaires et nos réguliers, regagnèrent le désert après avoir perdu plusieurs princes, un grand nombre d'hommes importants, leurs méharis, ainsi qu'une partie de leurs chevaux.
Enfin, après trois années de guerre sans trêve ni merci, l'orgueil arabe s'est humilié; mais avant d'arriver à reconnaître leur impuissance, les Trarzas ont été successivement chassés non-seulement des pays yolofs, mais d'une partie de leur propre territoire ; ils ont constamment été battus par nous, presque toujours par les noirs; nous leur avons enlevé 30,000 bœufs, 12,000 moutons, 1,000 ânes, 500 chevaux, 2,500 esclaves, un millier de chamelles et un riche butin. Aujourd'hui réduits aux abois, ils reconnaissent notre supériorité, et se résignent à exécuter les conditions du traité suivant :
« Art. l('r. — Le roi des Trarzas reconnaît, en son nom
« et au nom de ses successeurs, que les territoires du Oualo,
« de Gaé, de Bokol, du Toubé, de Dialakhar, de Gandiole,
« de Thionq, de Djiaos et de Ndiago appartiennent à la
« France, et que tous ceux qui les habitent ou les habiteront
« plus tard sont soumis au gouvernement français, et, par
« suite, ne peuvent être astreints à aucune espèce de rede-
« vance ni de dépendance quelconque envers d'autres chefs
« que ceux que leur donnera le gouverneur du Sénégal.
« Art. 2. — Le roi des Trarzas reconnaît, en son nom et
« au nom de ses successeurs, que le gouverneur du Sénégal
« est le protecteur des États ouolofs du Dimar, du Yolof,
« du Ndiambour et du Cayor. Comme quelques-uns de ces
« États sont tributaires des Trarzas, c'est par l'intermédiaire
« du gouverneur que les tributs seront perçus et livrés au
« roi des Trarzas; et c'est par lui que seront levées lesdiffi-
« cultes qui pourraient s'élever entre le roi des Trarzas et ces
« États. En conséquence, aucun Maure armé ne traversera
« le fleuve pour aller dans ces pays sans le consentement
« préalable du gouverneur.
« Art. 3. — Le roi des Trarzas s'engage, en son nom et
« au nom de ses successeurs, à exercer la plus grande sur-
« veillance pour empêcher les courses et pillages de quelques-
« unes de ses tribus sur la rive gauche du fleuve. Le gou-
« verneur du Sénégal s'engage à aider de tout son pouvoir
« le roi des Trarzas dans ce but, et à soutenir son autorité « contre ceux de ses sujets qui voudraient malgré lui revenir « à leurs anciennes habitudes.
« Art. 4. — Les relations commerciales seront immédia- « tement rétablies entre les Français et les Trarzas. Les « Français ne veulent, pour le moment, acheter la gomme « que dans leurs établissements de Saint-Louis, Dagana, « Podor, Saldé, Matam, Bakel et Médine, et veulent Tacheter « toute Tannée. Le roi des Trarzas et le gouverneur pren- « dront, chacun de leur côté et dans la limite de leurs droits, « les mesures nécessaires pour faire exécuter leur volonté « par leurs sujets et administrés respectifs. Le commerce de « tous les autres produits du pays des Trarzas se fera libre- « ment et partout, soit à terre, soit à bord des embarcations.
« Art. 5. — Comme le commerce d'un pays doit rapporter « des revenus au gouvernement de ce pays, il est juste que « le roi des Trarzas tire un profit du commerce des gommes. « La perception de cet impôt sur le commerce de ses sujets « offrant pour lui des difficultés de plus d'un genre, le gouver- « nement français, comme preuve de bienveillance envers « son allié, veut bien se charger de cette perception. En con- « séquence, les commerçants qui achèteront la gomme des « Trarzas à Dagana, ou peut-être plus tard sur d'autres « points, sauront que ce produit est grevé, à sa sortie du
« pays des ïrarzas, d'un droit d'une pièce de guinée par
« 500 kilogrammes de gomme, soit environ 3 pour cent au
« profit du roi des Trarzas, et qu'ils auront à verser ce droit
« entre les mains du commandant ou de telle autre personne
« désignée, qui le livrera au roi des Trarzas quand celui-ci le
« désirera. La pièce de guinée par 1^000 kilogrammes de
« gomme, sera également perçue à Saint-Louis, au profit du
« roi des Trarzas, quand les caravanes trarzas en apporteront
« sur ce point avec son autorisation.
« Art. G. — Le roi des Trarzas s'engage à protéger, par « tous les moyens en son pouvoir, le commerce des gommes « et autres produits contre tous ceux qui voudraient remif pêcher ou le gêner, et à ne jamais intervenir entre les « vendeurs et les acheteurs, pas plus que le gouverneur ne « le fait. Si l'on apprenait que moyennant payement ou gra- « tuitement, il influençât ses sujets pour leur faire vendre de « préférence à tel ou tel particulier, on cesserait aussitôt la « perception du droit d'une pièce.
« Art. 7. — Le gouverneur permettra, en temps de paix,
« avec les Trarzas, à leurs caravanes de traverser les terri-
« toires français pour aller faire du commerce sur la rive
« gauche, mais aucun Maure armé n'accompagnera ces cara-
« vanes, sans une permission spéciale du gouverneur ou de
« ses agents autorisés. De leur côté, et en observant les
« mômes conditions , les sujets français pourront circuler « librement et en toute sécurité sur le territoire du roi des « Trarzas.
« Art. 8. — Les sujets français ne pourront, sans en avoir «préalablement obtenu l'autorisation du roi des Trarzas, « cultiver ou pêcher, ou en un mot faire aucun acte de pro- « priété sur son territoire. De leur côté, les Trarzas sont « soumis aux mêmes conditions vis-à-vis des Français.
« Par exception, les roniers situés sur la rive droite, entre « Richard-Toll et Dagana, restent à l'entière disposition du
« gouvernement français.
« Art. 9. — Les gommes des Aidou-el-Hadj (Darman- « kours) iront, comme les autres, à Dagana, et rapporteront « le même droit de sortie que les autres au roi des Trarzas, à « moins que celui-ci ne les laisse venir à Saint-Louis, auquel « cas le gouverneur consentirait à percevoir la pièce pour « 1,000 livres, au profit de Chems, chef de cette tribu.
« Art. 10. — Le présent traité servira seul à l'avenir de « base aux relations politiques et commerciales des Français « avec les Trarzas. Tous les traités et conventions antérieures « sont annulés de plein droit et du consentement des parties « contractantes.
« Fait et signé en trip'e expW.t'on, à Saint-Louis, le 20 mai 1858. »
Nous n'avons pas hésité à mettre sous les yeux du lecteur le texte entier du traité qui précède,, afin de faire ressortir, d'un côté l'importance des résultats obtenus, de l'autre l'équité dont le gouverneur a fait preuve à l'égard des Trarzas. Certes, il eût été facile d'imposer des conditions beaucoup plus rudes ; mais il ne faut pas oublier qu'il n'existe que deux moyens efficaces de persuasion sur l'esprit de ces peuples, la force aidée de la justice, et que la France ayant employé l'une et l'autre, est en droit d'espérer une paix durable et féconde pour sa colonie africaine.
Le roi Mohammed-el-Habib, devenu notre allié fidèle, a été assassiné, le 15 septembre 1860, par ses neveux, mécontents de la paix qu'il persistait à maintenir malgré leurs plaintes. Son fils aîné, Sidi, l'a immédiatement vengé en tuant les coupables, au nombre de neuf. Le nouveau chef maure a fait porter sans retard les assurances les plus pacifiques à Saint- Louis, et sa conduite ultérieure a prouvé la sincérité de ses déclarations.
Sur le cours moyen du fleuve de Podor à Bakel (distance entre les deux points, 140 lieues), notre prestige n'a cessé de grandir et notre influence de s'étendre. Au mois de mars 1856, M. le gouverneur Faidherbe reconnaissait comme roi des Braknas, Sidi-Ely, prince légitime, écarté du trône par Mohammed- Sidi, créature des Trarzas. Sidi-Ely est un homme de vingt-
neuf ans environ, à l'air grave et posé. Avec notre aide, il a commencé par ramènera son obéissance une partie des tribus de sa race, et la diversion qu'il a opérée n'a pas peu contribué au succès de nos entreprises.
Le 10 juin 1858, les Braknas suivirent l'exemple des Trarzas, dont ils sont en quelque sorte les satellites : ils déposèrent les armes et se soumirent à une paix dont les clauses furent à peu près les mêmes que celles stipulées avec les Maures de Mohammed-el-Habib. Le traité fut signé en double expédition par Mohammed-Sidi et par Sidi-Ely, afin que celui des deux prétendants à la couronne qui l'emporterait sur l'autre restât responsable des obligations contractées envers nous.
Le 13 décembre de la même année, les deux princes rivaux se trouvèrent réunis dans une feinte réconciliation , tandis qu'il était tacitement entendu entre eux que l'un se déferait de l'autre à la première occasion favorable. Les circonstances servirent Sidi-Ely, qui tua son compétiteur d'un coup de fusil. En portant ces faits à la connaissance de l'autorité française, le vainqueur demanda à être reconnu comme cheik des Braknas, promettant d'exécuter fidèlement le traité qui le liait à nous. Sa démarche reçut un bon accueil à Saint-Louis. M. le capitaine de frégate Robin, gouverneur par intérim, ayant fait en ce temps (fin décembre 1858) une excursion à Podor, y reçut
la visite de Sidi-Ely, et le fit saluer de sept coups de canon à son entrée dans la place, afin de faire comprendre à tous, amis ou ennemis, Maures ou Toucoulaures, que nous le reconnaissions désormais comme seul souverain des tribus Braknas. Cette démonstration, à laquelle Sidi-Ely tenait beaucoup, eut d'heureux résultats; elle consolida l'autorité de notre client, coupa court aux prétentions de divers chefs, et empêcha Mohammed-el-Habib de s'immiscer de nouveau dans les affaires des Braknas pour y faire revivre son influence aux dépens de la nôtre.
Depuis cette époque, la tranquillité a été interrompue seulement une fois sur le cours moyen du fleuve par quelques tribus qui renoncent avec peine à leurs habitudes invétérées de pillage chez les Yolofs. Mais cette infraction à nos droits ayant été sévèrement réprimée par le chef de bataillon Faron (juin 1859), tout est rentré dans le calme. Grâce à la bonne volonté de Sidi-Ely, à la police que font nos bateaux à vapeur, à la surveillance de nos postes sur le fleuve, la rive gauche est depuis lors à l'abri des brigandages des Maures.
Le Fouta, le plus vaste et le plus peuplé des États de race Foule, nous a pendant longtemps donné de l'ombrage, en fournissant de nombreuses recrues aux fanatiques soldats d'Al- Hadji, en protestant contre l'occupation de Podor, en voyant
cb mauvais œil celle de Matam, en inquiétant notre commerce. Néanmoins il a toujours évité de se mettre en lutte ouverte avec nous, alors môme que l'occasion pouvait lui paraître favorable et que nous avions à soutenir une guerre acharnée de Médine à Saint-Louis.
La France ne pouvait laisser subsister intact cet État trop puissant pour la sécurité de sa colonie. Elle avait un intérêt majeur à le fractionner, soit en se servant de la force pour y parvenir, soit en usant de persuasion. La persuasion a seule été employée et a conduit aux plus heureux résultats. En 1859, les provinces du Toro et du Damga ont secoué le joug de l'almamy (chef suprême électif duFouta), se sont déclarées indépendantes, et ont été reconnues comme telles par le gouverneur du Sénégal. Un peu plus tard (1860) le Toro et le Damga ont demandé d'eux-mêmes à se placer sous notre protectorat et ont été annexés à nos établissements. Le Fouta central, lié à notre politique par un traité signé le 15 août 1859, conserve jusqu'ici son existence propre, tout en subissant de plus en plus l'action directe des autorités coloniales.
Nous venons de passer en revue les diverses contrées du bas Sénégal, d'indiquer les principaux événements dont elles ont été le théâtre depuis 1854, de faire voir les progrès de notre influence sur les populations de race maure et de race foule; nous allons dire maintenant quels ont été nos rapports
dans la même période, avec les États yolofs etsérères : Cayor, Sine, Saloum, peuplades de la Casamance.
États yolofs et Sérères.
Le Cayor occupe une position géographique intermédiaire entre Saint-Louis et Gorée, sur une longueur de deux cents kilomètres environ : sa profondeur varie entre quatre-vingts et cent vingt kilomètres. C'est un pays sablonneux, entrecoupé de collines qui courent parallèlement au bord de la mer en suivant une ligne légèrement infléchie du S.O. auN.E. A mesure qu'on s'éloigne de l'Océan,, le sol devient plus uni, lesvallons moins accusés,- les pentes insensibles, de telle sorte que dans certaines régions l'œil découvre des plaines étendues.
Au milieu des collines qui bordent l'Atlantique, à six ou huit kilomètres de la plage, se trouve une série de bas-fonds appelés Niayes par les indigènes. Ces Niayes ne sont autre chose que des réservoirs naturels où les pluies de l'hivernage,, retenues par un sous-sol argileux, forment tantôt des étangs d'eau douce, tantôt des marais saumâtres, recouverts d'une végétation aquatique de roseaux, de joncs, de plantes variées. De juillet à novembre (saison pluvieuse) , ils communiquent entre eux par l'élévation successive de leur niveau ; au retour de la saison sèche, l'évaporation les rend indépendants les
uns des autres; il en est même qui assèchent tout à fait. Le plus considérable, celui de Mboro, peut avoir huit kilomètres de circonférence.
Les bords de ces lacs sont presque toujours embellis de massifs de grands arbres dont la riche verdure et les frais ombrages contrastent avec F aridité morne d'un pays tantôt brûlé par un soleil tropical, tantôt livré aux fureurs des vents du large. Cependant ces délicieuses oasis qui semblent créées par la Providence divine comme un lieu de repos, comme une image de l'Éden, ne sont pas habitées et ne sont pas habitables pour les noirs. Le voisinage de la mer, l'évaporation énorme qui s'opère sur des masses d'eau immobiles , des rosées abondantes produites par un rayonnement considérable, des brouillards épais dont la condensation amène une pluie fine , des exhalaisons malsaines , un abaissement subit de température de minuit au lever du soleil, sont autant de causes funestes à la santé des Yolofs, peu habitués aux précautions hygiéniques et qui ne connaissent pas l'usage des vêtements de laine. Dans les Niayes, le thermomètre fait en vingtquatre heures des écarts de 20 degrés centigrades. Ces •oscillations fréquentes, ces variations subites, engendrent des diarrhées, des dyssenteries, des pneumonies, auxquelles les indigènes ne résistent pas longtemps ; ajoutons enfin que des myriades de moustiques, de maringouins, d'insectes de tout
genre, rendent le séjour de ces parages très-pénible, depuis juin jusqu'en décembre.
A la région des Niayes succède, en se dirigeant de l'ouest à l'est, une zone complètement nue qui se prolonge pendant une quinzaine de kilomètres; mais à mesure qu'on s'enfonce dans l'intérieur, l'aridité cesse; on rencontre des arbustes épineux, des broussailles, des fourrés de plus en plus épais au milieu desquels serpentent des sentiers tortueux. Dès qu'on est sorti de ces passages inextricables, on découvre une terre ou des champs en culture, entourés de hautes haies d'euphorbes qui en délimitent l'enceinte, dénotent la présence d'une nombreuse population agricole ; là, croissent des boababs monstrueux de grosseur, des tamariniers magnifiques, le cassia obovata, l'acacia albida, le gonaké, le sapindus Senegalensis, etc. On est dans le vrai Cayoïv
Les Cayoriens sont tous de race yolof : ils sont musulmans dans la province du Ndiambour, fétichistes ou sans religion partout ailleurs.
Les principales richesses du sol comprennent les produits suivants : indigo, consommé dans le pays même pour la teinture des pagnes; arachides, objet d'un commerce déjà très-important (15,000,000 de tonnes); miel; bestiaux; légumes; lait ; œufs ; volailles. Dans la partie orientale les champs de cotonniers sauvages ne sont pas rares, aussi n'est-il pas dou-
teux que cette précieuse malvacée ne soit appelée à doter le Sénégal d'une nouvelle source de richesse. La pénurie des cotons augmente tous les jours en Europe, l'industrie est aux abois, la guerre qui désole l'Union américaine se prolonge, nul ne saurait prévoir la fin de ces calamités ; le moment est donc opportun pour tenter en grand la culture du cotonnier dans nos colonies africaines, afin de combler au plus vite un déficit qui pèse si lourdement sur les classes laborieuses et qui menace notre économie sociale d'une perturbation dont les conséquences sont incalculables.
L'eau n'est jamais rare dans la ligne des Niayes, mais dans l'intérieur du Cayor, les habitants ne peuvent s'en procurer qu'en creusant des puits dont le nombre est calculé sur la population des villages. Le puits le plus abondant de la contrée est celui de Ndand, qui descend à quarante mètres de profon deur sur sept mètres de diamètre. Il traverse des couches de sable jaune très-fin, très-serré, très-dur, et donne une eau de bonrie qualité, un peu douceâtre, très-limpide, qui dissout bien le savon, enfin qui présente les principales qualités des eaux potables. Les parois des puits ne sont soutenues d'aucun revêtement en bois ou en maçonnerie ; cependant on ne remarque nulle trace d'éboulements intérieurs ; l'orifice est seul garni d'un clayonnage en branches d'arbre qui facilite la descente des seaux.
Le Cayor est parsemé de gros villages ayant, selon l'abondance des eaux, une population variable de 500 à 5,000 âmes. Les plus importants sont : Nguik, Mbiramana, Tanim, Niomré, dans le Ndiambour ; Kour-Alimbeng, Tiari, Gueoul, Diokhoul, Ndand, Mboul, Kouré, Kiantiakh, Kantar, Nguiguis, capitale, et Mékhey, résidence du damel, dans le Cayor proprement dit.
Cet État est monarchique. Le chef, qui prend la qualification de damel, est choisi dans la famille royale par le Diaoudin- Boul, chef héréditaire desDiambour (hommes libres du pays). Il a pour gardes du corps et pour armée régulière les captifs de la couronne, auxquels on donne le nom de ïiédos. Ces troupes, capables dans certaines occasions d'un courage brutal, se démoralisent assez facilement lorsqu'elles ont pour adversaires des ennemis opiniâtres. Elles combattent généralement à cheval, armées de lances, de poignards et de longs fusils à un ou deux coups dans lesquels elles coulent plusieurs balles. Le tir des tiédos est sans précision, mais les blessures causées par leurs armes à feu, chargées à outrance, en poudre et en balles de plomb coupées par morceaux, sont affreuses et presque toujours mortelles '. Le damel est un souverain despotique dans l'acception la plus large du mot. Quand ses
1 Rapport médical sur les opérations militaires dans le Cayor, par M. Benoît, chirurgien de la marine. Revue maritime, t. Ilf, p. 467.
revenus ordinaires ne lui suffisent pas, lorsqu'il veut se procurer des fusils, de la poudre, des chevaux, de l' eau-devie, des troupeaux, il s'arroge le droit de prendre chez ses peuples tout ce qu'ils possèdent. Parfois il pousse l'autocratie jusqu'à faire enlever ses sujets eux-mêmes, libres ou captifs, et à les faire vendre comme esclaves soit dans le pays, soit dans les contrées voisines.
Il est facile de comprendre à quel point un semblable gouvernement était devenu désastreux pour le Gayor, avec quelle rapidité ce petit royaume était conduit à une dépopulation effrayante, et combien le défaut de sécurité était nuisible au commerce de nos traitants. Pendant longtemps les autorités coloniales françaises n'ont pu que gémir sur un régime aussi sauvage ; les embarras de tout genre qui les assiégeaient sur les deux rives du Sénégal ne leur permettaient point de se montrer bien exigeantes pour le damel, qui, d'ailleurs, n'était lié vis-à-vis de nous par aucun traité. Cependant elles surveillaient de près ses allures, déploraient ses violences, bien décidées à y mettre un terme aussitôt que des conjonctures favorables rendraient leur intervention possible et efficace.
Une première fois, en 1856, M, le gouverneur Faidherbe avait conduit dans le Ndiambour une colonne de six cents hommes de troupes et de douze cents volontaires. Le village de Nguik, qui servait de refuge. à nos ennemis, qui recevait
les bandes trarzas expulsées du Oualo, qui leur facilitait les moyens de faire des incursions fréquentes sur nos terres, avait été détruit. Néanmoins, la leçon n'avait pas été complète ou ne s'était pas gravée assez profondément dans l'esprit des nègres.
Au commencement de 1858, M. Alioun, sous-lieutenant de spahis indigènes, envoyé en mission avec une vingtaine d'hommes auprès du Sérigne de Niomré, fut sur le point de périr avec son monde dans un guet-apens, et n'échappa au danger qu'en retournant vivement sur ses pas. Il était urgent de tirer une éclatante vengeance de cet acte odieux.. Le gouverneur se hâta de rassembler des troupes et d'en prendre le commandement en personne. Le corps expéditionnaire, formé d'un millier de soldats réguliers, d'un millier de volontaires de Saint-Louis, de cinq cents volontaires de la banlieue de cette ville, se trouva tout entier réuni à Mpal le 4 mars. Le lendemain, un escadron de cavalerie,, aux ordres du capitaine Flize, eut une brillante affaire avec l'ennemi, qui fit preuve d'un acharnement incroyable. Quelques jours plus tard nos soldats entraient dans Niomré après un combat des plus vifs, faisaient des prisonniers, brûlaient ce grand village, qui compte environ 5,000 âmes, s'emparaient d'un butin considérable et frappaient de terreur les pays d'alentour. Cette expédition atteignit son but : elle apprit aux gens du Ndiambour que les Français
n'étaient pas impunément molestés et leur inculqua le respect de nos frontières et de notre voisinage.
Les courtes campagnes faites dans le Ndiambour, en 1856 et 1858, contre les sujets du damel, n'occasionnèrent point de rupture générale avec le Cayor tout entier. Le prince qui régnait alors, nommé Biraïma, jeune homme de vingt-cinq ans, songeait beaucoup moins à la guerre qu'à ses plaisirs. Abruti par l'ivresse, ne connaissant pas de plus noble passetemps que celui de s'empoisonner nuit et jour avec la sangara (eau-de-vie) des blancs, il n'eut garde de protester contre le châtiment infligé à l'une de ses provinces, dans la crainte de troubler son repos et d'interrompre le cours de ses débauches.
En 1859, M. le gouverneur Faidherbe résolut d'unir Saint-Louis à Gorée par une ligne électrique,, d'avoir des relais de poste entre ces deux localités, d'ouvrir une route et de la jalonner de caravansérails afin de rendre les voyages par terre plus commodes. Jusqu'alors un courrier à pied avait seul desservi la correspondance entre les deux villes, en longeant la mer sur la grève même. Un service aussi lent, aussi primitif, insuffisant pour l'État comme pour les particuliers, réclamait une prompte modification ; mais pour la réaliser, le concours du damel était indispensable. Biraïma fit de bonne grâce toutes les concessions de terrain nécessaires. A peine
les avait-il consenties par traité, qu'il mourut, emporté par un excès d'intempérance. Son père Macodou s' étant saisi du pouvoir, déclara formellement que nous ne ferions aucun établissement sur son territoire, parce que avant lui les Français n'avaient jamais rien possédé dans le royaume de ses pères.
Le gouvernement colonial ne disposant pas de forces assez nombreuses pour hasarder immédiatement des opérations militaires au centre d'un pays où nulle rivière ne facilite le ravitaillement des colonnes, où les routes étaient inconnues, où l'approvisionnement d'eau avait besoin d'être assuré par des détachements chargés de la garde des puits, patienta une année entière. On espérait d'ailleurs que le damel reviendrait à des sentiments plus justes, et qu'il céderait sans qu'il fûtbesoin de recourir à la pression des armes. Cette attente ayant été vaine et des renforts étant arrivés d'Algérie, en décembre 1860, une expédition fut résolue.
Le gouverneur prit, dans les premiers jours de janvier 1861 , le commandement général des troupes, dont le chiffre s'élevait à plus de 2,200 hommes, infanterie, cavalerie, artillerie, fuséens, tirailleurs algériens, marins débarqués, train des équipages, génie, etc. Cette force, très-respectable par elle-même, était encore grossie par les milices mobiles et par les volontaires de Saint-Louis et de Gorée. Elle entra en pays ennemi
par Tiakhmat, construisit un poste fortifié à Mboro, où elle laissa ses approvisionnements et ses malades ; se dirigea sur Diati et pénétra dans Mekhey, résidence du damel, sans éprouver la moindre résistance. Macodou, épouvanté de l'orage que sa mauvaise foi avait attiré sur sa tête, s'était sauvé d'abord à Ndand ; ne s'y croyant pas en sûreté, il se réfugia ensuite à Ntaggar, d'où il écrivit une lettre fort soumise dans laquelle il priait le gouverneur de ne pas aller plus loin et d'attendre ses envoyés. Il déclarait souscrire d'avance à toutes les réparations qui lui seraient demandées.
Sur ces entrefaites Silmaka-Dieng, bour (roi) du Yolof, et Buer-Guet, prétendant à la couronne du Cayor, arrivaient à Pire avec leurs forces, afin de soulever le pays contre Macodou. Les révolutions causent toujours des ruines ; il est souvent facile de faire naître une insurrection, il est parfois impossible d'en arrêter le cours; celle qu'on préparait alors contre le damel eût menacé non-seulement le trône de ce prince, mais eût frappé notre commerce de pertes énormes sans compensations appréciables : elle eût arrêté les cultures, plongé le royaume dans l'anarchie, livré les campagnes au pillage des tiédos, suscité entre les diverses provinces des haines héréditaires et appauvri pour longtemps une contrée que la France a un intérêt majeur à rendre florissante. La sagesse de M. Faidherbe lui fit de prime abord découvrir le péril des
conjonctures du moment. Il se hâta donc de refuser les auxiliaires inattendus qui s'offraient à lui, fit dire à Macodou que puisqu'il avouait ses torts, qu'il nous accordait d'honorables réparations, qu'il accédait à toutes nos demandes, la colonne retournait vers la mer, afin d'achever la construction des postes projetés sous le règne de Biraïma.
A la suite de cette expédition le gouverneur du Sénégal et Damel-Macodou, roi du Cayor, signèrent, le 1er février, un traité de paix dont voici le texte :
« Art. 1er. Le gouverneur assure à Damel, sur toutes les « frontières du Cayor, la perception de ses droits de sortie « sur les produits de ce pays tels qu'ils sont fixés par le tarif « en usage.
« Art. 2. La frontière du Cayor est à Vindé-Bourli dans « le nord et à la Tanma dans le sud.
« Art. 3. Toute la côte, entre les Niayes et la mer, est « française. Les Niayes, entre Vindé-Bourli et la Tanma, « restent la propriété du Damel.
« Art. 4. Damel garantit toute sécurité sur la route de « Saint-Louis à Corée, en passant par Lompoul, Mboro et « Mbidjen, aux courriers, aux voyageurs isolés, aux cara- « vanes et aux détachements de troupes.
« Art. 5. Les sujets français et leurs alliés trouveront « dans tout le Cayor, pour eux et pour leurs biens, la même
« protection que trouvent les sujets de Daniel dans nos éta- « blissements.
« Art. 6. Damel promet de ne plus vendre aucun de ses « sujets libres et de ne plus laisser enlever et détruire un « seul village par ses tiédos, dans le seul but de le piller. « Il ne fera plus esclaves les étrangers qui traversent son « pays.
« Art. 7. Comme compensation pour les territoires que « nous nous annexons et qui comprennent les salines de Gan- « diole, Damel recevra :
« 1° Quittance de toutes les sommes qu'il doit pour pilla— « ges antérieurs faits dans le Cayor ;
« 2° Trois beaux chevaux ;
« 3° Dix mille francs en argent ou en marchandises.
« Art. 8. Si Damel gouverne sagement ses États, le gou- « verneur l'assure de son appui contre ses sujets qui se révol- « teraient et même contre ses ennemis extérieurs. »
La paix conclue, le génie militaire se mit à l'œuvre immédiatement et construisit dans le courant de février 1861 le poste de Lompoul, situé à huit kilomètres de la plage, près d'une oasis, sur un point culminant d'où l'on domine le pays d'alentour dans un rayon très-étendu.
Cependant le damel, qui n'avait traité avec nous que sous l'empire de la peur, ne tarda pas à reprendre courage. Dès
qu'il vit nos troupes éloignées, il recommença ses bravades, spolia des sujets français, commit toutes sortes d'exactions et se livra à des pillages qui appelaient une répression rigoureuse. Le châtiment ne se fit pas attendre. Le gouverneur parcourut de nouveau le Gayor à la tête d'une forte colonne, s'empara de Kab, Robnane, Nguiguis, Mekhey, Diati, fit un grand carnage des tiédos, qui avaient osé attaquer son camp le 11 mars, puis il rentra à Saint-Louis, n'ayant perdu luimême qu'une vingtaine d'hommes.
Dans le courant d'avril, on fit une troisième expédition : elle pénétra jusqu'à Gueoul et purgea la contrée des sauvages satellites de Macodou. Ce dernier, terrifié par la mobilité de nos colonnes, prit la fuite sans oser combattre pour un royaume qu'il ne savait ni pacifier ni défendre, et ne reparut, comme d'habitude, qu'après notre départ.
Le gouvernement colonial, bien convaincu alors de l'impossibilité de ramener ce chef à notre alliance, soit par les bons procédés, soit par les armes, se vit contraint de recourir aux moyens extrêmes dont il avait écarté l'emploi au commencement de l'année, lia famille des Gueidj, à laquelle appartient Macodou, a détrôné depuis un siècle environ la famille rivale des Mayor. Celle-ci avait essayé, en 1856,, de ressaisir le pouvoir, et quoiqu'elle eût été vaincue, elle conservait encore de nombreux partisans, surtout parmi les Diambour (hommes
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libres). Comme on n'avait pas le choix des moyens, comme l'anarchie dont on avait voulu éloigner le fléau promenait ses ravages dans tout le pays, on résolut d'appeler au trône le prince Madiodio, de la race des Mayor.
M. le lieutenant-colonel Faron, à la tête d'une colonne de 1,160 hommes, se rendit à Mboul, village central du Cayor, pour installer le nouveau damel. Macodou, notre ennemi, n'attendit pas l'approche des troupes françaises : il se sauva en toute hâte dans le Saloum ; son armée démoralisée ne disputa le terrain que faiblement; les principaux personnages firent leur soumission, et le 23 mai 1861, Madiodio recevait solennellement l'hommage de ses nouveaux sujets.
Les sept derniers mois de 1861 se sont écoulés dans un calme à peu près complet; mais l'année 1862 s'est ouverte sous de fâcheux présages. Quelques-uns des principaux chefs, poussés par cet esprit mobile qui caractérise la race nègre, se sont révoltés au mois de janvier dernier contre le roi qu'ils acclamaient naguère. Ce dernier, trahi par une partie de ses troupes et défait à Coki,, a dû chercher un refuge au poste de Lompoul. Dès qu'il a été informé de ces événements, le gouverneur, M. le capitaine de vaisseau Jauréguiberry, successeur (5 octobre 1861) de M. le colonel Faidherbe, a quitté Saint- Louis en toute hâte, s'est dirigé sur Ndand à la tête d'une colonne, et a réprimé avec promptitude une révolution dont
le triomphe eût détruit notre influence, compromis l'avenir commercial du Cayor et troublé pour longtemps l'ordre à peine renaissant.
Surpris par la rapidité de ces mouvements, les rebelles ont déposé les armes sans combat et signé un traité qui assure à la France : 1° Une route de trente mètres de largeur depuis le" poste de Potou jusqu'au village de Ndand ; 2° un carré de terre de cinq cents mètres de côté, près des puits de Ndand, pour y construire des magasins ou autres établissements jugés nécessaires aux opérations que nous pouvons être amenés à faire dans la contrée.
L'autorité de Madiodio est maintenant partout rétablie. 11 est possible qu'elle ne soit ni assez sage ni assez ferme pour triompher des difficultés multiples contre lesquelles elle se débat depuis son installation ; mais soit qu'elle se consolide, soit qu'elle succombe, le Cayor est destiné par sa position géographique à subir de plus en plus l'influence française, jusqu'au jour, peu éloigné, où il suivra le sort du Oualo et fera partie intégrante de notre colonie sénégambienne. En attendant que nos prévisions soient réalisées ou démenties par des faits, voici quelle est notre situation présente. La côte de Gandiole à Dakar nous appartient sur une profondeur de deux lieues environ ; trois postes caravansérails ont été édifiés à Lompoul, Mboro, Mbidjen ; un poste ne tardera pas à être
construit à Ndand pour surveiller l'intérieur du pays; enfin une ligne électrique, installée depuis peu entre Saint-Louis et Corée, fonctionne régulièrement et met ces deux villes en communication directe. Ces progrès, réalisés en peu de temps au milieu de difficultés incessantes, témoignent hautement de l'activité , de l'intelligence , de l'initiative des autorités coloniales et du dévoûment de nos soldats dans l'accomplissement de la rude tâche confiée à leur patriotisme.
Nous avons dit plus haut que les établissements français de la côte occidentale d'Afrique avaient été divisés, par décret impérial de 1854, en commandements séparés, comprenant l'un le Sénégal proprement dit ; l'autre, Gorée et le littoral jusqu'à Sierra-Leone. Le ministère de l'Algérie et des colonies jugea opportun, en 1859, de réunir ces deux circonscriptions en une seule, placée sous l'autorité supérieure de M. le colonel Faidherbe. Cet habile gouverneur, dont nous avons eu maintes fois occasion de faire connaître les vues élevées, les idées pratiques, l'esprit sagement audacieux, justifia par de nouveaux services la confiance dont il était l'objet. Il quitta Saint-Louis dans le mois de mai 1859, pour inspecter les postes du Sud ; entra avec une colonne dans l'État du Sine; battit en diverses rencontres la cavalerie de ce royaume renommée par sa bravoure ; assura dans une campagne courte,, mais pénible, la sécurité des environs de Gorée, de Joal, de Portudal, de
Rufisque, et négocia une paix avantageuse avec les souverains du Sine, du Saloum, du Baol.
Un peu plus tard, en mars 1860 et en février 1861, des expéditions dirigées contre les habitants à demi sauvages de la basse et de la haute Casamance, qui s'étaient rendus coupables à notre égard d'un grand nombre de méfaits, mettaient ces peuplades à la raison.
C'est ainsi que l'influence française, rétablie d'abord dans la banlieue de Saint-Louis par quatre années de persévérantes luttes et par nos succès constants sur les Maures, s'est étendue ensuite sur les races yolofs et sérères. Nous allons maintenant esquisser à grands traits l'ensemble des faits qui nous ont mis aux prises, sur le haut Sénégal, avec un ennemi redoutable, le prophète Al-Hadji Omar, et qui là, comme dans la partie basse du fleuve, comme dans le Cayor, comme dans le Sine, ont établi notre domination sur une base solide.
Haut Sénégal
La guerre que nous soutenions contre les Trarzas devait avoir naturellement son contre coup dans le haut Sénégal, c'est-à-dire sur les quatre-vingts lieues comprises entre Bakel et les cataractes de Gouina. Là, comme ailleurs, la France
était dans une situation dépendante, humiliée, intolérable. Ses comptoirs étaient soufferts par les chefs indigènes ; mais ces petits despotes, qui n'avaient avec elle que des relations relativement récentes, promettaient d'être bientôt aussi avides que les Maures. On devait un loyer annuel pour les terrains occupés par le fort de Bakel ; on soldait des droits de passage en divers endroits ; on payait à Makana, à Sénoudébou, partout où se montrait notre drapeau ; enfin, les tributs qui grevaient notre commerce prenaient tous les noms et toutes les formes. Cependant l'embarras de nos affaires aux portes mêmes de Saint-Louis nous prescrivant la plus grande réserve, nous évitions avec soin de faire naître de nouvelles complications dans la partie supérieure du fleuve : sur ce point, il n'a pas dépendu de nous de conjurer autrement que par les armes le terrible danger qui nous menaçait.
Nous avons eu déjà occasion de nommer Al-Hadji Omar ' et de dire que cet homme, faux prophète musulman, comme il en surgit beaucoup en Afrique, sur cette terre féconde en imposteurs, excitait les Maures à la guerre, dans le but d'asseoir sa puissance sur leur ruine comme sur la nôtre, et de créer à son profit un vaste empire qui se serait étendu de
1 Les peuples de race yolof désignent ce personnage sous le nom d'Alagui; ceux du haut du fleuve lui donnent la qualification de saïkou} par corruption du mot cheik.
l'Atlantique au Niger, du Sénégal à la Gambie. Omar est originaire d'Aloar, près Podor, dans la province du Fouta- Toro, où, très-jeune encore, il se fit remarquer par une intelligence vive, une dissimulation profonde, une ardeur religieuse exaltée jusqu'au fanatisme. Une piété calculée unie à une grande ambition lui fit entreprendre, en 1827, le voyage de la Mecque, ce qui lui a valu le surnom d'Al-Hadji (le Pèlerin) et l'a mis en grande odeur de sainteté parmi ses coreligionnaires ; il en est même qui le regardent comme un homme extraordinaire, qui le prennent pour un être surnaturel, qui lui accordent le don des miracles, et qui pensent qu'il dispose à son gré de la foudre, parce qu'il s'est servi diverses fois de fusées pour incendier des villages hostiles.
En quel temps ce personnage est-il revenu des villes saintes et qu'a-t-il fait jusqu'en 1815? Il serait difficile de rien préciser à cet égard. Quoi qu'il en soit, on le retrouve dès cette dernière époque établi dans le Fouta-Djallon, ramenant de nombreux disciples (taliba) à l'observance rigoureuse de l'islamisme. Avec un tact remarquable, une habileté qu'on ne peut méconnaître, une connaissance profonde des passions humaines, il avait choisi cette contrée pour servir de berceau à sa renommée, pour devenir le centre de ses vastes projets. 11 l'avait préférée à sa patrie, où il comprenait bien qu'il rencontrerait des jalousies de famille, et pressentait qu'il se
heurterait contre la France, avant d'avoir pris racine dans le cœur des noirs. Le Djallon, d'ailleurs, habité par des mahométans exaltés, devait lui fournir une armée de soldats prêts à endurer toutes les privations, à braver le trépas sur un signe de sa volonté, à porter dans ses entreprises l'élan irrésistible de martyrs combattant pour la cause du ciel, voyant dans la mort le terme de leurs peines et le commencement de félicités éternelles.
Dès qu'il eut réuni un noyau imposant d'adeptes fanatisés, il sortit tout à coup de sa réserve habituelle, essaya ses forces en attaquant Timbo, citadelle très-forte par sa position dans un pays escarpé, défendue en outre par une population belliqueuse. Cette agression, dont l'unique motif, disait-il, était de propager la vraie foi, eut un plein succès. Elle lui donna un point d'appui solide, elle accrut son influence, qui rayonna bientôt alentour; les peuples s'habituèrent à écouter sa parole, les chefs à accueillir ses décisions avec respect ; la renommée enfla sa voix pour chanter ses louanges et pour préparer la race peule à la guerre sainte.
Cette guerre fut commencée en 1851 par l'invasion du Bambouk. La plupart des petites républiques de cet État furent promptement soumises par la persuasion ou réduites par la force ; une seule pouvait être un obstacle sérieux, c'était Farabana. La ville de ce nom, assise sur un mamelon peu
élevé, est entourée d'une forte muraille très-haute qui abritait alors une population nombreuse, guerrière, habituée aux combats. Cette cité avait proclamé, il y a trente ans environ, la liberté des esclaves, qui venaient de tous les pays voisins chercher derrière ses remparts les douceurs de l'indépendance et les droits du citoyen. Ces principes révolutionnaires, subversifs des usages reçus, avaient mis Farabana au banc des nations africaines : elle était en hostilité perpétuelle avec ses voisins, le Kasson, le Bondou, le Galam; cependant elle n'avait jamais consenti, même dans les moments les plus critiques de ses luttes, à rendre les fugitifs qu'elle avait une fois admis dans son sein.
Omar brûlait de posséder cet asile inexpugnable de captifs; mais jugeant qu'une attaque de vive force, si elle échouait, compromettrait sa réputation naissante, il employa d'autres moyens, recourut à la ruse, divisa habilement les familles aristocratiques qui se partageaient le pouvoir et se fit, de plein gré, admettre dans la place par ses partisans. Dès lors il se posa en arbitre souverain de la Sénégambie, appelant les princes à sa cour, les groupant autour de lui, envoyant partout des émissaires chargés de lui gagner les peuples, faisant prêcher la guerre sainte dans les villages par ses talibés. Il est hors de doute qu'à cette époque il nourrissait déjà la pensée de nous chasser du haut Sénégal; mais comme
il ne se croyait pas encore suffisamment assuré de l'enthousiasme de ses soldats, qu'il voulait les aguerrir avant de s'attaquer aux blancs, que les forts de Bakel et de Sénoudébou avaient été renforcés de quelques troupes expédiées de Saint- Louis, il tomba sur le Kaarta, qui opposait encore une puissante digue à l'extension du mabométisme.
Cependant le prophète, en s'éloignant de nous, jeta le masque et nous lança ses traits de Parthe. Par son ordre, les villages qui avoisinaient nos postes furent attaqués, dévastés, livrés aux flammes, et nos traitants pillés dans le Kàsson, le Kaméra, le Guoy, le Guidimakha, ieDamga; lui-même se saisit, en passant à Médine, des marchandises qui y avaient été déposées sous la protection du roi Sambala. Ce chef se trouva, comme tant d'autres, entraîné par le torrent. Malgré ses sympathies, il dut céder à la fortune et déserter notre cause. Hâtons-nous de dire que sa défection fut de courte durée, et que cette erreur passagère a été rachetée depuis par de grands services.
Le Kaarta, au moment de l'invasion, était affaibli par la guerre civile. Gette circonstance semblait le livrer à l'armée d'Al-Hadji, dont on portait le chiffre à quinze mille hommes, accourus du Fouta, du Djallon, du Bondou, du Kasson, du Bambouk. Le Kaarta est habité par des Bambaras (famille Malinkié), braves, audacieux, opiniâtres; mais sur le même
soi» à côté de ce peuple conquérant, se trouve un peuple conquis, les Diawaras, de la famille Sarrakholé. Ces derniers, poussés à bout par la rudesse du joug qui pesait sur eux, étaient depuis plusieurs années en insurrection. Souvent vaincus, jamais complètement soumis, ils devinrent pour Al-Hadji des auxiliaires d'autant plus utiles qu'ils avaient du pays et de ses ressources une connaissance parfaite.
L'armée du prophète, après avoir traversé le fleuve à Médine, à la fin de 1854, se jeta d'abord sur le Kasson, le dévasta de fond en comble, et entama ensuite le Kaarta. Les Bambaras résistèrent avec énergie; mais comme les succès étaient balancés, qu'ils ne parvenaient pas à chasser les en* vahisseurs, ils supplièrent leur vieux roi Mamady Kandia d'épargner à ses sujets la moitié des maux qu'appelaient sur eux la guerre civile et la guerre étrangère, en se faisant marabout. Pour eux, marabout est synonyme de musulman. Ce prince y consentit, dans l'espoir que le prophète, ayant obtenu ce qu'il disait être sa satisfaction unique, sa seule ambition, s'empresserait de quitter le pays pour voler à la conversion d'autres infidèles, Ce fut là une étrange illusion, qui devait être de courte durée. Omar, reçu en allié dans Gnioro, capitale du Kaarta, commença par dépouiller à son profit les chefs bambaras de la moitié de leurs richesses en or, armes, femmes, esclaves; fit occuper les principaux villages par ses alfas
ou lieutenants ; se fortifia dans d'excellentes positions, et parvint bientôt à dominer la contrée tout entière.
Cependant les Bambaras, trouvant qu'on leur faisait payer trop cher le bienfait d'être initiés à des pratiques pour lesquelles ils n'éprouvaient nul penchant, ne tardèrent pas à courir aux armes. Ils furent, cette fois, secondés par les Diawaras. Al-Hadji s'était imprudemment aliéné leur précieux concours en les traitant avec une dureté extrême, et en refusant de leur reconnaître les droits qu'ils réclamaient de leurs anciens maîtres. Les deux peuples, désormais unis par une haine commune, firent une guerre d'extermination aux hordes étrangères, détruisirent des bataillons entiers dans des embuscades, anéantirent un grand nombre de corps isolés, et le mal parut bientôt si grand au prophète, qu'il se mit en personne à la poursuite des insurgés, afin de détruire la révolte à sa naissance. Les Bambaras ne se laissèrent atteindre nulle part. Ils reculèrent, sans accepter de bataille, jusque dans le Diagounté, à l'extrémité orientale de leur pays : renforcés alors de quelques centaines de cavaliers du Ségo, ils s'arrêtèrent, firent tête aux ennemis, livrèrent plusieurs combats heureux qui ralentirent l'ardeur des Fouis. Ces derniers, menacés d'être coupés de leur base d'opération, se hâtèrent de battre en retraite, se bornant à défendre le Kaarta, qui leur resta définitivement.
Cet échec changea les projets d'Omar. On suppose qu'il eut à cette époque l'intention de revenir au Djallon ; mais de nouveaux renforts venus du Fouta modifièrent ses idées. Vers la fin de 1856, il se rapprocha de l'occident, entra dans le Tomoro, province du Kasson; y passa les mois de janvier, février, mars 1857; ruina la contrée de fond en comble; fit enlever les villages qui ne se déclarèrent pas pour lui, et, après de longues hésitations, vint mettre le siège devant Médine, comptoir français où tout ce qui lui était hostile avait trouvé un refuge. Il voulait s'emparer de ce petit poste, afin de donner une consécration suprême à la puissance irrésistible de ses armes par un succès remporté sur des blancs.
Le siège de Médine est une des pages les plus brillantes de notre histoire militaire au Sénégal : il a été pour nos soldats l'occasion d'un beau triomphe, d'un noble fait d'armes, où toutes les vertus guerrières se sont produites, où la plus héroïque bravoure s'est alliée à une constance inébranlable. La France a-t-elle, en cette circonstance, payé à ses enfants le légitime tribut d'admiration qu'elle leur devait : il est permis de le mettre en doute. Ce n'est cependant pas qu'elle soit dédaigneuse ou ingrate ; mais nos héros agissaient sur un petit théâtre, sur des rives barbares, presque inconnues; le grondement du canon s'est trouvé trop lointain pour arriver jusqu'à la mère patrie; les échos de l'Afrique centrale ne sont
parvenus qu'à grand'peine jusqu'à nos oreilles et ne nous ont pas distraits un instant de nos préoccupations habituelles. N'est-ce pas une raison pour admirer davantage le dévoûment de ces cœurs généreux qui portent haut et ferme sous tous les climats les couleurs nationales, sans s'inquiéter jamais de la récompense qui les attend, sans demander si leurs exploits tomberont dans un éternel oubli?
Nous venons de voir qu'Al-Hadji avait affecté, jusqu'à la fin de 1854, d'entretenir avec nous des relations amicales. A partir de cette époque, il changea subitement d'allures. Non content d'avoir pillé les marchandises déposées à Médine, il était parvenu à anéantir notre commerce au-dessus de Bakel, à le troubler au-dessous de ce point, et à gêner nos rapports avec les Toucoulaures du Fouta. Se croyant assez fort pour ne plus cacher ses projets ultérieurs, il disait : « Les blancs ne sont que des marchands; qu'ils apportent des marchandises dans leurs bateaux, qu'ils me payent un fort tribut lorsque je serai maître des noirs, et je vivrai en paix avec eux. Mais je ne veux pas qu'ils forment des établissements à terre, ni qu'ils envoient des bâtiments de guerre dans le fleuve. » Ces paroles altières, jointes à des hostilités effectives, avaient appelé une attention sérieuse sur la marche et les visées du conquérant. Pour le surveiller de plus près, pour se mettre sur un pied de sage défense, le gouverneur résolut d'occuper
Médine, point important situé à 160 kilomètres en amont de Bakel, près de la grande cataracte du Félou.
Cette décision fut jugée irréfléchie par beaucoup de personnes, car les blancs éprouvent de grandes difficultés à faire la guerre clans ces contrées, où nos vapeurs ne peuvent parvenir que dans la saison des grandes eaux. Des inondations immenses, des pluies torrentielles, des coups de vent furieux,, des chaleurs insupportables, un soleil qui tue en quelques heures lorsqu'on l'affronte sans précaution; des populations nombreuses, bien armées, aguerries : tels étaient les obstacles à vaincre, tels étaient les ennemis à combattre. On n'hésita pas néanmoins à braver les uns et les autres. Les événements qui suivirent prouvèrent bientôt que la témérité est quelquefois de la prudence.
Une flottille composée des vapeurs VEpervier, le Rubis, le Grand-Bassan, le Marabout, le Serpent, le Basilic, cornmandée par M. Desmarais, lieutenant de vaisseau, remorquant d'autres navires et des bateaux-écuries, débarquait à Khay, le 12 septembre 1855, M. le gouverneur Faidherbe, un millier d'hommes et quatre obusiers pour toute artillerie. Le lendemain, le petit corps expéditionnaire paraissait devant Médine, à 250 lieues de Saint-Louis. Nos gens furent bien reçus par le roi Sambala. Moyennant une somme de 5,000 fr. une fois payés, plus 1,200 fr. de cadeaux annuels, ce prince
consentit sans objection à la construction d'un posle, et nous vendit non-seulement un vaste emplacement de k hectares pour y établir nos blockhaus, mais toute la rive gauche du fleuve depuis la ville jusqu'aux cataractes du Felou, c'est-àdire un terrain de 3 kilomètres de longueur.
Le fort, auquel on donna un développement de 30 mètres de côtés, commencé le 15 septembre, fut terminé le 5 octobre 1855. Il coûta aux troupes des fatigues inouïes et occupa constamment six cents ouvriers travaillant neuf heures par jour.
Après avoir mis Médine en état de défense, les troupes allaient se rembarquer pour Saint-Louis, lorsqu'on vit apparaître un personnage qui n'a cessé depuis ce moment d'occuper la scène où se déroule l'odyssée que nous racontons et d'y tenir une grande place. Boubakar, le nouveau venu, était fils de feu Saada, almamy du Bondou, qui nous avait abandonné les terrains de Sénoudébou. C'était le seul prince de la famille des Sissibé qui ne se fût pas soumis à Al-Hadji, et il revenait alors de l'armée des Bambaras, dans laquelle il avait combattu contre le prophète. Le gouverneur, qui reconnut de prime abord le fugitif pour un homme d'action, prévint ses désirs en lui proposant de lui faire jouer, dans le royaume de ses pères, le rôle joué par Fara-Penda dans le Oualo.
Boubakar-Saada, traité dès ce moment d' almamy, entre-
prit avec une invincible ardeur la conquête de ses Etats, où il ne possédait encore ni un sujet ni un lambeau de terre. Secondé par la garnison de Bakel, réunie à celle de Sénoudébou, il inaugura son avènement au trône en enlevant trois grands villages et en en soumettant plusieurs autres (janvier 1856). En mars, il avait déjà groupé autour de sa personne trois ou quatre cents partisans intrépides, à la tête desquels il promenait partout la terreur, tombant sur ses ennemis à l'improviste, paraissant tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. A la fin de la première année de son règne, son autorité était déjà reconnue par la majeure partie du Bondou. Seul, un chef puissant, nommé Ely-Amady-Caba, persistait à le braver. Renfermé dans le village fortifié d'Amadhié, le rebelle refusait non-seulement de se soumettre, mais ne craignait point de se poser en prétendant à la couronne. Boubakar, à la tête de deux ou trois cents malinkiés du Bambouk, de six ou sept cents cavaliers maures Douaïch, ayant entrepris de châtier cet audacieux compétiteur, éprouva un échec, et fut contraint de se replier en désordre sur Sileng.
Ce revers pouvant compromettre nos intérêts en même temps que ceux de notre client, M. le capitaine Cornu, commandant de Bakel, et M. Girardot, commandant de Sénoudébou, réunirent à la hâte une centaine d'hommes, coururent au-devant du danger, rallièrent non sans peine les gens de
l'almamy, et traînèrent un obusier de montagne devant le tata d'Ely-Amady-Caba (8 mars). Leur présence détermina la reddition immédiate de la place, dont on fit sauter les fortifications. Elles présentaient 500 mètres de développement, 3 mètres de hauteur, 1 mètre d'épaisseur à la base, des créneaux très-évasés en dedans, presque imperceptibles au dehors, et donnaient asile à près de six mille personnes.
A la suite de ce succès, les populations se soumirent en masse à Boubakar, qui se trouva maître incontesté du Bonclou. La paix était sur le point de renaître, lorsque Al-Hadji, revenant dans le Kasson (mars 1857), replongea dans le chaos tout le haut Sénégal. Les effets de son approche ne tardèrent pas à se faire sentir sur les bords de la Falémé, et ses émissaires, prêchant la guerre sainte, déterminèrent un soulèvement général des Bondoukés, qui coururent en grand nombre sous les murs de Médine.
Au moment où commença le siège de cette ville, la garnison régulière se composait du commandant, M. Paul Holle ; de son secrétaire, M. Sacray; du sergent Desplats; des soldats Marter, Ghaneau, Giavanti, du 4e régiment d'infanterie de marine; des artilleurs Deshayes et Marot; de vingt-deux soldats noirs; de trente-quatre laptots (matelots noirs) : total, soixante-quatre personnes, dont huit blancs seulement. A
250 mètres du poste, Sambala, trahi par son frère Kartoum et par une partie de ses sujets, s'était créé un refuge au moyen d'une, muraille en pierres et en terre, appelée tata. Le tata était relié au fort par un solide clayonnage. Une autre enceinte, construite sous notre canon, reçut les fuyards échappés aux bandes al-hadjistes : ces fugitifs, Bambaras pour la plupart, se comportèrent fort bien devant l'ennemi.
Les préparatifs de défense étaient à peine terminés, lorsque, le 20 avril 1857, Omar parut devant la place avec une armée nombreuse, qu'on peut sans exagération porter à quinze mille hommes. Elle était divisée en trois corps pourvus d'échelles pour l'escalade et s'avançait d'un pas ferme, gardant un silence absolu, contrairement à l'habitude des noirs. On sentait que le fanatisme religieux animait ces masses, que le prophète avait soufflé sur elles toutes ses passions haineuses, qu'il les avait animées d'un feu dévorant. L'assaut, conduit par des talibés avec l'enthousiasme de martyrs courant à la mort, fut terrible ; nos canons chargés à mitraille décimaient l'ennemi, faisaient d'affreux ravages dans ses rangs, sans parvenir à ralentir sa marche. Un instant il toucha au but, appliqua ses échelles de bambous aux murailles, sur lesquelles il planta son drapeau; mais l'héroïsme des assiégés fut plus grand encore que celui des assaillants, qui durent reculer enfin, avec une perte de six cents tués, au nombre desquels
figuraient des chefs célèbres, tels que Amadou-Amat et Oumar-Sané.
C'était une sévère leçon, bien propre à faire réfléchir les Toucoulaures sur leur témérité et à les rendre plus circonspects à l'avenir; aussi, pendant près d'un mois, les jours furent-ils marqués par de simples escarmouches.
Le 11 mai, à la suite d'un grand sermon fait un vendredi, jour sacré des musulmans, le prophète ordonna à son lieutenant Tierno-Guibi de recommencer l'attaque. Cette nouvelle tentative, exécutée pendant la nuit avec beaucoup d'audace, n'aboutit, comme la première, qu'à lui faire perdre ses plus intrépides soldats. Dès lors il convertit le siège en blocus, espérant que la famine ne tarderait pas à lui ouvrir des portes que ses armes ne pouvaient forcer. Son espoir a été déçu de bien peu, car la population de Médine s'élevant, y compris les femmes, les enfants, les vieillards, les hommes valides, à six mille âmes au moins, a été réduite aux dernières extrémités, aux souffrances les plus cruelles : entassée sans abri dans un espace dix fois trop étroit, elle a manqué de tout, même de bois et d'eau; les munitions de guerre, réduites à rien, étaient en dernier lieu ménagées avec une parcimonie minutieuse ; la pénurie était si grande qu'on cessa d'employer le canon pour chasser l'ennemi qui insultait de près les remparts.
Le 4 juin, Al-Hadji ayant reçu de Gnioro un renfort de troupes fraîches, composées d'hommes décidés qui n'avaient pas été témoins des désastres précédents, entraîna tout son monde à un troisième assaut. Son armée se rua, dans une obscurité complète, sur le tata de Sambala, auquel elle fit brèche; mais Sambala était sur ses gardes: il fit sans s'émouvoir tête à l'orage, causa beaucoup de mal à l'ennemi, qui était en pleine déroute longtemps avant l'aurore.
Ce succès ne dégagea pas la place. Le blocus, devenant de jour en jour plus rigoureux, dura encore six semaines, temps bien long pour des gens en proie à la famine', qui ne pouvaient transmettre aux postes voisins aucun avis, et qui ne recevaient point du dehors la nouvelle d'un prochain secours.
A la fin les munitions s'épuisèrent tout à fait : les gens de Sambala manquèrent absolument de poudre, la garnison régulière se trouva réduite à deux cartouches par homme et à deux charges par chacune des quatre pièces de canon qui armaient le fort. Pendant ce temps les Toucoulaures rapprochaient leurs embuscades jusqu'à 25 mètres du tata, 50 mètres des bastions, assez près pour atteindre nos gens dans l'enceinte des remparts. Une attaque nouvelle eût probablement réussi : heureusement l'heure de la délivrance sonna avant qu'elle fût tentée.
Cependant l'inquiétude était grande, à Saint-Louis, sur le sort des comptoirs du haut Sénégal, qu'on savait menacés d'un danger imminent. Les nouvelles même indirectes manquaient depuis le commencement de juin. Le gouverneur, alarmé de ce silence, n'attendit pas la crue des eaux pour se porter en avant. Il s'embarqua le 5 juillet, emmenant avec lui quatre-vingts hommes de troupes sur lePodor et le Basilic. A Bakel, il apprit une partie des événements qui se passaient dans le voisinage et sentit ses craintes augmenter : .les renforts nombreux appelés du Fouta, du Bondou, du Guidimakha, couraient rejoindre Al-Hadji devant Médine. Dans des circonstances aussi critiques, il fallait tout risquer pour sauver la place si elle tenait encore , ce dont on doutait beaucoup. On parvint à réunir cinq cents soldats ou ouvriers militaires, dont cent blancs. G' est avec ce faible corps que le gouverneur remonta jusqu'à Soutoukhollé, au milieu des petites cataractes, à trois lieues en avant de Médine. Le Podor, ne trouvant plus son tirant d'eau, dut s'arrêter alors et mouiller à côté du Guet- Ndar, qui était crevé et presque submergé au milieu des roches.
Voici dans quelles circonstances le Guet-Ndaf s'était perdu. Ce petit aviso descendant de Médine, en 1856, avait été mis par son pilote sur un roc pointu, à Diakhandapé, et n'avait pu se dégager. Le commandant, M. Des Essarts,
enseigne de vaisseau, resta à son bord avec son équipage composé d'un mécanicien blanc, d'un chauffeur blanc, et de vingtcinq laptots noirs. Pour rendre sa position meilleure, il construisit sur la rive un petit fortin en terre glaise qu'il occupa en même temps que son bâtiment. L'expérience a démontré bien des fois que les caractères fortement trempés se révèlent dans les grandes crises. M. Des Essarts montra dans celle qui le frappait ce qu'on pouvait attendre de lui. Avec sa poignée de marins, il maintint sept mois entiers dans notre parti les villages d'alentour. Enfin, vers le milieu de juin 1857, il eut l'inexprimable joie de voir son bateau réparé-, à flot, marchant, prêt à combattre. Gomme il connaissait, par les lettres de M. Paul Holle, la position désespérée de Médine, il essaya de remonter le fleuve pour ravitailler la garnison. Mais arrivé aux petites cataractes, il fut accueilli par une fusillade infernale partant des deux rives; son navire ne put lutter contre la violence d'un courant fougueux, et fut jeté avec force sur des roches qui pénétrèrent dans la coque.
L'énergie du capitaine et de l'équipage ne se démentit pas en face de ce nouveau malheur : elle grandit avec les difficultés qui restaient à vaincre, avec les obstacles qui s'accumulaient devant eux, avec les périls qui les enveloppaient de toutes parts.
Protégés par des bastingages en tôle à l'épreuve de la balle,
ils purent entretenir longtemps, sans faire de pertes, un feu nourri contre les Toucoulaures qui les fusillaient avec rage du matin au soir. Le 15 juillet, ils cessèrent de répondre pour économiser leurs munitions. Les ennemis, croyant qu'ils manquaient de poudre, voulurent prendre le navire à l'abordage. Ils remplirent trois pirogues de leurs armes, se mirent à la nage au nombre de cent cinquante, pendant que des groupes nombreux postés sur les bords tiraient avec frénésie. M. Des Essarts laissa approcher les nageurs jusqu'à 25 mètres. Ses pierriers, chargés à mitraille, coulèrent alors les embarcations et tuèrent une centaine d'assaillants.
Cette lutte inégale touchait à son terme, car le lendemain le Podor mouillait à côté du Guet-Ndar. Malheureusement, M. Des Essarts, atteint d'une fièvre pernicieuse, mourut la nuit même, sans avoir recueilli les fruits de ses brillants services. Détournons-nous de ce triste épisode, de ce souvenir de gloire et de deuil, et revenons aux défenseurs de Médine.
Le 18 juillet 1857, les assiégés entendirent au loin une vive fusillade. C'était M. le gouverneur Faidherbe qui forçait en personne, avec sa faible colonne de cinq cents hommes, le dangereux canal des Kippes. On appelle les Kippes deux roches d'environ cent mètres de hauteur, placées face à face sur les rives du Sénégal, distantes l'une de l'autre de 100 à 450 mètres et encaissant le fleuve qui se précipite avec
furie dans cet étroit espace où il s'est ouvert un passage. Le camp ennemi fut incontinent attaqué, envahi, incendié. En cette rencontre, les bandes d'Omar montrèrent jusqu'à la fin une ténacité incroyable ; délogées de leurs positions, elles reculaient lentement, pas à pas, sans désordre ; quelques-unes se faisaient tuer plutôt que de fuir , tant était grande leur exaspération de voir leur échapper une proie qu'elles regardaient comme leur appartenant déjà.
La place était sauvée., mais quel horrible spectacle n' offraitelle pas à l'œil effrayé de ses libérateurs! la faim était peinte sur tous les visages ; les maladies décimaient une multitude sans abri ; comme complément de ce sinistre tableau, trois ou quatre cents cadavres en putréfaction gisaient au pied de l'enceinte, empestaient l'air et menaçaient d'une mort prochaine ceux qui avaient échappé aux privations et au fer de l'ennemi.
Le siège avait duré quatre-vingt-quinze jours, pendant lesquels l'attaque et la défense avaient été également opiniâtres. Si d'une part les Toucoulaures avaient déployé leur exaltation habituelle jointe aune tactique qu'on ne leur connaissait point, de l'autre nos troupes avaient surpassé leur vieille réputation de vaillance et d'intrépidité. Notre triomphe a porté un coup doublement funeste à la puissance d'Al-Hadji, qui a perdu sous nos remparts environ trois mille de ses plus fanatiques
soldats et a vu s'affaiblir le prestige merveilleux que ses succès antérieurs lui donnaient sur les nègres. Après sa défaite, ceux-ci disaient au commandant Paul Holle : « La puissance « des blancs domine celle du prophète ; il devait aujourd'hui « même entrer au fort, et voilà qu'il s'enfuit... Tu nous l'avais « bien dit que jamais un noir, quel qu'il fût, n'entrerait de « force dans la maison d'un blanc. Oui, les Français doivent « être les maîtres. »
Cependant l'ennemi était encore proche. Honteux d'avoir fui devant une faible colonne composée d'indigènes et de quelques Européens, il fit en huit jours deux retours offensifs. Ils lui coûtèrent chaque fois beaucoup de monde. Par malheur, nos forces étaient trop minimes pour songer à le poursuivre dans sa retraite.
Après la levée du siège, les vapeurs étaient redescendus à Saint-Louis pour y prendre des troupes qui permissent au gouverneur d'aller chercher Al-Hadji dans Sabousiré, où il avait établi son quartier général. Lorsqu'elles arrivèrent (11 août), le prophète s'était déjà mis hors de portée et s'éloignait rapidement de nous en remontant la rive gauche du Sénégal. Les renforts amenés du bas du fleuve consistaient en deux cents hommes d'infanterie française, cent hommes d'infanterie noire, cent volontaires de Saint-Louis et soixante et dix artilleurs. Ils furent employés à purger le Bondou des der-
nières bandes Toucoulaures et contribuèrent à la prise de Somsom-tata, que le commandant deSénoudébou etl'almamy Boubakar assiégeaient depuis douze jours sans pouvoir la prendre, quoique ayant déjà lancé sur elle une centaine d'obus. «La forteresse de Somsom, dit M. le colonel Faidherbe', placée sur le marigot de Balonkholé et au pied d'une chaîne de collines rocheuses, à moitié chemin entre Bakel et Sénoudébou, a environ 300 mètres de tour. Le mur avait 5 mètres de hauteur, et 1 mètre 20 d'épaisseur en bas. Il était construit en pierres, terre glaise et paille hachée; dix-huit tours à étage, faisant office de bastions, garnissaient l'enceinte. Dans certains endroits, il y avait double ou triple enceinte. Dans l'intérieur se trouvait un réduit dont l'enceinte était garnie de quatre autres tours. Ce fort fut construit, il y a environ quarante ans, par l'almamy Toumané, et il était tout à fait imprenable pour les indigènes. Les obusiers de montagne ne pouvaient y faire brèche; sa prise nécessitait l'emploi d'une artillerie plus puissante ou de la mine. »
Somsom avait été investie le 31 juillet par Boubakar ; le 3 août on avait tenté un assaut qui avait été repoussé ; du h au 12, on s'était contenté de bloquer la place. Le 13, l'arrivée du gouverneur intimida les assiégés, qui, se voyant perdus,
1 Annuaire du Sénégal, 1861, p. 207.
profitèrent d'une nuit obscure pour s'enfuir, laissant entre nos mains leur troupeau, du butin, quatre cents prisonniers environ, presque tous femmes et enfants.
Quelques jours plus tard, le tata de Kana-Makhounou, situé à six lieues du fleuve, vers la frontière du Kaarta, était pris et brûlé. — A la fin d'août, le lieutenant de vaisseau Brossard deCorbigny, Bougoul, chef de Farabana, et Boubakar, châtiaient les villages insoumis de Ndangan et de Sansanding, sur la Falémé. — Enfin les mois d'octobre, novembre et décembre étaient marqués par des razzias heureuses. — Tel est l'ensemble des faits dont le haut Sénégal était le théâtre en 1857. Notre influence, un instant compromise, sortait de cette épreuve triomphante, entourée d'un nouveau prestige. Le Bondou, le Bambouk, le Kasson, tendaient à se reconstituer sous notre patronage, l'ordre semblait vouloir renaître ; mais les espérances qu'on pouvait concevoir d'une paix durable étaient trompeuses et tenaient à l'éloignement momentané d'Omar.
Le prophète, retiré au fond du Bambouk, ne tarda pas à sortir de son apparente inactivité. A la fin de mars 1858, il se rapprocha de la Falémé, reparut dans le voisinage de nos postes et s'établit à Boulébané, capitale du Bondou, qui se déclara pour lui presque tout entier. Bougoul, chef de Farabana, avec ses malinkiés, se réfugia sous les canons de Sénou-
débou, ainsi que l'almamy Boubakar-Saada, dont les partisans étaient peu nombreux. Nous dirons, sans entrer dans le détail des événements, que toute Tannée 1858 fut marquée par une série non interrompue de surprises, de coups de mains, de rencontres, de razzias réciproques, d'enlèvements de villages, qui causèrent beaucoup de ruines, anéantirent le commerce, empêchèrent les cultures, dépeuplèrent les deux rives du Sénégal, sans résultat appréciable soit pour notre cause, soit pour celle d'Al-Hadji. Ce dernier était descendu jusqu'à Oréfondé, très-grand village du Fouta central où se fait l'élection des almamy, et y avait fixé sa résidence. C'est de là qu'il faisait rayonner son influence sur le haut et le bas Sénégal et qu'il envoyait des émissaires dans le Dimar, le Cayor, le Ndiambour, le Yolof.
Les préoccupations de toutes sortes causées par cet importun voisinage n'empêchèrent point le gouvernement colonial de mettre à exécution un projet conçu depuis longtemps. Au mois de juillet 1858, M. le colonel Faidherbe partit de Saint- Louis, remonta le fleuve, pénétra dans la Falémé, conclut deux traités, l'un avec Bougoul, chef de Farabana, l'autre avec Boubakar-Saada, almamy du Bondou, prit possession de Kéniéba, localité aurifère, la plus rapprochée de nos postes, et y installa des travailleurs sous la direction de M. Maritz, capitaine du génie. Nous ne dirons rien présentement de
cet essai d'exploitation des mines d'or du Bambouk ; nous nous réservons de revenir sur cet important sujet dans un chapitre spécial.
En janvier 1859, Omar, impatient de son inaction dans le Fouta central, se rendit dans le Toro, qui lui était tout dévoué. Il espérait qu'à son approche le Oualo et le Ndiambour se soulèveraient, que tous les musulmans des provinces voisines répondraient à l'appel de ses émissaires, qu'il nous susciterait de nouveaux embarras. Il avait compté sans la prévoyance de M. Robin, capitaine de frégate, gouverneur par intérim. Deux petits camps établis, l'un àMérinaghen, l'autre à Dialakhar, tinrent en bride les malintentionnés. Voyant que la contrée ne bougeait point, le prophète prit tout à coup la résolution de retourner dans le Kaarta. Sa retraite vers l'est s'effectua lentement. Il voulut faire émigrer toutes les populations; mais les habitants du Fouta, malgré ses exhortations et ses menaces, persistèrent à rester dans leur pays. Le 13 avril, Al-Hadji se trouvant à la hauteur de la tour de Matatn, commandée par M. Paul Holle, voulut se mesurer une seconde fois avec son ancien adversaire de Médine. Son armée, partagée en deux colonnes, assaillit le poste et ne se retira qu'après avoir perdu plusieurs chefs marquants. Peu après cet échec, il repassait le fleuve accompagné d'une multitude de peuple arrachée par la force à ses foyers. Gomme il avait promené
partout sur son passage la torche, le fer, la ruine et la dévastation, qu'il avait cherché à détruire tout ce qu'il était impossible d'emporter, qu'il avait brillé les villages et saccagé les récoltes au point qu'il ne pouvait plus lui-même faire subsister, sur la rive gauche du fleuve, les gens qu'il traînait à sa suite, son départ fut suivi d'une disette affreuse qui fit d'épouvantables ravages, surtout parmi les femmes et les enfants.
Avant de s'enfoncer dans le Kaarta, Omar laissa dans Guémou, sous le commandement d'un chef intrépide, une garnison nombreuse, résolue, aguerrie et dévouée. Le village de Guémou avait été bâti depuis peu d'années, sur le territoire des Guidi-Makhas, à trois lieues du fleuve, presque en face de Bakel, dans un double but. Il était destiné d'abord à tenir toujours ouvertes les communications des pays conquis avec le Fouta; il devait ensuite empêcher les caravanes de se rendre à nos comptoirs. Les indigènes avaient fortifié ce poste avec un soin remarquable, et les ouvrages qui le protégeaient témoignaient moins de l'importance qu'ils attachaient à sa conservation que des progrès rapides qu'ils faisaient dans l'art de la guerre, dans la science de la défense aussi bien que dans celle de l'attaque.
Voici la description de cette forteresse africaine, telle que nous la trouvons dans le Journal des opérations de guerre au Sénégal (p. 225) :
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« Le village, de forme rectangulaire, ayant 500 mètres de longueur sur 200 de largeur, était entouré d'un mur en terre en crémaillère, de 5 mètres de hauteur sur 80 centimètres d'épaisseur à la base et 60 au sommet, dans lequel étaient noyés des troncs d'arbres pour plus de solidité.
« Des embuscades étaient creusées dans le sol, avec un petit parapet extérieur, en avant des fronts d'attaque, à 20 ou 30 mètres de distance. Dans l'intérieur de l'enceinte, une foule de cases en terre, avec toits en paille, étaient réunies en groupes par familles, et chaque groupe, entouré d'un mur en terre, était encore susceptible de défense après l'enlèvement du mur extérieur.
« Enfin , contre la longue face ouest, devant laquelle on arrive en venant de Diogountouro, et au milieu de sa longueur, se trouvait le réduit du village, servant en même temps de mosquée et de logement au neveu d'Al-Hadji, Siré- Àdama, gouverneur de la province. Ce réduit était trèsfortement organisé et se composait de cinq enceintes concentriques : la première en terre, comme celle dont nous avons déjà parlé ; la seconde, en troncs d'arbres, avait 4 mètres de hauteur et quatre troncs d'épaisseur; la troisième, enfin, était encore en terre, très-élevée, et renfermait, outre quelques cases ordinaires, la mosquée et une case carrée à terrasse, très-solidement bâtie pour le chef.
« Entre la première enceinte et la palissade en troncs d'arbres, devant la porte de celle-ci, se trouvait un redan en maçonnerie de 1 mètre 20 d'épaisseur sur 1 mètre 30 de hauteur, et, à quelque distance de ce redan, pour le flanquer, deux cases rondes aussi en maçonnerie très-épaisse. Enfin, un puits était creusé dans le réduit pour assurer de l'eau à ses défenseurs.
« La population du village devait être de i à 5,000 âmes : sa garnison avait été renforcée des contingents des villages voisins, aussi créés par Al-Hadji. »
Il était impossible de laisser cette épée de Damoclès longtemps suspendue sur la tête de nos alliés, de tolérer un voisinage aussi menaçant pour la sécurité de nos postes, enfin de ne pas se préoccuper de la ruine de notre commerce de Bakel, qui décroissait chaque jour en importance, et ne recevait plus les gommes des Maures du désert. Les plaintes des traitants étaient fondées, leurs lamentations fort vives, leur détresse réelle. Le poste ennemi était pour eux un delenda Carthago qui obsédait tous les esprits. On ne cessait d'en réclamer la destruction , et il n'y avait à cet égard qu'une voix, qu'un cri, qu'une opinion, de Saint-Louis à Médine.
L'attaque de Guémou fut résolue, malgré l'incertitude du succès. Le gouvernement colonial ne disposait, pour cette entreprise chanceuse, ni de matériel de siège, ni de moyens
de transports pour les approvisionnements de bouche, les munitions, les blessés. Les forces réunies consistaient en deux cent cinquante hommes du 4e régiment d'infanterie de marine ; deux cent cinquante-six hommes des compagnies de débarquement de la flottille, presque tous matelots indigènes; quatre cent quatre-vingt-dix hommes du bataillon des tirailleurs sénégalais ; trente spahis à pied ; quatre cents volontaires bondoukés, amenés par l'almamy Boubakar-Saada ; quarante-quatre hommes d'artillerie de marine, avec quatre obusiers de montagne; cinq chevaux d'artillerie traînant les pièces; huit mulets seulement pour les blessés. Chaque homme, en débarquant à Diogountouro, emportait soixante cartouches et deux jours de vivres. Les caisses de munitions, consistant en cinquante coups par obusier, étaient aussi portées à bras.
Les détails qui précèdent, — nous le reconnaissons sans peine, — ne sauraient être attrayants pour un grand nombre de lecteurs ; cependant nous n'avons pas hésité à les consigner ici, parce qu'ils parlent avec une éloquence sans pareille de l'abnégation, du dévoûment et de l'héroïsme dont nos soldats ont fait preuve sur un théâtre obscur et sous le rude climat du Sénégal.
Les troupes expéditionnaires, placées sous le commandement supérieur de M. le chef de bataillon Faron , partirent
de Saint-Louis le 17 octobre 1859, sur la flottille à vapeur du capitaine de frégate Desmarais. Le 24 du même mois, elles étaient mises à terre à Diogounlouro, et paraissaient le lendemain à la pointe du jour devant Guémou. L'artillerie, mise en batterie à 200 mètres, ouvrit sans retard son feu sur deux points, contre les faces sud et nord de la place. La première enceinte ne tarda pas à être enlevée d'assaut, après une lutte acharnée, corps à corps, dans laquelle M. le commandant Faron, entré le premier dans le village, reçut quatre balles : une lui traversa la joue, deux autres l'atteignirent légèrement, la quatrième enfin lui laboura le haut de la poitrine, lui enleva l'usage du bras droit et le mit hors de combat. Le lieutenant de Casai, le lieutenant Deleutre, l'enseigne de vaisseau Bourrel, le sous-lieutenant Lambert, furent grièvement blessés en entraînant leurs hommes.
Cependant nous n'étions encore maîtres que d'une partie du village : le réduit intérieur tenait toujours, et les canons qui le battaient à 25 mètres faisaient une grande dépense de poudre sans l'endommager visiblement. 11 était alors dix heures et demie. Une chaleur accablante ( 15° centigrades) pesait sur nos hommes déjà très-épuisés. On dut leur donner un moment de repos. — Vers midi, l'artillerie rouvrit son feu, et à une heure, on tenta un assaut qui fut repoussé. — On recourut de nouveau aux obusiers pour agrandir la brèche,
mais un quart d'heure après, les munitions se trouvant épuisées, il fallut risquer un nouvel assaut, qui, cette fois, réussit pleinement. Le sous-lieutenant Jacquet, avec quelques hommes d'infanterie de marine, entra le premier dans le réduit; le lieutenant Mouquin, l'enseigne de vaisseau Mage, le capitaine Millet, y pénétraient presque en même temps. Siré-Adama, entouré de ses principaux chefs et de ses derniers soldats, reçut avec bravoure les assaillants ; il mourut noblement, les armes à la main, sans montrer le moindre signe de faiblesse.
Le succès était complet, glorieux, prompt, décisif; mais la joie du triomphe était troublée par le chiffre de nos pertes, qui s'élevaient à cent trente-six tués ou blessés.
La chute de Guémou marqua le terme des grandes opérations militaires dans la partie supérieure du fleuve. Elle détermina peut-être Al-Hadji Omar à nous abandonner la Sénégambie pour consacrer toutes ses forces à la conquête des contrées fertiles que baigne le Ghioliba. Depuis cette époque, le prophète noir tente, avec une obstination entremêlée de succès et de revers, d'assujettir le Ségo à son empire. Sera-ce sa dernière entreprise? Rebuté par les obstacles que rencontrent ses desseins, repoussé par les Bambaras, ne songera-t-il jamais à revenir sur ses pas? Ce sont là les secrets de l'avenir. Peut-être entre-t-il dans ses projets de se fixer
définitivement dans les contrées qu'il occupe au Kaarta ; peutêtre ne fait-il que reprendre de nouvelles forces pour nous attaquer à l' improviste. Mais la résistance est partout organisée, son influence a fait place à la nôtre, et il trouvera des adversaires parmi les peuples dont nous avons relevé le moral et doublé le courage.
Quoi qu'il puisse advenir des diverses hypothèses qu'on peut former sur le compte d'Al-Hadji, il faut bien reconnaître, dès à présent, que le prophète toucoulaure n'est point un aventurier ordinaire, un vulgaire agitateur un instant élevé par la roue capricieuse delà fortune. Les circonstances l'ont certainement favorisé , mais il a su les mettre à profit, et plusieurs de ses entreprises dénotent , par la sûreté des vues, l'esprit de suite, la fermeté d'exécution, un homme d'un génie bien supérieur à tout ce qui l'entoure. Il est présumable que sans nous il eût ramené à l'unité, momentanément du moins , les peuples qui se partagent l'immense contrée comprise entre la mer , le Sénégal , le Niger et la Gambie. Cela eût été un progrès au point de vue matériel. Il eût mis fin aux guerres intestines, aux animosités qui dévorent ces malheureux pays; mais en étudiant la question sous un autre aspect, on reste persuadé qu'au point de vue moral son triomphe eût été désastreux. Avec lui le dogme de Mahomet suit toujours la conquête, c'est-à-dire qu'à sa
suite marchent le matérialisme, la fatalité et le despotisme. La France n'a-t-elle pas le droit, nous dirons même le devoir de reprendre en sous-œuvre les visées de cet imposteur habile? L'unité, elle peut l'imposer dans des temps qu'il est possible d'entrevoir, et l'unité sous sa loi sera un immense bienfait : cette unité facilitera le développement des ressources matérielles du sol, elle activera la régénératien de la race noire par la morale féconde du christianisme, et rendra à ces peuples déshérités, vrais parias des sociétés modernes, une place honorable dans la famille humaine.
Si l'on examine maintenant quels sont les résultats obtenus pendant les dernières années qu'on peut appeler la période de guerre, il reste démontré, par des preuves manifestes, qu'ils sont considérables ; que les progrès de la colonie ont été constants , soutenus ; que la voie récemment tracée est bonne, et qu'en la parcourant avec persévérance on ouvrira au Sénégal des horizons nouveaux. Résumons en quelques lignes les faits accomplis ; c'est un moyen infaillible de rendre notre assertion saisissable pour tous.
Le Bondou, État considérable de l'intérieur, se trouvait en 1855 à la dévotion complète d'Al-Hadji ; l'almamy Oumar- Sané n'était en quelque sorte qu'un simple alfa, qu'un instrument nécessaire dont se servait le prophète pour l'exécution
de ses volontés. Dans ces circonstances peu favorables, Boubakar-Saada, le seul prince de son pays qui se fût déclaré pour les Bambaras, vint à Médine, après la défaite de ces derniers, se mettre sous la protection du gouverneur. On le reçut honorablement. Par malheur, il était sans ressource aucune, sans crédit sur ses compatriotes, et n'avait pas un seul partisan dans tout le Bondou. On n'hésita pas néanmoins à le reconnaître comme almamy. De fréquentes expéditions, dirigées contre les villages hostiles voisins de nos postes, fournirent à ce prince intrépide maintes occasions de se faire connaître et de porter partout la terreur. Boubakar, exploitant habilement notre appui ainsi que la crainte qu'inspirait son audace, est parvenu peu à peu à soumettre la contrée entière. Nous devons compter sur le dévoûment de ce chef1, dont nous avons fait la fortune, et que son intérêt, non moins que la reconnaissance, attache à notre cause.
Dans le Baol, le Sine, le Saloum, la Casamance, le développement de l'influence française est en bonne voie, et les traités conclus avec les chefs de ces royaumes s'exécutent sans trop de froissement.
1 Boubakar, en récompense du concours énergique qu'il n'a cessé de prêter aux autorités coloniales, a été fait chevalier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur. 11 est le seul prince indigène à qui cette d;stindion ait été accordée.
Le Cayor, à demi pacifié, réclame encore une attention soutenue. L'autorité du damel Madiodio est mal assise, fort contestée, très-précaire. Des colonnes mobiles sont fréquemment envoyées pour raffermir ce prince sur son trône, et leur intervention aboutit chaque fois à un démembrement de territoire. On peut donc affirmer, dès à présent, que l'absorption complète de cet État, si important pour la prospérité de notre colonie, ne tardera pas à être consommée.
Depuis 1854, il n'est peut-être pas un seul canton, pas un coin de terre au Sénégal qui n'ait été arrosé de sang humain. On ne s'élèvera jamais avec trop de force contre ces hécatombes offertes en holocauste au dieu des batailles! La guerre, à tous les âges du monde, a été considérée comme une calamité publique ; les fléaux qui l'accompagnent sont terribles ; les plaies qu'elle fait sont longues à guérir. Il faut qu'elle revête un caractère de nécessité absolue pour que l'on puisse essayer d'en justifier les implacables rigueurs. Cependant la Providence divine, dont nous ignorons les voies secrètes, a souvent fait jaillir le progrès de ces luttes sanglantes; elle a vivifié, rajeuni par elles des peuples dégradés, qui eussent disparu, sans ces rudes épreuves, dans les ténèbres profondes de la barbarie. La guerre du Sénégal, dont nous venons de retracer les péripéties principales, n'est-elle pas destinée à opérer une heureuse transformation de la race noire, et la
France n'est-elle pas l'instrument privilégié dont se sert l'éternelle Sagesse?
Nous allons revenir à notre sujet, sans entrer dans l'examen de ces questions d'un ordre supérieur.
L'une des conséquences immédiates de la guerre a été de nous rendre les maîtres réels du fleuve, dont nous ne possédions jusqu'ici que la souveraineté nominale. Nos embarcations le sillonnent de son embouchure aux cataractes du Félou sans être exposées aux insultes, aux attaques, aux avanies des riverains. Nous avons construit de nouveaux forts. Nous possédons quelques beaux territoires, et il nous est facile, aujourd'hui que les résistances ont été violemment vaincues, d'en prendre sans coup férir autant que nous le voudrons. Nous avons cessé de payer tribut pour les forts de Bakel, Médine, Sénoudébou, et les terres voisines ont été annexées à ces postes. L'important État du Oualo, devenu province française, soumis directement à notre autorité, laisse respirer à l'aise Saint-Louis, notre capitale coloniale. Le nombre de nos sujets, qui ne dépassait pas vingt mille, s'élève à près de cent mille âmes, et nous avons acquis une influence considérable sur plus de deux millions d'hommes. Déjà de nombreuses concessions de terres ont été faites sur divers points, les cultures y sont essayées avec succès, et une partie de la population tend à devenir agricole. Enfin, chose remarquable, le
-chiffre de notre mouvement commercial n'a pas eu à souffrir des hostilités, et s'est maintenu à 10,000,000 de francs.
Ce n'est pas qu'il n'y ait point d'ombres à ce tableau, •et que dans ces champs conquis il ne nous reste qu'à cueillir des fruits mûrs. Les passions religieuses, exaltées jusqu'au fanatisme, sont lentes à s'éteindre; pour assoupir les rancunes, calmer les discordes qu'elles ont fait naître, il faut l'action bienfaisante du temps unie à la tutelle réparatrice d'un gouvernement fort.
Nous ne terminerons pas ce chapitre sans faire un retour sur les Maures, qui les premiers troublèrent la paix générale. On ne peut leur contester une audace extraordinaire, un orgueil de race traditionnel, une cruauté farouche, un souverain mépris de la mort, vices et vertus qui leur font souvent tenter et mener à bonne fin les opérations les plus hasardeuses. Leurs qualités guerrières les avaient rendus à ce point redoutables, que la majeure partie des Yolofs riverains du Sénégal s'était, pendant la guerre, soustraite à leurs coups par l'émigration ; il y avait même, dans le Oualo, des villages entièrement abandonnés, tant l'épouvante était devenue grande. Faut-il conclure de ces faits que les noirs sont dépourvus de bravoure, d'énergie, de résolution, et qu'il nous sera bien difficile de les relever de l'état abject dans lequel ils se trouvent? Ce serait là une grave erreur. Les laptots de nos ba-
teaux à vapeur, nos spahis et nos tirailleurs noirs n'hésitent pas à attaquer les Arabes non-seulement à nombre égal, mais alors même que ces derniers sont deux contre un.
Au début de la guerre, ce que redoutaient les malheureux nègres, c'était d'apporter un appoint de force momentanée dans une querelle étrangère, c'était de surexciter outre mesure la sauvage barbarie des Trarzas en épousant notre cause, c'était enfin d'être abandonnés et sacrifiés à la paix. Un passé qui nous couvre de honte ne justifiait que trop leur défiance. Plusieurs fois déjà nous leur avions mis les armes à la main, et plusieurs fois aussi nous les avions livrés.sans remords à la haine implacable de leurs bourreaux, notamment en 1819, 1827, 1833 '. Que devenaient alors la générosité française et la foi promise ? « Ce sont des nègres, » répondront quelquesuns, entendant désigner ainsi une race inférieure, dégradée, faite pour la servitude, mise au monde pour l'esclavage, créée pour le plaisir d'une race supérieure, tenant enfin beaucoup moins de l'homme que de la bête de somme. Abominable calomnie inventée par des esprits pervers pour légitimer d'irrémissibles forfaits! calomnie que réprouvent avec une égale énergie la morale et la religion! Les nègres à l'état primitif sont certes bien loin d'être parfaits, mais on retrouve
1 Revue coloniale, 2e série, t. XVI, p. 301.
en eux les plus nobles sentiments que Dieu ait incrustés au fond de nos âmes : ils honorent les morts, respectent la vieillesse, pratiquent les saints devoirs de la famille et sont naturellement serviables. On leur a reproché la paresse, comme si les travaux les plus pénibles qu'ils acceptent en toute liberté dans nos comptoirs, — ainsi que le font les Auvergnats dans nos villes, — ne protestaient pas contre cette nouvelle accusation. Que sont, d'autre part, ces hardis pilotes qui risquent journellement leur vie à la barre du Sénégal, et dont le dévoûment est connu des cinq parties du monde ? Ceux qu'ils ont sauvés de la mort devraient bien nous le dire ! Sans doute, les noirs de l'intérieur sont moins laborieux, mais la nature a été si prodigue pour leur sol qu'ils n'ont pas de besoins à satisfaire.
A notre avis, les populations sénégambiennes présentent de sérieuses garanties d'avenir ; elles sont dans leur première enfance et cependant elles profitent déjà des rudiments de civilisation qui leur sont apportés. Quant aux Meures, on peut dire qu'ils se sont abâtardis. Leurs habitudes essentiellement nomades les rendent réfractaires à toute espèce de progrès : ce qui le démontre, c'est qu'ils possèdent, depuis des siècles, les germes précieux de tous les arts, de toutes les connaissances, et qu'ils sont moins avancés que le jour où, sortant de l'Yémen, ils conquirent l'Afrique.
On a dit encore que la guerre que nous faisions aux Trarzas profitant aux noirs, ces derniers auraient dû prendre fait et cause pour leurs libérateurs. Cela est vrai; mais les Yolofs n'entrevoyaient pas nettement, dans le principe, ce qu'ils pouvaient gagner à changer de maîtres. Ce n'est que dans la paix qu'ils compareront les bienfaits d'une justice honnête, régulière, égale pour tous, aux violences, aux déprédations des hordes sanguinaires, pillardes et malfaisantes que nous rejetons dans le désert. Le jour où les nègres ont été convaincus de la sincérité de nos paroles, de notre inébranlable volonté de les soustraire pour jamais aux exactions de leurs oppresseurs séculaires, ce jour-là, ils sont venus à nous. La population dispersée duOualo s'est reconstituée, les contrées voisines fournissent des émigrants à cette province, et ces pays féconds, qui ne demandent qu'un peu de culture pour donner beaucoup, doteront notre commerce de produits importants.
La ligne de conduite qui a prévalu en 1854 semble donc la meilleure. Nous devons la suivre avec résolution; il faut nous dire que les grands résultats ne s'obtiennent point sans de grands sacrifices et nous persuader, une fois pour toutes, que le moyen infaillible d'obtenir le respect des barbares est et sera toujours de mettre la force au service de la justice et de l'équité.
Le Sénégal, malgré ses récents progrès, n'est encore qu'un
modeste embryon de colonie, mais il est sur la voie de la prospérité; quelques années de persévérants efforts, quelques sacrifices nouveaux, en feront un établissement dont la mère patrie pourra s'enorgueillir. Afin de hâter ce grand résultat, il nous semble que les préoccupations administratives doivent se concentrer avant tout sur les questions suivantes, que nous allons étudier : Religion; — Occupation militaire; — Exploitation des mines d'or ; — Commerce et Agriculture.