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LA MONSTRUEUSE ASIE

\ nous Européens, elle parait monstrueuse, en effet, et dans tous les sens du mot : non seulement par la violence de ses instincts, de ses passions et de ses vices, par les raffinements de sa cruauté et de sa luxure, par son tohu-bohu de superstitions, mais par son ignorance ou son dédain de ce qui est, pour nous, la norme ordinaire des choses, par une conception de la vie qui, si elle ne nous est pas absolument inintelligible, nous semble un paradoxe inacceptable, un per-

Sétuel défi à notre morale comme à notre raison 'Occidentaux.

En ce moment, où les peuples balkaniques, si fortement contaminés par les mœurs et les idées orientales, reprennent une importance dans notre Europe, deviennent des forces avec lesquelles il faut compter, nous ne saurions trop nous enquérir de leurs attaches asiatiques, m trop lAéditer sur rinquiétante et monstrueuse Asie.

Le puolic le sent d'instinct. Il accueille avide-

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ment toutes les enquêtes qu'on lui rapporte de là-bas. Les livres se multiplient sur ce sujet, plus que jamais à Tordre du jour. Tout récemment, M. Louis Carpeaux, le fils de Tillustre sculpteur, nous donnait, dans Pékin qui s'en va, la déposition d'un témoin très averti sur les transformations de la vieille Chine millénaire. M. Henry Daguercties, dans Le Kilomètre 83, nous montrait Ttiéroïsme de nos ingénieurs aux prises avec le sol meurtrier de la brousse tonkinoise et la. perfidie des Jaunes. Enfin, M. Tancrède de Visan vient d'avoir l'heureuse inspiration de rééditer les Nouvelles asiatiques du comte de Gobineau.

Ce diplomate philosophe et voyageur, ce gentilhomme normand et féodaliste, n'est guère connu chez nous que par sa nébuleuse ethnologie. On ne veut considérer en lui que le théoricien qui, au grand scandale de notre amourpropre de Latins, a prétendu établir dogmatiquement la précellence des races germaniques. On oublie qu'il a écrit non seulement son célèbre Traité sur l'inégalité des races humaines et d'autres ouvrages didactiques, mais des romans, des poèmes lyriques, des drames, des récits de voyages. Tout cela, comme dit Bsedeker de certains hôtels, peut être diversement apprécié. Mais il sied de faire une réserve expresse en faveur des Nouvelles asiatiques. C'est un livre vraiment à part dans l'œuvre un peu confuse de Gobineau.

Notons que ce livre a paru en 1876 — trop tôt malheureusement. Le public, encore épris du

faux Orieût romantique, u*était pas mûr pour comprendre cet Orient réaliste. On en était toujours à Nurmahal4a-RotÂS$e et à Sarah-la-^Baù grume. Or, Gobineau, par sa connaissance, sa familiarité profonde de rftme orientale, devance Kipling. Il lui manque peut-être le don du style et aussi un certain art de conter, mais il égale souvent le grand romancier anglais par la puis* sance dramatique du récit. Et il a plus d'idées, d'ouverture desprit, de clarté surtout et de finesse psychologique.

En tout cas, je ne vois personne, chez nous, qui ait mieux connu FOrient, ni qui Tait davantage pratiaué. Je dis tout TOrient : la Grèce, la Turquie, la Russie méridionale, le Caucase, FArménie, la Perse, l'Asie-Mineure et la Syrie.

Ces pays, Tun après l'autre, forment les décors de ses nouvelles. Accessoires secondaires à ses yeux. Plus que les décors, il s'est attaché à représenter les hommes. Ce qu'il y a de particulièrement original chez lui, c'est qu'il sent l'Orient, non pas en dilettante d'Europe, qui se promène au milieu d'une mascarade exotique, mais en véritable Oriental. Seul, Loti, dans quelques passages de ses romans, peut nous donner l'idée d'un pareil dépaysement, — j'allais dire d'une pareille métempsycose.

A de certains moments, on a l'illusion dé lire un chapitre des Mille et une nuits. Gobineau ra« conte l'Orient à la façon de ces malicieux conteurs arabes, qui connaissent si bien râmé enfantine de leurs frères, et qui, pendant des heures, lés

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charment de leurs récits, accroupis, comme eux, sur les nattes du kaouadji. Il sait leur insouciance du lendemain, leur facilité à vivre, et comme ils se contentent de peu, quitte à gaspiller en bombances ou en folles orgies Taubaine inespérée qui leur tombe du ciel, un beau matin. On s'enivre et Ton se gave à huis clos. On boit de Talcool, malgré Imterdiction du Prophète, et, par un hypocrite et délicieux euphémisme, on appelle cela boire du « thé froid ». Du moment qu'il s'agit de thé froid, les consciences sont tranquilles.

Voici un jeune homme qui vient de faire la fête dans « un bon petit cabaret », avec des muletiers, des soldats, un étendeur de tapis de Son Altesse le Prince gouverneur de Shyraz et un pieux moullah du voisinage. 11 rentre battu et tout penaud à la maison paternelle, où la disette règne depuis de longs jours... surprise! Dans le triste logis, la disette s'est changée tout à coup en abondance. On y a revu la couleur de l'argent...

« Bien que la nuit fût avancée, il trouva ses dignes parents en face d'un flacon d'eau-de-vie, — le thé froid, — et d'un agneau rôti, auquel il manquait une bonne quantité de chair déjà consommée. Bibi-Djanem (la mère), jouait de la mandoline, et Mirza-Hassan-Kan (le père) ayant ôté son habit et son chapeau, frappait avec enthousiasme sur un tambourin. Les deux époux, les yeux blancs d'extase, chantaient à pleine voix de tête :

« Mon cyprès, ma tulipe, enivrons-nous de lamour divin !»

Et le jeune polisson n'a plus qu'à s'associer à cette débauche familiale.

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Ces braves gens sont dune ingéniosité sans égale dans Tart de capturer les quelques maravedis nécessaires pour de telles agapes. Par contre, ils se laissent dépouiller avec une résignation non moins merveilleuse, et toujours pleine de bonne humeur. La vénalité candide des Orientaux, des Persans surtout, est un thème inépuisable pour la verve de Gobineau.

Le jeune homme de tout à l'heure, Taimable Gamber-Ali, vient d'être agréé, grâce à la protection d'un fonctionnaire subalterne, un certain Assad-OuUah, dans l'importante corporation des étendeurs de tapis de Son Altesse,

— Naturellement, lui dit son protecteur, il faut que vous présentiez à votre chef, le vénérable ferrash-bachi, un petit cadeau. Mais il tient si peu aux biens de ce monde, que ce sera uniquement pour lui témoigner votre respect...

Vous lui remettrez cinq tomans en or et quatre pains de sucre!

La mort dans Tàme, Gamber-Ali se décide à offrir — le plus tard possible — les cinq tomans et les quatre pains de sucre au vénérable ferrashbachi : il faut savoir faire des sacrifices pour entrer au service de Son Altesse le Prince gouverneur !

Enfin, il est présenté au ferrash-bachi, qui, les premières politesses échangées, lui tient incontinent ce discours :

— Le seigneur Assad-Oullah se conduit avec vous comme un père. Mais, avouez-le-moi, mon enfant, combien lui avez- vous offert?

— Par votre tête! s'écrie Gamber-Ali intcr-

loque, je ne me suis avancé en aucune manière, me réservant de prendre vos ordies à ce sujet.

— Tu as bien fait! Agis toujours aussi discrètement,- et tû t'en trouveras fnieux. Voici le conseil que je te donne... Tu sais qu'un subalterne n'est pas un ferrash-bachi ; dès lors, tu ne peux légitimement offrir au premier que la moitié juste de ce que tu destines au second, et, afin de te préciser les choses, remets à Assad-Oullah, aussitôt que tu le pourras, cinq tomans et quatre pains de sucre, pas davantage! Tu vois que je tiens à ménager tes petits intérêts !

Là-dessus, le ferrash-bachi donna une légère tape d'amitié sur la joue de Gamber-Ali, et, après lui avoir notifié qu'il faisait désormais partie de la maison du Prince, il se retira, se rendant ou son devoir l'appelait.

Cependant, le nouvel étendeur de tapis est abasourdi du conseil. Eh quoi! Se moque-t-on de lui? Il ne s'agit plus maintenant de cinq tomans et de quatre pains de sucre pour le ferrash-bachi. Voici que ce bon vieillard f avec quelle délicatesse !) lui en réclame le double ! Et, par-dessus le marché, il devra offrir encore cinq tomans et quatre pains de sucre à son introducteur! Ce qui fait, en tout, quinze tomans et douze pains de sucré!... Comment va-t-il se procurer ces offrandes fabuleuses, lui dont le gousset est vide?

Discrètement toujours, son protecteur lui révèle le moyen :•

— Je vais vous dire, nion enfant, lui déclara Assad-Oullah, de l'air grave et composé qui

seyait si bien à son expérience et à sa belle barbe. Chaque fois que vous irez porter un cadeàii à quelqu^un de la part du prince, ou de vos su* përieurs, naturellement vous recevrez une récompense des personnes honorées de pareilles faveurs — et d autant plus que vous êtes fort gentil, mon enfant! 11 faudra sans doute que vous partagiez avec vos camarades... Mais vous n'êtes pas oblige de leur dire exactement ce qu'on aura mis dans vos poches...

Gamber-Ali comprend tout de suite la sagesse de l'ancien : il ne tarde pas à se libérer. 11 paye les quinze tomans et les douze pains de sucre à ses protecteurs, — et même il met de côté.

Il y a pourtant des circonstances où cette joyeuse vénalité tourne au tragique. Lisez, par exemple, dans les nouvelles de Gobiueau, la Guerre des Turcomans. La récente débâcle de l'armée turque à Lulé-Bourgas donne à ce morceau une saisissante actualité et lui fournit un commentaire des plus instructifs.

Sa Majesté le Shah de Perse, dans sa sagesse profonde, vient de décider l'extermination des Turcomans, race pillarde et barbare, qui désolé les frontières de l'Empire. Pour cela, on réunit une superbe armée, qui, après avoir été passée en revue par le Roi des rois en personne, au milieu des fanfares et des salves d artillerie, se met enfin en Campagne.

Mais les effectifs sont lamentablement inèôrîif plets.' Au lieu de mille soldats, c'est à peine si chaque régiment en compte deux ou trois cents.

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Us ont bien des fusils et des canons, mais peu ou point de munitions. Le service des vivres n'existe pas. Les troupiers sont obligés de marauder chez les paysans, qui les accueillent par des volées de balles. Si le corps expéditionnaire campe quelque part, le mauvais sort veut que ce soit sur un terrain marécageux, et les hommes meurent comme des mouches. Tant et si bien que, lorsque cette belle armée arrive à la frontière, elle est réduite à une poignée de misérables, déguenillés et faméliques. Après une résistance acharnée — car ils savent se battre, — ils sont faits prisonniers par ces Turcomans qu'ils venaient châtier.

Alors, le Roi des rois se fâche, en apprenant cette défaite, et il oblige le général, responsable du désastre, à racheter au moins les prisonniers. Le général s'exécute, mais il n'y perdra rien. Que dis-je? 11 y gagnera. C'est le pauvre soldat qui paiera, en définitive, sa rançon, et voici comment :

Lorsque les prisonniers enchaînés sont ramenés à leurs frères d'armes, un jeune officier s'avance à leur rencontre et prononce cette harangue :

— Mes enfants, leur dit-il, il faut être raisonnables. Vous avez été délivrés par la charité incomparable et surhumaine de mon oncle, le général Ali-Khan. Il a donné à vos maîtres, pour chacun de vous, dix douros. Serait-il juste qu'il )erdît une si forte somme? Non, ce ne serait pas ; uste, vous en conviendrez. D'autre part, s'il vous aissait aller, biea qi]^e, vous soyez tous très honnêtes et incapables de renier vos dettes, le malheur veut que vous n'ayez aucune ressource. De Êàuvres soldats, où trouveraient-ils de l'argent? >ans cette pensée, mon oncle, la bonté même, va vous en faire trouver. En vous laissant la

chaîne au cou, jusqu'à ce que vous ayez réuni quinze tomans — que vous lui remettrez fidèlement — il vous procure le moyen de toucher le cœur des musulmans et d'exercer la charité publique...

Les soldats commencent par se mettre en colère, et puis ils se font une raison. Traînant leurs chaînes, ils mendient de ville en ville. Le moyen, dont s*est avisé le général, est si bon, qu'ils finissent par lui payer ses quinze tomans et, comme Gamber-Ali, par se faire de petits bénéfices.

Vous croyez que Gobineau ironise ici ? Ce serait mal connaître les Asiatiques que de le penser. De tels procédés sont usuels en Orient. S'ils excitent des rancunes et des plaintes, ils n'excitent nullement l'indignation. L'ironie apparente tient au fond des choses bien plus qu'à 1 artifice du conteur. Pour q^ie l'effet soit produit sur nous autres Européens, l'auteur n'a qu'à laisser ses personnages se raconter devant nous avec naïveté — et cette naïveté nous paraît du cynisme. Encore une fois, parce que nous la connaissons mal, nous nous étonnons de la monstrueuse Asie.

(7 juillet 1913.)

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