POUR LES LYS DE FRANGE
J'écris ces lignes dans la démocratique, active, bruyante, commerçante et industrielle Barcelone. La très moderne capitale de la Catalogne espagnole se souvient d'avoir été, jadis, cité comtale. Elle arbore fièrement les armes de ses antiques suzerains. Partout, sur les murs de ses édifices, les grilles de ses parcs, les lanternes de ses lampadaires, s'épanouissent les trèfles à trois feuilles et se dressent les neuf pointes rigides de sa couronne héraldique. Barcelone, ville intelligente et laborieuse, n'éprouve pas le besoin de renier son passé...
J'y songe, avec humiliation, après avoir traversé tout notre ancien Midi royaliste, depuis Aix-en-Proveûce jusqu'aux derniers villages du Roussillon. D'un bout à l'autre, j'y ai trouvé les stigmates du vandalisme révolutionnaire. La
France d'aujourd'hui âemble s'être acharnée stupidement à détruire la France d'hier.
Je passe sur cette particulière bêtise maçonnique, qui consiste à débaptiser une vieille rue d'église, pour lui infliger le nom d'un des politiciens de brasserie chers à la secte. Il faut qu un parvis de cathédrale s'intitule Place de la Révolution, et que l'ancienne rue de TEvêché s'appelle Rue des Droits-de^r Homme, — ces droits que personne n*a défendus comme les évêques, « défenseurs de la cité ». Tant d'ineptie consterne et tant de mauvais goût révolte.
Le plus inepte et le plus odieux, ^ mon sens, c'est l'espèce de rage que les sectaires ont mise à efi'acer, à gratter ou à mutiler le vieil écu de France, au risque de découronner lamentablement l'édifice qu'il surmontait. A Montpellier, ils ont martelé les fleurs de lys sur toutes les faces de ce bel arc de triomphe, qui conduit au Peyrou. Même chose h l'hôtel de vUle de Béziers, à la bibliothèque de Perpignan. Les frontons dé^ pouillés de leurs sculptures affligent le regard, comme des livres précieux ou rares dont on aurait arraché le titre.
Il est vrai que Paris, ville-lumière, a donné, en cela, l'exemple à la province. Pour ne point parler de ses autres monuments, les attiques du vieux Louvre, autrefois fleurdelysés, ont été martelés par des mains barbares. Laissons de côté l'injure faite à la Patrie bien plus qu'à la Royauté. N'en jugeons que pour la seule beauté : ces mutilations sont hideuses et abominables. Qu'on re-
garde le fronton du Grand-Théâtre de Bordeaux, et Ton sentira de quel merveilleux effet décoratif était notre écusson royal, avec ses fleurs de lys et sa couronne fleurdelysée.
Les lys de France!... Leur nom seul enchante. Et leur légende est si gracieuse, d'un symbolisme si profond et si beau !
D'après une tradition vénérable, ils tombèrent des cieux, lorsque saint Rémi, dans la basilique de Reims, versa l'eau du baptême sur la tête de Glovis. Les fleurs célestes auraient ainsi voilé la nudité du roi barbare, frissonnant dans l'eau glacée de la piscine baptismale. La blancheur immaculée des lys symbolisait l'âme nouvelle que la barbarie franque venait de prendre, en entrant dans la communion de l'Eglise de Rome. Le Roi n'était plus le chef de bandes, le Sicambre hirsute et brutal, il devenait « le Sire des fleurs de lys )>, ainsi que Dante l'appelle encore dans son poème. Par la grâce des lys, il était sacré Roi de France.
Cette légende, Malherbe l'a immortalisée dans une strophe, que nous verrons, peut-être, un jour inscrite sur des banderoles de fêtes et sur des arcs de triomphe :
Donc, après un si long séjour, Fleurs de lys, voici le retour De vos aventures prospères, Et vous allez être, à nos yeux.
Belles comme aux yeux de nos pères. Quand vous tombâtes des cieux...
Tombées des cieux, elles ont fait le tour du monde. Transplantées par nos pères, elles ont fleuri partout, au delà des mers lointaines.
L'Orient les porte encore sur les façades des vieilles églises bâties par les Croisés. A Rome, l'escalier de la Trinité-des-Monts les étale fièrement, sur toutes ses rampes, aux regards enorgueillis du pèlerin qui vient de France.
Oui, nous avons le droit d'être fiers de nos lys.
Nous seuls pouvions les inventer. Tandis que les autres peuples ont choisi pour guidons des oiseaux de proie ou des bêtes féroces — des lions, des aigles ou deis léopards — nous autres, nous faisions la guerre, conduits par trois fleurs virginales, nimbées d'azur. Blanches comme la oaf;esse, ou dorées comme la Lumière, elles étaient 'image allégorique de l'idéalisme de notre race. Elles exprimaient à miracle sa générosité et son désintéressement.
Ce culte de l'Idéal, si hautement pratiqué par la France monarchique, trouvait une expression non moins éloquente dans le plus illustre et le
Îlus envié des ordres royaux. Les autres ont la arretière, ou la Toison d'or, symboles romanesques ou galants. Nous, nous avions le Saint- Esprit, — la Colombe divine, figure de l'Amour et de l'Intelligence.
Qu'on s'arrête un instant, au musée de Cluny, devant la vitrine qui protège les somptueux manteaux des chevaliers du Saint-Esprit. Ce sont de lourdes chapes de velours cramoisi, brodées, du haut en bas, de rayons d'or et de langues de feu.
Le jour de sa réception dans Tordre, le nouveau récipiendaire apparaissait ainsi comme au milieu d'un buisson ardent, environné de toutes les splendeurs et de toutes les ferveurs de l'Esprit- Saint. Quelle plus magnifique allusion aux flammes purificatrices de la Pensée ! Et comme tous ces emblèmes traduisaient bien Tesprit, le cœur généreux de notre FraBce ! . . .
Ils en traduisaient aussi le goût, dans ce qu'il avait de plus exquis. Rappelons-nous seulement ce que les artistes de la monarchie, avec leurs doigts ingénieux, avaient fait des lys de France.
Fréquemment, ils les ont traités, non plus comme des figures héraldiques, mais comme des fleurs naturelles. Fragonard en illustrait de charmantes et luxueuses éditions pour fermiers-généraux. 11 en fleurissait ses culs-de-lampe et ses frontispices. Les orfèvres les tordaient en appliques, les contournaient en candélabres, qui s'épanouissaient dans la blancheur des boiseries, ou dur les marbres des consoles et des cheminées, comme les gerbes, les bouquets ou les guirlandes d'un jardin dé féerîe. L'écu de France émergeant parmi des touffes de lys arborescents devenait une véritable fresque allégorique, capable de couvrir et d'orner des murs de palais.
Ceux qui ont eu l'honneur d'être reçus sur l'ancien yacht de Monseigneur le Duc d'Orléans ont pu contempler, dans la salle à manger du navire, une superbe reproduction d'une tapisserie de Mignard, qui est peut-être la plus belle illus-
tration crue jamais peintre ait tentée de Técu royal. Elle accompagnerait très heureusement cet admirable buste de Louis XIV, qu'on a relégué,
I'e ne sais pourquoi, dans la pénombre funèbre de *OEil-de-Bœuf, et qui ne perdrait rien à se montrer au grand jour, comme à être reproduit un Eeu plus souvent par le moulage et la gravure, isposée en toile de fond, elle formerait une prestigieuse auréole pour le « Sire des fleurs de lys ».
Autrefois, sans doute, quand on voyageait à l'étranger, on aimait à saluer au passage ces Fleurs de France, qui rehaussaient d'une telle noblesse le drapeau du pays. Aujourd'hui, au contraire, on fait un détour pour ne pas rencontrer l'affreux panonceau républicain, qui déshonore le seuil de nos ambassades.
A vrai dire, nos pauvres représentants sont bien embarrassés pour imiter leurs collègues, qui pavoisent si fastueusement leurs portes aux armes de leurs nations. Quel artiste génial pour* rait tirer parti de nos emblèmes révolutionnaires? La sèche imagination d'un David y a tristement échoué. Que faire avec ces deux majuscules commerciales, qui se détachent sur un fond rouge sang de bœuf, comme sur une enseigne de boucher? Et ces faisceaux, ces haches, ces attributs d'abattoir, comment arriver à les ennoblir? Il n'est pas jusqu'au bonnet phrygien, qui n'ait l'air d'une casquette ignoble.
Nos consuls et nos ambassadeurs préfèrent, en général, renoncer à ce symbolisme grossier. Ils
se contentent d'un simple drapeau. Et ainsi la France, à Tétranger, n'a plus d'écusson.
Doléances puériles ! dira-t-on. — Erreur ! Cela signifie d^abord que le goût a diminué en France. Et c'est bien quelque chose pour une nation qui se pique, avant tout, d'être délicate et artiste. On me dispensera d'énumérer ensuite nos autres amoindrissements.
Je me souviens d'avoir eu, étant tout enfant, le sentiment très vif et très cruel de cette diminution.
Je venais d'entrer, petit élève de sixième, au lycée de Bar-le-Duc, quelques années après que Raymond Poincaré en était sorti, laissant derrière lui un tel sillage de gloire, que nul prix d'honneur n'a pu l'effacer depuis. Or, un jour, pendant la classe, les externes firent circuler des lithographies coloriées, qui représentaient un vieillard osseux, en redingote noire boutonnant très haut sur un faux-col pointu et une cravate en ficelle. Mon voisin me souffla :
— C'est le père Grévy ! le nouveau président de la République !...
Le père Grévy ! Je considérais d'un œil morne cette redingote d'enterrement, ces favoris de chicaneau, cette lippe serrée comme une bourse d'avare. Ainsi, — pour mon imagination enfantine — ce bonhomme était, maintenant, la France ! Moi qui avais été nourri dans le culte de Tlmpératrice et du Prince Impérial, qui avais admiré, dans mes livres d'images, le maréchal de Mac-
Mahon caracolant sur son cheval de bataille, je ne comprenais plus. Certes, j'aurais été bien incapable d'exprimer ce que j'éprouvais. Mais, tout en tournant entre mes doigts la désolante effigiej j'avais l'impression d'une dégringolade, d'une humiliation profonde de mon pays...
(l""^ octobre 1913.)
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