‹ Le Sénégal, son état présent et son avenirChapitre 5 sur 19 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

La France a inscrit dans ses codes les plus larges principes de liberté religieuse qui aient jamais été édictés en ce monde. Elle les pratique loyalement, parce qu'ils font partie intégrante de ses mœurs bien plus encore que de ses lois. On doit ajouter à sa louange, — et ce n'est certes pas la moindre de ses gloires, — qu'elle cherche à naturaliser ces principes dans tous les pays qu'elle abrite de ses couleurs, et qu'elle s'ingénie à les faire prévaloir, sur tous les points du globe, par son influence, par sa diplomatie, par tous les moyens pacifiques dont elle dispose. A cet égard même, ses maximes ont quelquefois été poussées trop loin, en Algérie notamment, où, pour ne point froisser les susceptibilités du peuple conquis, les conquérants sont restés plusieurs années sans ministres

du culte, sans autels, sans temples édifiés à la gloire du Créateur.

Cette conduite était une faiblesse et un acte impolitique. Sous prétexte de ne troubler en rien la foi ombrageuse des Arabes, nous avons eu l'air de faire bon marché de la nôtre, de la sacrifier sans le moindre remords. Le vernis d'impiété que nous avons acquis aux yeux des indigènes, loin d'atteindre le but poursuivi, nous a déconsidérés ; il a été un scandale immense pour des gens dont le sens droit identifie l'homme et la religion. Si notre indifférence en matière de culte a été regrettable dans nos possessions africaines du nord ,, combien ne peut-elle être funeste appliquée à une contrée vierge comme le Sénégal, où tout est à faire, — on peut le dire, — surtout l'homme moral, l'homme de la civilisation, l'homme de l'avenir?

Les populations noires de la côte occidentale d'Afrique étaient, il y a peu d'années encore, adonnées à des superstitions grossières. Elles avaient bien la notion d'un être supérieur, mais elles ne le connaissaient que d'une façon confuse, indécise, et se plongeaient dans le fétichisme le plus barbare. Une partie des Sénégambiens admet le dogme de la prédestination ; attribue l^s éclipses à un gros chat qui met sa patte entre la lune et la terre, ou entre le soleil et la terre, selon qu'il s'agit de l'un ou de l'autre de ces astres; enfin, ces

nègres gardent une confiance illimitée dans les grisgris, espèces d'amulettes consistant presque toujours en caractères arabes tracés par les marabouts sur du papier, avec une plume spéciale et une encre saturée des cendres d'un bois particulier. Ces talismans sont conservés avec soin dans des bourses de cuir, des morceaux d'étoffe, des boîtes de métal. Comme chaque grisgris a sa vertu propre, il n'est pas rare d'en voir des collections variées sur le même individu.

Depuis longtemps les Maures ont converti au mahométisme une partie des peuplades qui bordent le Sénégal ; mais celles qui s'étendent dans l'intérieur des terres, Yolofs, Mandingues, sont encore idolâtres. Néanmoins, depuis près d'un siècle, l'islamisme s'infiltre peu à peu parmi elles, avançant pas à pas, d'une façon soutenue, faisant des conquêtes rarement pacifiques, employant surtout comme moyen de propagande la force et la terreur, et n'usant que fort peu de la persuasion. De nos jours, on peut prévoir l'instant où toutes les dissidences auront disparu,, où toutes les têtes se seront courbées devant une seule loi, grâce au zèle extraordinaire des peuples de race Foule, dont Al-Hadji Omar a su si bien utiliser l'enthousiasme au profit de son ambition personnelle.

Ce changement de croyance est-il un progrès? Oui, sans doute, si l'on ne considère que les modifications immédiates que le Coran introduit dans l'organisation politique et civile

des peuples ; mais si l'on tient compte des résultats ultérieurs, on est forcé de reconnaître que la doctrine de Mahomet est funeste, stérile, qu'elle n'apporte un stimulant momentané que pour laisser ensuite une torpeur profonde : elle paralyse, elle frappe d'impuissance et de mort les nations qui l'adoptent. Que peut-on, en effet, attendre de grand et de durable d'une religion qui profane la sainteté des affections domestiques par les mariages multiples, par la facilité et la fréquence du divorce? qui ne donne à l'hyménée et à la paternité aucun des sentiments affectueux dont les peuplades nègres les plus barbares sont imprégnées? Rien! si ce n'est d'initier les enfants au berceau aux haines, aux rancunes, aux jalousies, aux passions des mères. Rien ! si ce n'est de préparer des générations entières à ces drames intérieurs dont le dénoûment naturel est l'assassinat dès qu'il devient possible, dès que l'impunité semble assurée.

Le Coran est à la fois code religieux et civil. Selon les croyants, il a été révélé par l'ange Gabriel, et, par suite de son origine céleste, le livre saint est sacré, immuable, et ne peut être modifié dans aucun de ses détails. Il s'oppose donc à toutes les améliorations rendues nécessaires par le temps, les mœurs, les usages, les climats, même dans les lois purement civiles ; il sanctionne l'injustice à titre de révélation divine, repousse toutes les réformes, proclame la fatalité,

éternise l'esclavage, perpétue le despotisme au profit de quelques-uns, dégrade la femme et ne donne de satisfaction complète qu'aux appétits sensuels. Tels sont les résultats infaillibles produits par l'islam chez les Asiatiques, les Turcs et les Maures; tel est l'avenir qui semble réservé à la Sénégambie, si la France ne se hâte d'opposer une digue au torrent impétueux.

Nous pensons qu'il est pour nous d'une grande importance de combattre par notre influence, et au besoin par la force, le prosélytisme armé des sectaires musulmans. Nous ne pouvons rester neutres dans ces luttes de propagande religieuse. La raison, la politique, l'humanité, notre intérêt bien entendu, tout nous invite à prendre fait et cause pour les Idolâtres, car les idées modernes se grefferont plus facilement sur la barbarie que sur le mahométisme. Ce n'est pas qu'il entre dans notre esprit la moindre pensée de persécution contre ce dernier ; mais, s'il a droit à notre appui pour le libre exercice des pratiques de son culte, il ne saurait lui être permis de s'imposer par la force à des races placées sous notre tutelle, et qui le repoussent avec une extrême énergie. Nous ne devons pas, du reste, de faveur marquée à une loi dont le premier principe est l'horreur du chrétien, la haine de l'infidèle; à une loi qui ne cesse de prêcher la guerre sainte contre notre empire ; à une loi qui proclame méritoires les affreux massacres de

Djeddha, de Tripoli, du Liban, de Bosnie ; à une loi qui épouvante l'Europe, de loin en loin, par d'exécrables assassinats.

Les peuples de la Sénégambie qui adorent les idoles sont encore nombreux, quelques-uns même sont puissants ; mais il leur manque l'unité de direction pour résister avec avantage au fanatisme des convertisseurs Fouis, à l'égard desquels ils nourrissent une animosité héréditaire. Loin d'avoir contre nous la même haine, ils souhaitent, au contraire, notre aide pour repousser les attaques de leurs implacables ennemis. La France peut donc les gagner facilement à sa cause. Tout en les aidant, elle les formera à l'obéissance, elle les habituera à recevoir son impulsion, elle réalisera un progrès réel, elle fera un grand pas dans une voie de conquête pacifique.

Cette politique a ses avantages, ses charges, ses responsabilités impérieuses. La première de toutes réside, sans nul doute, dans le devoir d'appeler à la vie morale, à la civilisation, aux lumières du christianisme, les nouvelles familles dont la Providence semble nous commettre le soin. Pour marcher d'un pas sûr dans la route qui nous est ouverte, pour arriver infailliblement au but, nous n'avons qu'à vouloir et à tirer partie des ressources que nous avons sous la main.

Chaque année des phalanges de missionnaires quittent la patrie pour porter au loin la bonne nouvelle et annoncer une religion consolatrice et miséricordieuse. Pourquoi ces hommes

de paix et de pauvreté n'iraient-ils point semer le bon grain sur une terre déjà française? pourquoi ne consacreraient-ils pas au Sénégal et au Soudan une activité et des vertus qui sont partout fécondes? Les Indo-Chinois ont bien appris par eux à connaître, à aimer, à respecter la France : pourquoi les mêmes apôtres ne sont- ils pas chargés de convertir les nègres de notre colonie? n'est-ce pas une anomalie choquante de rencontrer sur tous les points du globe nos infatigables pionniers du catholicisme, hormis dans nos possessions d'Afrique? Si le gouvernement croyait devoir utiliser leur zèle, nous ne mettons pas en doute qu'ils ne répondissent avec joie à l'invitation qui leur serait faite. Leur apostolat est tout de paix ; leurs croyances ne réclament point l'emploi de la force pour s'établir; elles persuadent, gagnent les cœurs, consolent les affligés, secourent ceux qui souffrent, relèvent les faibles et rappellent les forts au sentiment de leurs devoirs. Les hommes de Dieu prêcheraient leur doctrine, les marabouts prêcheraient la leur, la liberté serait égale pour tous, et les indigènes qui se convertiraient, soit à Jéhovah, soit à Allah, le feraient sans contrainte.

Pour répandre les préceptes du divin Sauveur, il n'est besoin ni de la compression, ni des baïonnettes; il suffit, comme nous venons de le dire, de quelques hommes guidés par une sainte lumière. Cependant, comme la société des Missions

étrangères est pauvre, il y aurait urgence, nécessite même, d'inscrire au budget colonial une allocation assez élevée pour l'aider à supporter les charges qui pèseraient sur elle. Le gouvernement anglais, secondé par de nombreuses sociétés bibliques, donne annuellement des sommes très-considérables pour propager le protestantisme. Notre gouvernement ne donne pas une obole pour vulgariser la croyance de l'immense majorité des Français. Quel contraste frappant î A ceux qui ne voient que le résultat matériel, nous dirons que l'argent que nous proposons de demander aux contribuables serait de l'argent placé à gros intérêts, parce que plus il y aura de catholiques en Afrique, plus la France y comptera de sujets fidèles, moins elle y verra sa puissance contestée, moins elle aura, par conséquent, de forces de terre et de mer à entretenir.

Voici quel était, en 1861, d'après Y Annuaire du Sénégal et dépendances^ le personnel ecclésiastique de nos établissements de la côte occidentale d'Afrique : à Saint-Louis, un préfet apostolique, assisté de deux vicaires ; à Gorée, un curé, un vicaire, un desservant. Total , six prêtres séculiers pour toute la colonie. Quant aux postes de Dagana, Podor, Saldé, Matam, Bakel, Sénouclébou, Médine, ils attendent encore qu'on leur donne des pasteurs. — Les missionnaires de la congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de Marie, établis à Joal

et à Dakar, donnent aux fidèles les secours spirituels, tiennent des écoles et possèdent une imprimerie à Dakar. — L'instruction publique est plus avancée que le culte. Les frères dePloermel ont ouvert des écoles gratuites pour les garçons à Saint- Louis et à Gorée ; les sœurs de Saint-Joseph instruisent gratuitement les filles dans les mêmes villes. Il existe, en outre, une école primaire laïque, une école primaire libre et une école des otages à Saint-Louis ; une école primaire à Dagana, enfin une école primaire à Podor.

On a dit bien des fois que le catholicisme ne pourrait jamais faire de prosélytes parmi les noirs, sa morale élevée et pure étant trop au-dessus de leur intelligence grossière. L'amour désordonné des plaisirs sensuels, qu'on leur reproche, est un écueil sans doute, mais il n'est pas insurmontable, ainsi que l'attestent des faits nombreux. Il ne sera pas plus difficile à nos missionnaires de faire disparaître la polygamie qu'il ne l'a été aux marabouts arabes d'astreindre leurs adeptes à certaines pratiques du Coran, surtout à la privation des liqueurs fortes. D'ailleurs, nous trouvons des chrétiens respectables parmi les noirs de nos Antilles, et parmi ceux des villes de Saint-Louis et de Gorée. La petite république de Libéria n'est-elle pas un autre exemple à joindre à ceux que nous citons ? Cependant les méthodistes y dominent, et leur secte est de toutes les variétés du luthéranisme la moins

propre à se répandre chez des hommes vifs, enjoués, capricieux, mobiles comme des enfants.

A des peuples qui sont encore au berceau de la vie sociale, il faut un culte qui parle à l'imagination : le culte catholique joint à toutes les supériorités qu'il possède sur les pratiques des dissidents l'immense avantage de s'adresser à la fois à l'esprit et aux sens. L'éclat de ses cérémonies, ses pompes imposantes qui émeuvent tous les hommes, ses chants graves, solennels et mélodieux qui font monter l'âme vers les régions célestes, frappent les sauvages d'étonnement, de respect, d'admiration ; ces magnificences ravissent ces cœurs naïfs, pénètrent ces intelligences simples, et font germer des principes de foi que nos missionnaires cultivent ensuite avec succès.

Nous croyons donc fermement qu'il est temps de revenir aux anciennes traditions de nos pères, qu'il faut nous dépouiller d'un scepticisme contraire à notre passé, à notre intérêt et antipathique à nos mœurs ; enfin, nous sommes d'avis que la France peut et doit, sans porter atteinte à la liberté de conscience, favoriser la propagande catholique, la seule qui tende à grandir notre influence et à consolider les conquêtes faites par nos armes.

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