CHAPITRE III
Considérations sur Vétat présent des affaires
de PAméri(jue.
Je n'offrirai rien que des faits simples y des raiftonnemens clairs et du sens commun. Je nai besoin que de prie^le lecteur de se dépouiller de toute espèce de préjugé et de partialité , et de laisser agir sa raison et son cœur sentir. Qu'il prenne le vrai caractère d^homme , ou plutôt qu'il ne l'abandonne pas j et qu'il porte généreusement ses regards au-delà du jour où nous vivons»
On a déjà éqrit des volumes sur la querelle de l'Angleterre et de l'Amérique. Des hommes de tous les états sont entrés dans cette dispute par différens motifs et avec des desseins contraires : mais tout cela a été inutile : les écrits ont cessé, et les armes sont le dernier moyen qui doit juger le procès. Le roi à offert le cartel , FAwxérique l'a accepté.
Le soleil n a jamais éclairé une aussi grande ^ cause. Ce n'est point Tafiaire^ d'une ville, d'un comté, d'une province^ dW royaume; mais d'un continent^ de la huitième partie du globe habitable : ce n'est point Tintérêt d un jour^ d'une année , d'un siècle ; la postérité ^tièrc est comprise dans cette querelle ; et elle se ressentira jusqu'à la fin des âges de la manière dont nous la terminerons. Voici maintenant le jour où doit commencer l'union , la foi ^ l'honneur du continent. La moindre forfaiture serait sem^ blablcvà des traits gravés avec un léger poinçon sur l'écôrce tendre d'un jeune chênCj, Ils croissent avec l'arbre^ et la postérité peut les lire en gros caractères.
J'ai entendu dire k quelques personnes , que ' l'Amérique devant les commencemens de sa prospérité à ses rapports avec l'Angleterre , la continuation de ces rapports était nécessaire à son bonheur à venir , et aurait toçi jours le même avantage. Mais rien de plus faux que ce raisonnement. N6U3 pourrions dire de mêmeque,parce qu'un enfant a commencé à prendre sa nourriture avec du lait , il ne doit jamais manger de viande , et que les vingt premières années de notre vie^ font une.règle pour les vingt suivant e»r Mais la base même du raisonnement n'est pas
Lien fondée ; car je soutiens , moi^ que TAme'rique n'aurait pas moins prospéré > où auraii pçut-étre prospéré davantage ^ si les puissance» européennes n'avaient jamais rien eu à démékr avec elle. Lq commerce qui Ta em-ichio est fondeur des objets dç nécessité première^ cl on trouvera à les vendre aussi long-temps que FËuTopô aura besoin de manger»
Mais la Gronde-Bretagne est^ dit-on, notre mère-patrie. Eh bien ! sa conduite en est plus blâmable. Jamais les bétes les plus féroces ne dévorent leurs petits; jamais les sauvages ne font la guerre à leurs enfans. Plus l'assertion serait vraie , plus elle serait contre l'Angleterre j mais elle n'est point vraie , ou du moins elle ne l'est qu'en partie. Le titre de mère-patrie a été jésuitiqueraent adopté parle roi et ses flatteurs, avec le dessein astucieux de séduire et tromper notre crédule faiblesse.
L'Europe ji et non l'Angleterre , lest la mèrepatrie de l'Amérique. Le nouveau mondé a été le refuge de tous les amis de la liberté civile et religieuse^ qu'on persécutait dans l'ancien. Ils ont fui dans ces climats', non pour se dérober aux tendres embrassemens d'une mère , mais aux cruautés d'un monstre ; et c'est si vrai à l'égard de J'Angleterre , quç la même tyrannie qui
poussa ici les premiers colons , y poursuit encore leurs descendans.
Mais les désaYautages , les maux que nous souffrons de nos liens avec TAnj^leterre , sont sans nombre ; et nos defoirs envers le genre hu'^ main^ (finsi qu'envers nous-mêmes , nous près-» crivent de nous affranchir de ces liens. Toute dépendance à Tégard de la Grandc-^firctagne ^ tout attachement pour elle > nous entraînerait dans des guerres continuelles avec des nations européennes^ naturellement disposées à recher* eher noire amitié, et contre lesquelles nous ' n'avons à former aucune plainte particulière. Gomme TËurope entière est un marché pour lious^ nous n'avons pas besoin de nous unir ex* dusivementavec aucun de ses Etats. Le vcîritable intérêt de l'Amérique est de ne point se mêler des querelles de l'Europe ; au lieu qu'en dépendant de la Grande-Brelagne , elle serait toujours le principal poids dans la balance de la politique anglaise.
L'autorité de la Grande-Bretagne est, pour le
continent^ une sorte de gouvernement despotique
qui doit cesser tôt ou tard ; et un esprit réfléchi ne peut voir qu'avec peine que ce qu'on appelle hkpfésente Constitution^ est nécessairement temporaire» Couune pères, nous devons être très-af*
fectés de savoir que ce gouvernement ne durerrt pas assez pour que nous soyons sûrs ^enos.en*fans jouirons de ce que nous leur laissons; et , pour raisonner méthodiquement , puisque nous endettons la génération %[ui nous suivra / nous devons lui préparer les moyens de s'acJl^uitter } autrement nous aggravons nos torts. Pour bien^ connaître toute l'étendue de nos devoirs ^ nous devrions prendre nos enfans par la main ^ et nous avancer un peu dans la carrière de la viCé De là^ nous jouirions d'un point de vue que nos craintes et nos préjugés nous dérobent à présent. '
Les hommes froids regardent avec trop d'in-^ différence les injustices de la Grande-Bretagne } et espirant toujours un meilleur temps, ils sont prêts à s'écrier : « Allons , allons , nous serons V encore amis malgré ce qui s'est passé. » — ^ Mais considérez les passions de l'homme ; portez la pierre de touche de la nature sur la doctrine de la réconciliation , et dites-moi si vous pourrez jamais aimer^ honorer , servir avec fidélité , une puissance qui a porté le fer et le feu dans vos champs. Si vous ne le pouvez pas , vous vous trahissez donc vous-fiiêmes , et vous préparez la ruine de votre prospérité. De nouverftix liens avec l'Angleterre, que vous ne pouvez ni aimer^
ni hoilorcr, seront des liens forcés^ contre u,iturc ; et u étant fondés que sur un moment nie convenance apparente ^ ils vous rejetteront bientôt dans des maux pires que ceux que vous avez déjà soufiertSé
Mais si vous me dites que vous devez oublier les torts des Anglais, je vous demanderai , moi^ si votre maison a été brûlée ? si vos propriétés ont été ravagées à vos yeux ? si vos enfans n'ont point de. lit pour se reposer, ni de pain pour manger ? si vous avez perdu un père ou un fils par les mains des soldats ? et si vous êtes le dernier de votre famille qui survive à ces désastres? — Si cela n'est pas, vous ne pouvez juger des sentimens de ceux qui ont éprouvé de pareils malheurs : mais , si vous les avez éprouvés , et que vouB puissiez serrer la main des meurtriers , vous êtes à jamais indigne de porter le nom d'époux , de père , d^ami , d'amant ; et quel que soit votre rang , quels que soient vos titres , vous avez le cœur d'un lâche et Ta me d'un sycophante.
Ce n'est point altérer , ce n'est point exagérer les choses^ que de les soumettre à ces sentimcns, à ces aôections que la nature justifie^ et sans lesquels nous sommes incapables de remplir les devoirs de la vie^ et de jouir de ses félicités. Je ne cherche point à inspirer de Vhorreur pour
pousser à la vengeance ; mais je veux que nous nous réveillions d'un sommeil funeste , et que nous suivions enfin un objet de'terminé. ' Tous les moyens de douceur , propres à rétablir la paix , ont élé employés inutilement : nos prières ont élé rejetées avec dédain , et n'ont servi qu'à nous convaincre que rien ne flatte plus la vanité de$ rois, et n'accroît plus leur opiniâtre dureté^ que les demandes qu'on leur fait. C'est même là ce qui a le plus contribué à rendre absolus les rois de l'Europe.
De petites îles^ qui ne peuvent se défendre , doivent être protégées par d'autres Etats : mais il est vraiment absurde de vouloir qu'un continent soit à jamais gouverné par une île. La nature n/a point fait une planète moins grande que ses satellites; et, comme l'Angleterre et rAmérique contredisent cet ordre de la nature , il est évident qu'elles appartiennent à deux systèmes politiques différons : l'Angleterre, à l'Europe ; l'Amérique^ à elle-même.
( L'Auteur s'attache à prouver ici que la Constitution d'Angleterre , inapplicable au continent américain , n'est point 'd'ailleurs fondée en raison et en sagesse. )
Le roi , dit-il , a la négative en Angleterre ; le peuple anglais ne peut faire ses lois sans le con-
sentement du monarque. En vérité c'est une chose bien ridicule^ qu'un jeune homme de vingt-un ans, ainsi qu'on Ta vu souvent, puisse dire à plusieurs millions d'hommes , dont beaucoup spnt plus âgés et plus sages que lui : «< Jô » ne veux pas que vous aye^ telle loi que vous M venez de faire. »
(L'Auteur répond ici aux objections de ceux qui craignaient que l'indépendance des colonies n'entraînât des guerres civiles. Il ajoute) :
Là où il n'y a point de distinctions^ il ne peut y avoir de supériorité : une égalité parfaite ne permet point l'envie. Les républiques de l'Europe sont presque toujours en paix.. La Suisse et la Hollande n'ont point de guerres étrangères^ ni domestiques. Mais, d'un autre côté^ les gouvernemens monarchiques ne sont pas long-temp$ en repos : la couronne même est un objet d'ambition pour les scélérats , et les porte à allumer souvent des guerres civiles : et lorgueil , l'insolence qui accompagne les rois^ leur occasionne des brouilleries avec les autres puissances, daos dés occasions où un gouvernement républicain , toujours attaché à des principes plus naturels^ chercherait à négocier et n'emploierait que la douceur,
La seule raison , peut-être, qu^ou ait de craiu-
dre l'indc^pendance^ c'est qu'on n'a encore aucun plan à cet égard. On ne voit pas la route qu'on doit suivre; mais je vais offrir quelques idées sur ce sujet , déclarant avec sincérité que je ne les estime moi-même que comme -propres à en faire naître de meilleures. Si les idées éparses de beaucoup d'hommes sans prétention étaient recueillies ^ elles pourraient souvent servir de matériaux à d'autres hommes plus capables.
Je voudrais que les assemblées de chaque colonie fussent annuelles et n'eussent qu'un seul président ; que la représentation fût plus égale ; . qu'elles ne s occupassent que des affaires de leur province , et fussent soumises à l'autorité d'un congrès continental*
Je voudrais que chaque colonie fût divisée en six ^ huit ou dix districts ; que chaque district envoyât au congrès un certain nombre de députés ^ de sorte que chaque colonie en fournît au moins trente. Le congrès s'élèverait alors à 390 membres. Il siégerait ài!...- et choisirait son président de la manière suivante : quand les députés seraient tous réunis , ils tireraient au sort une des treize colonies. Aprèscela, tousles membres ballotteraient et nommeraient par scrutin un des députés de la province, que le sort aurait favorisé.
I.e congrès suivant y on ne tirerait au sort la colonie qui devrait fournir le président ^ que parmi douze ^ en excluant celle qui en aurait déjà eu un , et on continuerait ainsi jusqu'à ce que les treize colonies eussent eu leur tour à la nomination : et pour que jamais on n'admît aucune loi qui ne fût bien juste , la majorité du congrès devraitêtre formée des trois cinquièmes. Celui qui , sous un gouvernement aussi égal ^ pourrait occasionner de la discorde, serait sûrement digne d'avoir aidé Lucifer dans ses noirs complots*
Si ce que je viens de proposer se réalise ; s'il se rassemble une conférence pour faire notre Constitution, je prie les hommes qui la composent^ de méditer le passage suivant, tiré de Dragonetti^ ce sage publiciste. — «Le savoir » de l'homme d'Etat, dit-il , consiste à fixer le » vrai jpoint de bonheur et de liberté. Ils mé- » riteraient la reconnaissance de tous les âges^ M les hommes qui pourraient trouver le mode » de gouvernement propre à produire la plus « grande somme de bonheur individuel ^ et qui » en mênie temps coûterait le moins (i) »,
(i) Dragonetti , de la vertu et des récompenses^
Mais^ disent quelques personnes^ où est le roi de rAmérique? — Je vais vous le dire , amis. Il règne dans le ciel , et il ne fait point égorger les hommes.
Mais puisqu'on aime les honneurs ^ les solennités , choisissons un jour pour proclamer notre Charte. Qu'on l'élève et la place sur le livre même qui contient la parole de Dieu i qu'alors on mette une couronne au-dessus^ et que le monde apprenne que l'Amérique aime tellement la monarchie y qu'elle a choisi la loi pour rpi.
Dans les gouvernemens absolus , le roi est la loi : mais dans un pays libre , la loi seule doit régner , et nous ne voulons pas d'autre roi. Cependant, de peur d'accident /il faut qu'à la fin de la cérémonie dont je viens de parler , la couronne soit brisée , et qu'pn abandonne ses débris au peuple à qui elle appartient de droit.
Vous, qui nous parlez de réconciliation et d'harmonie^ pouvez-vous renouveler le temps passé? pouvez-vous rendre à la débauche son innocence perdue? non ; et vous ne pouvez pas davantage unir l'Angleterre et l'Amérique. Les derniers Jiens sont rompus ; le peuple anglais présente des adresses contre nous. Il est des injures que la nature ne pardonne jamais ; et ^ si aile les pardonnait^ elle cesserait d'être nature.
(71 ) L'Amérique ne sait pas plus pardonner aux meurtriers anglais qui Font ensanglantée , qu^un amant passionné ne pardonne au ravisseur de sa maîtresse. L'Eternel même a gravé en nous ces sentimens ineffaçables ^ et ^ç^ desseins sont toujours sages.
Ce sont ces sentimens qui conservent son image dans nos cœurs , et qui nous distinguent des brutes. L'ordre social serait détruit , la justice bannie de la terre ^ ou du moins elle n'y serait que faiblement connue, si nous restions insensibles à toute affection ; et le voleur , le meurtrier ne seraient presque jamais punis , si nous étions insensibles à l'injure.
O vous^ à qui le genre bumain est cher ! vous qui osez vous opposer non-seulement à la tyrannie^ à la fourbe.... courage! chaque coin du vieux monde est couvert par Toppression. La liberté a'été poursuivie par tout le globe. L*Afrique et l'Asie Vont dès long-temps repoussée; l'Europe la regarde comme étrangère , et l'Angleterre lui a commandé de s'éloigner. Recevez donc la fugitive, et préparez , pendant qu'il en est temps ^ un asyle au genre humain^
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