SUR LES TERRASSES DU PEYROU
Je n'ai pas la prétention naïve de découvrir Alontpellicr, qui est, d'ailleurs, pour moi, une yieille connaissance. Je fus même un peu Montpelliérain, au temps où, comme saint Augustin, j'y enseignais ta rhétorique à une jeunesse turbulente. L'Université, marâtre sournoise, m'y abreuva d'amertumes. Mais le charme de Montpellier est si vif, que je ne me souviens plus d'y avoir souffert.
Un de mes amis, qui se gausse volontiers de la littérature régionaliste, me répète, avec obstination : « Il n'y a plus de provinces ! 11 y a la Province et Paris — et c'est tout !» Il a sans doute raison pour nos pays du Nord et du Centre, qui se confondent, quoi qu'on dise, dans une même grisaille. Mais le Midi reste le Midi. Montpellier est une de nos villes méridionales les plus fortement caractérisées.
La vieille vie provinciale et traditionaliste s'y perpétue, sans rien rejeter de la vie moderne.
Non seulement Montpellier est, comme Nîmes sa voisine, ardemment royaliste, mais elle est active, commerçante, pleine de mouvement et d'animation. Elle est mondaine, élégante et savante aussi. C'est un véritable centre intellectuel, où se rencontrent des illustrations comme le cardinal de Gabrières et le docteur Grasset, qui sont l'honneur de l'Eglise et de la science française. Enfin elle a, derrière elle, un long passé d'art et de haute culture.. Elle possède tout un ensemble de monuments qui en font une des villes les plus curieuses et les plus belles de France.
Pour juger combien elle est demeurée la capitale de toute une région, c'est le mardi, jour de grand marché au vin, qu'il faut y venir. De vingt lieues à la ronde, les princes de la futaille s y donnent rendez-vous, mêlés aux plus modestes vignerons. Tous ces gens-là sont riches, cossus ou aisés. L'Hérault, terre de vignobles, est un pays de grosses fortunes.
Ce jour*là, la place de la Comédie, qui est le forum de Montpellier, regorge de foules accourues de tous les points de la contrée. Elles en* vahissent les cafés, refluent jusqu'au centre de la place, jusqu'à Vœuf, le terre-plein oval, où se dressent les » Trois Grâces » de Pradier, beautés plantureuses qui ne sont pas trop dépaysées dans cette capitale de l'abondance. On déoat les prix, les conciliabules s'animent. Puis, quand on s'est bien chamaillé, quand les marchés sont bâclés, soudain, sur le coup d'onze heures, tout le
monde se précipite à table. Les hôtels, comme les cafés, sont pris d'assaut, — tous les endroits ail Ton déjeune, depuis les auberges crottées des faubourgs jusqu'aux Métropoles et aux Continentaux du chef-lieu. On se dispute les places. Les garçons affolés n'entendent plus les commandes. Cependant, au milieu du tumulte, des gens assis mangent avec sérénité. Montpellier est Tune des dernières villes oîi Ton mange, — où Ton prend le temps de manger, — et des plats copieux, excellents, qui se succèdent avec une étonnante prodigalité. Un étranger, ignorant des usages, s'il se contente de deux plats, est regardé d'un œil de commisération par les domestiques. Les indigènes en exigent quatre et cinq, sans préjudice des hors-d'œuvre, des entremets et des desserts. Parmi tous ces propriétaires campagnards qui savourent avec lenteur des choses succulentes, il en est plusieurs — cela se devine — qui, sans nulle préoccupation de négoce, sont venus exprès à Montpellier pour faire un bon déjeuner. Et ce bon déjeuner coûte trois francs cinquante dans les premières maisons de la ville,
— des prix de l'Age d'or I
Mais Montpellier est fertile en jouissances d'un ordre plus relevé. Il y a beaucoup à voir,
— beaucoup plus qu'on ne le croit d'abord — dans les petite rues tortueuses de la grande ville.
Jean-Jacques Rousseau, qui y fit un séjour vers le milieu du xviu« siècle, a fort maltraité le vieux Montpellier. 11 ne s'y plut point. Pour lui, Montpellier est une ville noire et triste, une
ville de charbonniers, et la figure des femmes lui rappelle la couleur des maisons. Mais il était malade, quand il y vint. 11 était venu là pour soigner sa poitrine (car Montpellier fut longtemps un sanatorium pour phtisiques : on les y envoyait, comme aujourd'hui à Nice et à Menton). Quand on se croit poitrinaire, il est assez naturel qu'on soit d'humeur chagrine et qu'on aperçoive les choses et les ^ens sous leur pire aspect. Et puis l'esthétique du citoyen de Genève est déjà tout américaine : symétrie, régularité sont, pour lui, synonymes de beauté. Nul doute qu'il n'ait préféré Turin à Venise, pour laquelle il n'a pas un mot d'éloge. Ce peintre de la nature n'avait point le sens de l'art.
Que les rues du vieux Montpellier soient étroites et enfumées, c'est possible. Mais il suffit d'un rayon de soleil pour leur donner une gaieté et un pittoresque oui vous prennent les yeux tout de suite. Et d'aoord, elles portent des noms si jolis, si imprévus, où revit toute l'histoire de la cité : Rue de la Grande Saunerie, rue de r Ancien Courrier, rue des Etuves, rue de la Blanquerie, rue Embouque d'or, rue des Trésoriers-de-France,.. J'en passe, et de plus suggestifs peut-être.
Ces petites rues, emprisonnées entre leurs hautes murailles, avec leurs durs pavés en tête de chat, on ne peut s'y promener sans découvrir, presque à chaque pas, de vieux hôtels, qui sont des merveilles de goût et d'éléffance. Tous nos styles y sont représentés, depuis le gothique jus-
qu'au plus pur Louis XVI, en passant par la Renaissance. Les façades ne se distinguent que par une décoration très sobre : des mascarons, des coquilles, des guirlandes, quelquefois des cariatides, pour soutenir les entablements des portails. L'intérieur est plus somptueux. Les cours sont ornées de pilastres et de colonnes. On y voit des escaliers monumentaux, aux cages de pierre ajourée, de grands balcons qui, d'un étage à l'autre, relient deux corps de logis. Ce n'est pas la blancheur lumineuse des patios espagnols et mauresques, avec les dentelles de leurs stucages et les couleurs vives de leurs faïences, ni le faste décoratif et un peu pesant des palais italiens, mais c'est quelque chose de très original aussi et de plus charmant peut-être. L'effet d'ensemble est produit par l'ampleur des lignes, la justesse heureuse et l'harmonie des proportions, le choix discret des motifs ornementaux. A côté de ces vieux logis parés avec celte grâce sobre et légère, les maisons modernes ont l'air de grosses paysannes endimanchées ou de parvenues vulgaires et prétentieuses.
Le plus réussi, certainement, de tous ces édifices, c'est celui qu'on a transformé en tribunal de commerce, et qui servait autrefois d'amphithéâtre anatomique aux chirurgiens de Montpellier. Malheureusement, toute une partie en est fort délabrée. La rotonde centrale, avec ses fenêtres sans vitres, ouverte à tous les vents, a l'air d'une ruine vouée à la destruction. On s'afflige que ce pur bijou de style Louis XVI soit traité si négligemment. Il est vrai que s'il fallait entretenir ou restaurer tout ce que Montpellier contient de reliques architecturales, le budget entier d'une municipalité n y suffirait pas.
Outre le Musée, qui est un des plus riches de France et qui renferme quelques authentiques chefs-d'œuvre, que de choses méritent encope d'être vues, à commencer par la cathédrale I Mais,
Juand on parle de Montpellier, il faut se hâter 'en venir au Peyrou, dont la louange est inépuisable et toujours nouvelle.
Cette esplanade exiguë est, en somme, la reine de nos promenades provinciales. Il en est d'elle comme d'un petit nombre d'œuvres fameuses, qui doivent leur valeur unique autant à un heureux concours de circonstances qu'à la volonté ou au génie de l'artiste. Ce sont des « réussites » qui ne se recommencent pas. En réalité, quand on les examine de près, elles ne sont point si extraordinaires. Ce qui les met vraiment à part, c'est la rencontre d un beau cadre, quelquefois, comme ici, d'un simple accident de terram, qui donne à leur physionomie toute sa signification. Non seulement le piédestal ajoute à la beauté de la statue, mais aussi Thorizon, le ciel, l'atmosphère où elle se détache.
Tel est le cas pour le Peyrou, Ce parterre de dimensions restreintes, flanqué d'étroites terrasses en contre-bas, doit son aspect grandiose à l'ensemble d'édifices avec lequel il s'narmonise, surtout au merveilleux paysage qu'il domine.
L'arc de triomphe, qui ouvre la perspective, l'effigie équestre, qui en occupe le centre, le temple de style rocaille qui la termine, — tout cela, peutêtre, ne produirait pas tant d'effet sans la hauteur favorable du site, sans les belles lignes de
LE dfiNS DE L'ENNEMI ââ
la plaine et des montagnes. Et pourtant ce petit temple à lui seul ferait déjà Torgueil d'une villa
Erincièrel Mais comme il chante sur les fonds leus des Gévennes, parmi les miroitements de la mer et des lagunes toutes proches ! C'est au crépuscule surtout qu'il faut le voir, quand les reflets de la lumière et des eaux teignent d'un mauve si suave ses colonnes blondies comme des ivoires. L'étendue au'il commande est vraiment royale. Je me rappelle avoir contemplé, sous son péristyle, des couchers de soleil d'une splendeur presque vénitienne.
Oui, les pèlerins de la grande beauté classique doivent faire une station pieuse sur le Peyrou. Pour moi, j'y ai goûté les mêmes émotions que dans les villes d'art les plus célèbres des pays méditerranéens. Sans doute, la douceur de la vie montpelliéraine y ajoutait un charme que le simple passant ne peut guère éprouver. Et c'est sur ce charme que je veux finir.
De toutes les villes de province que j'ai traversées, celle-ci est non seulement une des plus riantes, mais la plus avenante et la plus sympathique. L'esprit local, cependant très fort, n'y a point l'intolérance, ni Tétroitesse qui rendent certains milieux régionalistes si insupportables. On y accueille avec bonne grâce l'étudiant et le fonctionnaire, comme le voyageur. L'Université surtout, dont Montpellier se montre très fier, y est entourée de la plus flatteuse considération. Dans les boutiques, on vous appelle « Monsieur le professeur » gros comme le bras. Et cela n'em-
pêche pas les mêmes gens de se montrer également très fiers de leur vieille aristocratie. Comme je m'étais arrêté devant un superbe hôtel, au portail muni de lourds marteaux que surmonte une couronne héraldique, je demandai à une vieille femme, qui passait, quel en est Theureux propriétaire. Elle me regarda avec stupeur, pleine de pitié pour mon ignorance :
— Mais, monsieur, me dit-elle, c'est M. le comte de Z... !
Le ton dont elle dit cela fut admirable.
(7 septembre 1912.)