LE LYCEE D'ALGER
A mon grand regret, je n'ai pas connu le Vieux bahut, raniique bâtiment mauresque, qui, jusqu'en 1868, fut le lycée d'Alger. Je ne le connais que par les gravures anciennes et par la fûeuse description qu'en a donnée Charles de Gaiand, un de ses plus brillunts élèves. C'était, parait-il, une ancienne caserne de janissaires turcs, qui s'élevait à l'extrémité de la rue Bab- Azoun, au bord du fossé des fortifications.
Poétique détail : on l'appelait la Caserne des buveurs de lait. En vrais Turcs, les farouches soudards qui l'habitaient étaient très friands de lait frais. Pour s'en procurer à bon compte, ils trouvaient tout simple d'arrêter à la porte de la ville — devant leur porte — les petis ânes des laitiers arabes et de prélever leur part sur la marchandise. Comme ils auraient pu prendre tout, étant maîtres et seigneurs, on leur était reconnaissant de se contenter d'une seule mesure de lait. Nous autres Roumis, nous avons changé ces habitudes, et c'est sans doute une des raisons entre mille qui nous valent le mépris des Arabes. A partir de 1848, le lait des fortes études remplaça, pour les nouveaux hôtes de la caserne, le
petit lait des fellahs du Sahel. On nous assure que non seulement on y faisait maigre chère, mais que le logis désaffecté n'était pas très commode, qu'il était sale et délabré. N empêche : indignons-nous contre ceux qui Font démoli. C'est un de ces nombreux actes de vandalisme qui finiront par transformer l'Alger mauresque en une grande ville européenne, aussi banale que confortable.
Il pouvait être inhospitalier : qu'il était pittoresque, ce Vieux bahut, si j'en juge d'après les estampes de l'époque! Ses murs blanchis à la chaux et percés de petites fenêtres grillées se dressaient sur un escarpement de rochers, qui surplombaient la mer : un vrai décor romantique, où s'évoquent toutes les turqueries de 1830, celles de lord Byron et celles de Victor Hugo. A regarder ces vieilles images, des alexandrins, aussitôt chantent dans la mémoire :
La fenêtre, enfin libre, est ouverte à la brise :
La sultane regarde; et la mer, qui se brise Là-bas, d'un flot d'argent brode les noirs îlots... La lune était sereine et jouait dans les flots.
Je ne plains pas les petits prisonniers, qui, de leurs dortoirs, ou de leurs salles d'études, avaient, pour se consoler, un horizon pareil. Mais le proviseur surtout était gâté. Les panneaux de son cabinet, pur bijou de style arabe, disparaissaient sous un revêtement de faïences peintes. Les plafonds, dorés et rehaussés de couleurs vives, reposaient sur des colonnes de marbre blanc à chafataux ioniques, les plus élégantes peut-être de a vieille cité barbaresque... Heureux proviseur! C'était trop beau ! 11 a fallu jeter par terre toutes
ces merveilles, abattre les colonnes. Gomme des Captives de guerre, les vainqueurs les ont enlevées et transportées chez eux. Aujourd'hui, ces tristes exilées décorent, au palais de Mustapha, la salie à manger de M. Lutaud, gouverneur général de l'Algérie.
Certes, le nouveau lycée est bien au-dessous de Tancien, pour le pittoresque. C'est la grande bâtisse administrative, dans sa nudité géométrique. Mais son emplacement et son cadre sont admirables. Après vingt ans, je retrouve encore toutes fraîches mes émotions de Tarrivée.
De la cour d'honneur, par-dessus le fronton de la chapelle — tout à coup, on découvrait un dédale de petites rues, en amphithéâtre, et, plus près du regard, émergeant au-dessus des terrasses du lycée, la minuscule mosquée de Sidi Abd-er-Rhaman, flanquée de son minaret quadrangulaire, toute blanche sous sa couronne de vertes Faïences. Ces blancheurs tranchaient, avec une extraordinaire intensité lumineuse, parmi les feuillages du jardin Marengo. Un palmier recourbé, comme suspendu dans le vide, s'échevelaît au-dessus des rampes du jardin. Plus haut s'étageaient les décombres vermeils des remparts turcs, les hautes maisons blanches et bleues de la Casbah, avec leurs fenêtres tournées, comme des yeux émerveillés, vers la mer.
Gaieté matinale du grand ciel pur, où montait ce fond de tableau, vision continuelle de la mer, — de la mer omniprésente, étalée en une immense nappe de turquoise au bas de l'esplanade de Bab-el-Ouedi Splendeurs de la mer, splen-
deurs du ciel, — je ne me souviens plus d'autre chose, quand je pense au lycée d'Alger. Matins d'hiver, où les fantômes des monts Kabyles trans*^ paraissaient à travers les brunies féeriques qui flottaient sur le golfe. Crépuscules d'été oti le miroir uni des eaux reflétait immensément la tristesse somptueuse des couchers de soleil !... Vous jouissiez de tout cela, collégiens étourdis
Ear la griserie de Tadolescence. A toutes les eures du jour, vous voyiez ce spectacle chan- Séant, surgir, infini et radieux; sous les arcades e vos préaux.
Et quels jolis chemins conduisaient chez vous ! Si jamais le chemin des écoliers fut celui de la fantaisie amusante, c'est bien ici. Je me souviens. On descendait les rues de la haute ville, toutes bruyantes de Tallègre agitation du réveil. On frôlait les petits ânes cnargés de coultins, qui, d'un pied si fringant, trottaient sur les dalles glissantes. Au coin de la rue Kléber et de la rue d'Anfreville, où Fromentin planta si souvent son chevalet, on saluait les vieux Turbans, gravement accroupis sur les nattes d'un café maure, entre un narguilé et un jeu d'échecs. Parfois, au fond d'un carrefour, étroit comme un couloir et profond comme un puits, une négresse drapée de rouge apparaissait, portant sur sa tête une cruche de cuivre, — et les murs sombres du carrefour s'empourpraient soudain au passage des loques éclatantes.
La rue Bab-el-Oued elle-même, si- envahie par le grouillement européen, avec ses boutiques maltaises qui fleurent la saumure et le poivre
rouge, cette rue commerçante et triviale arrêtait les flâneurs. On lançait un coup d œil vers l'échoppe du barbier indigène, terrible et ventru comme un ogre, qui, d'un bras vigoureux, collait au mur la nuque du patient, en brandissant son rasoir, — et Ton s'attendait presque à voir la tète tomber au tranchant de lacier, tellement le geste était farouche.
Au contact de ces natures énergiques et simples, on redevenait simple soi-même. On dépouillait tout snobisme. On entrait sans façon dans les cabarets populaires. Entre dtsux classes, mon collègue ae philosophie et moi nous avions coutume d*aller boire du vin d'Espagne dans une obscure bodega de la rue Sidi-Heliel. C'était un misérable chais, où les tonneaux s'aliénaient le long de la muraille. Un grand garçon brun, qui sentait encore la rudesse sauvage de la huerta valencienne, prenait un verre épais posé sur un tonneau. Après l'avoir rempli, il s^avançait sur le seuil de la taverne et, silencieusement, il élevait, dans le soleil éblouissant de la rue, le verre d'alicante, qui resplendissait, limpide et chaud, comme une topaze. Ce breuvage merveilleux coûtait deux sous, mais il valait pour moi tous les trésors de Golconde.
Après avoir bu un tel cordial, on pouvait, d'un cœur raffermi et presque joyeux, se remettre à éplucher des dissertations françaises et des versions latines.
On s'y remettait tout naturellement, sans ennui ni dégoût.
Jamais les textes anciens ne m'ont parlé avec
une plus vive clarté que dans les hautes salles claires du lycée d'Alger^ au rythme de la mer toute proche, en face des palmiers et des fourrés pleins de rossignols d'un beau jardin d'Afrique. La race drapée de laine blanche qui nous entourait nous rapprochait doucement de la gens togata, — des ancêtres spirituels qui vinrent ici nàtir leurs forums et leurs temples.
Et, en même temps, nous songions, avec une angoisse secrète, que le flot méditerranéen expire aux bords de ce pays brûlant : ce sont les plages dernières de la latinité. De toutes les ruines accumulées sur cette terre rebelle, de toutes les pages anciennes que nous déchiffrions ensemble, il sortait pour nous, héritiers d'un passé si lourd, comme une exhortation silencieuse à persévérer dans notre effort de conquête, à nous maintenir au moins, par la pensée et par les armes, en face de la barbarie jamais vaincue.
(1" avril 1912.)
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