SOIERIES DE LYON
La soie est la gloire de Lyon, — une gloire plusieurs fois séculaire. Je ne Tai jamais si bien senti qu'en pénétrant dans le vaste hall où sont étalées à profusion* les modernes merveilles de rindustrie lyonnaise (1). Certes j'avais déjà admiré, à Lyon même, au Palais de la Bourse, cet étonnant musée rétrospectif, où Ton peut suivre l'histoire de la soie, depuis les tuniques funéraires, retrouvées dans les hypogées d'Egypte, jus- 3u'aux foulards imprimés à 1 effigie de M. Thiers, e Gambetta ou de l'Empereur de Russie. Mais ici, c'est plus impressionnant, parce que c'est infiniment plus divers, plus coloré, plus audacieux, plus ingénieux comme recherches et comme tentatives.
Il y a de tout derrière les vitrines : des tissus bon marché, à la portée de toutes les bourses, et d'autres tellement splendides qu'ils en sont invendables, condamnés à n'avoir jamais que de pla-
(1) A l'Exposition de 191i.
toniques admirateurs. D'abord les articles d'exportation, — ces étoffes bariolées et rutilantes, mouchoirs ou écharpes, qui vont s'épanouir sur les tètes et les épaules des Juives d'Alger, ou des créoles de Cuba. Certaines de ces vitrines ressemblent, de loin, à des volières pleines de colibris et de cacatoès. Ce sont des fusées, des feux d'artifice de couleur à faire pâmer toutes les négresses de Gérard d'Houville. Il y a là des châles aussi légers que ceux de Manille, mais constellés de fleurs plus lourdes, plus somptueuses,* des pivoines, des roses, des anémones, des iris, encadrant des paons qui font la roue...
Et, tout à côté, voici des mousselines d*un ton très sobre et très discret : des nuances évanescentes, lilas, roses, jaunes, bleus mourants, pareils aux teintes fugaces de l'absinthe qui se décompose dans un verre d'eau* Au milieu de ces tonalités amorties, éclate, comme une poignée de pétales tombés d'un vase, un amoncellement de fleurs mauves, lie-de-vin et or, d'un tel relief et d'une telle fraîcheur de carnation, qu'elles ne semblent pas tenir au fond blanc diaphane du tissu.
Soies exotiques, soies plébéiennes ou bourgeoises font cortège aux soies précieuses, à peine plus éclatantes, à ces étoffes sans acheteurs, œuvres de maîtrise et de virtuosité, où l'imagination découpe des robes et des manteaux ac couronnement, des toilettes et des tentures de palais enchanté. Sous ces brocards aux plis roides et magnifiques, on voit des reines et des impératrices agenouillées.
Je m'arrête devant une coulée de faille mauve, d'un mauve foncé, comme un ciel nocturne d'Orient, où tombent, une à une, de lourdes fleurs noires aux pétales ocellés, et, devant cette splendeur sombre, par une subite association d'images, je me murmure la strophe d'ébène des Orientâtes :
... Car Tâme du poète, Àme d*ombre et d'amour Est une fleur des nuits, qui se ferme le jour, Et qui ne s'ouvre qu'aux étoiles.
Mais, comme d une corne d'abondance invisible, autant quUnépuisable, les soieries décoratives épanchent tout un échevèlement de végétations automnales, des fleurs et des fruits aux chaudes colorations rousses et vineuses, sur des fonds crème ou jaune pftle. D'autres sont en camaïeu, couleur de bluet, comme ces tentures commandées pour le boudoir de l'impératrice Joséphine, à la Malmaison, tentures qui ne furent jamais livrées et qu'un heureux hasard a fait découvrir. Le lierre et le laurier symboliques s'y enlacent amoureusement. C'est le caprice d'une petite bourgeoise sentimentale. Au contraire, dans la travée voisine, tous les oiseaux des Iles, toutes les fleurs et tous les feuillages des tro-
Eiques resplendissent et chatoient sur la moire lanohe des tentures destinées à Marie-Louise. L'Autrichienne est meublée comme une créole, tandis que la Créole trahit un goût de Gretchen viennoise...
Ce qui frappe, dans ce ruissellement de magnificences, c'en est l'extraordinaire variété. Ces
étoffes ont les aspects multiples des choses vivantes. Gomme elles, elles émeuvent tous les sens. Elles sont d'abord une joie des yeux. Elles leur apportent un reflet des levers d'aube et des couchers de soleil. Telle soie blanche brochée d'argent semble découpée dans du givre; telle autre, d'un gris bleuâtre, est pâle et mélancolique comme un morceau de clair de lune. Celle-ci embaume comme un bouquet de fleurs des champs, au temps de la fenaison. 11 en est qui, par la profondeur savoureuse de leurs colorations, font songer à des panerées de fraises ou de framboises. On les respire et on les goûte. Et, par les correspondances mystérieuses qu'elles éveillent, elles sont encore musicales. Aériennes, vaporeuses, tramées d'aurore ou de nuit, elles sollicitent des sensations imprécises qui ne peuvent se traduire que par les arabesques des notes. Quelqu'un, près de moi, disait : « Ce sont des rêves tissés. »
Mais, par dessus tout, elles manifestent le prodigieux instinct coloriste des tisseurs lyonnais. Ils ont osé des harmonies de nuances tout à fait étranges et imprévues, dont la plupart sont de surprenantes réussites. Môme les pires extravagances du style moderne, ils les ont assouplies, adaptées, rendues acceptables pour le goût le plus difficile. Et, de tout cela, résulte un ensemble d'une richesse et d'un éclat nonpareils. Ce hall des soieries lyonnaises, c'est le Palais de la Splendeur. Avec ses vitrines, où des cascades d'étoffes se déversent en jets multicolores, il évoque une succession de fontaines lumineuses.
Autant que du rêve, on dirait de la lumière tissée. Près de la porte d'entrée, je regardais un ouvrier travailler à son métier. Sous la trame, où
s'ébauchaient les fleurs des broderies, le réseau transversal des fils enroulés aux bobines reluisait et vibrait comme une harpe à la fois lumineuse et sonore. La réalité sortait de la poésie. L'arc-en-ciel collaborait avec le canut en bourgeron, pour créer, un chef-d'œuvre de somptuosité, d'élégance et de goût...
(Juillet 1914.)