‹ Le sens de l'ennemiChapitre 13 sur 34 · LAMARTINE ITALIEN · texte numérisé non relu

LAMARTINE ITALIEN

« Je suis Français par le cœur et Italien par les sens » , a dit quelque part le poète des Médi^ talions. Plus tard, au seuil de la vieillesse, au milieu des pires amertumes, lorsquUl se rappelait sa jeunesse errante et triomphante, il écrivait, avec un accent de nostalgie mélancolique : a J'habitais alors Tltalie, cette seconde patrie de mes yeux et de mon cœur. »

Il ne se vantait point. Entre 1810 et 1830, il y a fait d'assez longs et d'assez fréquents séjours. D'abord, à vingt ans, son aventure napolitaine avec Graziella, la fille du pêcheur de Procida. Il passa tout un hiver à Napies, après s'être arrêté à Turin, à Milan, à Florence et à Rome. Il y revint quelques années plus tard, comme attaché d'ambassade. Enfin, de 1825 à 1828, il habita Florence, en qualité de secrétaire de la légation de France. Il y avait trouvé, à deux pas de|;la Porta Romana, « un logement un peu vieux, un peu sale, mais à souhait pour moi, dit-il : belles écuries, immenses remises, cour, jardins et ter-

Fasses, vignes et cyprès tout à Tentour, et la vue et l'air borné seulement par les collines du Midi... » Ce qui lui plaît surtout, c'est qu'au bout de « dix pas de pavé », on peut galoper dans les avenues du Poggio impériale. Tous les matins, il monte à cheval. Sa jeune femme raccompagne. 11 est heureux.

Notons qu'à chacun de ses séjours, Lamartine a vu ritalie en amoureux, ou dans tout Tenivrement du succès. En 1811, c'est Graziella qui lui embellit Naples et son golfe. En 1820, il s'y retrouve en pleine lune de miel. En 1825, à Florence, il arrive en poète officiel de la monarchie. Il vient d'écrire Le Chant du sacre, et il se croit à la veille d'être nommé ambassadeur, comme Chateaubriand. Nul doute que ces aimables circonstances n'aient beaucoup contribué à exalter ses admirations et ses enthousiasmes de poète

)our la terre classique de la beauté. En tout cas, , e me demande si parmi nos écrivains les plus

■ervents de l'Italie, il en est un qui l'ait sentie comme lui, je ne dis pas : vue. On comprendra pourquoi tout à l'heure. Même les Italiens les plus épris de leur pays — un d'Annunzio par exemple — ne nous donnent point une impression plus profonde, ni plus originale.

Tous ces jours-ci, à Nice, devant la Baie des Anges, dans le débordement des roses printanières et la griserie des orangers en floraison, en face de cette Italie qu'il a tant célébrée, j'ai relu, en un vieux volume piqué de taches de rousseur. Les Harmonies de Lamartine. Ces grands alexandrins sonores, berceurs, azurés et

splendides comme la mer, accompagnent merveilleusement la mélodie continue du paysage marin que j'ai sous les yeux. L*avouerai-je pourtant? Les « commentaires » ajoutés après coup par le poète m'émeuvent peut-être davantage. Cette prose chantante vaut pour moi les plus beaux vers. Ces lignes de glose ensevelies par lui au bas des pages et que, Ten suis sûr, personne ne lit, me rendent toute 1 âme italienne de Lamartine.

11 les a écrites, lorsqu'il était pauvre, pour faire de la copie, pour grossir une édition payée d'avance par l'éditeur. Le malheureux grand homme gaspillait, sans savoir, son trésor intérieur. Dans ces notes, simple acompte jeté magnifiquement à ses créanciers, c'est une part de sa jeunesse qui revit. C'est l'émotion d'autrefois dans sa fraîcneur, — le son tout pur de la harpe éolienne.

En ce temps-là, les voyages avaient un charme que les chemins de fer ont tué et que l'automobile ne nous restituera point. Le temps des chaises de poste et des diligences ! La poésie de la Route! Le rêve de Madame Bovary!... Mais écoutons le poète des Harmonies nous « commenter » une nuit d'été sur le golfe de Gênes :

« C'était en 1824. Je voyageais entre Gênes et la Spezzia. Une lune splendide éclairait la mer. Les pins parasols, les oliviers, les châtaigniers, les rochers de la côte obscurcissaient la terre. A chaque tournant du cap, à chaque échancrure de la rive, à chaque embouchure des montagnes de Gênes, la scène bangeàit. Le vertige de la

course fougueuse des chevaux s'ajoutait au vertige de Tadmiration pour ce sublime et mystérieux spectacle. Les parfums qui s'exhalaient des champs de fleurs cultivées pour ces bouquets dont les Génois ont fait un art, une tapisserie végétale, achevaient de m'enivrer. Ce nit une ivresse de la terre, de la mer et de la nuit, une fièvre d'enthousiasme pour ce beau pays...

« J'aime mieux le balancement d'une seule voile de pêcheur sur les lames bordées d'écume de ce golfe; j'aime mieux Tombre d'un pin d'Italie, transpercée d'une pluie de rayons de lune sur cette grève; j'aime mieux les grands bras d*un châtaignier de ces montagnes penchées sous le vent tiède, sonore et embaumé de l'Apennin^ que les deux ou trois cents vers dans lesquels j'ai tenté de me réfléchir à moi-même cette nuit... »

On n'ose pas le contredire. Pour moi du moins, j'aime mieux le « commentaire » que « l'harmonie » qui le précède, — belle sonate, un peu monotone, où l'âme s'assoupit comme au déferlement sans fin des vagues. Sauf quelques longueurs encore, — j'ai écourté le passage, — il a enfermé en trois ou quatre phrases de prose toutes les images et toutes les émotions essentielles de cette nuit féerique.

Ce qu'il sent surtout, c'est le côté idyllique de

Par un après-midi radieux de Toscane, il ver-

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sifie la Pensée des morts. Mais de quels spectacles joyeux cette pensée est sortie! Le poète villégiaturait alors dans la campagne de Lucc|ues, « cette Arcadie de l'Italie »... « Souvent, dit-il, je gravissais, le matin, les sentiers rocailleux, qui mènent au sommet de ces montagnes, d'où 1 on aperçoit les maremmes de Toscane et la mer de Pise. Rien n'était triste alors dans ma vie, rien n'était vide dans mon cœur. Un soleil, répercuté

{>ar les cimes dorées des rochers, m'enveloppait, es ombres des cyprès et des vignes me rafraîchissaient; rhorizon des mers m'élargissait le ciel et ajoutait le sentiment de l'infini à la voluptueuse sensation des scènes rapprochées que j'avais sous les pieds...

« Je ne rencontrais, sur les bords des sentiers, que des moissonneurs, des vendangeurs, des bœufs accouplés ruminant à Tombre, pendant

Sue des enfants chassaient les mouches de leurs ancs avec des rameaux de myrte ; des muletiers ramenant aux villages lointains leurs femmes qui allaitaient leurs enfants, assises dans des paniers ; des moines, le rosaire à la main, bourdonnant leurs psaumes, comme l'abeille bourdonne, en rentrant à la ruche avec son butin; des frères quêteurs, le visage coloré de soleil et de santé, le dos plié sous le fardeau de pain, de fruits, d'œufs, de fiasques d'huile et de vin qu'ils rapportaient au couvent. Il n'y avait là rien pour la tristesse et la mort. Qu'est-ce qui me ramena donc à cette pensée ?

« Quoi qu il en soit, j'écrivis les premières strophes de cette harmonie aux sons de la cornemuse d'un pifferaro aveugle, qui faisait danser une noce de paysans de la plus haute montagne, sur un rocher aplani pour battre le blé, derrière

la chaumière isolée qu'habitait la fiancée. Elle épousait un cordonnier d'un hameau voisin, dont on apercevait le clocher un peu plus bas, derrière une colline de châtaigniers C'était la plus belle de ces jeunes filles des Alpes du Midi, qui eût jamais ravi mes yeux. Elle m'apporta des raisins, des châtaignes et de l'eau glacée, pour ma part de bonheur. Je remportai, moi, son image. Encore une fois, qu'y avait-il là de triste et de funèbre? Eh bien, la pensée des morts sortit de là... »

Qu'on relise lentement ce morceau, qu'on s'arrête sur les chutes de phrases musicales : « Les maremmes de Toscane et la mer de Pise... » —

Su'on s'abandonne un instant à la suggestion es images : « les moines bourdonnant leurs psaumes, la cornemuse du pifferaro aveugle... 1 eau glacée, pour ma part de bonheur... » — et l'on estimera peut-être que, dans notre langue, il n'y a guère de pages d'une aussi suave beauté, et qiii nous apportent, avec cette grâce aisée et noble, Tair même et le nonchaloir d'une belle journée d'Italie.

Et les fastueuses villas italiennes, leurs jardins, « leurs pelouses enserrées de cyprès, précédées de colonnades de marbre entrevues derrière la fumée des jets d'eau » ; les vieux palais de Rome, de Naples, de Florence, comme il les a aimés! Avec quelle joie naïve, il montait, en invité des ambassades, leurs larges escaliers, ordonnés pour le déploiement des pompes princières! Il ne les aime point en esthète qui met un nom sous chaque tableau d'une galerie fameuse, qui

s'extasie sur une majolique ancienne ou une dentelle de Burano, mais en voluptueux qui se laisse aller au charme facile et abondant de la vie italienne.

La Florence romantique de 1830 le ravissait. II y goûta de belles heures, malgré ses occupations diplomatiques, qui semblent lui avoir été légères. Sitôt fermés les bureaux de la Légation de France, — w après les dépêches écrites, nous dit-il, je montais à cheval sur le quai de TArno. Je sortais de la ville par une de ces belles portes antiques qui conduisent aux campagnes voisines; j'errais seul entre les haies de figuiers, d'oliviers, de cyprès, qui revêtent ces collines d'une draperie un peu pâle, mais douce aux yeux, et j'écoutais les inspirations fugitives, presque toujours pieuses, qui me montaient de cette terre au cœur.

« Le soleil couché, je rentrais par les longues rues sombres, pavées de dalles retentissantes et tout embaumées par l'odeur de résine, qui s'exhale des charpentes des maisons et des palais de Florence, faites de bois de cyprès... Puis j'allais au théâtre assoupir mon âme et laisser ravir mes sens au son de la poésie de Rossini, dont une seule note vaut tous nos vers... »

Il allait aussi rêver dans les églises, celles de la Renaissance et celles du xviii® siècle, les plus anciennes comme les plus modernes. Il se plaît dans toutes. Chose remarquable, en plein triomphe du gothique (Hugo va écrire sa Notre-Dame de Paris), il avoue son peu de goût pour les sombres

architectures des pays du Nord : « J'aime mieux, dit-il, les églises a Italie, peuplées de tombes, de statues, de tableaux, véritables musées religieux, où l'on sent à la fois la hauteur, la grandeur et la sérénité lumineuse d'un culte plus moderne. La cathédrale n'est qu'un vaste sépulcre. Tout y est sombre, tout y gémit, rien n'y chante. Les vx)ûtes sonores des églises d'Italie chantent d'elles-mêmes. Ce sont les temples de la Résurrection.

« J'allais souvent aux heures brûlantes du milieu du jour, à Florence, errer dans ces belles nefs de San-Spirito^ de Santa-Maria Novella ou du Duomo. Ce furent ces églises qui m'inspirèrent cette hymne. Après les mers, après les Alpes, après les forêts et leurs murmures, ce qui contient le plus de poésie, c'est un temple... »

C'est ainsi qu'il commente une « harmonie »

peut-être un peu vague, un peu pompeuse, mais dont le titre seul me plongeait dans des extases, au temps de mon adolescence : « Hymne du soir dans les temples.,, A Madame la Princesse Aldo^ brandini Borghèse, » Le déroulement de ces syllabes chantantes était pour moi comme un grand air d'orgue, sous une voûte d'église, à l'entrée d'un cortège nuptial ou triomphal. Lamartine jouait des mots, comme Rossini jouait des sons. C'est, avant tout, un musicien, et c'est par là encore qu'il est un Italien.

Ou plutôt non : il n'est de nulle part, et il est d'ailleurs. Cest pourquoi, s'il a si profondément senti l'Italie, il ne l'a point vue comme nos des-

cripteurs modernes. Un musicien ne voit pas, il chante.

Lamartine a chanté comme un homme de la Méditerranée, qui se contente de jouir delà douceur de son ciel, de Téternelle beauté de sa terre et de sa lumière, et qui y goûte une grande joie. 11 est un pur instinctif, un primitif. Ni Tart, ni la littérature ne Fintéressent, en Italie. Au fond, il préfère Naples à Rome, Lucques et Fiesole à Florence. 11 n'est sensible qu'à la nature et à la volupté.

11 a eu beau célébrer son Milly, sa Bourgogne vineuse, les prairies de la Bresse et les montagnes du Buçey. 11 a eu beau parcourir l'Italie, la Grèce et l'Orient, en pèlerin passionné : il plane au-dessus de tous ces pays. 11 n'est ni Français, ni Grec, ni Latin : lui, le grand cygne mélodieux, il est du pays de l'Azur.

(24 mai 1913.)

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