LES MASQUES ET LES VISAGES
Il y a une phrase de Lamartine que j'ai sue ar cœur dès Page où l'on se plaît à lire des vers *amour, et qui me remonte aux lèvres dans toutes mes minutes de mélancolie nostalgique, lorsque je songe aux pays où je me suis arrêté avec le plus de bonheur et d'émerveillement et que, sans doute, je ne verrai pas deux fois. Devant un beau spectacle étranger, elle surgit spontanément, dans ma mémoire, au plus fort de mon émotion, à Tinstant précis où je sens que la douceur de la contemplation va s'évanouir ou se mêler d'amertume.
Elle chante ainsi, cette phrase : « Si je revois jamais les collines de Fiesole, que j'ai si souvent montées avec lui, en récitant des vers de Dante, en écoutant les aventures de Bianca Cappello, j'irai chercher son nom sur quelque dalle du Campo-Santo de ce village, et m'entretenir de lui avec celle qu'il a tant aimée... »
Lui, c'était un émigré de la Révolution, un
(1) Les Masques et les Visages, à Florence et au Louvre. Portraits célèbres de la Renaissance italienne. — Hachette.
M. Aûtoir, qui devint chancelier de la légation de France, lorsque Lamartine était à Florence. Mais je ne m'intéressais pas à lui. Je ne m'intéressais qu'à cette mystérieuse Bianca Cappello, dont le grand musicien des Harmonies :écoute.it l'histoire en montant la colline de Fiesole* Jle l'avoue, à ma honte, je n'ai jamais voulu percer ce mystère qui l'environnait pour moi. Jusqu'ici, j'ai tout ignoré d'elle» Je la préférais confondue avec les héroïnes de Dante, — Béatrice,
2ui apparut à son amant, sur la neuvième heure, ans une robe couleur de sang; Françoise de Rimini, qui mourut pour son amour ; la Pia, qui s'éteigQit de langueur dans la Maremme...
Bianca Gappello n'était donc pour moi qu'un beau nom mélodieux, évocateur de poésie romanesque et mélancolique. Et voici qu'après tant d'années de confiante et discrète admiration, on vient, comme à Lamartine, de me conter son histoire. Si ce n'était pas sur la colline de Fiesole, c'était devant un paysage au moins aussi beau que celui de Florence.
Sous les oliviers de ma colline provençale, en face de la baie des Anges, j'ai lu le beau livre que M. Robert de la Sizeranne vient de consacrer aux plus séduisantes figures de la Renaissance italienne : Giovanna Tornabuoni, la belle Simonetta, TuUia d'Aragon, Isabelle d'Esté, « la pre-rmière dame du monde », enfin Bianca Gappello.
M. Robert de la Sizeranne est, à l'heure présente, notre esthéticien national, quelque chose comme le Ruskin français. Non seulement la
technique des maîtres n'a pas de secrets pour lui, mais il connaît les grandes époques de Tart, dans tous leurs dessous, comme un historien professionnel. Lorsque, arrêté devant un portrait célèbre du Louvre ou des Ufâzi, il nous convie à chercher, sous le masque plus ou moins conventionnel imaginé par le peintre, le visage véritable du personnage représenté, nous pouvons suivre avec une entière confiance un guide aussi sûr et aussi bien informé, un écrivain qui sait peindre avec les mots, un critique qui sait voir et qui sait faire voir.
Je dois l'avouer pourtant : Les Manques et les Visages n'ont contenté qu'à demi ma vieille passion pour Bianca Gappello. C'est la faute de cette étrange femme et non celle de l'auteur. Le masque ôté, son visage et son âme restent, pour moi, enveloppés du même mystère. Elle m'est encore, après que j'ai lu son aventure, presque aussi énigmatique que, lorsqu'à quinze ans, je me répétais avec exaltation la phrase de Lamartine : « Si je revois jamais les collines" de Fiesole... » Mais que cette aventure est singulière et passionnante I . . .
Ecoutons M. de la Sizeranne nous la raconter!
Cette Bianca, cette Blanche si ténébreuse, qui passa presque toute sa vie à Florence et qui aevint ^ande-duchesse de Toscane, était née à Venise. Son existence n'a guère été qu'un long roman d'amour, extrêmement embrouillé et compliqué.
Elle appartenait à l'une des plus illustres
familles de la sérénissime république, celle des Cappelii : ce qui ne Tempôcna pas de se faire enlever, à seize ans, par un petit commis florentin, un certain Pietro Bonaventuri, qui travaillait chez son oncle, Florentin lui aussi, et banquier, dont la boutique se trouvait non loin du palais de la jeune patricienne, à Sant' Apollinare al ponte storto.
Ce fut un affreux scandale dans Venise. L'oncle Bonaventuri fut immédiatement arrêté, enfermé dans un cachot, où il subit la torture. Quant aux deux coupables, on mit leur tête à prix, et Farrêt en fut prononcé solennellement du haut du Rialto. Des gondoliers soudoyés aidèrent à leur fuite. Par une nuit noire de novembre, ils les passèrent de l'autre côté de la lagune. L'auteur de Masques et Visages nous montre les deux proscrits « voguant sur les eaux mortes, vers Fusina, enlacés et frissonnants, tandis que les premières lueurs du jour éclairent faiblement les rives plates et les maigres arbustes de la terra ferma, où ils vont aborder. Ils emportaient les malédictions de toute une ville, quelques bijoux du palais des Cappelii et l'idée qu'ils allaient vivre en plein ciel... »
L'enchantement fut de courte durée.
Naturellement, ils se réfugièrent à Florence, chez le père de Pietro, un greffier du commerce, qui habitait, sur la place Saint-Marc, une étroite maison à deux fenêtres de façade, que Ton voit encore, lis commencèrent par se marier, à l'église. Après quoi, ils eurent une petite fille, qui s'ap-
pela Pellegrina — nom symbolique pour l'enfiant de Tétrangère.
Cependant, Pietro épouvantait sa femme, en lui répétant que des espions et des sbires de la république vénitienne le poursuivaient et le traquaient dans les rues de Florence. Seul, le grandduc — qui était alors Francesco de Médicis — pouvait le protéger et le sauver de ses ennemis. Il s'adressa donc au souverain, qui savait déîà son escapade et qui, sans la connaître, portait le plus romanesque et le plus tendre intérêt à la jeune femme du plaignant, cette passionnée et cette imprudente Bianca, dont tout le monde parlait. En édiange de sa protection, il désira la voir. Le mari consentit. La belle-mère elle-même s'entremit pour ménager au prince des rencontres avec sa bru.
Bientôt le couple fut comblé des faveurs ducales. Pietro obtint la charge de maître de la Sarde^robe et reçut en cadeau un palais au bord e TArno. Tout semblait à souhait pour Theureux ménage, lorsque Pietro, par une belle nuit d'août, fut assassiné, en rentrant du palais Strozzi, où il avait soupe et mené grande fête. Eplorée, Bianca s'alla jeter aux pieds du prince, en criant : « Justice l justice! » Celui-ci admira fort cette fidélité à la mémoire d'un époux qui n'avait pas été précisément très ûdèle, et toute la ville s'extasia sur ce noble exemple d'honneur conjugal.
Le résultat, facile à prévoir, c'est que le grandduc fut plus épris que jamais de la belle Vénitienne. Quelque temps après, il lui écrivait ce billet charmant, qui accompagnait l'envoi d'une
fetite cire peinte : « Bien-aimée Bianca, — de ise, je vous envoie mon portrait, que m'a fait
LE SfiNS DE L'fiNNfiMI 103
notre maître Gellini. En lui, prenez mon cœur. Don Francesco. »
N'est-ce pas délicieux? Il est probable que la veuve de Pietro ne s'offusqua point de cet aveu princier, et qu'elle savait à quoi s'en tenir depuis longtemps.
Ce qui devait arriver arriva. Un descendant des Médipis pouvait s'unir, sans trop grande mésalliance, à la fille des Gappelli. Il n y avait qu'un obstacle à ce mariage : c'est qu'il existait déjà une grande -ducb esse, une Autrichienne, laide^ petite et malgracieuse, qui, néanmoins, avait donné beaucoup d'enfaûts à son mari. Mais, un jour, comme celle-ci était en état de grossesse avancée, on la laissa choir sur les marches du palais, si heureusement pour les projets de Francesco, qu'elle mourut sans trop tarder. Et l'heu-reuse Bianca devint grande-duchesse à son tour.
On s'étonna bien, dans le peuple, de ce que les circonstances, et des circonstances tragiques, — l'assassinat de son mari, le trépas lamentable de TAutrichienne *— eussent toujours si bien servi sa fortune. On l'appela même u la Sorcière ». Mais, en somme, nul grief précis ne put être articulé contre elle. Les haines expirèrent devant son parti-pris d'universelle bienveillance et la dignité de sa vie.
Cette aventurière fut le modèle des épouses et des amantes. Toute sa vie elle demeura unie de cœur à son nouvel époux. Elle le suivit môme dans la tombe. Une fièvre pernicieuse les prit tous les deux en même temps. Le plus grand chagrin de Bianca fut de ne pouvoir être au chevet du grand-duc, pour l'assister à ses derniers moments. Se sentant très mal elle-même, elle manda son confesseur et lui dit :
— Faites mes adieux à mon seigneur Francesco de Médicis et dites-lui que je lui ai toujours été très fidèle et très aimante. Dites-lui que ma maladie n'est devenue si grande qu'à cause de la sienne, et demandez-lui pardon si je Tai offensé en quelque chose...
A part quelques épisodes secondaires, que j'ai dû omettre, voilà tout ce que nous savons d'elle. Avais-je raison de dire que le mystère de sa destinée n'en est pas éclairci?
Quelle part active a-t-elle eue dans sa surprenante fortune? Et, pour appeler les choses par leur nom, a-t-elle fait assassiner son mari? Estelle responsable de la mort si opportune de l'Autrichienne? Ou bien s'est-elle bornée à profiter des circonstances, et n'a-t-elle dû son élévation qu'à son charme et à sa beauté ? Autant de c|uestions à jamais insolubles. La mystérieuse Bianca a emporté son secret avec elle.
Ou bien encore faut-il penser que, ce mystère, c'est nous qui le créons bénévolement? Nous compliquerions à plaisir une âme des plus simples. Regardons le portrait de Bianca par le Bronzino. Elle nous apparaît comme une matrone sage et modesle, sachant son rang, certes, mais respectueuse de toutes les disciplines. Si quelqu une s'est pliée docilement aux règles sociales, il semble que ce soit bien celle-là.
Seulement, cette belle personne, si froide et si compassée en apparence, cachait peut-être une âme brûlante de passion et éperdument romanesque. De son mieux, elle se serait appliquée à mettre son caractère en accord avec les mœurs
et les conventions de son temps. Ce n'est pas en vain qu'on a subi dès le berceau la discipline patricienne. Bianca était, au fond, la femme d'un seul amour et Tépouse d'un seul homme. Après le scandale de son enlèvement, elle ne songe plus qu'à se faire pardonner, en menant la vie régulière d'une petite bourgeoise de Florence, et surtout elle ne songe qu'à aimer son mari.
Celui-ci la trompe. Alors elle reporte sur un autre son grand amour déçu. Le hasard voulut que cet autre fût un souverain et que le mari volage tombât sous les coups d'une bande d'assassins. Mais la fille d'un sénateur de Venise pouvait prétendre à la main d'un Médicis — et les assassinats qui nous scandalisent si fort n'avaient pas alors tant d'importance.
Croyons- la donc lorsqu'à son lit de mort elle disait à son confesseur : « Dites à mon seigneur Francesco que je lui ai toujours été fidèle et très aimante. » Cet unique amour aurait rempli sa vie. De là l'auréole de poésie qu'elle conserve en dépit des vilains soupçons qui pèsent toujours sur sa mémoire.
Et de là vient aussi, sans doute, la pieuse sympathie qu'elle inspirait au vieux M. Antoir, cet émigré qui accompagnait Lamartine dans ses promenades autour de Florence. Ame romanesque et fidèle, le vieillard se reconnaissait en Bianca Cappello... Mais laissons parler le poète des Harmonies. C'est une strophe de sentiment perdue dans ses « commentaires », et à laquelle il ne manque que la mesure du vers.
« M. Antoir avait un secret dans sa vie. Le secret
de tout Italien, c'est un amour. Il aimait, depuis vingt ans, une Florentine de la bourgeoisie, sans fortune comme lui. Ainsi que tous les soupirants de ce pays de la constance, oti le sentiment se change en culte, il portait chaque matin un bouquet de fleurs à la fenêtre grillée de la maison qu^habitait sa Béatrice. Il passait toutes les soirées avec elle et avec ses sœurs et les conduisait à la promenade dans ces beaux bois qui bordent TArno. Leur amour n'était qu'une amitié passionnée, une habitude douce, une résignation à deux dans la douleur. La pureté de ce sentiment en avait conservé la fraîcheur : ils se voyaient toujours à vingt ans. »
Heureux M. Antoir 1 Se reconnaîtrait-il dans ces lignes poétiques, comme Bianca Cappello se reconnaîtrait dans les gloses des historiens modernes? Envions du moins cet obscur fonctionnaire d'avoir eu pour collègue — et pour secrétaire — le jeune Alphonse de Lamartine.
(19 août 1913.)