‹ Le sens de l'ennemiChapitre 27 sur 34 · MASSACREURS ET TORTIONNAIRES · texte numérisé non relu

MASSACREURS ET TORTIONNAIRES

Des soldats italiens, véritables martyrs, viennent de mourir à Tripoli, après avoir été torturés par les Arabes ou les Turcs avec des raffinements de cruauté inouïs. Dix-sepl, nous dit-on, ont été crucifiés dans une mosquée ; cinq autres enterrés vivants.

Cependant, j'ai peur que, pour le plus grand nombre des Français, cette répugnante aventure ne soit, au demeurant, qu'un fait divers particulièrement corsé d'horribles détails. L'envisager ainsi serait se méprendre tout à fait sur sa signification. Outre qu'elle projette une clarté sinistre sur Tftme turque et qu'elle en manifeste au grand jour l'arrière -Tond bestial et féroce, elle ne constitue nullement un fait isolé ou accidentel. Le massacre en masse est une des calamités endémiques et chroniques de l'Empire ottoman. Chez le peuple, c'est un geste instmctif ; pour les hommes au pouvoir, c'est un moyen

de gouvernement pratiqué, depuis des siècles, contre les Juifs et les Chrétiens.

Lorsqu'on Syrie ou en Palestine, on visite les couvents de nos religieux, ce qui frappe, dès le seuil, c'est l'appareil de clôture qui les environne — de vrais remparts à Tépreuve d'un assaut. Le touriste qui passe en admire Taspect pittoresque et médiéval. 11 ne sait pas, ou il oublie que, périodiquement, ces hautes murailles servent de refuge aux Chrétiens orientaux de toutes confessions, lorsqu'ils sont traqués par les Musulmans. Ainsi, même en pleine paix, ce simple détail d'architecture suffit à rappeler à l'Européen qu'il se trouve en terre ennemie, ou, du moins, dans un milieu peu sûr pour ceux de sa race ou de sa croyance.

Ceux-là, qui résident en terre d'Islam, doivent être constamment sur leurs gardes. On ne sait jamais quand sonnera l'heure du massacre. On ne peut pas prévoir le jour. Qu'un vent de fanatisme souffle sur un vilayet, et voilà toute la province mise à feu et à sang. Le mois dernier, à Tunis, nous nous sommes réveillés subitement en pleine émeute. Là, pourtant, on aurait dû et pu prévoir. Toujours est-il que nous éprouvâmes une véritable stupeur, lorsque, à l'improviste, nous ap- R rimes que les Arabes massacraient les Italiens, [on moms déconcertantes que la soudaineté de leurs crises, sont les manifestations de la haine et de la cruauté musulmanes. Ce qui vient de se passer à Tripoli a provoqué chez nous tous une surprise, où l'effarement se mêlait à Thorreur*

Justement, au moment même où les journaux nous apprenaient ces actes abominables, je recevais une brochure, déj% vieille d'une année (1), il est vrai, mais qui me rappelait fort k propos

Zue le fanatisme de Tlslam ne sommeille jamais, 'est le récit •— > très impartial, composé presque uniquement d'après les rapports de consuls ou de missionnaires étrangers — des récents massacres d'Adana. Comme une grande partie de la presse européenne, par égard pour les Jeunes* Turcs, a fait le silence sur ces scènes de sauva* gerie, comme il est plus que jamais urgent pour nous de bien connaître le fond du « bon Mouslim » ~ qu'on me permette de citer seulement quelques extraits de cette brochure. Je laisse de côté tout ce qui a trait à l'étendue et aux conséquences du massacre : vingt mille Arméniens y trouvèrent la mort ; des villes, une province entière en furent dépeuplées et ruinées. Je ne considère ici que l'inimaginable cruauté des massacreurs, une cruauté qui dépasse les pires horreurs de tous les Jardins des Supplices.

Ceci s'est vu en Cilicie, au printemps de 1909, dans une des contrées les plus riches de l'Em-' pire, les plus ouvertes à l'influence civilisatrice de rOccident. 11 apparatt néanmoins que les pauvres Arabes à demi sauvages de la palmeraie de Tripoli ne sont que des apprentis bourreaux, auprès des bourreaux d'Adana.

(1) Arméniens et Jeunes-Turcs^ les Massacres de CiUciey par A. Adoftsidès, Stock, Paris 1910.

Pendant les journées du 15 et du 16 Avril, « des Arméniens furent attachés par les deux

I'ambes, la tète en bas, *et fendus à coups de lache, comme bêles de boucherie. D*autres furent liés avec des cordes et étendus sur un lit de bois auquel on mit le feu. D^autres encore furent cloués vivants sur des planchers, sur des portes, sur des tables. »

D'autres sont ligotés, et, sur leurs genoux immobilisés, on découpe en tranches ou on scie leurs enfants. « Les bourreaux, dit un missionnaire, jonglaient avec les têtes fraîchement coupées, et, même sous les yeux des parents, ils lançaient en Tair des petits enfants qu'ils recevaient à la

{jointe de leurs coutelas. » Ailleurs, on mutile entement les victimes, afm de prolonger leur supplice. A un homme, qu'on voulait contraindre à Tapostasie, on troua les yeux avec un coutelas circassien à double tranchant, qu'on retournait dans Torbite ensanglantée, comme on creuse un morceau de bois avec une tarière. Avec ce même coutelas, on lui arracha la langue et on lui cassa les dents. A celui-ci, on bourre la bouche de poudre et on y met le feu avec une allumette.

Les Musulmans, nous dit-on, <( jetaient des bandes d'Arméniens dans la rivière, les mains liées derrière le dos, et ils s'amusaient à tirer sur la tête des malheureux comme sur une cible, chaque fois qu'ils remontaient à la surface. »

Contrairement à l'usage, les femmes et les jeunes filles, d'habitude réservées aux harems, furent massacrées en grand nombre... « Quand leurs colliers ne pouvaient pas s'enlever facilement, on taillait la tête à coups de couteau. Pour avoir les pendants d'oreilles, on arrachait les oreilles, et, pour avoir les bracelets, on cou-

Ï^ait la main aux filles et on les achevait dans es bras de leurs mères. »

Veut-on d'autres horreurs, non pas pires, mais plus infernales, et, si Ton ose dire, plus intelligentes dans leurs raffinements?

Afin de faire durer la souffrance dans la chair vivante, les bourreaux arrachaient d'abord les ongles à leurs victimes, puis ils leur écrasaient les doigts; ils tatouaient le corps au moyen de fers incandescents, scalpaient le crâne, et, enfin, après les avoir réduits en bouillie, ils jetaient les lambeaux en pâture aux chiens. A d'autres encore, on brise petit à petit les os ; on les crucifie, ou on les fait flamber comme des torches.

Parfois, cela tourne à Torgie sadique. « On découpe à un Arménien les extrémités du corps, puis on l'oblige à mâcher ces morceaux de sa propre chair. On étouffe les mères, en leur bourrant la bouche de la chair de leur propre enfant. A d'autres, on ouvre le ventre, et, dans la plaie béante, on enfonce, après l'avoir écartelé, le petit que, tout à l'heure, elles portaient dans leurs bras. »

En ce genre de supplices, les tortionnaires musulmans n'en étaient pas à leur coup d'essai. Déjà, en 1895, lors des grands massacres d'Arménie, des abominations semblables avaient eu lieu. « A Malatia et ailleurs, on détailla sur la place publique de la chair d'Arménien, en découpant le patient encore vivant ! » Parmi ces actes atroces, il en est de tellement ignobles, qu'on n'ose pas les rapporter...

Ces scènes de torture et de massacre se déroulaient sous les yeux des autorités ottomanes, indifférentes ou complices. Les Jeunes-Turcs, qui occupaient déjà le pouvoir et sur lesquels on aurait pu compter pour châtier les coupables, se bornèrent à un dérisoire simulacre de répression ; il fallait bien avoir Tair de faire quelque chose pour la galerie européenne.

En réalité, ces massacres sont trop dans les principes gouvernementaux de F Empire pour

3ue les réformateurs prennent la responsabilité c rompre ouvertement avec une tradition si ancienne et si respectable. C'est bien simple : quand une communauté de rayas s'est trop engraissée aux dépens du mouslim paresseux et stupide, ou

auand il manifeste la moindre velléité d'mdépenance, on lui fait rendre gorge ou on l'oblige à rentrer dans le devoir, à coups de matraques et à coups de couteaux. Ce sont des saignées périodiques qui assurent, paratt-il, la bonne santé du grand corps ottoman.

Pour le commun des dévots, le massacre de Finfldèle est un sûr moyen de sanctification. Si la cupidité y trouve sa large part, c'est toujours le fanatisme religieux qui l'inspire. A la veille de chaque tuerie, on voit paraître, dans les villes orientales, le bon mollah en turban blanc ou en turban vert, qui s'en va de porte en porte donner le mot d'ordre du carnage et réchauffer la piété de ses ouailles. Le Chrétien redevient alors plus que jamais l'ennemi de Dieu. A Tripoli, comme en Cilicie, on a pu remarquer la fréquence des crucifixions: parodie évidente du supplice de

Jésus sur la Croix. Enfin, dans tous ces mas* sacres, quand la rage de tuer s'est assouvie, les survivants sont mis en demeure de se convertir ô. rislam. Ainsi s'achève le bon travail entrepris pour la plus grande gloire d'Allah, « Dieu clément et miséricordieux I »

Dans la brochure que j'ai citée, il y a un fait que je veux rapporter entre plusieurs autres, parce qu'il est éminemment représentatif du fa-* natisme musulman : « A Aya?, un certain nombre d'Arméniens s'étant cachés dans l'église, les Turcs Tenvahissent, s'emparent d'eux et, les fai» sant sortir un à un, ils les saignent tranquille^ ment sur les dalles' du préau, — lorsqu'un vieillard s'avance parmi les assassins, en se lamentant: aveugle, chargé d'années, il mourra sans avoir accompli ce devoir de conscience, cette œuvre pie aux yeux de Dieu, d'immoler lui-même un chien de Chrétien ! . . . Qu'à cela ne tienne I On lui amène un Arménien bien ficelé, on le couche h terre, et, pendant que quatre hommes Ty maintiennent, l'aveugle, d'une main qui peut à peine retenir le couteau, s'escrime sur le cou de sa victime.». »

L'autre jour, à Marseille, je rencontrai une horde de misérables que quelques agents de police contenaient difficilement sur le terre-plein de la gare. C'étaient des émigrants ottomans qui partaient pour l'Amérique, des Syriens, des Arméniens, des Juifs, des Musulmans aussi, des réservistes déserteurs qui ne voulaient pas s'aller faire tuer à Tripoli. Le spectacle de cette foule était lamentable : jamais, dans des yeux humains,

t'e n'ai tu pareille expression de misère, de ruse »asse et rampante, de stupidité et d'abrutissement. Une telle abjection vous serrait le cœur. Voilà donc ce que l'Ottoman fait de ses peuples ! Lorsque, dans leurs réclamations aux puissances, les Jeunes-Turcs font étalage de leurs sentiments libertaires et humanitaires, ils abusent vraiment de la permission qu'on a de se moquer du monde. Avant de se livrer à une rhétorique si périlleuse pour eux, qu'ils commencent par essayer d'élever un peu leurs compatriotes ! lis en ont besoin. Us sont en retard de quinze siècles. Ce sont des contemporains du premier siècle de Thégire que nous coudovons, sous le fez ou le tarbouche, dans les rues de Stamboul ou du Caire. Et quand ce peuple, par intérêt ou par fanatisme — non pas une fois, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion — se précipite joyeusement à des atrocités comme celles qui viennent de s'accomplir à Tripoli, je dis qu'il tombe au dernier degré de l'échelle humaine, — immédiatement au-dessous du nègre fétichiste et anthropophage !

(2 décembre 1911.)

UE SENS Oe L'ENNEMI t49

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