‹ Le Sénégal, son état présent et son avenirChapitre 6 sur 19 · OCCUPATION MILITAIRE · texte numérisé non relu

OCCUPATION MILITAIRE

Pour asseoir au Sénégal notre domination sur une base solide, pour mettre en tout temps notre colonie à l'abri des convoitises d'ennemis intérieurs ou extérieurs, il reste encore beaucoup à faire. La guerre semble terminée, et cependant la tâche de nos héroïques soldats commence à peine. Les Trarzas, — frères jumeaux des nomades algériens, — sont presque anéantis. Chez ces Maures, nous avons retrouvé la tactique, la manière de combattre des Arabes d'Ab-el-Kader et de Bou-Maza. Traqués de près par nos colonnes, ces insaisissables pillards fuyaient comme des fantômes, s'enfonçaient dans le Sahara, refuge réputé inaccessible, et y restaient confinés tant qu'ils pouvaient craindre nos entreprises. Nos troupes rentraient-elles à Saint-Louis, les Maures faisaient volte-face,

les suivaient pas à pas, évitaient avec soin tout engagement et cherchaient d'un œil attentif l'occasion d'un nouveau méfait, d'une nouvelle maraude.

Cependant la surveillance prescrite par l'énergique gouverneur qui, de 1854 à 1861, a dirigé les affaires de la colonie, était trop habile et trop sévère pour ne pas conduire à une pacification. Les Trarzas, une fois certains que la France n'était pas d'humeur à laisser impunie toute entreprise illicite, sachant, par expérience, nos soldats capables de pénétrer dans les solitudes sahariennes, se voyant décimés par la misère et les revers, ont enfin humilié leur antique orgueil et accepté une paix juste et honorable. Les conventions, librement consenties de part et d'autre ont été religieusement observées jusqu'à ce jour. En sera-t-il de même dans l'avenir? Oui, si nous restons toujours forts, toujours armés, toujours prêts au combat. Si nous sommes faibles, la paix ne sera qu'un répit pendant lequel nos anciens ennemis reprendront haleine, guériront leurs cicatrices, formeront de nouveaux guerriers pour recommencer, à nos dépens et aux dépens des noirs, leurs pillages traditionnels, dès que l'occasion leur paraîtra bonne.

De nos jours, le système des occupations restreintes a fait son temps. Nos essais malheureux suffisent à l'exclure aussi bien du Sénégal que de l'Algérie, et démontrent qu'un peuple

civilisé en contact avec des barbares est fatalement condamné * s'étendre, sous peine de voir sa considération diminuée et son honneur compromis. Si nous nous pénétrions bien de ces vérités élémentaires, si nous étions imbus des maximes qui guidèrent Rome, si nous aimions un peu moins les révolutions intérieures, si, enfin, nous avions été nourris avec les idées qui font la force de l'Angleterre, nous imprimerions à nos entreprises un cachet, une solidité, une grandeur, qui leur ont fait défaut bien souvent depuis un demi-siècle.

Examinons maintenant par quels points notre mouvement d'expansion en Sénégambie peut le mieux se produire.

Nous avons en nos mains une voie naturelle, une route praticable^ dont la Providence a fait tous les frais : c'est le fleuve. Les postes français qui le jalonnent augmentent en nombre et en importance. Cependant, comme ils sont disséminés sur une étendue de plus de trois cents lieues, ils garantissent mal, en temps de guerre, la sécurité de la navigation : il est, par conséquent, indispensable d'en construire de nouveaux.

Dans le voisinage de la mer et le long des rivages de l'Océan, notre position commence à être respectable. Saint- Louis ne voit plus ses portes insultées, d'un côté par les cavaliers maures, de l'autre par les fantassins du Oualo. Ce dernier État est définitivement annexé au premier arrondissement

colonial ; il est tout à fait pacifié, obéit sans résistance aux chefs nommés par nous, et se livre avec ardeur au commerce et à T agriculture.

Le Cayor est à peine entamé ; pourtant ce royaume, placé entre Saint-Louis e t Gorée, est infailliblement destiné à devenir province française. Comme les occasions de plainte contre lui ne manquent pas, il nous est facile d'annexer à nos domaines, soit le territoire tout entier, soit les parties qui nous sont d'une utilité immédiate, ainsi que cela a eu lieu pour la lisière qui borde l'Atlantique et pour les salines de Gandiole.

Le Fouta est gardé par les forts de Podor, Dagana, Saldé et Matam ; mais ces postes sont trop éloignés les uns des autres pour assurer au commerce une sécurité parfaite, et pour imposer une obéissance absolue à une population de 300,000 âmes, turbulente, belliqueuse, fanatique. Le fleuve doit donc être occupé militairement : il est même nécessaire que nos points d'appui soient assez rapprochés les uns des autres pour se secourir mutuellement, et qu'ils soient installés dans des endroits salubres, d'un accès facile, propres au commerce, afin qu'ils puissent servir de noyau à des villages considérables. La création de ces camps fortifiés aura pour première conséquence d'apprivoiser les indigènes, surtout si l'on fait preuve envers eux de justice et de bienveillance.

N'oublions pas que les peuples primitifs ne*professent de respect que pour la force et l'équité ; la faiblesse et l'injustice excitent ou leur haine ou leur mépris. Le Fouta étant une agrégation de territoires, un État fédératif obéissant à divers chefs jaloux les uns des autres, se trouve privé par cela même d'une grande partie de sa force, et les divisions intestines rendent presque impossible une action commune de la nation entière, en dehors des guerres religieuses. Les deux provinces du Damga et du Toro reconnaissent déjà notre protectorat : le Fouta central, quoique étant jusqu'ici indépendant sous la souveraineté d'un almamy électif, subit néanmoins de plus en plus l'influence française ; il ne cesse de donner des assurances de bon vouloir et de soumission, surtout depuis que le départ d'Al-Hadji Omar lui permet de réfléchir en liberté sur les suites d'une rupture avec nous.

Si le fleuve exige une attentive vigilance dans son cours inférieur et moyen, les intérêts qui s'agitent dans sa partie supérieure ne réclament pas une sollicitude ni moins sérieuse, ni moins incessante, car c'est là qu'est en grande partie l'avenir de la colonie, comme nous le dirons plus tard. Actuellement, nos possessions se réduisent à Bakel, chef-lieu du deuxième arrondissement, ayant pour satellites Makhana, aujourd'hui transporté à Arondou, au confluent du Sénégal et de la Falémé; Médine, célèbre par son siège; Sénoudébou; Kéniéba,

un instant occupé, puis abandonné. Mais tous ces postes, ne l'oublions pas, ne doivent être que les premières étapes de la grande route qui conduit au Niger, sur lequel il est important pour notre commerce de devancer la Grande-Bretagne.

Pour que ce but pût être atteint, ne faudrait-il pas sans retard marcher en avant, même au prix de sacrifices pécuniaires un peu lourds? ne serait-il pas utile de remonter la Falémé jusqu'à sa source, de la couvrir de forts et de blockhaus? Cette rivière a été de tout temps le théâtre de luttes sanglantes entre les Malinkiés du Bambouk et les Peuls du Bondou, qui se disputaient la rive droite. Aujourd'hui les deux chefs principaux de ces peuples, Bougoul et Boubakar- Saada, sont nos alliés; c'est par nos secours qu'ils ont reconquis leurs domaines ; aussi est-ce sous notre médiation qu'ils ont terminé leurs différends, et signé, en 1859, une paix qui fixe leurs limites respectives d'une façon bien définie. La France a stipulé pour elle, à la même époque, des concessions territoriales. Quel parti en a-t-elle tiré jusqu'à ce jour? Aucun que nous sachions.

Le Bafing (nom du Sénégal, de sa source à Gouïna) et ses affluents supérieurs, Kokora, Baoulé et autres, sont encore plus importants à conquérir que la Falémé. Le Bafing et le Ghioliba (Niger) sortent de la même chaîne de montagnes, coulent d'abord parallèlement vers le nord avant de s'infléchir à

l'ouest et à l'est et sont dans quelques endroits très-rapprochés l'un de l'autre. Puissamment retranchés à la naissance du premier de ces fleuves, des maîtres européens exerceront sur le second une influence considérable. Leur action ne deviendrait-elle point prépondérante, si une exploration plus approfondie du pays révélait un sanal naturel entre les deux immenses cours d'eau qui descendent des montagnes des Kong? Ces communications, connues sous le nom de marigots, sont assez fréquentes entre les rivières de cette partie de l'Afrique pour autoriser une semblable hypothèse.

Supposons maintenant la France établie dans le Fouta- Djallon, à seize cents kilomètres de Saint-Louis, régnant de la source du Bafing à la cataracte de Gouïna, comme elle règne maintenant, à peu près en souveraine, sur le Sénégal, deMédine à l'Océan; admettons qu'elle édifie un fort à Gouïna, qu'elle en élève d'autres au confluent des rivières tributaires, qu'elle crée de distance en distance des postes habilement choisis comme points d'attaque et comme points de refuge : quel magnifique avenir, quelle séduisante perspective, quels immenses horizons n'aura-t-elle pas ouverts à son activité civilisatrice, à son commerce, à son industrie ?

Les peuples qui habitent le Bambouk, hostiles à l'islamisme, nous accueilleraient comme des libérateurs et ne verraient en nous que des amis à ménager. Les débris des Bambaras et

des Diawaras du Kaarta se lèveraient comme un seul homme, pour rompre, à notre approche, des chaînes détestées, pour briser un joug qu'ils subissent en frémissant, pour exterminer des conquérants abhorrés. Il en serait sans doute de même du Ségo, contrée non musulmane très-puissante, qui occupe les deux rives du Ghioliba, sur une longueur de plus de cent lieues. Cet État, attaqué avec vigueur en 1859 par Al-Hadji Omar, résiste avec des alternatives de succès et de revers et n'est point encore entamé.

La politique militante, dont nous venons d'exposer quelques points principaux, nous paraît bien préférable à la politique expectante qui semble prévaloir depuis peu et qui succède à celle qu'avait inaugurée l'entrée de Mgr le prince Napoléon au ministère de l'Algérie et des colonies. Son Altesse Impériale, dans des vues larges, élevées, auxquelles on ne saurait trop applaudir, avait prescrit des mesures qui devaient porter trèshaut notre grandeur au Sénégal et au Soudan. La mise en pratique des idées du prince subit un temps d'arrêt. Il faut, sans doute, attribuer ce revirement à des embarras budgétaires ou à des complications extérieures.

Si les circonstances permettent de revenir sous peu aux errements suivis avec succès de 1854 à 1861, nous devrons prendre parti dans les guerres religieuses, nous poser carrément en défenseurs des races Malinkiés, presque toutes ido-

lâtres, contre la race Peule mahométane. Le Ségo a soutenu, il y a une cinquantaine d'années, une lutte à outrance contre l'État peul et musulman du Massina. Comme il est probable, s'il résiste à Omar, qu'il aura bientôt à repousser une nouvelle guerre sainte de son fanatique voisin, il serait d'une saine conduite gouvernementale d'aider à sa défense, pour ne pas laisser surgir sur nos frontières un empire trop redoutable. Nous pourrions stipuler, comme dédommagement de nos sacrifices, la création d'un comptoir français à Ségo, le droit exclusif de naviguer sur le Niger sur un pied d'égalité parfaite avec les indigènes, la libre circulation de nos marchandises dans le royaume, la protection efficace de nos nationaux, enfin la création d'un consulat dans la ville de Ségo-Sikoro. Il ne serait peut-être pas difficile, moyennant certaines indemnités, d'amener le roi à nous laisser établir des chantiers de construction sur ses terres. Nos bâtiments, descendant le Ghioliba, iraient porter nos produits et notre renommée par delà Tombouctou, au cœur du Soudan, au centre inexploré de l'Afrique. D'ailleurs, ne pourrait-on pas démonter, à Médine ou à Gouïna, un de nos petits vapeurs contruits exprès pour la navigation fluviale, en transporter toutes les pièces à Ségo, et montrer aux peuples émerveillés ce témoignage irrécusable de la supériorité de nos arts et de nos industries?

Un pareil plan, me dira-t-on, est aisé à concevoir dans le silence du cabinet, mais l'exécution en serait difficile sur les lieux mêmes, elle serait surtout fort coûteuse et entraînerait à une nouvelle guerre contre Al-Hadji. Ces objections sont plus spécieuses que réelles ; car pendant six mois de l'année le fleuve étant navigable pour nos vapeurs, de Saint-Louis à Médine, facilite les transports. Entre la cataracte du Félou et celle de Gouïna, de petits avisos supprimeraient la distance. Au-dessus de Gouïna, sur le cours du Bafing, des bateaux plats d'un faible tirant d'eau seraient d'un précieux secours pour nos opérations commerciales ou militaires. Quant au prophète Omar, il est indubitable que nous aurions à le combattre, mais cette considération ne saurait arrêter notre marche vers l'Afrique centrale. La France aime trop les entreprises hardies pour ne pas répéter une fois encore avec le grand Corneille :

A vaincre sans péril on triomphe sans gloire.

D'ailleurs, cette fois, au lieu d'être entourés d'ennemis, nos soldats verraient leurs rangs grossis par des alliés braves, nombreux, d'autant plus ardents à la bataille qu'ils auraient des injures plus sanglantes et plus anciennes à venger. Notre décision aurait encore pour résultat d'empêcher un

retour offensif très-possible d'Al-Hadji sur nos possessions actuelles.

La question financière n'est pas non plus bien inquiétante. Sans doute il faut de l'argent, mais beaucoup moins au Sénégal qu'en tout autre lieu du monde. Là, nous pouvons recruter des troupes indigènes nombreuses sans le moindre obstacle ; guidées par des officiers blancs tirés des régiments d'Algérie, et appuyées de quelques faibles corps européens, elles suffiraient amplement aux besoins nouveaux. Leur solde et leur entretien seraient peu onéreux; habituées au climat, elles garderaient les postes insalubres pour les Européens, et la somme dont elles grèveraient le budget colonial serait hors de proportion avec l'importance des services rendus. Les querelles religieuses, qui éclatent en Sénégambie par périodes intermittentes, sont des causes d'inquiétude qui troublent le repos de nos frontières ; en créant au loin de nouveaux postes, nous éloignerions ces principes d'agitation, et la paix renaîtrait dans les pays soumis à nos lois. Peut-être même préviendrions-nous des guerres dispendieuses, car l'axiome Si vis pacem jiara hélium est surtout applicable aux nègres î Par nature, ils sont portés à exagérer, soit notre force, soit notre faiblesse ; ils nous jugent sur nos actes sans les approfondir, d'où il résulte que la politique la plus hardie est souvent la plus prudente et la plus sûre.

MO

On objectera peut-être que la création d'une armée noire atteignant un effectif considérable ne serait pas sans danger. On s'appuiera, pour étayer cette assertion, d'un exemple récent, présent encore au souvenir de tous, de la formidable révolte des cipayes qui ont mis à deux doigts de sa perte l'empire asiatique de nos voisins d'outre-Manche. Mais on oublierait, en faisant cette comparaison, que des faits qui semblent identiques au premier abord, diffèrent en réalité par bien des points, et que d'ailleurs, fussent-ils absolument semblables, les conséquences n'en seraient pas rigoureusement les mêmes. Entre le Sénégal et l'Inde, il y a différence de mœurs, d'usages, de culte, d'organisation administrative et sociale. Ce n'est pas tout : les officiers anglais ont souvent blessé les préjugés de caste enracinés chez les Indous et ont froissé les troupes indigènes par la raideur de leur morgue britannique. Il en est résulté une gangrène profonde dans la force militaire chargée de veiller au salut de l'État : Les cipayes, mal surveillés par des commandants qui vivaient le moins possible avec les bataillons, ont longtemps couvé contre ces chefs étrangers une haine sourde dont nous avons vu la sanglante explosion.

Aucun drame semblable au drame indien n'est à craindre au Sénégal. Le cipaye déchoit et perd de sa dignité vis-àvis de ses semblables en prenant le mousquet ; le nègre est,

au contraire, fier de son uniforme, qui l'honore aux yeux de ses égaux ; ces derniers lui donnent le titre de blanc, de même qu'ils appellent blancs tous les habitants de nos villes sans distinction de couleur : il est vrai que, pour désigner un Européen d'origine, ils disent : C'est un blanc venu de la nier. Nos officiers ne sont ni raides, ni hautains; ils n'humilient pas leurs soldats, ils les surveillent avec une sollicitude paternelle, ils sont présents au corps, en sorte que le moindre signe de désaffection ne saurait leur échapper.

Depuis 1860, la paix est devenue générale et a rendu disponibles toutes les ressources de la colonie. Ces ressources, loin d'être réduites, devraient être accrues, parce qu'il en est de la fortune publique comme de celle des particuliers, et qu'il faut savoir semer pour recueillir. Les dépenses qui seraient faites pour établir solidement la puissance française sur le haut Sénégal et sur le Niger rentreraient au centuple en peu d'années. La Providence a préparé les voies à nos conquêtes avec une sagesse et une prodigalité sans seconde ; elle a mis en nos mains des cours d'eau magnifiques, des forêts vierges d'essences variées, des provinces fertiles, des royaumes où l'or et le fer sont à fleur de terre. Oserons-nous laisser tant de richesses improductives? la malédiction du Très-Haut pèsera-t-elle de siècle en siècle sur ce sol si fécond et sur la lignée de Cham qui le reçut en partage ? A nous, fils aînés

de l'Église, est réservée la noble tâche de régénérer hommes et choses par le christianisme, l'industrie, le commerce, les arts. La France doit prouver au monde qu'elle est capable de mener à bonne fin cette grande entreprise, et que le progrès marche constamment avec elle, alors même qu'elle engage ses enfants dans les hasards des batailles.

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