EXPLOITATION DES MINES D'OR
« Le pays de Bambouk a été appelé, avec raison, le Pérou « de l'Afrique. Ses mines fournissent de l'argent et du fer de « fort bonne qualité, ainsi qu'une grande quantité d'or. Les « principales mines sont situées dans les environs de la ville « de Bambouk, mais on en retire bien plus encore du sable « aurifère que charrient les rivières \ »
« En remontant le Sénégal à deux cent quatre-vingts lieues « de Saint-Louis, on trouve le pays de Galam et de Bam- « bouk, qui renferment les mines d'or les plus riches du « globe. Quoique les nègres ne sachent pas les exploiter, « quoiqu'ils ne cherchent l'or qu'à la surface de la terre, ils
1 Encyclopédie du xixe siècle.
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« en ramassent une grande quantité; cependant on conçoit « que les Européens en tireraient mille fois plus, et que les « nègres trouveraient de l'avantage à nous céder l'exploita- « tion de ces mines. Buonaparte ne l'ignorait pas; il avait « envoyé des agents dans le pays et n'attendait que la paix « avec l'Angleterre pour exploiter les mines de Bambouk et « de Galam \ »
Les deux citations que nous venons de faire suffisent pour donner la mesure exacte de ce qu'on savait, il y a bien peu d'années, des mines d'or du Bambouk. Ces lignes ont été inspirées par les récits de Compagnon, David, Coste, Legrand, Aussenac et autres qui visitèrent la contrée de 1716 à 1756. Depuis 1844, de nouveaux explorateurs ont rouvert les routes suivies par leurs devanciers, routes dont la trace s'était effacée depuis longtemps. Les rapports faits par MM. Huard, Raffenel, Rey, Flize, Pascal et Lambert, ont fait justice des exagérations des voyageurs du dernier siècle, mais ils ont pleinement confirmé l'existence et la richesse sur plusieurs points de terrains aurifères dans le Bambouk. Hâtons -nous d'ajouter que ces relations n'ont pu dissiper tout à fait les ténèbres qui voilent ce pays mystérieux et qu'il serait possible, lorsque la lumière sera complète, qu'on vît des réalités
1 Mémoire sur les mines d'or de Bambouk. Paris, Bachelier, 1826.
dans les merveilles dont on a bercé nos imaginations. Quoi qu'il advienne, ne doit-on pas, dès à présent, utiliser les découvertes faites, entrer en jouissance des gisements situés à notre portée et en commencer l'exploitation?
Natacon, Farbona, Nambia, Semeyla, Tumba-Aura, etc., sont citées, dans les relations primitives, comme étant des mines d'une richesse exceptionnelle. De ce qu'elles sont actuellement inconnues, pour la plupart, on aurait tort d'en conclure qu'elles n'ont jamais existé que dans les contes des narrateurs. Ces derniers ont fort bien pu appliquer à une mine un mot qui pour les indigènes désignait un autre objet, et tomber ainsi dans une erreur assez habituelle à ceux qui ne connaissent point ou qui possèdent mal la langue d'un pays. On peut admettre encore, ce qui est une hypothèse fort probable, que les exploitations ont été délaissées soit parce qu'elles cessaient de donner des produits lucratifs, soit parce que les terrains situés à la surface étaient épuisés et que les indigènes ignoraient l'art de construire des galeries, soit enfin parce que les orpailleurs avaient été dispersés par suite des vicissitudes de la guerre. Dans tous les cas, la disparition d'un nom ne serait pas suffisante pour taxer d'inexactitude les découvertes anciennes et pour nier la présence de l'or dans le Bambouk. L'or, d'ailleurs, affirme suffisamment son existence en arrivant à nos comptoirs depuis plusieurs siècles, et la production
du précieux métal augmente ou diminue selon l'état de calme ou de trouble des peuplades indigènes.
Les voyageurs modernes ont particulièrement décrit le rayon aurifère de Kéniéba, peu éloigné du poste de Sénoudébou. Il est appelé Dambagnaney ou mieux Dembadjadjé ' par les indigènes, mot synonyme, dans leur langue, d'une réunion de trous naturels ou artificiels. Le sol des mines consiste en un terrain alluvial formé de sable, de cailloux quartzeux roulés et d'une argile schisteuse mêlée quelquefois de terre grasse et noirâtre. C'est sur ce fond facile à creuser qu'on pratique, pendant les cinq mois de saison sèche, des excavations de sept à huit mètres de profondeur : on ne descend généralement pas plus bas, parce que les étais sont inconnus, qu'on se borne à consolider les puits au moyen de traverses horizontales, et que les éboulements sont très-fréquents. Si ce mode de fouiller les entrailles de la terre est primitif, les procédés de lavage ne le sont pas moins. A mesure que la terre est extraite, des femmes en remplissent des calebasses qu'elles portent sur leur tête jusqu'au torrent de Kéniéba : la distance entre les deux points étant de trois ou quatre kilomètres, il en résulte beaucoup de fatigue et une grande perte de temps. Là, les cailloux, les gros fragments de schiste sont rejetés par un premier lavage. A la suite de cette opération préliminaire, la calebasse contient une ma-
tière boueuse qui, soumise encore à des lavages successifs, finit par laisser voir l'or mêlé d'un peu de sable noir. Les paillettes sont microscopiques : aussi l'on n'a pas de peine à concevoir qu'une grande partie ait été perdue et rejetée, malgré l'habileté remarquable des orpailleuses.
Il est fort difficile d'apprécier exactement la richesse de ces mines. Ce n'est pas un Pactole, au dire de M. Rey, qui, en 1852, a écrit sur elles de bonnes pages; mais ce voyageur n'hésite pas néanmoins à affirmer qu'elles donneraient au moins deux cents kilogrammes d'or par million de kilogrammes de terre. Soumises à une exploitation intelligente, elles rendraient donc des bénéfices considérables.
La bourgade de Kéniéba est bâtie sur un marigot, le Diambalou, malheureusement à sec une partie de l'année. Malgré cet inconvénient, il est aisé de la relier à Saint-Louis par des communications régulières, en lui créant un port à Sambaya-ya, à Ndangan ou à Sansanding, sur la Falémé. Entre elle et l'un de ces points, la distance est courte (16 kilomètres) : on peut ouvrir une route carrossable, on peut établir un chemin de fer américain peu coûteux, nos traités avec les chefs voisins Bougoul et Boubakar-Saada nous en laissent la faculté; le sol ne présente point d'obstacle et s'incline en pente douce jusqu'à la rivière.
Solidement établis à Kéniéba, il sera nécessaire de relever
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l 'ancien fort construit à Farabana par les compagnies privilégiées ; les habitants sollicitent notre retour, Bougoul nous appelle de tous ses vœux, et quoique la ville soit bien déchue de son antique importance, elle n'est point sans valeur : 1° au point de vue commercial, elle sert d'étape presque obligée aux caravanes qui, de l'est ou du nord-est, vont en Gambie; 2° au point de vue stratégique, elle commande le Bambouk central, et du haut de ses remparts, on donnerait la main à Sénoudébou, à Médine, enfin à Gouina, où il serait important de voir flotter sans retard les couleurs françaises.
D'où provient l'or des terrains d'alluvion de Dambagnaney? La réponse n'est pas douteuse : les torrents, les pluies, les orages, les tornades l'ont détaché du flanc des montagnes circonvoisines, où les naturels assurent qu'il abonde. Ces derniers ne cherchent point à l'extraire : le manque d'outils pour s'attaquer à la roche dure, la paresse, le défaut de besoins à satisfaire, leur font préférer le travail moins pénible, mais aussi moins lucratif, que nous avons décrit.
Un tel état de choses ne pouvait échapper à la sagacité, à l'esprit clairvoyant du prince Napoléon pendant son court passage aux affaires. Son Altesse Impériale s'était dit que la France ne saurait voir éternellement à portée de sa main tant de richesses improductives, lorsque tout l'invitait à s'en saisir, les naturels, les circonstances, ses besoins et le souci de sa prospé-
rite. D'ailleurs il appartenait au gouvernement actuel, plus qu'à tout autre, de mener à fin une entreprise caressée par le premier empereur, entreprise qui n'avait pu être réalisée au commencement du siècle parce qu'alors la colonie du Sénégal, bloquée par les Anglais, ne pouvait communiquer avec la métropole, et que les ressources locales étaient absorbées par la nécessité de repousser les insultes des croiseurs britanniques.
En 1858, l'empire était en paix avec tous les peuples; il était sorti victorieux de deux guerres formidables ; une industrie puissante mettait à sa disposition des ressources sans cesse renouvelées, et la vapeur lui assurait des moyens d'action rapides. Le prince ministre jugea que le moment était propice pour nous établir près des gîtes aurifères et vérifier si nous possédions réellement une Australie africaine. Par ses ordres, une colonne partie de Saint-Louis occupa Kéniéba sans résistance, le 28 juillet 1858, et construisit un poste destiné à protéger l'exploitation des mines. Les premiers essais furent couronnés d'un plein succès : il suffit, pour s'en convaincre, de relire le rapport adressé au prince Napoléon par le gouverneur, M. le colonel Faidherbe \
4 Rapport adressé à S. A. I. le prince Napoléon, chargé du ministère de l'Algérie et des colonies, par M. Faidherbe, gouverneur du Sénégal, sur l'expédition aux mines d'or du Bambouk, la prise de possession de Kéniéba et
A partir de cette époque, quelques travaux ont été exécutés sous la surveillance de M. Maritz, capitaine du génie. Ils ont corroboré les premières espérances d'une façon aussi complète que victorieuse, malgré les ressources minimes, l'outillage imparfait et le personnel insuffisant employés sur la mine. M. Maritz a adressé au gouvernement colonial un compte rendu des résultats obtenus à Kéniéba en 1858 et 1859. Son rapport élucide trop bien la question aurifère, question vitale pour l'avenir du Sénégal ; il démontre avec une trop grande clarté la valeur du point que nous occupons dans le Bambouk, pour que nous nous bornions à en faire connaître l'esprit et le sens. Voici ce document dans son intégrité f.
« Pendant l'exercice 1858-1859, nous avons dû employer presque tout notre personnel à la construction des ouvrages de défense et des établissements provisoires, aux travaux de route, etc. Il ne nous a été possible d'affecter au service des mines que peu de bras ; nous n'avions, du reste, pas tout le matériel nécessaire pour l'exploitation réelle ; on n'a pu que faire des recherches sur les terres des environs de Kéniéba. « Nous avons construit un grand nombre de puits et plu-
la création d'un établissement dans cette localité. {Moniteur de la flotte, numéro du 30 octobre 1858.)
1 Rapport du capitaine du génie Maritz sur l'exploitation des mines d'or de Kéniéba. (Moniteur de la flotte, numéro du 11 mars 1860.)
sieurs galeries à différentes profondeurs ; nous avons ouvert des tranchées, nous avons pris des terres sur les montagnes, sur leurs versants et à leur pied, dans le fond et sur les bords des ravins; nous en avons pris dans nos jardins et sur les chemins, partout enfin ; ces terres ont été successivement essayées, et dans toutes on a trouvé plus ou moins d'or.
« Parmi les terres de la surface du sol, et qui, par suite, ne nécessitent pas de main-d'œuvre pour l'extraction, celles qui sont les plus riches se trouvent sur les bords des ravins ; ces terres-là pourront être exploitées à bien peu de frais, mais elles sont loin d'être aussi riches que celles que nous avons trouvées dans plusieurs de nos puits et galeries, à des profondeurs variables de 6 à 12 mètres.
« La meilleure terre des puits est un schiste micacé, noirâtre, contenant des petites veines de quartz; nous avons aussi rencontré des veines de 0ra,20 à 0m,30 d'épaisseur de quartz et d'argile rougeâtre, contenant de l'or en abondance, non en grosses pépites, mais en petits cristaux noyés dans le quartz.
« Le minerai tiré de ces veines a dû être écarté faute de moyens de broyage; il n'est donc pas entré dans les terres que nous avons analysées, terres qu'il aurait fort enrichies.
« Notons, en passant, que nous n'exploitons pas de filons ; que nous n'opérons pas sur des roches dures, mais sur des
sables et des terres d'alluvion qui sont très-faciles à abattre.
« Passons aux essais que nous avons faits des diverses terres, et expliquons quels moyens nous avions à notre disposition.
« N'ayant pas tous les éléments nécessaires et pas de laboratoire, nous n'avons pu faire d'analyses chimiques; nous avons dû nous borner à faire des lavages.
« Ces lavages n'ont pu donner que des résultats fort imparfaits, et voilà pourquoi, n'ayant pas de machines à bocarder et aucun moyen de broyage, nous avons été obligés de faire passer des terres sortant des puits à la claie, de manière à en séparer toutes les parties un peu grosses; le restant ne contenant plus que du sable et des terres, avec des petits graviers, était seul soumis au lavage.
« Nous laissions donc déjà de côté une partie notable du minerai qui, soumise au bocardage, aurait certes fourni de l'or, comme on a pu s'en convaincre en cassant quelques morceaux avec le marteau.
« Les terres destinées à être lavées étaient portées dans des auges à grillage, d'où elles passaient sur des tables inclinées couvertes de drap, après avoir été agitées dans les auges, pour permettre à l'eau qui y tombait de délayer les terres et de séparer celles qui adhéraient au gravier.
« Le sable, les terres et les parties de quartz les plus fines
passaient seuls à travers le grillage; les morceaux de minerai restés dans les auges, sur les grilles, étaient rejetés; deuxième perte de matière contenant encore de l'or. Sur les tables il restait les paillettes d'or, une partie des terres et des grains de quartz; enfin il tombait au pied des tables la plus grande partie des terres soumises au lavage, et d'autres morceaux de quartz pouvant aussi contenir de l'or et qui avaient présenté à l'eau une assez grande surface pour lui permettre de les entraîner.
« Après l'opération, les draps des tables étaient lavés dans des cuves pleines d'eau, et les terres qui s'y déposaient étaient soumises au lavage tel que le font les orpailleuses du pays, dans des calebasses auxquelles elles impriment des oscillations pour déverser toutes les parties les plus légères. On arrivait ainsi, par des lavages successifs, à séparer complètement l'or des terres.
« C'est l'or obtenu ainsi qui a servi à juger de la richesse des divers terrains. Comme nous le disions plus haut, nos moyens étaient aussi imparfaits que possible ; nous avons en effet été obligés, à chaque phase de l'opération, de mettre de côté une. partie de minerai qui, nous en sommes certains, contenait encore de l'or.
« Nous pouvons, du reste, donner une preuve de la nécessité de faire passer tout le minerai sous les bocards ; la voilà :
« 100 kilogrammes de terres provenant d'une de nos galeries, traitées comme il vient d'être dit, produisirent 0 gr. 177 ; on prit le résidu, c'est-à-dire les terres rejetées des calebasses par les orpailleuses ; ces terres furent pilées dans un mortier en bois, avec un pilon en bois, c'est-à-dire bien imparfaitement, puis lavées, puis repilées et relavées, en tout quatre fois. Après chaque opération on trouva plus d'or qu'à la première, et après les quatre, on obtint 1 gram. 300 à ajouter à 0 gram. 177.
« Les 100 kilogrammes de minerai, au lieu de 0 gram. 177, produisirent donc 1 gram. 477 ; les derniers résidus auraient encore pu être piles et lavés, et auraient sans doute produit encore un peu d'or.
« Nous venons de constater l'avantage qu'il y a à broyer les terres recueillies sur les tables de lavage. Que serait-ce si, au lieu de rejeter à chaque moment une partie du minerai, souvent la plus riche, on pouvait la faire passer en entier sous des bocards et la réduire en particules extrêmement fines?
« A la nécessité d'avoir des bocards et des débourbeurs, ajoutons l'amalgamation pour traiter les terres enrichies, déposées sur les tables; nous serons assurés, en employant ces procédés, de ne perdre que très-peu d'or, résultat qu'on est loin d'atteindre en opérant comme nous l'avons fait, ou comme le font les indigènes.
« Nous croyons ne pas trop nous avancer en disant qu'en mettant en usage les moyens perfectionnés dont nous avons parlé, on obtiendra un rendement trois fois plus grand au moins que celui trouvé, ou 4 gram. 1/2 environ pour 100 kilogrammes.
« D'un autre côté, les terrains à exploiter au-dessous du sol ne se trouvant guère qu'à une profondeur de 10 mètres, et le plus souvent au-dessus, les frais d'extraction ne seront jamais considérables ; nous nous trouvons donc dans de fort bonnes conditions d'exploitation.
« Les sables pris à la surface du sol, traités de la même manière, ont produit 0 kilog. 00091 par 100 kilog. ; traités par des procédés plus complets, il est certain que leur rendement serait considérablement augmenté.
« Pour qu'une exploitation régulière puisse couvrir les frais, il est reconnu qu'elle doit donner au moins 0 kilog. 0002 par 100 kilog., résultats que nous dépasserons de beaucoup, surtout avec les terres des galeries.
« Si on opérait sur des roches dures ou des filons, on devrait obtenir au moins 0 kilog. 004 pour 100 kilog. ; mais, nous le répétons, nous n'avons à traiter que des sables et des terres contenant du quartz en petits morceaux et par petites veines, le tout très-facile à extraire.
« En examinant les résultats produits par les exploitations
(sables et alluvions) de toutes les parties du monde, on reconnaît qu'en écartant celles de la Californie, de l'Australie et deux de la Russie, dans l'Altaï et dans l'Oural, où l'on trouve seulement de grosses pépites qui augmentent considérablement le rendement, nous obtiendrons des résultats bien supérieurs à ceux des autres exploitations.
« Ajoutons à cela que la main-d'œuvre est à fort bas prix dans le pays. Quand nous sommes venus nous établir dans le Bambouk, le pays était complètement dépeuplé, par suite de plusieurs années de guerre, de sorte que nous n'avons pas pu tirer grand parti des indigènes dans les travaux ; cette année, il nous a fallu employer des ouvriers du bas fleuve, que nous avons dû payer à raison de 1 fr. 45 c. par jour ; mais, depuis notre arrivée, les villages abandonnés voient revenir leurs habitants, et il est à présumer que sous peu ils nous offriront des ressources pour l'exploitation des mines. Le prix de la main-d'œuvre sera réduit de beaucoup, une manœuvre du pays n'étant payée qu'à raison de 0 fr. 65 c. par jour.
« Ce fait est à ajouter à ceux que nous avons déjà posés comme devant nous assurer une exploitation fructueuse pour l'avenir.
« Disons enfin quelques mots, du commerce de l'or qui se fait et pourra se faire à Kéniéba, et du profit que pourra en retirer le gouvernement ou une compagnie particulière
si, plus tard, on remet l'exploitation à l'industrie privée.
« L'an passé, comme nous l'avons dit, le pays était abandonné, ainsi que tous les pays voisins; aussi s'est-il présenté peu de vendeurs. Aucune caravane, venant du sud ou de l'est, n'a paru dans le Bambouk et le Bondou, contrairement à ce qui arrivait, il y a quelques années, avant la guerre d'Al- Hadji.
« Malgré cela, de jour en jour le nombre des vendeurs a augmenté : en juin il s'en est présenté cent vingt-cinq, et dans la première quinzaine de juillet cent quatorze, tandis que nous n'en avions vu que deux ou trois par mois au commencement de notre installation. Il est donc permis de supposer que, la tranquillité se rétablissant dans les pays environnants, le commerce de l'or prendra de l'étendue à Kéniéba.
« Ce commerce pourra être très-lucratif, puisque le gros d'or s'achète 2 fr. 95 c. en marchandises, ce qui porte le prix du gramme à 0 fr. 77 c. ; le bénéfice est donc de 300 p. 0/0 environ. Les conclusions qui découlent naturellement de ce qui précède, sont que l'État a tout intérêt à entreprendre largement les travaux d'exploitation, et par suite à nous procurer les machines que nous avons demandées, et à nous accorder l'augmentation du personnel qui nous paraît indispensable. »
Fiat lux! tel était depuis près d'un siècle le vœu général, non-seulement au Sénégal, mais encore dans la mère patrie, sur cette importante question des mines d'or. Eh bien! le doute n'est plus permis, la lumière s'est faite : elle jaillit irrécusable et puissante du rapport de M. le capitaine Maritz ; elle éblouit tous les yeux par son irrésistible clarté. Que serait-ce donc si, au lieu d'analyser des terrains d'alluvion, les opérateurs avaient pu s'enfoncer dans l'intérieur du Bambouk ou du Fouta-Djallon, et ravir aux montagnes le secret des merveilleux filons d'où s'échappent les paillettes que les orages emportent au loin et déposent sur les bords des torrents?
Le ministère de la marine ne semble pas avoir donné suite jusqu'ici au commencement d'exploitation des terrains aurifères de Kéniéba, ordonné par S. A. I. le prince Napoléon. En rappelant son personnel, l'administration actuelle a été mue, sans doute, par des considérations d'un ordre élevé qui nous sont inconnues , qui tiennent peut-être à l'éloignement où se trouve le Bambouk de Saint-Louis, peut-être aussi à des motifs d'économie, au besoin de reporter soit en Chine, soit en Gochinchine, soit au Mexique, les hommes et les ressources budgétaires dont elle dispose.
Quoi qu'il en soit, les travaux suspendus ne sauraient être indéfiniment ajournés. Mais par qui seront-ils repris? par
l'État, par des compagnies privilégiées, par l'initiative particulière des individus? Ce sont là des questions fort sérieuses qu'il n'est pas hors de propos de mettre à l'étude.
Un court examen suffit pour écarter l'État : il exploite trop chèrement. D'ailleurs, l'initiative, l'esprit d'entreprise, la hardiesse de conception font souvent défaut aux industries dont il s'est réservé le monopole; enfin, les lenteurs administratives, les routines bureaucratiques, le mauvais vouloir de certains agents, n'atteindraient pas le but proposé. L'intervention de l'État, selon nous, est nettement définie : son rôle se berne à faire les premiers essais, à constater la richesse aurifère (il s'est consciencieusement acquitté de cette partie de sa tâche), à garantir la sécurité du pays par une judicieuse répartition de la force publique, et à s'effacer ensuite devant l'armée pacifique du travail.
Est-ce à dire pour cela qu'on doive livrer les placers à l'initiative individuelle; reconnaître au premier occupant le droit d'exploitation; permettre à chacun d'agir à son gré, de se gouverner à sa guise, selon ses goûts, ses penchants, son caprice, son origine et les lumières ou les travers de son esprit? Nous ne le pensons pas davantage.
En laissant, comme en Australie, comme en Orégon , comme dans la Nouvelle-Hollande, le champ libre aux simples individus, on attirerait rapidement en Sénégambie une popur
lation nombreuse, énergique, entreprenante ; mais nul n'ignore qu'elle serait recrutée dans l'écume des civilisations du nouveau comme de l'ancien monde, c'est-à-dire parmi des gens de la pire espèce, sans frein, sans moralité, sans aveu, sans feu ni lieu. Leurs dépréciations et leurs violences armeraient contre nous tous les indigènes, qui, dans cette lutte inégale, seraient promptement exterminés ou chassés par les aventuriers blancs. Une telle barbarie soulèverait chez nous un cri de réprobation et d'horreur. Ce sont là procédés d'Yankees : grâce à Dieu, la France n'y est pas faite ! elle n'a point l'hypocrisie de John Bull ou de frère Jonathan, qui exterminent les Indiens de la Nouvelle-Zélande et ceux de l'Amérique du Nord en prêchant la liberté, l'égalité, la fraternité des nations, à l'aide de grands renforts de citations bibliques. La vieille Gaule s'assimile les peuples par l'empire de ses mœurs et de ses usages. Après les avoir soumis par ses armes irrésistibles, elle les élève jusqu'à elle sans s'abaisser jusqu'à eux'; elle se les incorpore, mais elle ne les exclut point du sol qui les vit naître et les appelle au partage de tous les biens qu'elle possède en propre. Que dirait-elle si elle apprenait que la loi du Lynch fonctionne dans sa colonie du Sénégal? Il en est des nations comme des individus, chacune a ses instincts, ses faiblesses, ses penchants avoués et secrets. Les nôtres sont plus délicats, plus fins, plus chevaleresques que ceux de la race
anglo-saxonne. Pour atteindre le même but, nous prenons des voies différentes, nous usons de moyens opposés.
De tous les systèmes applicables au Sénégal, celui qui nous semble, momentanément du moins, garantir le mieux les divers intérêts en jeu, est celui des compagnies avec ou sans privilège. Disposant de capitaux considérables, les sociétés soit commerciales, soit industrielles, ne travaillent pas seulement en vue d'un mince produit immédiat, mais elles préparent l'avenir avec soin. Elles peuvent, elles savent attendre le temps de la moisson.
Bien des mécomptes résultent dans les pays neufs de la libre concurrence; ceux qui les éprouvent, soit par ineptie, paresse ou inconduite, ne manquent pas de faire retomber sur des causes innocentes des fautes qui leur incombent tout entières. Ils accusent le climat, les gouvernants, leurs concitoyens, les saisons; tout, de leur part, est matière à critique. Ils colportent leur déconvenue en tout lieu; or, comme on sait que de calomnier il reste toujours quelque chose, il est important de ne pas donner prise même à la médisance au début de l'exploitation des mines de Kéniéba.
Rien de pareil n'est à craindre avec les compagnies : elles surveillent leurs ouvriers, auxquels elles donnent toujours un salaire rémunérateur ; elles leur assurent un service médical convenable ; elles veillent à leur hygiène sous le double rap-
port des aliments et de l'installation; enfin, dans le cas particulier qui nous occupe, elles préviendraient, entre leurs manœuvres et les naturels, ces rixes sanglantes qui dégénèrent trop facilement en haines implacables entre deux races juxtaposées.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'opportunité, sur l'urgence même d'une exploitation immédiate des mines d'or du Bambouk. Nous avons vu, d'après le rapport de M. le capitaine du génie Maritz, que les frais de l'entreprise seraient peu considérables. Cependant les ressources des commerçants sénégalais sont trop modiques, trop épuisées par les dernières années de guerre, surtout trop réduites par leurs opérations imprévoyantes dans la traite des gommes depuis 1836, pour qu'on puisse songer à leur réserver exclusivement les charges et les bénéfices de l'opération : ceci est au-dessus de leurs forces. Il faut donc s'adresser à la métropole; créer à Paris une compagnie anonyme; solliciter le concours de fonctionnaires élevés qui feraient acte de dévoûment et de civisme en prêtant l'appui de leur nom ; réserver un tiers des actions à la colonie, un tiers -uiv capitalistes étrangers, le troisième tiers aux capitaux nationaux.
• La nouvelle société recevrait du gouvernement, pour un temps donné, le droit exclusif de fouiller les terrains aurifères de Kéniéba. Afin d'éviter les contestations qui pourraient se
produire dans la suite, le rayon où s'exercerait son monopole serait défini avec précision.
Nos financiers éprouveraient peut-être quelque répugnance à s'engager dans une spéculation lointaine; mais leurs hésitations ne tiendraient point devant une garantie d'intérêt 5 p. 0/0 telle qu'on en a donné à toutes les grandes entreprises d'utilité générale. L'État, en l'accordant, pourrait stipuler, en retour, une part dans les bénéfices lorsqu'ils arriveraient à dépasser un chiffre déterminé. Nous assistons depuis vingt années à la création de nos chemins de fer, à l'achèvement de nos grands travaux publics ; nous voyons l'association opérer partout des merveilles ; nous sommes témoins de la fécondité immense du crédit public, qui, nouveau Protée, se multiplie, se renouvelle à tout instant, prend toutes les formes, apparaît partout et parvient à opérer d'étonnantes merveilles. Quel est le magique pouvoir qui lui rend faciles ces transformations constantes? Tout le monde l'a deviné : c'est la confiance ! c'est elle qui le soutient ou l'abaisse; c'est par elle que les compagnies opèrent des prodiges : or^ le jour où la compagnie du Sénégal obtiendra la garantie de l'État, elle aura gagné sa cause devant lès esprits les plus soupçonneux, elle marchera hardiment dans la voie de la prospérité, elle verra les capitaux emplir ses caisses.
Nous avons dit que le canton concédé devrait être délimité
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avec grand soin. Cette mesure est nécessaire en vue de réserver l'avenir. Toutes les montagnes du Bambouk, du Fouta- Djallon, du Foulladougou, renferment de l'or, et il n'est pas douteux qu'après les premiers succès obtenus à Kéniéba, de nouvelles associations se formeraient en dehors de l'initiative gouvernementale, soit à Paris, soit dans nos ports de mer, pour tenter la fortune dans ces contrées africaines. Il serait injuste autant qu' impolitique de leur en interdire absolument l'accès et d'en être réduit à écarter les efforts individuels euxmêmes, lorsque l'expérience démontrerait qu'on peut les accueillir sans danger pour la paix publique.
Gela serait injuste, parce qu'on donnerait à un petit nombre ce qui, en définitive, appartient à tous; injuste, parce que ce petit nombre n'aurait pas même le mérite d'avoir couru de hasards sérieux, puisque le rendement en bénéfice net est évalué au .minimum, par M. Maritz, à 300 p. 0/0 ; doublement injuste, enfin, si la garantie de l'Etat avait été accordée. Au reste, la compagnie, eu dehors de son monopole, vivrait sous l'empire de la loi commune; elle pourrait courir les aventures sur de nouveaux placers, tout en restant chez elle souveraine absolue.
Nous ajouterons encore qu'il est nécessaire de ne pas perdre de vue le peuplement du pays. La contrée doit rester ouverte le plus possible à l'invasion pacifique des Européens,
afin de la régénérer par le mélange des races. Une foule avide est toujours prête à courir partout où For fait miroiter à ses yeux de trompeuses chimères : pour satisfaire ses passions, ses besoins, son avarice, elle brave les dangers, le climat, les privations : certes, elle se compose de bien des éléments impurs; mais elle renferme en même temps des cœurs égarés capables de revenir à la vertu et à l'honneur, surtout lorsqu'ils sont loin des lieux qui virent leur chute, qui furent témoins de leur honte première. Bien des fois le mineur devenu riche et le mineur resté pauvre se sont attachés à la terre arrosée de leurs sueurs, et ont consacré leur force et leur intelligence aux travaux de l'agriculture.
Eh bien! l'abondance de l'or dans les montagnes où naissent le Sénégal, la Falémé, la Gambie, le Niger, détournera tôt ou tard, vers ces contrées, une partie du courant d'émigration qui se dirige actuellement vers l'Australie, la Californie et l'Orégon. Dès ce jour la transformation sera opérée, et la question du peuplement de cette partie de l'Afrique par la race blanche se trouvera résolue par l'affirmative.